Le luxe du vêtement, comme tout luxe, a un sens légitime. L'homme, dit un auteur, a naturellement l'amour de ce qui est beau, éclatant, harmonieux ; il aime, dans la beauté extérieure des hommes et de la société, un reflet de cet ordre et de cette beauté dont il porte en son âme l'instinct indestructible. L'homme, roi de la création, a le droit de porter sur lui quelque signe de sa royauté ; et quand il demande à la nature et à l'industrie de lui faire un vêtement digne de lui, il fait acte de légitime souveraineté. Le corps humain, d'ailleurs, depuis la chute, n'est beau aux regards que paré des mains de la pudeur ; l'homme civilisé n'a que dans son vêtement sa souveraine beauté.
De plus le luxe est, dans les sociétés bien ordonnées et dans les civilisations bien faites, un signe naturel de la hiérarchie sociale ; retenu dans ses limites, il complète l'ordre au lieu de le détruire. On trouverait étrange, même dans le peuple, qu'une maîtresse de maison fût mise comme sa servante, une dame de la société comme une ouvrière. « L'habit n'est pas une simple couverture, c'est un symbole. J'en atteste toute la flore si riche des costumes nationaux et provinciaux, et de ceux que portaient nos anciennes corporations. La toilette, elle aussi, a quelque chose à nous dire. Plus elle contient de sens, mieux elle vaut. Pour qu'elle soit vraiment belle, il faut donc qu'elle nous annonce de bonnes choses, des choses personnelles et vraies. Mettez-y tout l'argent du monde, si elle est quelconque, sans rapport avec celle qui la porte, elle n'est qu'un masque et un affublement. L'excès de la mode, en faisant disparaître complètement la personne féminine sous des ornements de pure convention, la dépouille de son attrait principal. Il résulte de cet abus que plusieurs choses que les femmes trouvent très jolies, font autant de tort à leur beauté qu'à la bourse de leurs maris ou de leurs parents.
La mode, quand elle reste dans la note gracieuse, tout en favorisant le commerce et en suggérant à l'industrie ses plus belles créations, rend plus agréables les relations sociales et affine le goût. Elle peut même établir la suprématie d'un pays au point de vue de l'élégance et en faire l'arbitre des autres nations. Aujourd'hui encore, malgré la concurrence affirmée de pays rivaux, malgré les efforts de nos ennemis pour nous rabaisser, malgré des signes de décadence malheureusement trop vrais, la France continue à donner le ton au monde entier.
Enfin, — car je crois qu'il est inutile de plaider plus longuement devant vous la légitimité de la mode, persuadé que vous trouverez de meilleurs arguments que tous ceux que je pourrais vous apporter, — la femme doit plaire. Elle doit plaire à son mari et rien qu'à son mari. C'est pour elle un devoir impérieux que les personnes les plus éloignées, par goût ou par vertu, de la toilette et de ses exagérations, ne doivent pas méconnaître. Combien de foyers sont détruits parce que l'épouse cesse de faire ce qu'il faut pour retenir son mari et se laisse aller à des négligences rebutantes. Car s'il y a des hommes qui ont l'habitude de ne parler de la toilette de leurs femmes que sur le ton de la plaisanterie s'il y en a qui affectent le ton de l'indifférence et ne s'en occupent jamais, il y en a beaucoup plus qui y attachent une grande importance. Conservez aux yeux de votre mari, ce charme qui au temps de vos fiançailles le séduisit et contribua à provoquer son amour. Souvenez-vous, pour vaincre certaines répugnances, si vous en avez, que la coquetterie conjugale, fille de l'affection, est louable, méritoire, féconde en précieux résultats de symphatie et de bonheur…
Vous connaissez les conseils de saint François de Sales à sa Philothée, ils sont toujours d'actualité.
" Saint Paul veut que les femmes dévotes soient revestues d'habitz bienséans, se parans avec pudicité et sobriété. Or la bienséance des habitz et autres ornemens dépend de la matière, de la forme et de la netteté. Quant à la netteté, elle doit presque tous-jours estre esgale en nos habitz, sur lesquelz, tant qu'il est possible, nous ne devons laisser aucune sorte de souilleure et vilenie. La netteté extérieure représente en quelque façon l'honnesteté intérieure. Dieu mesme requiert l'honnesteté corporelle en ceux qui s'approchent de ses autelz, et qui ont la charge principale de la dévotion.
Quant à la matière et à la forme des habitz, la bienséance se considère par plusieurs circonstances du tems, de l'aage, des qualités, des compaignies, des occasions. On se pare ordinairement mieux ès jours de feste, selon la grandeur du jour qui se célèbre. En temps de pénitence, comme en caresme, on se desmet bien fort ; aux nopces on porte les robbes nuptiales, et aux assemblées funèbres les robbes de deuil ; auprès des princes on rehausse l'estat, lequel on doit abbaisser entre les domestiques. La femme mariée se peut et doit orner auprès de son mary, quand il le désire ; si elle en fait de mesme en estant esloignée, on demandera quelz yeux elle veut favoriser avec ce soin particulier. On permet plus d'affiquetz aux filles, parce qu'elles peuvent loysiblement désirer d'agréer à plusieurs, quoy que ce ne soit qu'affin d'un gaigner un par un saint mariage. On ne treuve pas non plus mauvais que les veuves à marier se paient aucunement, pourvu qu'elles ne facent point paroistre de folastrerie, d'autant qu'ayans desja esté mères de famille, et passé par les regretz du veufvage, on tient leur esprit pour meur et attrempé. Mais quant aux vrayes veuves, qui le sont, non seulement de corps, mais aussi de coeur, nul ornement ne leur est convenable, sinon l'humilité, la modestie et la dévotion ; car si veulent donner de l'amour aux hommes, elles ne sont pas vrayes veuves, et si elles n'en veulent pas donner, pourquoy en portent-elles les outilys ? Qui ne veut recevoir les hestes, il faut qu'il este l'enseigne de son logis. On se moque tous-jours des vieilles gens quand ils veulent faire les jolis : c'est une folie qui n'est supportable qu'à la jeunesse.
Soyés propre, Philothée ; qu'il n'y ait rien Vous de traynant et mal agencé : c'est un mespri de ceux avec lesquels on conserve d'aller entr'eux en habit désaggréable ; mais gardés-vous bien des affaiteries, vanités, curiosités et folastreries. Tenés vous tous-jours tant qu'il vous sera possible du costé de la simplicité et modestie, qui est sans doute le plus grand ornement de la beauté, et la meilleure excuse pour la laydeur." (Saint FRANÇOIS DE SALES Introduction à la vie divote. IIIe partie, chap. xxv.)
La Sainte Écriture ne blâme pas le goût de la parure, quand il n'est pas poussé à l'excès. Elle vous dit que la femme forte, c'est-à-dire la femme sage et honnête, est vêtue de fines étoffes, de soie et de pourpre. (Prov. xxx-22).
Elle cite même avec complaisance plusieurs exemples de luxe dans la toilette. Vous connaissez la scène charmante où le vieil Eliézer, chargé de trouver une épouse pour Isaac, le fils de son maître Abraham, offre à Rébecca, au bord de la fontaine, des boucles d'oreilles, des colliers, des bracelets, toute une gracieuse corbeille de mariage. La jeune fille accepte ses présents avec un plaisir ingénu, qui n'empêche pas l'Écriture Sainte de nous la proposer comme un modèle de vertu. (Chapitre xxiv de la Genèse).
L'historien nous décrit aussi avec détails la toilette que fit Judith avant de partir pour le camp des Assyriens. Après avoir fait ses ablutions et s'être parfumée de myrrhe très fine, elle revêt les habits de sa jeunesse, pose une mitre orientale sur son front, chausse de brillantes sandales, met ses bracelets. ses pendants d'oreille, ses bijoux en forme de lis et ses plus risses parures, (Judith, ch. x).
Enfin le Seigneur aioute un éclat incomparable à son visage, car toute toilette a pour but, nous dit l'historien sacré, non la luxure, mais la vertu, de sorte qu'elle apparaît aux yeux de tous, éblouissante de beauté et de grâce. C'est l'Esprit-Saint lui-même, ne l'oubliez pas, qui a signé ce petit tableau.
Certains chrétiens ne comprennent pas le caractère de cette illustre juive et lui prêtent des intentions de séduction coupable. C'est une calomnie que Dieu lui-même a réfutée à l'avarice. IL nous dit qu'elle n'avait qu'un but : c'était, tout en gardant jalousement sa vertu contre la brutalité des barbares, de gagner les bonnes grâces d'Holopherne, à seule fin de pénétrer dans sa tente pendant son ivresse et de lui trancher la tète. Aussi, chose curieuse, la vertu que le Seigneur loue le plus en elle, avec un courage héroïque, c'est précisément sa chasteté : « Tu es la gloire de Jérusalem, la joie d'Israël, l'honneur de ton peuple ; virile a été ton action et magnanime ton coeur, parce que tu as aimé la chasteté : Viriliter fecisti et confortatum est cor tuum eo quod castitaten amaveris.
Cet exemple vous prouve que la toilette la plus riche et la plus élégante peut très bien, en certaines circonstances, se concilier avec la plus stricte vertu.
(Les Modes inconvenantes, S. Coubé. L'Idéal, Avril 1918).