Sermon de Bourdaloue pour le IVe dim ap la Pentecôte sur les œuvres de la Foi.

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Laetitia
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Sermon de Bourdaloue pour le IVe dim ap la Pentecôte sur les œuvres de la Foi.

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 Bourdaloue a écrit :
SERMON POUR LE QUATRIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECÔTE.
SUR LES ŒUVRES DE LA FOI.



ANALYSE.


Sujet. Pierre lui répondit : Maître,  nous avons travaillé toute la nuit, et nous n'avons   rien pris : mais sur votre parole, je jetterai encore le filet.
Voulons-nous travailler utilement, appelons à nous Jésus-Christ, et travaillons sous ses ordres et en son nom. Agissons selon la foi et par la foi.

Division. La foi se perd par le relâchement dans la pratique des bonnes œuvres : première partie. Elle se rétablit par la ferveur en la pratique des bonnes œuvres : deuxième partie.

Première partie. La foi se perd par le relâchement dans la pratique des bonnes œuvres. La perte de la foi ne peut venir que de deux principes, de Dieu et de nous-mêmes. De nous-mêmes, qui ne conservons pas avec soin le précieux trésor de la foi. De Dieu, qui retire de nous les grâces et les lumières de la foi. Or l'un et l'autre n'arrive que par notre relâchement dans la pratique des bonnes œuvres, qui sont les fruits de la foi.


De nous-mêmes nous perdons la foi, parce que nous n'en pratiquons pas les œuvres; car ce qui la fait vivre, ce sont les œuvres. Quand donc les œuvres cessent, elle s'altère, elle devient languissante, et, selon l'expression de saint Jacques, elle meurt. Il est vrai qu'il n'y a que le péché d'infidélité qui puisse absolument la détruire ; mais on en vient peu à peu à ce péché. Car dès que la foi n’agit plus en nous, mille ennemis commencent à s'élever dans nous-mêmes pour agir contre elle : nos passions, l'orgueil, l’amour de la liberté, le monde, la chair ; et comment se défendra-t-elle, si elle n'a plus de mouvement ni d'action ? Ce serait une espèce de prodige, que, dans une vie déréglée, on conservât une foi sainte  et pure. Mais dépend-il de nous de croire et d’avoir la foi ? oui, Chrétiens, avec le secours de la grâce.
De la part de Dieu, nous perdons la foi, parce que, voyant que nous n'en pratiquons pas les œuvres, il retire de nous les grâces et les lumières de la foi. Rien de plus marqué dans l'Ecriture. Et n'est-il pas bien naturel que la foi ne nous étant donnée que pour agir, Dieu la laisse détruire lorsqu'elle n'opère rien en nous et que nous ne faisons rien avec elle? C'est ainsi que des esprits sublimes, des esprits forts, pénétrants, éclairés, selon le monde, sont tombés et tombent encore dans des aveuglements qui font horreur.

Deuxième partie. La foi se rétablit par la ferveur dans la pratique des bonnes œuvres; car c'est par les bonnes œuvres fidèlement et sincèrement pratiquées que l'on parvient à la perfection de la foi. Il est vrai que la foi au moins commencée est le principe nécessaire du bien que nous faisons pour Dieu ; mais il n'est pas moins vrai que c'est le bien que nous faisons pour Dieu qui nous conduit à cette foi parfaite et achevée dont dépend notre sainteté. Ainsi le centenier Corneille, d'une foi obscure et confuse qu'il avait des mystères de Dieu, parvint à cette foi claire et distincte qui lui fit connaître Jésus-Christ, et embrasser sa loi. Dieu eut égard aux œuvres de piété et de miséricorde où il s'exerçait continuellement, selon qu'il est rapporté dans les Actes des Apôtres. De là vient que, dans le langage des Pères, ces bonnes œuvres sont appelées œuvres édifiantes. De là vient que saint Paul exhortait si fortement son disciple Timothée à ressusciter dans lui-même, par de saintes œuvres, la grâce qu'il avait reçue, et c'est à quoi l’on ne peut trop exhorter tant de chrétiens faibles et chancelants. Pour trouver Dieu, il faut le chercher ; et pour le chercher il faut agir.

Vous me direz que pour pratiquer ces bonnes œuvres, par où l'on parvient à la perfection de la foi, vous n'avez pas encore assez de foi. Faux prétexte. En quelque désordre que nous puissions être, non-seulement il nous reste assez de foi pour faire ces œuvres qui doivent rétablir notre foi, mais nous avons à craindre qu'il ne nous en reste trop pour servir à notre condamnation si nous ne les faisons pas. Quand nous n'aurions que la foi d'un Dieu et de ses adorables attributs, en faudrait-il davantage pour nous porter à tout le bien qu'on exige de nous? Corneille le centenier en avait-il d'abord une autre? Jésus-Christ disait aux Juifs : Marchez pendant que vous avez la lumière ; et leur foi néanmoins était alors dans son déclin. Un homme du monde un pécheur, quoique sa foi soit presque éteinte, a toujours malgré lui certains retours intérieurs, certaines vues dont il ne tient qu'à lui de profiter. Prière à Dieu.


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Et respondens Simon, dixit illi : Prœceptor, per totam noctem laborantes nihil cepimus ; in verbo autem tuo laxabo rete.
Pierre lui répondit : Maître, nous avons travaillé toute la nuit, et nous n’avons rien pris ; mais sur votre parole je jetterai encore le filet. (Saint Luc, chap. V 15.)

Quoi qu'on puisse dire de la vie inutile des gens du siècle, le plus grand désordre et le plus commun dans le monde n'est pas d'y demeurer oisif et sans travail. De quels soins au contraire ne s'y charge-t-on pas, quelles entreprises n'y forme-t-on pas; et, pour y réussir, quels efforts ne fait-on pas ? Mais le plus déplorable de tous les malheurs, c'est qu'on se consume en vain de tant de veilles et de tant de soins, c'est que tant d'entreprises et tant de projets n'aboutissent à rien de solide; c'est qu'on ne retire proprement aucun fruit de tant de fatigues et de tant d'efforts, et qu'après bien  des peines,  l'on se trouve réduit à la même plainte que faisaient les apôtres : Nous avons travaillé longtemps, et  nous n'avons rien gagné : Per totam noctem  laborantes nihil cepimus.

Pourquoi cela, mes chers auditeurs ? les paroles de mon texte nous en marquent assez la raison : parce que tant de mondains, comme les disciples de Jésus-Christ, ne travaillent qu'en son absence et dans les ténèbres : Per totam noctem laborantes. Expliquons-nous,  et comprenez ma pensée. Il est vrai, l’on agit dans le monde, mais selon le monde, mais en vue du monde et pour le monde. Or voilà ce que j'appelle travailler dans l'obscurité et dans la nuit, puisque Dieu, pour ainsi parler, n'y est point présent et qu'il n'y a nulle part. Et comme Dieu, d'ailleurs, ne compte que ce qui se rapporte à lui et qui est pour lui, voilà ce que je prétends n'être de nulle valeur dans son estime, et de quoi nous ne pouvons attendre nulle récompense : Nihil cepimus. Voulons-nous donc, Chrétiens, amasser et nous enrichir devant Dieu ? voulons-nous, aussi bien que les apôtres (permettez-moi cette figure), voulons-nous,   dis-je, remplir   nos   filets et faire une pêche abondante? appelons à nous Jésus-Christ, et travaillons sous ses ordres et en son nom : In verbo autem tuo laxabo rete ; c'est-à-dire travaillons dans le grand jour de la foi, agissons selon la foi et par la foi ; appliquons-nous aux œuvres de la foi, à ces œuvres saintes et sanctifiantes, mais si négligées et si rares ; à ces œuvres dont je veux aujourd'hui vous faire voir l'indispensable nécessité pour ne pas perdre la foi même, et pour s'y maintenir. C'est l'importante matière que j'ai à traiter, après que nous aurons salué Marie, en lui disant : Ave, Maria.

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C'était une espèce de défi, mais bien pressant, que l'apôtre saint Jacques faisait autrefois à un lâche chrétien, lorsque, raisonnant avec lui, il lui parlait en ces termes : Que vous servira-t-il, mon Frère, de dire que vous avez la foi, si vous n'en avez pas les œuvres ? Votre foi seule vous pourra-t-elle sauver ? Vous vous glorifiez de cette foi; et moi, dans l'esprit d'une humble confiance, je m'attache à la pratique désœuvrés. Montrez-moi votre prétendue foi, qui est sans œuvres; et moi, par mes œuvres, je vous prouverai ma foi : Ostende mihi fidem tuam sine operibus, et ego ex operibus ostendam tibi fidem meam (Jac., II, 18.). Ce défi, Chrétiens, ne souffrait point de réplique, et réfutait dès lors la foi chimérique et imaginaire, c'est-à-dire la foi justifiante indépendamment des œuvres, que l'hérésie du dernier siècle a bien osé renouveler ; rien n'étant plus conforme au bon sens et à la raison que de reconnaître entre les œuvres et la foi cette alliance mutuelle qui fait que, comme il ne peut y avoir de bonnes œuvres sans la foi, aussi ne peut-il y avoir une foi ni suffisante pour le salut, ni même capable de se maintenir au moins dans sa perfection et dans sa pureté, sans les bonnes œuvres.

Supposez donc cette maxime catholique que la foi et les bonnes œuvres ne peuvent être séparées dans l'ordre de la justification, j'entreprends de vous expliquer deux secrets de la vie chrétienne, qu'il vous est important de savoir. L'un regarde la perte de la foi, et l'autre le recouvrement ou le rétablissement de la foi. Car en deux mots, voici mon dessein : je ne puis juger de la foi d'un chrétien que par ses œuvres; donc quiconque abandonne les bonnes œuvres me donne tout sujet de craindre qu'il ne perde enfin le don de la foi : c'est la première vérité ; donc quiconque est assez malheureux pour avoir perdu le don de la foi ne doit point espérer de le réparer que par la pratique des bonnes œuvres : c'est la seconde vérité. Je parle à des fidèles, mais qui, malgré la profession qu'ils font de l'être, ne laissent pas tous les jours d'être chancelants dans la foi, et quelquefois même de succomber aux tentations qui ébranlent leur foi. Il m'a donc paru souverainement nécessaire de vous apprendre , dans ce discours, de quelle manière se perd la foi, et de quelle manière elle se rétablit : de quelle manière elle se perd, pour vous en donner une juste appréhension ; et de quelle manière elle se rétablit, pour ranimer par là votre espérance. Elle se perd par le relâchement dans la pratique des bonnes œuvres : ce sera la première partie ; et elle se rétablit par la ferveur dans la pratique des bonnes œuvres : ce sera la seconde. L'une et l'autre va faire tout le sujet de votre attention.
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PREMIÈRE PARTIE.

Pouvoir perdre la foi, dit saint Augustin, c'est l'effet déplorable de notre inconstance;et perdre réellement la foi, c'est la consommation malheureuse de l'impiété et de la malice de notre cœur. On la perd , Chrétiens, cette sainte et divine foi, dans le commerce du monde profane ; et saint Thomas a fort bien remarqué que la corruption qui s'en fait en nous ne peut venir absolument que de deux principes, c'est-à-dire de Dieu, ou de nous-mêmes : de nous-mêmes, qui ne conservons pas avec soin ce précieux trésor de la foi; de Dieu, qui, par une justice rigoureuse, retire de nous les grâces et les lumières de la foi. Or je prétends que l'un et l'autre n'arrive que parce que nous vivons dans une négligence criminelle, et que nous ne produisons pas les fruits de notre foi, qui sont les bonnes œuvres. Et voilà, Chrétiens, tout le mystère que Jésus-Christ voulait faire comprendre aux Juifs , quand il leur disait : Ideo auferetur a vobis regnum Dei, et dabitur genti facienti fructus ejus (Matth., XXI, 43. ) ; C'est pourquoi je vous déclare que le royaume de Dieu vous sera enlevé, et qu'il sera donné à un peuple qui en produira les fruits par une fidèle correspondance.

Commençons donc par nous-mêmes ; et puisqu'il s'agit de reconnaître la source d'un mal dont il est indubitable que nous sommes les premiers auteurs, comme nous en sommes les sujets, demandons-nous à nous-mêmes d'où peut procéder cette altération si pernicieuse et si contagieuse qui se fait de notre foi, et que nous voyons se répandre de jour en jour dans les esprits des hommes. Il est aisé de vous instruire sur ce point, puisque les règles de cette même foi dont nous parlons en contiennent la résolution. Qu'est-ce qui fait vivre la foi dans nous ? Consultons l'oracle du Saint-Esprit, qui est l'Ecriture. La foi, dit saint Jacques dans son Epître canonique, doit être en nous quelque chose de vivant et d'animé. Ce n'est point une habitude morte , et elle ne peut l'être sans que nous soyons coupables de l'avoir éteinte, en lui niant la vie qu'elle avait reçue de Dieu. Or en quoi consiste cette vie de la foi, ou plutôt, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, quelle est l’âme qui entretient et qui fait subsister le corps de la foi ? Ce sont, répond le même apôtre, les bonnes œuvres que nous pratiquons. Voilà par où la foi se soutient, voilà ce qui lui donne le mouvement et l'accroissement, voilà ce qui la rendrait immortelle si nous étions constants et toujours fervents dans la pratique de nos devoirs. Comme donc il arrive qu'un corps , dès qu'il cesse d'exercer les fonctions de la vie, commence à se détruire et à se corrompre ; aussi la foi, par l'interruption des bonnes œuvres, s'affaiblit peu a peu, devient languissante, mourante, et, si j'ose user de ces termes, expire enfin et meurt: Sicut enim corpus sine spiritu mortuum est, ita fides sine operibus mortua est (Jac, II, 26.). Conclusion terrible, ajoute saint Augustin, puisqu'il importe peu ou de n'avoir qu'une foi morte, ou de n'en point avoir du tout, et que le plus grand de tous les crimes est d'en avoir une dont on devienne, devant Dieu, le meurtrier et l'homicide.

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Cependant, Chrétiens, rien de plus vrai ; et cette théologie de l'apôtre se confirme sensiblement par l'expérience que nous pouvons avoir de nous-mêmes. Car qu'y a-t-il de plus mort que la foi d'un homme qui ne fait rien pour Dieu ni pour son salut? Et que doit-on juger d'une foi comme celle-là, sinon, ou qu'elle est déjà détruite dans le cœur de celui qui la professe, ou du moins qu'elle le sera bientôt ? J'avoue (et c'est ici que l'application de vos esprits m'est nécessaire), j'avoue que la foi, qui est une vertu surnaturelle, ne se détruit pas dans nous comme les vertus morales, je veux dire par une simple omission des actes qui lui sont propres ; j'avoue même que, toute surnaturelle qu'elle est, elle peut subsister avec le péché et avec le péché mortel, de quelque nature et de quelque grièveté qu'il puisse être, à l'exception de l'infidélité seule, puisque, selon la doctrine du concile de Trente , il n'y a que le péché d'infidélité qui nous fasse perdre directement l'habitude de la foi : mais je prétends qu'en cessant de faire de bonnes œuvres, on en vient insensiblement et presque sans l'apercevoir à cette infidélité ; non pas à une infidélité ouverte et déclarée, que la bienséance même des mœurs ne souffrirait pas, mais à une infidélité secrète, qui est aujourd'hui le grand péché du monde.

Et comment cela ? le voici, Chrétiens; concevez-en bien le progrès, et vous conviendrez que je n'exagère rien. C'est qu'en matière même d'infidélité, on ne se pervertit pas tout à coup. Il y a certaines démarches et certains degrés par où le démon nous conduit et qui nous mènent à ce malheureux terme. Je m'explique. Nous ne perdons pas d'abord la vertu de la foi, le caractère que nous portons l'a imprimée trop avant dans nous pour la pouvoir si tôt effacer ; mais nous en perdons premièrement l'usage et l'exercice , en négligeant les devoirs de religion auxquels cette foi nous engage. A force d'en perdre l'exercice nous en perdons peu à peu l'affection et le goût ; car le moyen de goûter ce que l'on ne pratique pas, et le moyen de s'affectionner à une foi que l'on se représente toujours comme fâcheuse et importune ? Après avoir perdu l'affection et le goût de la foi, nous venons bientôt à perdre la soumission et la docilité qu'elle demande.

Car il est difficile, dit saint Bernard, que nous nous soumettions sincèrement et parfaitement à ce qui n'est pas selon notre cœur, et que nous ne prenions pas plaisir à contredire ce qui nous blesse et ce qui nous déplaît. Perdant cette soumission de la foi, il est infaillible que nous corrompons la substance de notre foi, puisque la soumission de l'esprit est aussi essentielle à la foi que la foi l’est à elle-même. La substance de la foi étant corrompue , il ne nous reste plus qu'un fantôme de cette vertu, pire devant Dieu que l'infidélité païenne, puisque c'est une infidélité élevée, pour ainsi dire, sur les débris de la foi.
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Or tout cela, Chrétiens, vient de cette lâcheté, de ce dégoût et de cet abandon des bonnes œuvres, comme de sa source. Ainsi un homme du monde se propose de vivre selon l'esprit du monde, et cet esprit du monde le fait tomber dans une insensibilité de cœur, et dans un oubli universel des choses de Dieu. Il ne vaque plus à la prière, il n'use plus d'aucun sacrement, il ne sait plus ce que c'est que pénitence, il n'y a plus de jeûnes ni d'abstinences pour lui ; il ne pense pas même à ce qui lui coûterait le moins et qui lui pourrait servir auprès de Dieu d'une ressource, qui serait de soulager les misères des pauvres; s'il assiste au sacrifice de l'Eglise, c'est sans esprit de religion, et Dieu veuille que ce ne soit pas souvent avec un esprit d'irréligion ! Il en est de même d'une femme mondaine : elle passe sa vie dans un embarras d'occupations vaines et frivoles, ou dans une oisiveté monstrueuse à l'égard du salut ; elle est chrétienne, et à peine lui voit-on jamais faire une action de christianisme. Point de retraite, point de pratique de charité envers le prochain, point de visites des hôpitaux, point de soins d'élever ses enfants ni d'instruire ses domestiques; une messe par cérémonie, un sermon par curiosité, une légère aumône par forme d'acquit ou par une compassion humaine, voilà à quoi se réduit toute sa vie selon Dieu.

Que s'ensuit-il de là ? je vous l'ai dit, un assoupissement, une léthargie, et enfin une extinction entière de la foi. Tandis que nous sommes dans la ferveur des bonnes œuvres, comme la foi ne nous promet en cet état que des récompenses, nous ne trouvons en elle qu'un fonds de consolation et de joie intérieure pour nous; et n'y trouvant que ce fonds de joie, notre esprit, bien loin de s'en rebuter, se sent disposé à s'y attacher, et à ne s'en départir jamais. Mais avons-nous une fois abandonné ce zèle pour les œuvres que Dieu nous commande, dès là notre esprit, qui ne trouve plus rien dans la foi d'avantageux ni de favorable, et qui, par la corruption des désirs du cœur, croit plutôt les choses comme il aurait intérêt qu'elles fussent que de la manière qu'elles sont, se défait peu à peu de cette foi qui lui est incommode, parce qu'il ne peut autrement se délivrer des reproches que cette foi lui fait; et je suis persuadé, Chrétiens, par toutes les lumières que Dieu me donne, que voilà le grand principe de l'infidélité du siècle.
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Mais, me diriez-vous, il est toujours vrai que l'habitude de la foi divine peut demeurer en nous sans agir. Je le sais,mes chers auditeurs; mais je sais aussi que dès qu'elle cesse d'agir en nous, mille ennemis commencent à s'élever dans nous-mêmes pour agir contre elle. Nos passions, l'orgueil qui nous domine, l'amour de la liberté, le monde, la chair, tout cela s'arme et combat contre notre foi ; et si notre foi ne résiste pas, et qu'elle ne soit pas en défense, il faut nécessairement qu'elle succombe à tout cela. Or comment la foi se défendra-t-elle de tout cela si elle n'agit plus ? Quelles armes Dieu lui a-t-il données pour repousser les ennemis qui l'attaquent, sinon les œuvres du salut ? et le moyen qu'elle triomphe de tant de démons, si ce n'est, comme disait le Fils de Dieu, par la prière et par le jeûne ? Et c'est ici que je vous prie de remarquer avec moi le faux raisonnement d'un homme du monde, qui se plaint et qui déplore son malheur d'avoir peu de foi, quoiqu'il souhaitât, dit-il, d'en avoir davantage. Raffinement dont le libertinage se sert pour se justifier en quelque sorte , et pour se rendre moins odieux. Car comment est-ce, mon cher auditeur, que vous auriez beaucoup de foi, ne faisant rien de tout ce qui est nécessaire pour l'entretenir, et faisant ce qui est capable de la ruiner ? Comment auriez-vous de la foi, la traitant de la manière que vous la traitez, la retenant captive dans l'injustice , la prostituant aux désordres d'une vie impure, lui portant autant de coups que vous commettez de crimes et ne pensant jamais à guérir ses plaies par les remèdes que Dieu vous a mis en main ? Ne serait-ce pas une espèce de prodige que votre foi fût à l'épreuve de tant de blessures, et ne faudrait-il pas s'étonner comme du plus grand de tous les miracles que, dans un dérèglement de vie pareil à celui où vous êtes, vous conservassiez une foi saine et pure ?

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Mais dépend-il de moi de croire et d'avoir la foi ; cela est-il en mon pouvoir, et est-ce une chose dont je sois le maître, en sorte que je me la puisse commander à moi-même ? Voilà le dernier retranchement des âmes mondaine et infidèles : il ne dépend pas de moi de croire ou de ne pas croire. Il n'en dépend pas, Chrétiens? et pourquoi donc le Sauveur du monde aurait-il reproché à ses disciples que leurs cœurs étaient lents et tardifs à croire : O stulti et tardi corde ad credendum (Luc, XXIV, 25.) ? Pourquoi se serait-il offensé de leur incrédulité, lorsqu'il leur disait avec indignation : Jusqu'à quand vous souffrirai-je ? O generatio incredula, usquequo patiar vos (Matth., XVII, 16.) ? Pourquoi aurait-il repris saint Pierre d'être un homme de peu de foi ? Modicœ fidei, quare dubitasti (Ibid., XIV, 31.) ? Car, si cette foi n'est point en notre pouvoir, toutes ces propositions de Jésus-Christ étaient sans fondement ; il devait supporter ses apôtres, tout incrédules qu'ils étaient ; il ne devait point les condamner de ce que leur foi était imparfaite ; il devait remédier à l'impuissance où ils étaient de croire à sa parole, et non pas leur en faire des reproches. Or, de dire que Jésus-Christ leur ait fait ces reproches sans sujet et sans raison, c'est ce que je ne crois pas que nous osions lui imputer. Il dépend donc absolument de vous d'avoir la foi et de persévérer dans la foi; on ne vous dit pas, Chrétiens, que vous la puissiez avoir de vous-mêmes et sans le secours de la grâce ; on convient que la grâce nous est nécessaire pour assujettir notre raison a l'obéissance de la foi ; mais supposé cette grâce que Dieu nous promet, et que vous pouvez ensuite vous promettre infailliblement à vous-mêmes, parce que la parole d'un Dieu ne peut manquer, on dit qu'il est en votre pouvoir de pratiquer cette obéissance, de vous en imposer le joug, de le porter constamment et volontairement, en un mot de croire et d'être fidèles; et on prétend que de douter de cette maxime, c'est faire injure à la grâce même, sous ombre d'en établir la nécessité.

Si l'erreur contraire était une fois reçue, que, dans l'état même de grâce où nous sommes, il ne dépend point de nous de croire ou de ne pas croire, il n'y aurait plus d'impiété qui ne fût autorisée, plus de libertinage de créance qui ne se trouvât à couvert, plus d'athéisme non-seulement qui ne devînt pardonnable et excusable, mais qui ne se soutint même contre Dieu, sans avoir besoin d'excuse ni de pardon. En effet, c'est à quoi aboutit le raisonnement des libertins et des impies, et voilà ce qui les endurcit dans leur infidélité. On vous dit donc, Chrétiens, et on vous le répète, qu'il n'en est pas ainsi ; et qu'autant qu'il est vrai que la grâce de la foi dépend de Dieu seul, autant est-il vrai, dans la solide théologie, que la foi dépend de Dieu et de vous : pourquoi ? parce que, quand même vous n'auriez pas encore toute la perfection de cette vertu, il dépend de vous, en usant bien des grâces présentes, de la demander à Dieu ; il dépend de vous de vous y disposer, il dépend de vous de retrancher mille obstacles qui vous en éloignent, parce que, si l'ayant déjà vous reconnaissez qu'elle s'affaiblit, il dépend de vous d'employer les moyens efficaces dont Dieu vous a pourvus pour la fortifier par de bonnes œuvres. Vous ne faites rien de tout cela ; et sans user d'aucun effort, mesurant cette foi par les vues bornées d'un esprit mondain qui vous possède, vous prétendez en être quittes pour dire : Je n'ai pas le don de la foi, cette foi n'est pas en ma puissance. Je vous demande si c'est bien raisonner avec Dieu ?
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Re: Sermon de Bourdaloue pour le IVe dim ap la Pentecôte sur les œuvres de la Foi.

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Mais allons plus loin, et prenant la chose de plus haut, tâchons de pénétrer jusque dans le fond de ce mystère. Nous perdons la foi, parce que Dieu retire de nous les grâces et les lumières de la foi ; et Dieu retire de nous les grâces de la foi, parce que nous ne faisons pas des œuvres dignes de notre foi : voilà le second principe de l'infidélité secrète qui règne dans nous. N'avançons rien témérairement dans une matière aussi importante et aussi délicate que celle-ci. C'est le flambeau de la révélation de Dieu, et non pas celui de notre propre sens, qui nous doit conduire. Dieu nous ôte ces grâces spéciales et abondantes de la foi qui nous faisaient chrétiens ; rien de plus formel ni de plus expressément marqué dans l’Écriture. Mais pourquoi nous les ôte-t-il ? ah ! Chrétiens, remarquez ceci. Il pourrait nous les ôter souverainement, et sans autre raison que parce qu'il lui plaît et qu'il le veut: car il est le maître de ses biens. Mais bien loin d'y procéder d'une manière si absolue, il nous déclare en mille endroits que la plus grande violence que nous lui puissions faire est de l'obliger d'en venir à cette extrémité ; que ses dons n'étant plus sujets à aucun repentir, il ne retirera jamais de nous celui de la foi, c'est-à-dire ces grâces, particulières auxquelles notre foi est attachée, que parce que nous nous en serons rendus indignes, qu'en punition de l'abus que nous en aurons fait, que pour n'en pas souffrir davantage la profanation, et par-dessus tout dans le juste ressentiment qu'il aura de voir ces grâces si fécondes et si agissantes d'elles-mêmes, devenues stériles et oisives en nous. Car voilà ce que le Saint-Esprit semble avoir entrepris de nous faire entendre par les apôtres et par les prophètes.

Voilà ce que saint Jean, dans l'Apocalypse, eut ordre de signifier à l’évêque que d'Ephèse, quand il lui dit de la part de Dieu : J'ai quelque chose contre vous, parce que votre charité s'est refroidie. Souvenez-vous donc de l'état dont vous êtes déchu, et rentrez dans l'exercice des saintes œuvres que vous pratiquiez autrefois, à l'édification de toute l'Eglise. Sinon je viendrai dans le mouvement de ma colère, et j'ôterai de sa place ce chandelier mystérieux qui vous éclaire inutilement : Memor esto itaque unde excideris, et prima opera fac; sin autem venio tibi, et movebo candelabrum tuum de loco suo (Apoc, II, 5. ). Or ce chandelier, dit saint Grégoire, pape, selon même le sens de la lettre, nous représente la foi dont il est le symbole ; et cela montre que Dieu , lassé de la négligence de cet évêque et du relâchement de sa vie, n'avait point de justice plus rigoureuse à exercer sur lui que de lui enlever les grâces de la foi. Voilà ce que nous prêche cette parabole si intelligible et tout ensemble si terrible, du talent enfoui que le père de famille fit ôter à celui de ses serviteurs qui n'avait pas pris soin de le faire valoir. Car, suivant l'observation de saint Augustin, ce premier talent qui en devait produire d'autres est évidemment la foi, qui doit opérer dans nous les œuvres du salut ; et la sévérité dont ce père de famille usa envers son serviteur est justement ce qui s'accomplit dans un homme du siècle, quand Dieu, commençant déjà à le réprouver, le dépouille du seul bien qui lui restait, et qui était la lumière de la foi divine.

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Re: Sermon de Bourdaloue pour le IVe dim ap la Pentecôte sur les œuvres de la Foi.

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En effet, Chrétiens, s'il y a une raison capable d'autoriser cette conduite de Dieu, et de fermer la bouche aux hommes du monde, c'est ce mépris des bonnes œuvres dans lequel ils vivent. Car la foi, dit excellemment saint Chrysostome, n'étant donnée que pour agir; toute sa vertu se réduisant à exciter dans les cœurs le zèle du bien qu'elle fait connaître; son unique emploi étant de soutenir l'homme dans l'exécution de ce que le christianisme lui prescrit; dès qu'elle n'opère plus rien de semblable, Dieu, en vue même de sa gloire, est intéressé à la laisser détruire. C'est un arbre qui doit porter des fruits, et qui ne se trouve couvert que de feuilles, c'est-à-dire d'actions criminelles ou superflues; Dieu donc a droit de dire : Succide illam, ut quid etiam terram occupat (Luc, XIII, 7.) ? Coupez-le cet arbre, et arrachez-en jusqu'à la racine; car à quoi bon le conserver, puisqu'il n'est d'aucun profit et d'aucun rapport ? Or ce que l'Esprit de Dieu nous a exprimé en figure touchant cette vérité, c'est ce qui se passe tous les jours et en effet, quand Dieu, par le plus redoutable de ses jugements, nous prive de certaines grâces choisies, en quoi consiste le don de la foi. Car il ne nous avait pas donné la foi comme une simple prérogative, pour nous distinguer des nations infidèles; ni comme un simple ornement, qui ne dût qu'enrichir et parer notre âme. Nous n'étions pas seulement chrétiens pour connaître les merveilles et les prodiges qu'un Homme-Dieu a faits pour nous, sans autre conséquence que celle de lui en savoir gré, et de nous en féliciter nous-mêmes; nous l'étions pour répondre à ses bienfaits par des actions dignes de lui et dignes de nous. Nous avions cette foi pour la faire multiplier, pour en rendre les fruits à Dieu , pour en édifier notre prochain, pour en recueillir nous-mêmes des mérites sans nombre ; et tout cela par le moyen de nos bonnes œuvres. Dieu nous visite, et au lieu de ces bonnes œuvres, il ne trouve en nous qu'une foi inculte, aride, infructueuse, qui, quoique arrosée des pluies du ciel et engraissée du suc de la terre, c'est-à-dire des grâces que nous recevons continuellement, demeure toujours ingrate et ne produit rien : que fait Dieu ? il conclut ou à l'extirper tout à fait, ou à la transplanter dans un autre sol : Succide, ut quid etiam terram occupat ? Il commande aux anges, ministres de sa justice, de nous abandonner, et il renverse dans notre âme, ainsi que parle le Prophète royal, jusqu'au fondement de tout l'édifice spirituel qu'il y avait bâti. Exinanite usque ad fundamentum inea (Psalm., CXXXVI, 7.). Qu'est-ce que ce fondement ? c'est la foi qui devait soutenir toutes les vertus chrétiennes, mais qui, ne soutenant plus rien lorsque nous n'agissons plus pour Dieu, semble exciter Dieu à prononcer le dernier arrêt contre nous. Exinanite usque ad fundamentum in ea. Eh bien ? dit Dieu, qu'elle périsse cette foi inutile, et qu'il n'en reste plus aucun vestige dans ce chrétien perverti : Usque ad fundamentum.
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