HOMÉLIE DE S.GREGOIRE LE GRAND EN LA BASILIQUE DE SAINT-LAURENT, MARTYR, LE SECOND DIMANCHE APRÈS LA PENTECÔTE.
S. LUC, XVII, 19-35.
En ce temps-là, Jésus dit a ses disciples : Il y avait un homme riche qui était vêtu de pourpre et de lin, et qui tous les jours se traitait splendidement. Et il y avait aussi un pauvre, nommé Lazare, étendu à sa porte, tout couvert d'ulcères, désirant se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche; et personne ne lui en donnait, et les chiens léchaient ses ulcères. Or, il arriva que ce pauvre mourut, et fut porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi, et fut enseveli dans l’enfer. Or, élevant les yeux, quand il fut dans ce lieu de tourments, il vit de loin Abraham, et Lazare dans son sein. Et s'écriant il dit: Père Abraham, ayez pitié de moi, et envoyez Lazare, afin qu’il trempe le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue, parce que je souffre d'extrêmes tourments dans cette flamme. Et Abraham lui dit : Mon fils, souvenez vous que vous avez reçu vos biens dans votre vie et Lazare ses maux. Maintenant, il est dans la consolation et vous dans les tourments. En tout cela, il y a entre vous et nous un grand abîme; de sorte que ceux qui voudraient aller d’ici vers vous ne le peuvent, comme on ne peut venir ici du lieu où vous êtes. Et le riche dit : Je vous dis donc, Père, de l’envoyer dans la maison de mon père: car j’ai cinq frères, afin qu’il les avertisse, de peur qu’ils ne viennent aussi eux-mêmes dans ce lieu de tourments. Et Abraham lui dit : ils ont Moïse et les prophètes, qu’ils les écoutent. Mais il dit: Non, non, père Abraham; mais si quelqu’un d’entre les morts va les trouver, ils feront pénitence. Abraham lui dit : S’ils n'écoutent ni Moïse ni les prophètes, ils ne croiront pas non plus, quand quelqu’un des morts ressusciterait.
I. Il y avait un homme riche.
Certains esprits se persuadent que les préceptes de l'Ancien Testament sont plus sévères que ceux du Nouveau ; mais ils s’abusent par défaut de réflexion. Dans l'Ancien Testament, ce n’est pas l'avarice, mais seulement le vol qui est frappé de réprobation ; et le voleur est condamné à la restitution du quadruple. Dans le Nouveau, ce riche n’est pas accusé d’avoir enlevé le bien d’autrui, mais de n’avoir pas donné le sien. On ne voit à sa charge aucune violence, aucune injustice, mais il s’est enorgueilli de ses richesses.
Il faut inférer de là, avec une attention sérieuse, la rigueur du châtiment réservé au ravisseur du bien d’autrui, puisque celui qui ne donne pas le sien, a l'enfer pour partage. Que personne donc ne se rassure en disant : Je ne touche pas au bien d’autrui, je jouis seulement de mon avoir ; car ce riche est puni, non pour quelque injustice, mais pour son attachement désordonné à ses richesses.
Voici une autre cause de sa damnation : sans crainte au sein de l'abondance, il a mis ses richesses au service de son arrogance ; sans pitié, sans entrailles, il n’a pas su racheter ses péchés alors que le prix de la rançon abondait entre ses mains.
Quelques-uns s’imaginent que l’amour des vêtements fins et recherchés n’est pas un péché. Dans ce cas, la parole évangélique n'eût pas marqué, avec tant de précision, que le riche torturé dans l’enfer était vêtu de lin et de pourpre. On ne recherche en effet les vêtements précieux que par vaine gloire, c’est-à-dire pour se distinguer de la foule; et la preuve, c’est que nul ne tient à porter des habits somptueux lorsque personne ne doit le voir.
II. Et un pauvre nommé Lazare.
Remarquons avec attention combien est parfait l’ordre du récit dans la bouche de la Vérité. Il est dit d'abord : « Il y avait un homme riche », et aussitôt après : « Il y avait aussi un pauvre nommé Lazare. » Certes, le nom des riches est plus répandu que celui des pauvres. Pourquoi donc le Seigneur, parlant du pauvre et du riche, articule-t-il le nom du premier et tait-il celui du second? C’est que Dieu connait et approuve les humbles, mais il ignore les superbes.Il dit donc en parlant du riche : Un homme; et en parlant du pauvre : [/i]Un indigent nommé Lazare[/i]. Comme s’il disait ouvertement : J’aime l'humilité du pauvre, j’abhorre l’orgueil du riche ; c’est pourquoi je connais le premier et j’ignore le second.
III. Etendu à sa porte, tout couvert d’ulcères.
Voilà que mendiant, couvert d’ulcères, Lazare est étendu à la porte du riche. Par là, le Seigneur accomplit à la fois une double justice. C’eût été pour le riche une circonstance atténuante, si Lazare, pauvre et couvert de plaies, n’eût pas été gisant à sa porte et n’eût pas offert à ses yeux le spectacle importun de sa misère. D'autre part, si le riche eût été loin des regards du lépreux, les angoisses de ce dernier eussent été moins violentes.Mais il a mis un pauvre, sillonné de blessures, à la porte d’un riche regorgeant de délices; par cette unique et même circonstance, il nous fait mesurer toute l’étendue de la faute du riche, insensible à la vue du pauvre, et tout le mérite du pauvre, journellement éprouvé à la vue du riche.
Voilà que mendiant, couvert d’ulcères, Lazare est étendu à la porte du riche. Par là, le Seigneur accomplit à la fois une double justice. C’eût été pour le riche une circonstance atténuante, si Lazare, pauvre et couvert de plaies, n’eût pas été gisant à sa porte et n’eût pas offert à ses yeux le spectacle importun de sa misère. D'autre part, si le riche eût été loin des regards du lépreux, les angoisses de ce dernier eussent été moins violentes.
Mais il a mis un pauvre, sillonné de blessures, à la porte d’un riche regorgeant de délices; par cette unique et même circonstance, il nous fait mesurer toute l’étendue de la faute du riche, insensible à la vue du pauvre, et tout le mérite du pauvre, journellement éprouvé à la vue du riche.
IV. Et il aurait bien voulu avoir les miettes qui tombaient de sa table.
Ce pauvre, en effet, dont le corps n’est qu’une plaie, ne fut-il pas en butte, je vous prie, aux tentations les plus violentes ? Déjà dénué de tout et en proie à la souffrance, il a de plus sous les yeux un riche qui, plein de santé, s’enivre de délices et de voluptés. Pour lui, la douleur et le froid; au riche, les joies et les vêtements de pourpre et de lin; il est couvert de plaies, le riche nage au milieu des jouissances ; il manque de tout, le riche ne sait rien donner.Nous formons nous une idée, mes frères, de la violence de l’épreuve pour le cœur du pauvre? La pauvreté sans la maladie, ou la maladie sans la pauvreté, est seule une croix assez lourde ; mais pour que la vertu de Lazare se montre avec plus d’éclat, voilà que la pauvreté et la maladie se réunissent pour l'accabler.
V. Et les chiens venaient lécher ses plaies.
Ce n’est pas tout : il voyait le riche entouré d’un cortège esclave de ses volontés; mais nul ne vient visiter son indigence et son infirmité: la preuve, c’est que les chiens léchaient ses plaies en toute liberté. Ainsi donc, dans le simple rapprochement du Lazare pauvre gisant à la porte du riche, le Dieu tout-puissant accomplit une double justice : le riche, par sa dureté, aggrave le châtiment dû à son crime; le pauvre, par ses épreuves, augmente sa récompense. Ici-bas, deux cœurs ; là-haut, un seul spectateur qui éprouve l'un d’eux pour l’élever en gloire, et qui supporte l’autre avant de le punir.VI. Or, il arriva que le pauvre mourut. Et le riche mourut aussi.
O combien grande est la finesse des châtiments de Dieu ! Il est dit plus haut que Lazare en cette vie ambitionnait inutilement les miettes qui tombaient de la table du riche. Maintenant le riche, au milieu de son supplice, désire ardemment que Lazare fasse tomber du bout de son doigt quelque goutte d’eau dans sa bouche. Arguons de là, avec quel discernement Dieu applique ses vengeances.Ce riche, en effet, refusa au pauvre tout ulcéré même les rebuts de sa table; dans l’enfer, il est réduit à convoiter ce qu’il y a au monde de plus mince en valeur. Il mendie une goutte d’eau, lui qui refusa les miettes de sa table!
VII. Que Lazare trempe le bout de son doigt dans l’eau, afin qu’il vienne me rafraîchir la langue.
Appliquons nous à pénétrer pourquoi le riche, au sein des flammes, demande un rafraîchissement pour sa langue. A ce riche superbe le Seigneur a reproché, non l’intempérance de la langue, mais les excès de la bonne chère. Mais parce que les discours sans frein sont l’accompagnement ordinaire des festins, la langue, qui s’adonna outre mesure aux plaisirs de la table, brûle d’un feu plus ardent aux enfers.La première suite des repas immodérés, c’est le péché de la langue; viennent ensuite les jeux sans retenue. L'Ecriture sainte en témoigne : « Le peuple, dit-elle, s'assit pour manger et pour boire, et se leva pour jouer. » Mais avant que le jeu ait mis le corps en mouvement, les plaisanteries, les paroles insensées ont mis en jeu la langue. Si donc le riche, au milieu des tourments, demande un rafraîchissement pour sa langue, c’est qu’elle fut, au milieu de la bonne chère, un fécond instrument d’iniquités, et que, par justice distributive, un feu plus cruel la torture,
VIII. Mon fils, souvenez vous que vous avez reçu vos biens pendant votre vie.
Cet arrêt, mes frères, provoque la terreur plutôt qu’il n’a besoin d’éclaircissement.Possesseurs des biens de ce monde, s’il en est parmi vous, tremblez, si je puis le dire, à la vue de ces faveurs temporelles; c’est là peut-être la récompense de certains de vos actes ; peut-être ces honneurs, ces richesses, loin d’être un appui pour la vertu, sont tout le salaire de vos travaux.
Toujours est-il que cette parole : « Vous avez reçu vos biens pendant votre vie, » indique que même en ce riche se trouvait quelque vertu, dont les biens de cette vie furent la récompense.
IX. Semblablement Lazare a reçu ses maux.
Cette parole : « Lazare a reçu ses maux, » montre évidemment que Lazare aussi avait quelques taches à laver ; mais le feu de la pauvreté a purifié les souillures de Lazare, comme les vertus du riche ont trouvé leur récompense dans la félicité d’une vie passagère. La pauvreté, en affligeant le premier, le purifia; l’abondance, en rémunérant le second, l'a réprouvé.Donc, qui que vous soyez, heureux du siècle, à la pensée du bien que vous avez fait, soyez saisis d'un profond effroi, craignez que la prospérité qui vous est départie n’en soit la récompense. Et gardez vous de mépriser les pauvres dont la conduite n’est pas en tout irréprochable; gardez vous d’en désespérer, car le creuset de la pauvreté purifie peut-être ces souillures, fruit d’un reste de misère humaine.
X. Entre vous et nous il y a un abîme qu’on ne peut franchir.
Cherchons le sens de cette parole : « Ceux qui d'ici veulent aller vers vous ne le peuvent. » Que les damnés désirent partager le sort des bienheureux, cela n’est pas douteux. Mais les élus, au sein de la félicité, dans quel sens est-il dit qu’ils désirent aller vers les victimes de l'enfer ? De même que les réprouvés désirent s’associer aux prédestinés pour échapper aux tortures de leurs supplices, de même les justes, suivant l’impulsion de leur compassion naturelle, voudraient aller vers les victimes de l'enfer pour les délivrer de leurs tourments.Mais ce désir des heureux habitants de la gloire ne peut se réaliser : l'âme des justes, en effet, bien que bonne et miséricordieuse par nature, ne peut, quoiqu’elle en ait le désir, appliquer sa compassion au sort des réprouvés, parce qu'elle est étroitement unie à l’Auteur de la justice et dominée par cette rectitude souveraine.
Ainsi les réprouvés, enchaînés qu’ils sont par une éternité de peines, ne peuvent parvenir au sort des bienheureux; réciproquement les justes ne peuvent aller vers les damnés; subjugués par la justice du jugement de Dieu, leur compassion (naturelle) ne peut aucunement s’ébranler.
XI. Je vous supplie, père Abraham, de l'envoyer dans la maison de mon père.
Sans espoir pour lui-même, ce riche, que la soif consume, se tourne alors vers les parents qu’il laissa sur la terre. Car la peine qu’elle endure forme inutilement à la charité l'âme des réprouvés ; ils aiment alors spirituellement leurs proches, eux qui, fascinés ici-bas par le péché, ne s’aimaient pas eux-mêmes. Remarquons à ce propos combien de maux sont accumulés sur ce riche en proie à des ardeurs dévorantes. C’est pour son supplice que la connaissance et la mémoire lui sont conservées. Il connaît Lazare qu’il méprisa, il se souvient de ses frères dont la mort l’a séparé.Il manquerait quelque chose à son châtiment au sujet du pauvre, s’il ne reconnaissait celui-ci dans le séjour des récompenses. Et son supplice, au milieu des flammes, serait incomplet, s’il n’avait pas à redouter pour les siens sa cruelle destinée. Ainsi les réprouvés, pour aggraver leurs tortures, voient dans la gloire les objets de leurs mépris ; ils sont tourmentés de la damnation (possible) des objets d’une tendresse inutile*.
Il est à croire qu’avant l’exécution du jugement suprême, les pécheurs voient certains justes au sein du repos, pour que la vue de ce bonheur ajoute encore à leurs tortures. De leur côté, les justes ont constamment sous les yeux les supplices des damnés, pour que leur bonheur grandisse par le spectacle du malheur dont la miséricorde divine les a préservés.
XII. Ils ont Moïse et les Prophètes, qu’ils les écoutent.
Infidèle à la parole de Dieu, le riche ne jugeait pas que ses frères y seraient plus dociles. Aussi, reprenant la parole : « Mon Père, mais si quelqu'un des morts va les trouver ils croiront, » il entend aussitôt cette lumineuse sentence: « S'ils n'écoutent ni Moïse ni les Prophètes, ils ne croiront pas, quand quelqu'un des morts ressusciterait. » Car qui méprise les paroles de la loi, n’accomplira pas non plus les préceptes du Rédempteur ressuscité d’entre les morts. Les prescriptions de la loi sont moins parfaites que les ordonnances du Seigneur. La loi n’impose que la dîme de nos biens, mais notre Rédempteur prescrit l'abandon du tout, à qui aspire à la perfection. Elle proscrit les péchés de la chair, mais notre Rédempteur condamne même la pensée mauvaise.XIII. Conclusion.
Bornons nous à ces réflexions que nous a fournies la méditation du fait évangélique. Mais vous, mes frères, instruits du bonheur de Lazare et du supplice du riche, agissez avec sagesse ; cherchez-vous, dans les pauvres, des intercesseurs pour vos fautes; procurez vous des avocats au jour du jugement. Maintenant les Lazares abondent; ils gisent à vos portes, et ils ont besoin, quand vous êtes rassasiés, du superflu journalier de votre table.Les paroles du texte sacré doivent nous instruire à remplir les devoirs de la charité fraternelle. Tous les jours, si nous le cherchons, nous trouvons Lazare; tous les jours, sans le chercher, Lazare se montre à nous. Voilà que, sans relâche, les pauvres se présentent, ils nous supplient, eux qui deviendront alors nos intercesseurs. Certes, en toute rigueur, c’est nous qui devrions être suppliants, et pourtant nous sommes priés. Voyez si nous pouvons refuser ce qu’on nous demande, alors que les solliciteurs sont nos futurs patrons.
Gardez vous de laisser passer le temps propre à la miséricorde: ne négligez pas les remèdes qui vous sont présentés. Avant le supplice, pensez au supplice. Ceux que vous voyez abjects en ce monde, alors même que leur vie ne vous paraîtrait pas sans reproche, n’allez pas les mépriser; car ces blessures, qu'ils doivent à leur infirmité morale, comme un remède salutaire, la pauvreté les guérit.
S’il y a en eux de ces désordres qu’à bon droit il faut réprimer, faites-les servir, si vous voulez, à l'accroissement de vos mérites, en donnant à la fois le pain et la parole : le pain qui répare, et la parole qui amende. Vous donnerez alors deux nourritures à qui n'en demandait qu’une; en fortifiant leur corps, vous rassasiez leur âme.
Ainsi donc, le pauvre d’une conduite répréhensible doit être averti, non méprisé. Mais si sa vie est sans reproche, il faut l’entourer d’une profonde vénération, comme un intercesseur. Mais nous en voyons une multitude; leur moralité, leur mérite, nous l’ignorons. Tous donc sont à vénérer, et vous devez vous abaisser devant tous, d'autant plus profondément que vous ignorez sous la figure duquel le Christ est caché.
XIV. Trait historique.
Le trait que je rapporte est bien connu de mon frère et collègue dans la prêtrise, Spéciosus, ici présent. Lorsque j’entrai au monastère, une femme d’un âge avancé, Redempta, consommée dans la vie religieuse, demeurait dans cette ville, près de l’église de la bienheureuse Marie toujours vierge. Elle s’était formée à l’école de cette Hérundine, éminente par ses grandes vertus, qui, suivant la tradition, menait, sur les monts Prénestes, la vie érémitique. Deux élèves s’étaient attachées à Rédempta; la première s’appelait Romula; quant à l’autre, elle vit encore, je la connais de vue, mais j’ignore son nom. Ces trois personnes, réunies sous le même toit, menaient une vie riche en vertus, mais pauvre des biens de ce monde.Or cette Romula, déjà nommée, l’emportait sur sa compagne dont j’ai parlé, par le mérite transcendant de sa vie. Elle était d’une patience admirable, d’une obéissance parfaite; religieuse observatrice du silence, elle était pleine d’ardeur pour la pratique de l’oraison continuelle. Mais souvent ceux qui sont parfaits dans l’opinion des hommes, aux yeux du suprême Ouvrier, ont encore quelques imperfections. C'est ainsi qu’un œil inexpérimenté vante comme irréprochable une statue qui n’a pas reçu la dernière main, et où le regard de l’artiste trouve encore à polir.
Romula dont nous parlons fut frappée de cette maladie corporelle que les médecins appellent d’un mot paralysie; étendue sur un lit durant de nombreuses années, elle était presque privée de l’usage de tous ses membres. Sa patience, au milieu de ses maux, fut cependant inaltérable; l'affaiblissement de son corps devint pour elle un accroissement de vertu, car elle se livrait à l’oraison avec d’autant plus d’ardeur, qu’elle était incapable de toute autre occupation.
Or donc, au milieu d’une nuit, elle appela Rédempta, qui traitait ses deux élèves comme des filles: « Mère, s’écria-t-elle, venez, mère, venez. » Aussitôt elle se leva avec son autre disciple; c’est le récit de l’une et de l’autre, et beaucoup d’autres le confirmèrent alors.
Elles étaient arrivées près du lit de l’infirme, lorsque tout à coup, au milieu de la nuit, une lumière venue du ciel remplit toute la cellule; la splendeur fut tellement éblouissante, qu’une frayeur inexprimable saisit les deux témoins de ce prodige et les rendit soudain immobiles de stupeur.
En même temps, un bruit si fit entendre; on eut dit les pas d'une grande foule qui pour entrer secouait et poussait d'un effort commun la porte de la cellule. Elles entendaient entrer cette multitude, disaient-elles, mais l'excès de la peur et de la lumière les empêchait de rien voir; leur vue, affaiblie déjà par la frayeur, était d'ailleurs éblouie par l'éclat inouï de cette splendeur. Bientôt à la lumière se joignent les émanations d'un parfum.
Au milieu de ces flots éblouissants de clarté, Romula, d’une voie douce, rassure Rédempta, qui se tient près d’elle toute tremblante : « Ne craignez pas, ma mère, dit-elle, je ne vais pas mourir. » À plusieurs reprises, elle répéta cette parole rassurante, tandis que, par degrés, le resplendissement s’évanouit; mais le parfum qui l'avait suivi ne cessa pas de répandre ses douces exhalaisons, le second et le troisième jour.
La quatrième nuit, Romula appela de nouveau. La maitresse arrive près de son élève, qui demande et reçoit le viatique. Rédempta et son autre fille (spirituelle) étaient encore près du lit de la mourante, lorsque tout à coup, sur la voie publique, devant la porte de la cellule, deux chœurs de musiciens s'arrêtèrent; et durant la célébration de ces funérailles célestes, cette âme sainte se dégagea des liens de la chair. Elle monta vers les cieux au milieu de ce cortège, et à mesure que ces chœurs harmonieux s’éloignaient, la mélodie alla s'affaiblissant par degrés, et enfin se perdit dans le lointain avec la suavité du parfum.
Durant sa vie terrestre, qui donc l’entoura d’honneur? Dédaignée de tous, pour tous elle fut un objet de mépris. Qui eût voulu l'aborder, qui eût daigné la visiter? Mais dans cette boue était enfouie une perle de Dieu. J’appelle boue la corruptibilité de ce corps, j’appelle boue l’abjection de la pauvreté.
Retirée de la boue qui la recouvrait, cette perle est entrée dans la parure du Roi des cieux, elle brille déjà dans la cour céleste, elle resplendit au milieu des pierreries étincelantes du diadème éternel.
O vous qui, en ce monde, vous croyez riches, ou qui l'êtes en effet, comparez, si vous le pouvez, vos fausses richesses avec les richesses véritables de Romula ; vous perdrez, vous, tous ces biens que vous possédez dans le pèlerinage de cette vie; elle qui ne s'inquiéta jamais des provisions du voyage, au terme a trouvé tous les biens. La vie vous sourit, à vous, et vous craignez la mort comme un malheur; elle a subi la vie comme une épreuve, et désiré la mort comme un bonheur. Vous recherchez, vous, les hommages éphémères des hommes; elle, objet de mépris pour les hommes, est entrée dans la société des anges.
Apprenez donc, mes frères, à mépriser tout bien périssable, à dédaigner tout honneur passager, à aimer la gloire éternelle. Honorez les pauvres; vous voyez le siècle, s'arrêtant à l'extérieur, en faire l'objet de ses rebuts. Regardez-les au fond comme les amis de Dieu. Pesez cette parole de la Vérité même : Toutes les fois que vous avez fait du bien à un des moindres de mes frères que voici c'est à moi-même que vous l'avez fait. Que tardez vous à donner, alors que remis au pauvre gisant sur la terre, votre don est offert au roi qui règne dans le ciel. Mais qu’il vous dise au cœur ces choses, le Dieu tout-puissant qui vit et règne avec le Père dans l'unité du Saint-Esprit, Dieu, dans tous les siècles des siècles.
Ainsi soit-il.
* Des objets d'une tendresse inutile. Le riche aimait ses proches sur la terre d’un amour purement naturel. Un élément de foi n’était pas venu se surajouter à cette affection pour la surnaturaliser, la transformer en charité, et la rendre méritoire dans l’ordre du salut. C’est donc à bon droit que cette tendresse, celle affection est dite inutile et sans valeur au point de vue surnaturel.
Tiré de "Choix d'homélies de Saint Grégoire le Grand, à l'usage de la jeunesse. Bibliothèque des classiques latins et grec". Abbé Gaume. 1854