(à suivre)Louis de Grenade a écrit :
PREMIER SERMON POUR LE QUATRIÈME DIMANCHE DE L'AVENT.
Parate viam Domini, rectas facite semitas ejus.
Préparez la voie du Seigneur : rendez droits ses sentiers,
Luc., III, 4.
MES FRÈRES,
Anno quinto decimo imperii Tiberii Cæsaris, etc.
C'est un usage reçu chez les historiens de marquer exactement, lorsqu'il s'agit d'un événement remarquable, l'époque précise, l'année, le mois, le jour, et au besoin l'heure à laquelle il a eu lieu, en même temps que le nom du prince qui était alors sur le trône.
Or, parmi les événements dont le monde a été le théâtre, l'esprit et l'imagination n'en trouveront pas de comparable en grandeur, en sublimité, à l'apparition d'un Dieu revêtu de notre chair, et venu sur la terre pour vivre comme les hommes et au milieu des hommes. La pensée de cet abaissement prodigieux frappait autrefois un prophète de stupeur ; et après avoir célébré la majesté et la puissance du Rédempteur, après lui avoir assigné le ciel et les étoiles pour royaume, il ne pouvait ajouter que ces simples paroles : « Ensuite il parut sur la terre, et conversa avec les hommes. » Post hæc in terris visus est, et cum hominibus conversatus est, Bar. III, 38. Cependant il y a beaucoup de chrétiens, soit à cause de l'habitude, qui enlève aux plus admirables choses leur éclat, soit à cause de la malice du démon, qui couvre nos yeux d'un épais bandeau ; il y a, dis-je, beaucoup de chrétiens qui n'aperçoivent pas la grandeur ineffable et la splendeur de ce mystère. Qu'ils prêtent l'oreille à ce saint évangéliste qui l'énonce, et le propose à la foi des fidèles au commencement de ses Epîtres canoniques, par ces termes magnifiques : « Ce qui a été dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, le Verbe de vie que nos mains ont touché, la vie éternelle qui s'est manifestée, cette vie qui était auprès du Père et qui nous est apparue ; voilà ce que nous proclamons et ce que nous vous annonçons. » Quod fuit ab initio, quod audivimus, quod vidimus oculis nostris, quod perspeximus, etmanus nostræ contrectaverunt de Verbo vitæ, et, vita manifestata est: et vidimus, et testamur, et annuntiamus vobis vitam æternam, quæ erat apud Patrem, et apparuit nobis, I Joan. 1, 1. Considérez, mes frères, cette multiplicité d'expressions qu'emploie saint Jean pour désigner la même vérité. Il semble qu'il n'en puisse détacher son cœur et ses yeux, tant ce mystère le frappe d'admiration, tant il le pénètre d'amour !
Puisque telle est l'excellence de cette œuvre divine, il convenait que l'historien sacré en précisât exactement le temps. Voilà pourquoi l'Evangile de ce jour vous indique le prince qui occupait le trône de l'univers, l'année de son règne, les noms des gouverneurs de la Judée et des prêtres investis de la dignité de souverains pontifes.
Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le IVe dimanche de l'Avent
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Assurément,mes frères, cette énumération de rois, d'empereurs et de pontifes, nous annonce quelque chose de grand et d'admirable. En effet, la voix du Seigneur s'est arrêtée sur la tête de Jean fils de Zacharie, au fond de sa solitude ; elle le charge d'aller annoncer aux hommes que le temps marqué par les prophètes est venu, que le royaume des cieux approche, que le Sauveur du monde, l'espérance de tous les siècles, va paraître, et qu'il faut se préparer par la pénitence à le recevoir.
Cette mission étant de la plus haute importance, Dieu veilla à ce qu'elle fût confiée à un homme qui ne s'en montrât pas indigne. Il choisit donc Jean-Baptiste, le plus grand des prophètes ; Jean-Baptiste, prédit depuis longtemps par les oracles de l'ancien Testament, annoncé par un ange, donné à sa mère par un miracle de la divine bonté, rempli du Saint-Esprit avant sa naissance, et dont le nom, la naissance et la vie tenaient du prodige.
Il est vrai qu'il n'opéra aucun miracle ; mais sa vie elle-même fut un miracle continuel. Il y a surtout en elle trois circonstances qui attirent mon admiration.
1. La première est l'excès de son austérité. Vêtement, nourriture, tout respire en lui la mortification la plus rigoureuse. Le désert était sa demeure, le cilice son habit, la terre sa couche, des sauterelles et du miel sauvage ses aliments, la solitude sa famille et son inséparable compagne. Si vous me demandez, chrétiens, pourquoi le Saint-Esprit avait inspiré à ce saint homme un genre de vie aussi rigide, je vous répondrai que, Jean devant prêcher aux hommes la pénitence, il fallait, pour qu'il s'acquittât parfaitement de cette mission, que sa conduite, sa vie, tout en un mot se joignît en lui à ses paroles pour recommander cette vertu.
Ainsi, du reste, en a-t-il été de tous les ministres de la parole du Seigneur qui ont produit un bien sérieux : ils n'ont jamais osé prêcher une vertu, que la grâce de Jésus-Christ ne l'eût auparavant réalisée en eux-mêmes. « C'est un singulier prédicateur, écrivait saint Jérôme à Népotien, que celui qui exalte le jeûne, l'estomac rassasié. Un voleur peut tout aussi bien gourmander l'avarice.
Chez le prêtre, que la langue, l'esprit, la conduite tiennent un même langage. » Une autre raison de cette austérité consiste en ce que Dieu voulut concilier au Précurseur une réputation extraordinaire de sainteté, et donner plus de poids à son témoignage.
Une plus grande ignominie, une plus vive flétrissure s'attache aux vices charnels, qu'aux vices de l'esprit et du cœur. Par la même raison, la mortification de la chair, les macérations attirent plus l'admiration des hommes, et établissent une plus grande réputation de sainteté que les autres vertus. Menés, comme nous le sommes, par les sens, et n'apercevant pas la beauté des vertus dont l'âme est le théâtre, nous admirons de préférence les vertus qui ont le corps pour objet, et nous attribuons d'autant plus de mérite à ceux qui le soumettent aux fatigues et aux privations, que nous en sommes davantage les humbles serviteurs. Telles sont les raisons de l'austérité de Jean-Baptiste. Ajoutez à cela, que sa mortification lui permettait de triompher aisément de sa chair. Car, plus elle est affaiblie, plus elle est rudoyée, et moins violentes sont ses attaques. Il en est de notre chair comme du poisson énorme qui, au sein des flots, paraissait près d'engloutir vivant le jeune Tobie ;mais qui, dès que, par l'ordre de l'ange, il eut été traîné sur le rivage, perdit aussitôt toute sa force. De même, quand vous environnez votre chair de délices, quand elle est par vous choyée, caressée, elle paraît être sur le point de dévorer l'esprit. Affligez-la au contraire par les jeûnes, les macérations, traînez-la en quelque sorte sur un rivage aride, et sa fougue tombera aussitôt. Ainsi assouplie, ainsi affaiblie, la chair devient cet instrument avec lequel nous devons, suivant le conseil fréquent de l'Ecriture, louer le Seigneur. C'est ce que faisait Jean-Baptiste ; car il louait le Seigneur encore plus par sa mortification que par la prédication.
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Aussi l'ange avait eu le soin de ne pas laisser dans l'ombre cette vertu du Précurseur. « Il ne boira ni vin, ni liqueur enivrante, » avait-il dit à son père Zacharie. « Paroles, observe Eusèbe, bien propres à nous enseigner l'excellence de l'abstinence, et les difficultés de la carrière spirituelle. La grâce de Dieu qui nous choisit ne suffirait pas, si nous lui refusions un concours vigilant. Ne nous rassurons pas sur la volonté de Dieu ; mais efforçons-nous de nous la rendre favorable, par une vie consacrée à la pratique de la mortification et de la justice. »
L'exemple de Jean-Baptiste, mes frères, fait bien ressortir notre aveuglement, notre faiblesse et notre lâcheté déplorables. Comblé dès le sein de sa mère de toutes sortes de faveurs, orné des plus précieuses grâces, n'ayant jamais commis de faute mortelle, le saint Précurseur ne laisse pas de dompter à force de rigueurs une chair rebelle à l'esprit. Et nous, qui avons tant de crimes à nous reprocher, qui sommes engagés de toutes parts dans les filets du monde, qui ressentons à chaque instant l'aiguillon du mal et de la tentation, qui sommes retenus par les chaînes de l'habitude, qui, vides de l'Esprit céleste, entretenons par nos ménagements l'audace et les exigences d'une chair impure, ne cessons de la flatter, d'en contenter les caprices, et consacrons à ces soins toute notre vie ; quelle sera notre contenance, lorsque nous paraîtrons devant le souverain Juge ? En agissant de la sorte, que faisons-nous, sinon arroser d'huile un brasier, jeter à la flamme de nouveaux aliments, fermer tout accès à la grâce ? Jean, rempli du Saint-Esprit, éprouve, pour se rassurer, le besoin de macérer son corps : et vous que l'Esprit céleste a depuis longtemps abandonnés, vous vous promettriez la sécurité au milieu d'une vie molle et sensuelle ?
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Ce n'était pas assez aux yeux du saint Précurseur de la mortification pour sauvegarder son innocence ; il y joignit la solitude et la fuite du monde. Pour cela, il n'attendit pas l'âge mûr ; dès son enfance, il obéit à la voix de l'Esprit de Dieu et se retira dans le désert. Nous l'apprenons de l'évangéliste saint Luc : « L'enfant, nous dit-il, grandissait et se fortifiait en esprit, et il habitait dans le désert jusqu'au jour où il fut montré à Israël, » Luc. 1, 80 ; et cela, afin que le plus léger souffle ne ternît pas la pureté de sa vie. Entre autres avantages, la solitude offre celui d'éloigner une infinité d'occasions de péché, que l'on trouve au contraire dans la fréquentation des hommes. D'ordinaire nous ressemblons à ceux avec lesquels nous vivons. Ce qui a fait dire au Sage : « Quiconque marche avec des gens sensés sera sensé lui-même, l'ami des fous deviendra bientôt semblable à eux, Prov. XIII, 20. Quiconque manie la poix, en sera souillé ; et quiconque fréquente les orgueilleux sera bientôt entaché d'orgueil, » Eccli. XI, 1. Le monde étant tout entier plongé dans le mal, que retirerons-nous de son commerce, sinon le vice et la méchanceté ? La dureté du fer est proverbiale : cependant, s'il reste longtemps enfoui dans la terre, il se décompose et se change en une terre friable. Ainsi en sera-t-il avec bien plus de raison du cœur de l'homme, s'il vit environné de gens dont les yeux, les oreilles, les sentiments, l'intelligence sont toujours dans la chair.
C'est pour ce motif que le bienheureux François d'Assise redoutait si fort d'abandonner sa chère montagne, où il contemplait à loisir les choses célestes, et d'aller instruire ses semblables. « Si le commerce de Dieu, disait-il, rend divines les âmes qui en jouissent, il est malheureusement impossible qu'elles ne rapportent pas du commerce des hommes quelque chose de terrestre et d'humain. »
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Sénèque lui-même, quoique païen, sentait la même vérité, qu'il exprime dans les considérations suivantes : « Chaque fois que je suis allé au milieu des hommes, j'en suis revenu plus enclin à l'avarice, à l'ambition, à la luxure, et même à l'inhumanité et à la cruauté. » Instruit par l'expérience, il ne manque pas de signaler à son ami les dangers qu'il a traversés : « Vous me demandez, lui écrivait-il, ce que vous devez, à mon avis, principalement éviter ? La foule. Jamais vous n'y serez en sûreté : jamais, pour mon compte, je n'en rapporte les mœurs que j'y ai apportées. Grâce à la foule, le désordre s'introduit là où j'étais parvenu à rétablir l'ordre ; des pensées que j'avais chassées reviennent. La fréquentation de la multitude est toujours funeste. Il n'est personne dont la parole, le contact, l'exemple ne finisse par nous laisser quelque défaut. Par conséquent, plus la foule à laquelle nous nous melons est considérable, plus aussi il y a de danger. »
Vous devriez tous,mes frères, et ceux spécialement d'entre vous qui sont encore novices dans la vertu, et enfants en Jésus-Christ, devraient tous graver au fond de leur cœur cette sentence du grand écrivain, si vous tenez à conserver l'innocence et la pureté. Si vous ne recherchez la solitude, si vous ne fuyez le commerce des méchants, vous courez risque, ou bien d'être pour eux un sujet de raillerie, ou bien d'imiter leur mauvaise conduite. Évitez donc ceux quine pensent pas comme vous, bien qu'ils soient vos proches, ou vos amis. Saint Chrysostome observe que des rapports suivis entre un bon et un mauvais chrétien aboutissent le plus souvent, non pas à la conversion de celui-ci, mais à la corruption de ce lui-là. Deux éléments de nature opposée ne sauraient aller ensemble : c'est pourquoi les compagnies mauvaises produisent tant de ravages. Conséquemment, si, comme j'en ai la confiance, vous voulez aimer Dieu par-dessus toutes choses, repoussez courageusement et fermement tout ce qui serait capable de refroidir en vous la charité. Que vous importe de déplaire aux hommes, pourvu que vous possédiez la faveur de votre Dieu ? « Il vaut mieux, comme le dit saint Jérôme, être agréable aux yeux du Seigneur, qu'aux yeux de ses semblables. »
(à suivre)
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Sauvegarder son innocence et sa vertu, tel était donc le dessein de Jean-Baptiste, lorsque, suivant l'inspiration de l'Esprit de Dieu, il se retira dans la solitude. Mais que faisait-il dans le désert, demanderez-vous peut-être, mes frères. Assurément il ne s'abandonnait pas à l'oisiveté. De plus, il était aussi éloigné de cultiver la terre comme un laboureur, que de se livrer à la spéculation comme un philosophe. Son unique occupation, et le jour et la nuit, était la prière et la contemplation des choses divines. Que pouvait faire cet homme céleste, rempli du Saint-Esprit, et embrasé de l'amour de son Dieu ; que pouvait-il faire dans la solitude, sinon imiter les anges qui sont absorbés par l'amour et la contemplation de la beauté incréée ? Le tumulte des armes ne réussissait pas à détourner David de ce pieux exercice, et il pouvait dire au Seigneur en toute vérité : « Sur une terre déserte, aride et inconnue, je me présente à vous, mon Dieu, comme si j'étais dans votre sanctuaire, afin de contempler votre puissance et votre gloire. » In terra deserta, et invia, et inaquosa, sic in Sancto apparui tibi ut viderem virtutem tuam et gloriam tuam, Ps. LXII, 3. Or, si David était si fort adonné à l'oraison, que penserons-nous, mes frères, de Jean, qui, d'après le Saint-Esprit lui-même, était plutôt un ange qu'un homme ?
(à suivre)
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2. Ici se montre un autre avantage de la solitude : elle ne se borne pas à purifier l'âme; elle l'élève au-dessus des choses de la terre; elle ne se contente pas de la détacher des soins et des passions humaines, elle la transporte dans une sphère divine. Il est dans la nature même de l'homme de se répandre au dehors, de communiquer avec des êtres intelligents comme lui. Dès que ses semblables lui font défaut, il se tourne sans peine vers Dieu, et il s'efforce de jouir des douceurs de sa conversation. Si, au berceau de l'Eglise, des milliers de fidèles se dérobaient aux regards de la foule, s'enfonçaient dans la solitude des forêts et des montagnes ; s'ils s'estimaient heureux d'avoir pour toute nourriture des fruits et des herbes sauvages ; c'était afin de pouvoir goûter, loin des embarras du monde, les charmes de la contemplation. Leur amour en arrivait souvent à ce point, que prenant en horreur la lumière même du jour, tourmentés du désir de voir le divin Époux, ils tenaient leur mains et leurs yeux sans cesse élevés vers le ciel, et laissaient échapper ces exclamations entrecoupées de sanglots : « Que vos tabernacles me sont chers, Ô Dieu des vertus ! Mon âme languit et soupire après vos sacrés parvis. »
Écoutons saint Basile nous expliquer cet avantage important de la solitude : « Lorsque l'âme n'est point occupée aux choses du dehors ; lorsqu'elle ne se répand pas, au moyen des sens, sur le monde qui l'entoure, elle se replie sur elle-même, et s'élève à la pensée de son Dieu. Bientôt éblouie des rayons de la Beauté souveraine, elle oublie sa propre nature, et n'a plus de souci, ni de la nourriture, ni des vêtements. Délivrée des soins temporels, elle ne s'applique qu'à gagner les biens de l'éternité, et à pratiquer dans leur perfection la tempérance, la force, la justice, la prudence et toutes les autres vertus. » Un autre ardent ami de la solitude, saint Bernard, ajoute ces paroles non moins remarquables : « Celui qui est avec Dieu, n'est jamais moins seul que dans la solitude. C'est alors qu'il jouit en toute liberté de son bonheur ; c'est alors qu'il est maître de lui-même, et qu'il peut jouir à la fois de lui même et de Dieu. Pénétré de la lumière de la vérité, il goûte avec la sérénité de son âme la pureté de sa conscience : il se nourrit du souvenir de Dieu, son intelligence en est éclairée, son cœur savoure la possession de celui qu'il aime ;ou bien, il répand de douces larmes sur sa propre fragilité. »
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Puisque la solitude favorise autant la contemplation des choses célestes et l'acquisition de toutes les vertus, suivons, mes frères, Jean au désert afin que, par la méditation de la véritable sagesse, nous produisions en leur temps des fruits abondants de salut. « S'il est difficile, disait saint Chrysostome, à un arbre placé sur le bord du chemin de garder ses fruits jusqu'à leur parfaite maturité ; il n'est pas moins difficile au chrétien qui vit près du monde, ou qui s'en rapproche par sa conduite, de conserver son innocence jusqu'au bout. Éloignez-vous donc de la voie publique, transplantez-vous dans la solitude, et que le monde n'ait aucun rapport avec vous, ni vous avec lui. » Les philosophes de l'antiquité enseignaient que l'âme a besoin de repos pour acquérir la sagesse. Or, dans la solitude vous trouverez un parfait repos. Par sa bienfaisante influence, les images dont la présence soulève ordinairement en nous le trouble et le désordre, sont éloignées de notre esprit et de nos sens. De même que les bêtes féroces elles-mêmes, suivant la comparaison de saint Basile, déposent leur férocité lorsque rien n'excite leur colère ou ne réveille leurs sanguinaires instincts ; de même nos passions, quelquefois plus féroces et plus impétueuses que les animaux farouches, demeurent calmes et tranquilles, tant que les objets extérieurs ne viennent pas les rallumer par leur présence : ce qui permet à l'âme de travailler sans sollicitude et sans dérangement à la connaissance et à la pratique de la sagesse.
« Fiez-vous-en à mon expérience, disait saint Bernard sur ce même sujet, vous trouverez plus de choses dans les forêts que dans les livres. Les arbres et les rochers vous enseigneront ce que vous demanderiez vainement aux savants de la terre. » C'est à cette école de la solitude que Jean-Baptiste reçut les enseignements, non des rochers et des arbres, mais de l’Esprit saint lui-même, et qu'il fit assez de progrès dans la vertu pour mériter d'être appelé le plus grand des enfants des hommes. A cette école, il apprit, non de la bouche d'un mortel, mais de la Sagesse infinie, les oracles des prophètes, les préceptes et les mystères de la loi, et l'admirable économie de l’Évangile. A cette école il puisa la force de supporter avec bonheur, la stérilité, l'horreur, le silence du désert, la pénurie la plus absolue, la nudité, la faim, la soif, les ardeurs de l'été et les rigueurs de l'hiver. A cette école il apprit à fouler aux pieds les délices du siècle. Et que ne supporterait pas, que ne mépriserait pas de tout ce qui tient à la terre, une âme nourrie d'un aliment divin, réjouie par une lumière céleste ?
Oubliant ses parents, ses amis, les honneurs et les richesses, ivre d'amour pour ainsi dire, elle ne pense qu'à Dieu, elle ne soupire qu'après lui, elle ne fait que lui adresser des prières et des vœux continuels, et elle souhaiterait souffrir pour lui les chaînes, les tourments et la mort la plus affreuse. Ces avantages de la solitude, auxquels les bons chrétiens participent dans une certaine mesure, Jean-Baptiste les goûta dans leur plénitude. Le même Esprit qui le choisit pour l'élever à la dignité de précurseur du Messie, lui ouvrit entièrement les trésors de sa grâce divine.
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3. La troisième chose que j'admire dans la vie de Jean, c'est, mes frères, son apostolat et sa prédication. Il avait trente ans; il était comblé de toutes sortes de faveurs célestes, lorsqu'il se mit en devoir d'exécuter la mission qui lui avait été confiée. Or, sa première parole fut celle-ci : « Préparez la voie du Seigneur, rendez droits ses sentiers.» Parate viam Domini,rectas facite semitas ejus. Comme s'il eût dit : Voici le fils de Dieu qui vient pour vous sauver : préparez-lui la voie, et éloignez tout obstacle, afin qu'il arrive jusqu'à vous, et qu'il vous fasse part de ses dons. Qui pourrait rendre l'énergie de cet appel ? Qui serait capable de prononcer ces paroles avec l'accent qui fit accourir vers le Précurseur jusqu'aux publicains, jusqu'aux soldats, jusqu'aux pharisiens, pour lui demander ce qu'exigeait le soin de leur salut ? Permettez-moi, mes frères, de vous exposer ce que ma pensée découvre dans ces simples paroles.
Me voici devant vous, semble dire Jean-Baptiste aux Juifs, après avoir mené depuis mon enfance au fond des déserts le genre de vie qui vous étonne, chargé aujourd'hui par le Seigneur de vous annoncer la nouvelle la plus étonnante, l'événement le plus extraordinaire qui se soit présenté depuis l'origine du monde. Le temps que les prophètes avaient prédit, l'ère de la grâce, des bienfaits de la miséricorde, est enfin arrivée. Dieu qui, dans les siècles écoulés, laissant les nations marcher chacune dans sa voie, s'était contenté des hommages et du culte du peuple juif ; Dieu a résolu de soustraire le monde à l'empire du prince du mensonge, de le renouveler entièrement, de restaurer toutes choses au ciel et sur la terre, de créer une nouvelle terre et de nouveaux cieux, de renverser le pouvoir de Satan, d'arracher les hommes à sa tyrannie, et de substituer à l'esprit de corruption qui les conduit, son esprit divin, afin que transformés en de nouvelles créatures, au lieu d'un cœur de pierre ils aient un cœur de chair, et au lieu d'être les esclaves de l'enfer, ils soient les enfants de Dieu et les héritiers du royaume céleste. Le dessein de Dieu est de planter ici-bas un autre Paradis, de fonder un état sur le modèle du ciel, de répandre parmi les hommes la vie divine, de se construire un temple magnifique composé de pierres vivantes, enfin d'habiter avec les hommes. Pour accomplir cette œuvre, il n'envoie pas des anges, des patriarches, des prophètes, comme il faisait autrefois ; il vient lui-même,non plus sous le voile d'une nuit obscure, ou environné de flammes et d'éclairs,mais en personne, revêtu de la substance de notre chair, qu'il veut rendre participante de sa divinité. Puis donc qu'il est venu le temps où les biens les plus rares s'offrent à vous, après avoir été durant tant d'années l'objet des promesses du Seigneur et des figures de l'ancienne loi, prenez bien garde de négliger une si belle occasion de salut, et de vous en voir privés par votre faute. C'est pour vous annoncer toutes ces choses, que le Seigneur m'a député ; c'est pour cela, que je ne cesse de crier dans cette vaste solitude : Préparez la voie du Seigneur, rendez droits les sentiers de notre Dieu.
(à suivre)
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Reconnaissez, mes frères, reconnaissez les trésors incompréhensibles que ce Dieu riche en miséricorde daigne répandre sur vous. « Cherchez le Seigneur, tant qu'il peut se trouver ; invoquez-le, tandis qu'il est proche. » Isai. IV, 6. Voici l'année du pardon, l'année du vrai jubilé, l'année agréable au Seigneur, dans laquelle il va découvrir aux hommes les richesses cachées jusqu'ici dans ses célestes trésors. Que si vous me demandez quelle est la grandeur de ces richesses, je ne puis que vous répéter cette parole du Prophète : « Depuis le commencement du monde, les hommes n'ont point entendu, l'oreille n'a point ouï, l’œil n'a point vu, sinon vous seul, ô mon Dieu, ce que vous avez préparé à ceux qui vous attendent. » A seculo non audierunt, nec auribus perceperunt, oculus non vidit, Deus, absque te, quæ præparasti expectantibus te, Isai. LXIV, 4. Dilatez donc vos cœurs, afin d'y renfermer ces richesses incomparables et celui-là même qui en est la source.
Les paroles que Jean adressait aux Juifs, sont aussi adressées à nous tous, chrétiens. Mais si la même promesse nous est faite, nous devons y apporter les mêmes dispositions. « Que ferai-je donc, demanderez-vous, pour participer à tant de biens ? » Préparez vous, vous répondrai-je, à voler au-devant de votre Maître, et ne négligez rien pour le recevoir avec allégresse dans le sanctuaire de votre cœur, pour l'y retenir et lui témoigner la piété la plus généreuse, le plus complet dévouement. « Mais comment me disposerai-je à voler au-devant de lui ? » demanderez-vous encore.
En recevant dignement le sacrement de pénitence. « Comment le recevrai-je dans mon cœur ? » En recevant dignement le sacrement d'Eucharistie. « Comment le retiendrai-je ? » En vous adonnant à une prière continuelle. « Quelle nourriture lui offrirai-je ? » Les œuvres de piété et de miséricorde. Ainsi, en vous confessant avec piété et sincérité, vous préparez la demeure du Christ; en recevant la sainte communion, vous recevez Jésus-Christ en vous-même; en le priant avec ferveur et attention, vous l'y conservez ; enfin, en nourrissant les pauvres, vous le nourrissez et le soulagez.
Mais qu'elles sont peu nombreuses les personnes qui entendent vraiment cet appel ! Dites-moi donc, vous qui m'écoutez : vous êtes chrétien, n'est-ce pas ? Vous croyez en conséquence que votre Dieu, par amour pour vous, par pur désintéressement, est descendu sur la terre pour vous visiter, vous sauver, vous éclairer, vous arracher aux puissances des ténèbres. Hé bien ! n'est-il pas juste que vous alliez au-devant de lui, que vous le visitiez, que vous le remerciiez, que vous disiez avec les bergers : « Passons jusqu'à Bethléem, et voyons l'accomplissement de la parole que le Seigneur nous a annoncée. » Luc. II, 15. Quoi de plus juste, que de voir ce que les anges vous ont annoncé, de voir le Verbe qui pour vous s'est fait chair ? Si vous êtes retenu par quelque crime, ne pouvez-vous pas l'expier par la pénitence ? Voudriez-vous paraître en sa présence avec la souillure du péché ? Comment, en cet état, auriez-vous compassion des souffrances du divin enfant ? comment oseriez-vous contempler sa très-pure Mère, écouter les accents des anges, vous joindre aux bergers, adorer avec eux le Dieu nouveau-né ? Car, si vous êtes dans le péché, vous êtes l'esclave du démon, vous portez dans votre cœur l'ennemi du Seigneur; et c'est avec une telle compagnie que vous vous présenteriez au pied de la crèche, où résident l'innocence et la pureté mêmes ? Voyez d'ailleurs la libéralité avec laquelle Jésus traite ses prêtres au jour de sa naissance. Trois fois il les reçoit à sa table, trois fois il les nourrit du pain des anges, privilège qui ne leur est même pas accordé au jour de l'institution de l'adorable Eucharistie. Et vous, à ce spectacle, vous ne serez pas saisi d'une sainte jalousie, et vous ne chercherez pas à vous asseoir au moins une fois au céleste banquet ?
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