Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le XXIe dimanche après la Pentecôte

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Laetitia
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Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le XXIe dimanche après la Pentecôte

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PREMIER SERMON POUR LE XXIe DIMANCHE APRÈS LA PENTECÔTE
où l'on explique l’Évangile du jour.


Oportuit te misereri conservi tui, sicut et ego tui misertus sum ?
Il fallait avoir pitié de votre frère, comme moi-même j'ai eu pitié de vous.
Matth. XVIII, 33.

Parmi les fautes où les hommes tombent le plus souvent, il faut placer en première ligne la haine, la colère et le désir de la vengeance. En effet, ces sentiments se produisent surtout lorsque nos désirs rencontrent un obstacle dans la volonté ou la malice du prochain ; or, comme les passions humaines, et par conséquent les obstacles qui contrarient nos désirs, sont en grand nombre, nombreuses aussi sont les causes qui peuvent troubler notre âme et y enflammer la haine et la colère. Si ce péché était aussi léger qu'il est fréquent, il y aurait moins d'inconvénient à le commettre ; mais il n'en est pas ainsi; car « la colère, dit saint Augustin, si elle arrive jusqu'à la haine, fait d'une paille une poutre et rend l'âme homicide. » C'est ce que nous lisons dans l'apôtre saint Jean : « Tout homme qui hait son frère est homicide. » Omnis qui odit fratrem suum, homicida est, I Joan. III, 15. Saint Jean égale la haine à l'homicide, parce que celui qui, enflammé par la haine et la fureur, désire la mort de son frère, la lui a déjà donnée devant Dieu, qui lit au fond des cœurs. C'est d'ailleurs la doctrine constante des théologiens, que l'acte extérieur n'ajoute, comme ils disent, aucune difformité essentielle à l'acte intérieur de la volonté. Il ne faut donc pas nous étonner que l'Ecriture appelle homicide celui qui désire la mort de son frère. Ensuite, si ce péché, qui est très grave, n'avait du moins qu'un instant de durée, comme le parjure, par exemple, le blasphème, l'imprécation et beaucoup d'autres, qui passent en même temps que l'acte mauvais, le mal qui en découle serait moindre ; mais d'ordinaire il en est tout autrement. N'avons-nous pas chaque jour sous les yeux des haines invétérées qui survivent à la mort elle-même et se transmettent aux enfants avec l'héritage paternel ? A combien de péchés mortels ne donnent-elles pas lieu ? Autant de fois la pensée de votre ennemi se présente à vous (et cela arrive très souvent, puisque l'aiguillon de la haine ne se repose pas, même pendant le sommeil), si cette pensée renouvelle et confirme la haine que vous avez conçue contre lui, autant de fois vous vous rendez coupable d'un nouveau péché mortel, et autant de fois vous êtes homicide devant Dieu. Ajoutez que les autres fautes se partagent, si je puis ainsi parler, le genre humain. Il en est qui sont propres aux riches, d'autres aux pauvres ; d'autres aux souverains, d'autres aux sujets ; d'autres aux femmes, d'autres aux hommes ; chaque état, chaque condition a les siennes. Mais la colère, la haine et la vengeance exercent leur empire sur le genre humain tout entier. Quel est celui qui n'a pas eu à se défendre contre ces monstres, et qui n'a jamais été vaincu dans cette lutte ?

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Voyant donc la violence et l'étendue de ce mal, le céleste Médecin a voulu nous donner, dans l'évangile de ce jour, un excellent remède pour nous en préserver. A la haine des hommes il oppose la haine de Dieu, sa colère à leur colère, la sévérité de sa vengeance et de ses châtiments à leurs désirs de vengeance. Car l’immuable vérité a prononcé cet oracle : « La même mesure dont vous vous serez servis envers les autres vous sera appliquée. Mensura qua mensi fueritis, remetietur vobis, Luc, vi, 38. Si vous conservez de la haine contre votre frère, vous excitez contre vous la haine de Dieu ; si vous gardez contre lui de la colère, vous provoquez contre vous la colère divine ; si vous cherchez les moyens de vous venger de lui, la vengeance divine vous pour suivra. Car, dit l’Ecclésiastique, « celui qui veut se venger tombera dans la vengeance du Seigneur, et Dieu lui réservera ses péchés pour jamais. » Qui vindicari vult, a Domino inveniet vindictam, et peccata illius servans servabit, Eccli. XXVIII, 1. Pour confirmer et expliquer cet oracle, où se trouve le remède du mal si grave dont nous parlons, notre Seigneur a ajouté une parabole qui s'applique merveilleusement à son objet ; non -seulement elle explique la nature de ce péché, mais elle en met sous les yeux et en fait sentir toute l'horreur. La voici :

I.

« Le royaume des cieux est semblable à un roi qui voulut entrer en compte avec ses serviteurs, et il s'en présenta un qui lui devait dix mille talents. Comme il n'avait pas le moyen de les rendre, son maître ordonna qu'il fût vendu, lui, sa femme, et tout ce qu'il avait, pour l'acquit de sa dette. Le serviteur se jetant à ses pieds, le conjurait en disant : Prenez patience à mon égard, et je vous paierai le tout, » etc. Ce roi qui appelle ses serviteurs à lui rendre compte, c'est le même sans aucun doute dont saint Jean dit dans l’Apocalypse (chap. xix, 16), qu'il porte « écrit sur sa robe et sur sa cuisse : Roi des rois et Seigneur des seigneurs. » Les serviteurs de ce Roi, ce sont les hommes, c'est nous à qui cette dénomination convient beaucoup plus qu'aux anges. Car tandis que les anges ne sont les serviteurs de Dieu qu'en vertu de leur création, nous le sommes à un double titre, parce qu'il nous a créés et parce qu'il nous a rachetés. L'époque de cette reddition de compte, c'est le jour du jugement, où, dit saint Paul, « nous comparaîtrons tous devant le tribunal de Jésus-Christ, afin que chacun reçoive ce qui est dû aux bonnes ou aux mauvaises actions qu'il aura faites pendant qu'il était revêtu de son corps, » II Cor. V, 10.

C'est par une réflexion semblable que Salomon termine le livre où il passe en revue toutes les vanités que les hommes poursuivent : « Et Dieu, dit- il, fera rendre compte en son jugement de tout ce qui se fait, soit de bien, soit de mal. » Cuncta quæ fiunt adducet Deus in judicium pro omni errato, sive bonum, sive malum illud sit, Eccle. XII, 14. Certes, les méchants en ce jour auront bien des sujets de terreur ; mais la colère du Juge en particulier leur inspirera une telle épouvante qu'ils « se cacheront, dit saint Jean, dans les cavernes et les rochers des montagnes, et ils diront aux montagnes et aux rochers : Tombez sur nous, et cachez -nous devant la face de Celui qui est assis sur le trône, et dérobez-nous à la colère de l'Agneau, parce que le grand jour de leur colère est arrivé, et qui pourra subsister ? » Apocal. VI, 16, 17. L'Apôtre se sert de l'expression, colère de l'Agneau, pour indiquer que Dieu montrera ce jour-là autant de colère qu'il avait auparavant montré de mansuétude. De même donc que sa mansuétude a dépassé toute nature, puisque le « Seigneur de majesté » endura d'être souffleté par ses serviteurs et pour ses serviteurs, de même sa colère éclatera au-delà de tout ce qu'on peut imaginer, alors qu'il condamnera à un si cruel supplice ceux qu'il aimait si tendrement et dont le salut lui coûte si cher. Pour qu'une mère prenne son enfant dans ses bras et le jette elle-même sur le bûcher au milieu des flammes dévorantes, à quel degré de fureur, je vous le demande, ne doit-elle pas en être arrivée ? Eh bien ! ce doux Agneau nous portait un amour plus que maternel, après nous avoir enfantés au milieu des douleurs de sa croix : de quelle colère sera -t-il donc transporté lorsqu'il livrera à des flammes éternelles ceux qu'il aimait à ce point ? Cette colère, son cœur ne pourra la contenir ; elle illuminera son visage, et les méchants en seront si épouvantés, qu'au jugement de saint Jean Chrysostome ils aimeraient mieux fixer dix mille éclairs que de voir ce visage, autrefois si aimable, se détourner d'eux, et ce regard, autrefois si doux, se remplir de menaces.

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Tel est donc le temps marqué par la justice divine, où tous les mortels à la fois et sans distinction rendront compte de leurs œuvres. Mais il y en a un autre où la vie de chacun sera examinée en particulier. A la fin du monde, le jugement universel; à la fin de la vie de chacun, le jugement privé, la sentence particulière. Mais ce qui aura été décidé dans le jugement privé ne sera pas changé dans l'autre, si ce n'est que les méchants recevront alors un surcroît de peines. Car,au dernier jour, tous les corps, fussent-ils réduits en cendre et en poussière, dispersés par les vents, ressusciteront pleins de vie ; afin que les justes et les méchants, qui ont fait servir leurs membres à la justice ou à l'iniquité, reçoivent dans leur corps et dans leur âme la récompense de leurs bonnes œuvres ou le châtiment de leurs crimes. Mais la sentence elle-même qui aura été rendue à l'heure de la mort ne sera pas changée. C'est pourquoi le jugement particulier n'est pas moins redoutable que le jugement général. Aussi lisons-nous que plusieurs saints personnages, se voyant près de mourir, à la pensée qu'ils allaient paraître devant Dieu pour être jugés, ont donné de grandes marques de crainte. Le bienheureux Père Agathon, très-célèbre parmi les solitaires d'Egypte, étant à l'agonie, fut saisi d'une vive impression de terreur, et comme ses disciples, qui connaissaient l'innocence de sa vie, lui en demandaient la cause : « Les jugements de Dieu, mes enfants, leur dit-il, sont bien différents de ceux des hommes. Il y a une voie qui paraît droite à l'homme, dont la fin néanmoins conduit à la mort, » Prov .XVI, 25. En effet, quel est celui qui vit assez saintement pour pouvoir défendre et gagner sa cause au tribunal de Jésus-Christ, si le souverain Juge veut exiger tout ce qui lui est strictement dû ? De là ces paroles du Prophète royal : « Si vous tenez compte de nos iniquités, Seigneur, Seigneur, qui subsistera devant vous ? » Ps. CXXIX, 3. Selon la remarque de saint Augustin, il ne dit pas : « Je ne subsisterai pas devant vous, » mais : quel est celui, fût-il pieux et juste, qui subsistera ? Malheur aux vertus mêmes que nous louons, si elles sont jugées sans miséricorde ! Parmi les serviteurs qui vinrent rendre compte, il s'en présenta un, dit l'Evangile, qui devait dix mille talents. Quel est le débiteur d'une somme si considérable ? C'est quiconque a commis un seul péché mortel. Pesez les principales circonstances de cette faute, et vous en comprendrez facilement l'infinie gravité. La gravité du péché se tire et de la dignité de la personne offensée, et de la bassesse du pécheur, et des motif de l'offense, surtout si le mépris vient s'y joindre.

Si donc vous considérez la dignité de la personne que nous offensons, c'est Dieu, dont la bonté et la majesté sont si grandes, que quand nous aurions toutes les facultés réunies des hommes et des anges, nous ne l'aimerions jamais comme il le mérite. Tels sont ses bienfaits envers le genre humain, que mille morts souffertes pour lui chaque jour ne seraient point un retour suffisant.
Qu'est-ce en effet que la mort d'un homme pour répondre à la mort du Fils unique de Dieu ? Mais laissons de côté ce suprême bienfait, pour considérer uniquement celui dont les philosophes païens eux-mêmes, au témoignage de saint Paul, avaient la connaissance, savoir, « qu'en lui nous avons la vie, le mouvement et l’être, » Act .xvii, 28. Car personne d'entre nous ne peut, sans son secours, sans sa force et sa puissance, faire un mouvement, avancer le pied, lever la main, former un son, respirer. Qu'y a-t-il donc de plus indigne que de vous révolter contre celui sans lequel ni vous, ni aucune créature ne pourriez subsister un seul moment ? Car comprenez bien, dit saint Hilaire, que Dieu seul est si essentiellement, qu'en lui l'être est, non pas un accident, mais la substance ; dans les autres créatures, au contraire, dans les esprits bienheureux eux-mêmes, l'existence n'est pas la substance, mais un accident. Car quoique les anges ne portent en eux-mêmes aucune cause de corruption, puisque, purs esprits, ils ne sont pas comme nous composés d'éléments et de qualités contraires, cependant ils ne subsistent et ne se conservent que par la permission et la providence de Dieu. Ôtez cette providence, ils retomberont à l'instant dans le néant d'où ils ont été tirés. C'est donc un bienfait divin qui nous donne, à nous aussi, l'existence, le mouvement et l'être, en sorte que sans sa permission et sa volonté nous ne pourrions même pas respirer. Cela est tellement vrai que, selon la remarque de saint Denys, quand un impie vomit des blasphèmes contre Dieu, il ne pourrait pas, sans Dieu, remuer la langue : quoique Dieu ne soit en aucune manière la cause de son péché. C'est pourquoi, si un seul moment il détournait de nous on regard, nous retomberions aussitôt dans le néant. S'il ne nous donnait ses créatures pour nous nourrir, nous succomberions à la faim. S'il ne prenait soin de nous vêtir, les rigueurs du froid nous ôteraient la vie. S'il ne prenait notre défense, les ennemis du genre humain nous feraient périr. S'il ne nous protégeait contre nos propres fureurs, nous nous donnerions mutuellement la mort. S'il ne nous éclairait de sa lumière, nous tomberions dans les embûches du diable. S'il ne consolait nos tristesses, nous succomberions sous le poids des peines d'ici-bas.

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Ainsi, mes frères, quand vous commettez le péché, vous offensez celui qui « tient dans sa main, dit Daniel, le souffle de votre vie, » Dan. V, 23. Vous offensez celui qui régit l'univers, qui assigne des lois aux astres et à toute la nature. Vous offensez celui « en présence duquel le monde tout entier est comme ce petit grain qui donne à peine une légère inclination à la balance, et comme une goutte de la rosée du matin qui tombe sur la terre, » Sapient. XI, 23. Vous offensez celui « qui regarde la terre, et elle tremble ; qui touche les montagnes, et elles s'embrasent, » Ps. CIII, 32. Vous offensez celui qui fait un signe, et les colonnes du ciel tressaillent et s'étonnent, » Job. XXVI, 11. Enfin vous offensez celui « qui a les clefs de la mort et de l'enfer, » Apocal. I, 18 ; qui, après qu'il a tué le corps, a le pouvoir de précipiter l'âme dans la géhenne, » Luc . XII, 5. Quoi de plus périlleux, quoi de plus insensé que d'offenser les yeux d'une majesté si redoutable ? « Ne me respecterez-vous donc point, dit le Seigneur dans Jérémie, et ne tremblerez-vous point devant ma face ? Moi, qui ai mis le sable pour borne à la mer ; qui ai prescrit à l'océan une loi éternelle qu'il ne violera jamais ; ses vagues s'agiteront, ses flots s'élèveront avec furie, et ils ne pourront passer cette limite, » Jerem. V, 22.

Si vous considérez maintenant la personne qui offense, c'est un homme, un néant vis-à-vis de la majesté infinie, moins qu'un néant par son péché : et ce chétif vermisseau ose s'élever contre le Seigneur de majesté ! Si vous examinez enfin le motif de l'offense, vous y découvrirez un surcroît d'indignité. Le chef des anges, Lucifer, séduit par l'ambition de devenir un Dieu, se révolta contre son Créateur. Eve, la mère du genre humain, éprise d'un désir à peu près semblable, voulut posséder la science divine. Mais pour quels motifs les hommes violent-ils les lois et les commandements de Dieu ? J'ai honte de le dire : l'un, c'est pour un gain sordide ; l'autre, pour un honteux plaisir ; un autre, pour une vaine distinction, pour un souffle de popularité. Quelques-uns n'ont pas même de motif pour se parjurer et déchirer la réputation du prochain, c'est-à-dire qu'ils pêchent sans se proposer aucun profit, ce qui est un mépris plus injurieux encore de la majesté de Dieu. Ajoutez que, par une insigne impudence, ce que nous n'oserions faire en présence du dernier des hommes, nous ne craignons pas de l'accomplir en la présence et sous les yeux de la majesté divine. Dieu se plaint de cet outrage dans Jérémie : « Vous faisiez le mal sous nos yeux. C'est moi, moi qui l'ai vu, dit le Seigneur, » Jerem. VII, 11. Si quelqu'un considère toutes ces circonstances, et surtout la grandeur infinie de la majesté divine, il trouvera certainement qu'un seul péché mortel équivaut à une dette de mille talents, c'est-à-dire à une dette infinie.

Voilà pourquoi notre Seigneur a mis dans la parabole cette somme énorme de dix mille talents ; il voulait indiquer par là l'immense gravité du péché, gravité telle, que les mérites réunis de tous les hommes, si ceux du Fils de Dieu ne s'y joignaient, ne suffiraient pas à effacer la tache d'un seul péché mortel. C'est là sans doute la pensée de l'Evangéliste lors que, parlant du serviteur, il ajoute : « Comme il n'avait pas de quoi payer, le maître ordonna de le vendre, » etc. Car aucun homme ne saurait trouver en lui-même une satisfaction digne d'être offerte à Dieu pour un seul péché mortel.

Mais laissant de côté ce calcul tiré de la gravité de l'offense, si chacun de nous examine sa vie jusqu'à ce jour, il trouvera bientôt qu'il est débiteur de dix mille talents, c'est-à-dire coupable d'une infinité de fautes. Les seuls péchés de pensées, de paroles, de regards, pour omettre tous les autres, suffiraient à compléter ce nombre. Comptez, je vous prie, tous les désirs, tous les entraînements coupables de votre cœur. Mais ce calcul, qui pourra le faire ? Qui pourra énumérer toutes les inspirations criminelles de la chair et du sang ? Comptez les fautes commises par la langue : tant de formules de jurements et de parjures empruntées aux noms les plus vénérables qui soient au ciel et sur la terre ; tant d'injures vomies contre le prochain ; tant d'imprécations, tant de mensonges, tant de paroles orgueilleuses, vaines, blessantes, impures, obscènes ? Parlerai-je de la détraction et de la médisance ? Quand avons-nous entretenu avec le prochain une conversation un peu longue, sans que la vie et la conduite de nos frères en fissent presque tous les frais ? Que dirai-je de la concupiscence des yeux ? Que d'hommes, interrogés s'ils ont cessé par crainte de Dieu de convoiter ce qu'ils ne regardaient pas sans danger, pourraient répondre ouvertement que cela ne leur est jamais arrivé,et répéter la parole de Salomon : « Je n'ai rien refusé à mes yeux de tout ce qu'ils ont désiré, et j'ai permis à mon cœur de jouir de toutes sortes de plaisirs ! » Omnia quæ desideraverunt oculi mei, non negavi eis, nec prohibui cor meum quin omni voluptate frueretur. Eccle. II, 10. Enfin un grand nombre pourraient dire en toute vérité : J'ai vécu comme s'il n'y avait pour moi ni Dieu, ni providence, ni compte à rendre, ni différence entre le bien et le mal, comme si la mort ne m'attendait pas, et après elle le jugement et l'enfer. Oublieux des récompenses et des châtiments futurs, de mes devoirs envers Dieu, de ses préceptes, de ses lois, de ses promesses, de ses menaces, je me suis livré tout entier au service du monde. Ne vous semble-t-il pas que l'homme qui a mené une vie pareille est redevable au souverain Maître de dix mille talents, c'est-à-dire d'une infinité de péchés ?

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Il approche donc, mes frères, le moment de rendre compte, c'est-à-dire l'heure de la mort à laquelle nous arriverons bon gré mal gré, nous tous qui sommes ici ; tous, un peu plus tôt, un peu plus tard, nous nous trouverons au rendez-vous commun. Car, dit le Psalmiste, « quel est l'homme qui pourra vivre sans voir la mort ? » Ps. LXXXVIII, 49. Elle approche cette heure formidable où, après avoir reçu les sacrements de l'Eglise, l'homme comprendra qu'il lui faut sortir de ce monde pour entrer dans celui des âmes, monde nouveau et inconnu pour lui, et là rendre compte de sa vie passée. Mais à peine aura-t-il jeté un regard sur ses œuvres, qu'il se reconnaîtra débiteur de dix mille talents, dont il a à rendre compte à un juge incorruptible, très-équitable et très-sage, qui ne laissera pas sans châtiment la faute d'une parole inutile. Que fera ce débiteur d'une somme si énorme ? A qui s'adressera-t-il ? A quel expédient aura-t-il recours ? Autant sa dette est grande, autant est court le temps qui lui est laissé pour se libérer par les travaux de la pénitence. Dans cette extrémité, à quoi va-t-il se décider ? S'il y a ici un homme qui, se voyant aux portes de la mort, a éprouvé une détresse semblable, je lui demanderai ce qu'il a fait, ce qu'il a dit. La même chose, sans doute, que fit le débiteur de l'Evangile : « De grâce, Seigneur, s'écria-t-il, prenez patience à mon égard, et je vous rendrai tout; » c'est-à-dire, je ne vous demande pas de me remettre la moindre partie de cette énorme dette, mais seulement de m'accorder quelque délai. « Prenez patience à mon égard, » Seigneur, c'est-à-dire accordez-moi, comme autrefois au roi Ezéchias, le temps de faire pénitence. « Ne me rappelez pas lorsque je ne suis encore qu'à la moitié de mes jours, » Ps. CI, 25. « Trêve, laissez-moi me livrer à ma douleur, avant que je parte, sans espérance de retour, pour la terre des ténèbres et de l'horreur, » Job. x, 20. Car, Seigneur, si vous m'appelez en ce moment, vous ne me trouverez point préparé ; je crains que vous ne me jetiez dans la prison de la géhenne, pour ne jamais en sortir. C'est pourquoi « prenez patience à mon égard et je vous rendrai tout. » Qu'est-ce à dire, je vous rendrai tout ? Telle est la disposition de cet homme en face de l'immense danger où il se trouve, que, ne se contentant pas d'une pénitence commune, il n'aspire à rien moins qu'à surpasser la vie austère des anachorètes, afin de pouvoir par ce moyen se libérer d'une dette si considérable.

Comment ce roi libéral accueillera-t-il cette prière ? Il accorde beaucoup plus qu'on ne lui demande. On lui demandait un délai, et il remet la dette entière. Oui, il est bon, il est miséricordieux le Seigneur ; dans l'abondance de sa miséricorde, il va au-delà de nos mérites et de nos vœux, et par cet exemple d'indulgence, il nous engage à la bonté et à la compassion envers nos frères.

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II.

Après avoir vu la bonté et la clémence de notre Roi, examinons maintenant la cruauté inhumaine du serviteur. A peine a-t-il, par le bienfait de Dieu, échappé à un danger si terrible, que le diable lui fait oublier ce qui vient de se passer : ses angoisses, ses craintes, sa prière, ses bonnes résolutions, la remise de sa dette, tout cela est pour lui comme un rêve, une vision nocturne qui s'évanouit sans laisser de trace. Il n'est pas rare en effet de rencontrer des hommes qui, à l'approche de la mort, forment d'admirables projets ; s'ils ont des dettes, ils se mettent en mesure de les payer : mais quand la maladie a disparu, ils ne continuent pas et oublient ces belles résolutions. La force, que dis-je ? la tyrannie de l'habitude est telle, qu'elle ne souffre pas qu'ils changent de conduite et entrent dans une voie nouvelle. Je les comparerais volontiers à Pharaon qui, sous les coups de la verge du Seigneur, promettait de faire pénitence, et, le danger passé, revenait à son naturel dur et impitoyable. Aussi, mes frères, devez-vous regarder comme suspecte et pleine de périls cette pénitence tardive d'hommes qui ont toujours mal vécu ; c'est sur elle qu'ils fondent leurs espérances de salut, mais l'expérience de tous les jours montre que c'est un fondement peu solide. Je n'aurai confiance à ces beaux projets de conversion que lorsque je verrai leurs auteurs, revenus à la santé, pratiquer la prière et les sacrements, et avoir recours aux remèdes qui peuvent guérir le péché.

C'est ce que notre Seigneur a voulu nous enseigner par l'exemple de cet ingrat serviteur. Celui-ci, en effet, après avoir obtenu de son maître la remise de dix mille talents, rencontre un de ses compagnons qui lui devait cent deniers. Il le saisit aussitôt et le serrant jusqu'à l'étouffer, il lui dit : « Rends-moi ce que tu me dois. L'infortuné se jetant à ses pieds lui demandait grâce en lui adressant la même prière qui venait, dans sa propre bouche, d'être si généreusement exaucée : « Prenez patience à mon égard, et je vous rendrai tout. » Prière inutile ! oublieux de la grâce qu'il vient de recevoir, le serviteur ferme ses oreilles et son cœur à tout sentiment de compassion. Que fais-tu malheureux ? As-tu donc si tôt perdu le souvenir de la faveur qui vient de t'être faite ?
Pourquoi la prière de ton compagnon n'aurait-elle pas auprès de toi la même efficacité qu'a que la tienne auprès d'un si grand Seigneur et roi ? Est-ce que tu ne reconnais pas ces paroles qui, il n'y a qu'un instant, ont obtenu pour toi, non-seulement un délai, mais la remise entière de ta dette ? Expliquons cela plus clairement. Vous deviez, mon frère, dix mille talents, c'est-à-dire un nombre infini de péchés, pour lesquels vous méritiez d’éternels supplices ; Dieu vous a fait grâce. Après ce bienfait, quelqu'un vous a fait une injure, causé un préjudice ; on vous a intenté un procès injuste, on a terni votre réputation par la médisance ou la calomnie, on vous a nui enfin de quelque manière. Mais ce coupable, touché de repentir, vient lui-même vous demander pardon, ou bien il envoie des amis pour intercéder en sa faveur auprès de vous. Quelle conduite allez-vous tenir ? Loin d'ouvrir votre cœur à la compassion, vous repoussez durement ces paroles de paix. Quoi, dites-vous, je ferai grâce à un misérable qui m'a nui sans aucun sujet de ma part ? qui n'a répondu à mes bienfaits que par la méchanceté ? Qui m'a donné les qualifications les plus blessantes et les plus injurieuses ? Non, je n'en ferai rien, je ne le supporterai pas davantage ; il faut que ma vengeance ait un libre cours ; les supplications de tous les habitants du ciel ne l'arrêteraient pas.

Dites-moi, mon frère, en vous adressant une parole blessante, en vous causant quelque préjudice, votre compagnon est-il plus coupable que vous qui, presque à chaque moment de votre vie, avez grièvement offensé, non pas un homme comme vous, mais le Souverain des cieux et des anges ? Ah ! entre les deux crimes il y a la même différence qu'entre une dette de dix mille talents et une de cent deniers, c'est-à-dire que l'injure faite à Dieu est infiniment plus grave qu'une injure quelconque faite à un homme. Si donc le Seigneur vous a déjà tant de fois et si facilement pardonné vos fautes, pourquoi refusez-vous, pour l'amour de lui, d'en pardonner une seule commise contre vous ? Comment l'exemple d'un Dieu ne dispose-t-il pas votre cœur à la compassion ? Comment, après que le Seigneur s'est fait si bon et si miséricordieux pour vous, vous montrez-vous si cruel et si inhumain pour votre frère ? Ah ! votre cruauté jette dans l'étonnement les esprits bienheureux eux-mêmes, comme notre Seigneur semble l'indiquer par ces paroles : « Les autres serviteurs, voyant ce qui venait de se passer, en furent fort affligés, et vinrent tout raconter à leur Maître. »
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Quel sera le châtiment de cette cruauté ? nous pouvons le conjecturer de la douceur même et de la miséricorde de Dieu, de ce Dieu clément, qui s'est laissé apaiser par une seule parole, et, accordant plus qu'on ne lui demandait, a fait la remise entière d'une dette si considérable. Lui qui aime tant la miséricorde, quelle haine n'aura-t-il pas pour les cœurs durs et impitoyables qui lui ressemblent si peu ? Il entre donc dans une vive colère, et faisant appeler le serviteur inhumain : « Méchant serviteur, lui dit-il, je t'avais remis toute ta dette, parce que tu m'avais prié ; ne devais-tu pas avoir pitié de ton compagnon, comme j'ai eu pitié de toi ? Alors son maître, irrité, le livra aux exécuteurs de la justice, jusqu'à ce qu'il payât toute la dette. » Selon la juste remarque de saint Jean Chrysostome, ce n'est point à cause de l'énorme dette de dix mille talents que le Maître nous est présenté comme en colère, qu'il appelle le serviteur méchant et qu'il le livre aux bourreaux : tout cela ne vient qu'après le crime d'inhumanité, ce qui nous montre combien il est grave. Pour toutes ses autres fautes, le serviteur n'a qu'à dire un mot, et il obtient son pardon ;mais à cause de celle-ci, il est condamné à l'instant, et de plus obligé à payer la dette qui lui avait été remise. « Son maître, dit l'Evangile, le fit mettre en prison, jusqu'à ce qu'il payât ce qu'il devait, » double punition et de sa dureté et de son ingratitude. Saint Jean Chrysostome ajoute que ce fut surtout le péché de dureté qui fut ainsi puni. Car si la miséricorde, la mansuétude et l'indulgence pour les autres se trouvent dans un homme qui se repent de ses fautes, il en obtiendra bien plus facilement le pardon, comme l'attestent les paroles du Sauveur : « Si vous pardonnez aux hommes les fautes qu'ils font, votre Père céleste vous pardonnera aussi vos péchés. Si dimiseritis hominibus peccata eorum, dimittet et vobis Pater vester cælestis delicta vestra, Matth. vi, 14. On voit par là combien la bonté et la miséricorde ont de pouvoir et d'efficacité pour obtenir grâce auprès de Dieu.

Au reste, le dernier verset de notre évangile montre que toute cette parabole a pour but de nous éloigner de la dureté de cœur : « C'est ainsi, dit le Sauveur, que vous traitera mon Père céleste, si chacun de vous ne pardonne à son frère du fond de son cœur. »

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III.

Mais, pour donner à cette maxime de Jésus-Christ un peu plus de développement, je vous demanderai, mes frères, quelle est la chose que vous désirez le plus. Chacun de vous me répond sans hésiter qu'avant tout il désire le salut et la félicité éternelle. Car, comme la fin dernière de la vie humaine est au premier rang des choses que nous devons rechercher, puisque tout le reste s'y rapporte, et comme cette fin n'est autre que la vie éternelle, il s'ensuit que tout homme sensé ne désire et ne doit désirer rien davantage en cette vie. Cela posé, soyez bien persuadés que la seule voie de salut pour tous, c'est d'obtenir du Seigneur le pardon de nos fautes, et que nul n'obtiendra ce pardon, si lui-même ne l'accorde à son frère. La parole de notre Seigneur est immuable : « C'est ainsi que vous traitera mon Père céleste, si chacun de vous ne pardonne à son frère du fond de son cœur. » Combien ce décret est juste et plein de miséricorde, nous le voyons par ce passage de l’Ecclésiastique : « L'homme garde sa colère contre un homme, et il ose demander à Dieu qu'il le guérisse ! Il n'a point de compassion d'un homme semblable à lui, et il demande le pardon de ses péchés ! Lui qui n'est que chair garde sa colère, et il demande miséricorde à Dieu ! Qui pourra lui obtenir le pardon de ses péchés ? Homo homini reservat iram, et a Deo quærit medelam ! In hominem similem sibi non habet misericordiam, et de peccatis suis deprecabitur ! Ipse, cum caro sit, etc. Eccli. XXVIII, 3-5. Qui oserait, en effet, prier le Père des miséricordes d'avoir pitié d'un homme impitoyable pour les autres, demander pardon pour celui qui ne pardonne à personne ? Ce ne seraient ni les saints qui sont dans le ciel, ni les anges, ni la Reine des anges et des hommes, parce qu'ils savent qu'ils l'essaieraient en vain. Au contraire, celui qui se montre facile et indulgent pour son frère, trouvera Dieu indulgent et facile à son égard, au témoignage de l'Ecclésiastique, où nous lisons : « Pardonnez à votre prochain le mal qu'il vous a fait, et vos péchés seront remis quand vous en demanderez pardon. » Relinque proximo tuo nocenti te, et tunc de precanti tibi peccata solventur, Eccli. XXVIII, 2. Notre Seigneur nous enseigne la même chose dans saint Marc : « Lorsque vous vous présenterez pour prier, dit-il, si vous avez quelque chose contre quelqu'un, pardonnez-lui, afin que votre Père qui est dans les cieux, vous pardonne aussi vos péchés. » Cum stabitis ad orandum, dimittite si quid habetis adversus aliquem, ut et Pater vester qui in cælis est dimittat vobis peccata vestra, Marc. XI, 25 .

S'il en est un seul à qui tout ce qui précède ne suffise pas pour ouvrir son cœur au pardon, qu'il médite attentivement cette autre parole de l'Ecclésiastique : « Rappelez-vous votre dernière heure, et cessez de nourrir aucune inimitié. » Memento novissimorum, et desine inimicari, Eccli. XXVIII, 6. Certes, voilà un motif sérieux, irréfutable, pour nous porter à l'indulgence. Je m'adresse en ce moment à chacun de vous, mes frères; représentez-vous, je vous prie, vous tous qui êtes ici pleins de santé, qu'un jour viendra où, dans la dernière lutte de votre agonie, laissant derrière vous toutes les choses de la vie, et voyant en face de vous l'éternité du siècle futur, vous commencerez à songer sérieusement au sort qui vous attend. Alors pour la première fois vous vous verrez placés sur les limites du temps et de l'éternité, entre le temps d'où vous allez sortir, et les espaces infinis de l'éternité où vous allez entrer. Des yeux de l'esprit vous apercevrez d'un côté la géhenne, de l'autre le séjour des âmes bienheureuses, sans savoir quelle sera votre part, et Dieu descendant du ciel pour vous juger. Votre âme, incertaine et inquiète de la sentence qui va être rendue, commencera à sentir l'épouvante ; car elle comprend que dans trois ou quatre heures le souverain Juge aura, par une sentence irrévocable, fixé son sort pour jamais. Le sort qui l'attend, elle l'ignore tout-à-fait, car « nul ne sait s'il est digne d'amour ou de haine, » Eccle. IX, 1. Dans ce moment d'appréhension et de vive anxiété pour l'âme, surtout pour celle qui sentira l'aiguillon du remords, qu'est-ce, je vous le demande, qui la tourmentera davantage, si ce n'est le souvenir de sa vie passée dans le crime ? De quelle haine elle détestera ses fautes ? Son suprême désir ne sera-t-il pas de trouver favorable le visage de son Juge, dont elle sait que son éternité dépend ? Ce désir, aucune éloquence humaine ne pourrait en exprimer la violence et la vivacité.
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Laetitia
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Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le XXIe dimanche après la Pentecôte

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J'essaierai cependant de le faire par un exemple. Lorsque le saint patriarche Jacob revenait de la Mésopotamie dans le pays de Chanaan, il avait une grande frayeur d’Esaü, son frère, qu'il croyait avoir irrité contre lui en lui enlevant le droit de primogéniture. Mais lorsqu'on vint lui annoncer que son frère s'avançait au devant de lui avec quatre cents hommes, alors, ses craintes redoublant, il prit des mesures pour sauver ses enfants, envoya à Esaü des présents pour l'apaiser, et implora le secours du ciel avec de plus vives instances. « Dieu d'Abraham mon père, dit-il, Dieu de mon père Isaac, je suis indigne de toutes vos miséricordes et de la vérité que vous avez gardée dans vos promesses. Délivrez-moi de la main de mon frère Esaü, parce que je le crains extrêmement, de peur qu'à son arrivée il ne passe au fil de l'épée la mère avec les enfants, » Gen. XXXI, 9-11. Enfin, quoique rassuré par la vision et la bénédiction divine, dès qu'il aperçoit Esaü il se prosterne sept fois en terre devant lui, afin d'apaiser, par ces témoignages d'une rare humilité, la colère de son frère.

Maintenant, chrétiens, pour en revenir à notre sujet, comparons, je vous prie, le danger, la situation, les personnes. Une seule fois Jacob avait offensé son frère, si encore son action peut être regardée comme une offense ; vous, ce n'est point votre frère,mais le Seigneur de majesté que vous avez offensé, non pas une fois, mais un nombre presque infini de fois. Esaü ne pouvait tuer que le corps : sa fureur ne portait pas plus loin ; mais Dieu peut condamner à la mort éternelle et jeter en enfer le corps et l'âme tout ensemble. Si donc Jacob avait une si grande crainte de son frère qui n'avait de pouvoir que sur la vie corporelle, combien, je vous le demande, n'est-il pas plus à craindre Celui qui, après avoir frappé le corps, peut condamner l'homme, je ne dis pas à un supplice de quelques instants, mais à la mort éternelle ? Si Jacob avait un tel désir de trouver grâce et faveur auprès d’Esaü que, celui-ci ayant refusé ses présents, et s’offrant à l'accompagner, il répondit: « N'en usez pas ainsi, je vous prie ; mais, si j'ai trouvé grâce devant vous, recevez de ma main ce petit présent ; car j'ai vu votre visage comme si je voyais le visage de Dieu, » Gen. XXXII; 10 : combien l'homme qui va quitter cette terre désirera-t-il plus ardemment encore trouver grâce auprès de Celui qui tient en sa main les clefs de la vie et de la mort éternelles ? Non, pour peindre ce désir, l'éloquence de Démosthènes et de Cicéron ne suffirait pas.

Avez-vous à cœur, mes frères, de trouver, en ce jour décisif pour votre salut, un Dieu favorable et propice, l'évangile d'aujourd'hui vous enseigne le moyen d'y réussir. Soyez bienveillants pour vos frères, si vous voulez que Dieu le soit pour vous ; soyez indulgents à leur égard, si vous voulez que Dieu le soit à votre égard. Pardonnez, afin qu'il vous soit pardonné; que celui qui vous a offensé une fois trouve grâce à vos yeux, si vous-mêmes, qui avez offensé Dieu des milliers de fois, vous désirez trouver grâce devant lui : et ainsi, votre miséricorde vous ayant obtenu miséricorde, vous entrerez au séjour des joies éternelles des bienheureux.
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