Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour la fête de la Sainte Trinité
(à suivre)
SERMON POUR LA FÊTE DE LA BIENHEUREUSE TRINITÉ.
Aujourd'hui, très-chers frères, l'Eglise célèbre le mystère auguste de la bienheureuse Trinité. Presque toutes les autres fêtes de l'année sont consacrées aux louanges des saints ; mais la fête présente est celle du Saint des saints, de qui, comme d'une source inépuisable de sainteté, a émané la perfection de tous les saints. Autant donc l'auteur de la sainteté est au-dessus de tous les saints, autant cette fête est supérieure à toutes celles qui leur sont consacrées. Mais elle offre à l'orateur chrétien de grandes difficultés, à cause de l'obscurité de son objet. En effet, il n'est rien que notre faible entendement comprenne moins que Dieu, quoique, suivant Aristote, il n'y ait rien qui soit naturellement plus intelligible ; car ce qui n'est pas ne pouvant être compris, l’être des choses est l'objet de l'entendement, comme la couleur est l'objet de la vue; d'où il suit que nous devrions comprendre Dieu mieux que tout le reste, puisqu'il possède l'Etre par excellence.
où l'on parle d'abord de la nature incompréhensible de la Divinité; puis en partant du principal nom de Dieu, que Saint Denis dit être celui de Bon , on prouve le mystère de la Bienheureuse Trinité par quelques arguments rationnels ; enfin on expose les délices ineffables que fait goûter la contemplation de ce mystère.
Euntes docete omnes gentes, baptizantes eos in nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti.
Allez enseigner toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. Matth. XXVIII, 19.
Ces deux assertions, qui semblent s'exclure, sont réunies par saint Bernard dans le passage suivant : « Rien de plus présent que Dieu, et rien de plus incompréhensible ; car qu'y a-t-il de plus présent à une chose quelconque, que son être ? Or, on peut dire que Dieu est l’Être de toutes choses, non qu'elles soient ce qu'il est, mais parce que tout est de lui, par lui, et en lui. Et cependant, quoique telle soit la nature des choses, il en est tout autrement par rapport à nous, qui ne connaissons rien moins que la nature divine. » Nous avons dans le soleil un exemple frappant de cette apparente contradiction : quoique la splendeur radieuse de sa lumière le rende éminemment visible, il est cependant ce que nos faibles yeux peuvent le moins voir. Qu'y a-t-il donc d'étonnant, si le splendide soleil de justice, qui par sa nature est excellemment intelligible, échappe aux yeux impuissants de notre intelligence ? Mais vous désirez peut-être savoir la raison de ce fait. Cette raison, c'est que, comme le remarque le même Aristote, toutes nos connaissances viennent des sens ; car il arrive de là que ce qui tombe sous les sens, est ce que nous connaissons le mieux, et que les choses spirituelles et divines, qui n'ont rien de commun avec les sens, puisqu'elles n'ont ni corps, ni matière, sont au-dessus de notre compréhension et de la portée de notre intelligence. Aussi Sénèque a-t-il dit : « Dieu qui gouverne le monde, Dieu qui a créé et établi ce grand tout, Dieu, qui surpasse en grandeur et en bonté son ouvrage, échappe à nos yeux et doit être vu par la pensée. Nous ne pouvons pas savoir ce qu'il est, lui sans qui rien n'existe. » Epist. Dans ces paroles, cet illustre philosophe exprime la nature incompréhensible de l'intelligence divine, et la faiblesse de l'entendement humain qui, semblable à des yeux malades, voit trouble devant cette lumière éblouissante.
A ce sujet, voici ce que dit Jérôme Vida dans une hymne où il parle à Dieu :
Non te orbes capiunt, non ampli semita cæli
« Rien ne vous embrasse, ni les mondes, ni l'immensité du ciel, ni la raison, ni l'âme, ni les sens ; chercher à vous pénétrer, c'est donc chercher à boire toutes les eaux de la mer. Quand j'aurais une voix immortelle, sortant d'une poitrine d'airain, quand j'aurais à mon service cent langues pour publier vos louanges et vos perfections cachées, je n'espérerais pas en embrasser même une faible partie. Mieux vaut donc vous honorer par notre silence, ô gloire, ô éclat éternel, lumière inviolable, bien suprême et unique, en qui sont renfermés tous les biens ! »
Ardua, non ratio, non mens, non denique sensus ;
Atque adeo maris immensi tot stagna, tot undas
Ebibere enitor, totumque haurire profundum.
Hic mihi si æternum sonet immortalis aheno
Gutture vox, centumque obeant hæc munera lingua,
Seminaque excudam laudum usque abstrusa tuarum ;
Haud equidem exiguam sperem comprendere partem.
Sint ideo potius tibi nostra silentia laudi ;
O decus, ô jubar æternum, inviolabile lumen ;
Summum unumque bonum, summarum maxima summa !
Par là, mes frères, nous comprenons combien notre intelligence est insuffisante pour contempler cette resplendissante clarté. Et cependant ce que nous pouvons en connaître, soit par la foi, soit par la lumière de notre esprit, quelque médiocre que ce soit, est si utile à notre salut et si nécessaire, que de toutes les choses que l'entendement humain peut saisir, il n'y a rien qu'il nous importe plus de savoir.