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Sermon du Vénérable Louis de Grenade sur la Passion.

Publié : jeu. 30 mars 2023 21:57
par Laetitia


PREMIER SERMON POUR LE VENDREDI-SAINT.

1 ° DU BIENFAIT INEFFABLE DE LA RÉDEMPTION ;
2 ° DES RIGUEURS DE LA PASSION ET DE LA GRANDEUR DES SOUFFRANCES
DE JÉSUS-CHRIST.



Recogitate eum, qui talem sustinuit a peccatoribus adversus semetipsum contradictionem : ut non fatigemini animis vestris deficientes.
Pensez en vous-mêmes à celui qui a souffert une si grande contradiction des pécheurs qui se sont élevés contre lui : afin que vous ne vous découragiez point et que vous ne tombiez point dans l'abattement.

Hebr. XII, 3.

L’Église, mes très-chers frères, nous demande deux choses dans ce saint temps : la première, une vive reconnaissance pour le bienfait unique de notre rédemption ; la seconde, une tendre compassion pour les cruelles douleurs que notre divin Sauveur a endurées. Ici toutefois la reconnaissance et la compassion se confondent, car la grandeur d'un bienfait s'apprécie d'après ce qu'il a coûté. Lors donc que nous nous serons fait une idée exacte des souffrances du Rédempteur, nous comprendrons l'étendue du bienfait dont nous lui sommes redevables. Nous reconnaîtrons que celui qui nous a régénérés par de telles souffrances, délivrés de nos liens par sa captivité, relevés par ses humiliations, guéris par ses blessures, rachetés par son sang, conduits à l'immortelle vie par sa mort, mérite notre gratitude non-seulement pour nous avoir rachetés, mais pour avoir payé si cher notre rachat.

Dans le passage que j'ai pris pour texte, l'Apôtre nous invite à considérer le prix de la rédemption, c'est à-dire la grandeur des souffrances de Jésus-Christ. « Pensez en vous-mêmes, dit-il, à celui qui a souffert une si grande contradiction de la part des pécheurs qui se sont élevés contre lui. » Par ces paroles, il nous encourage à méditer, non pas seulement de temps à autre, mais continuellement les sacrifices et les douleurs de Jésus-Christ ; car c'est là le sens du mot dont il se sert : Recogitate, « repassez en vous-mêmes. » La grâce de la rédemption est, en effet, d'un assez grand prix pour que nous ne la perdions jamais de vue. Et par là nous ne remplirons pas seulement un devoir de justice envers notre Seigneur, nous ferons aussi quelque chose de très-profitable pour nous-mêmes. C'est ce qu'insinue l'Apôtre, lorsqu'après avoir recommandé de méditer la passion, il ajoute : « Afin que vous ne vous découragiez point, et que vous ne tombiez point dans l'abattement : » c'est-à-dire, afin que, munis de ce secours puissant, vous soyez capables d'embrasser les labeurs pénibles de la vertu, et de supporter les misères et les calamités de cette vie. Il n'est rien, en effet, qu'on ne souffre sans se plaindre, dès qu'on se rappelle le souvenir de la passion.
(à suivre)

Re: Sermon de Saint Louis de Grenade sur la Passion.

Publié : ven. 31 mars 2023 12:02
par Laetitia
Mais parmi tous les avantages que procure ce précieux souvenir, il en est un que je dois avoir plus particulièrement en vue. Personne de vous n'ignore, je pense, le but que se proposent tous ceux qui montent dans cette chaire. Notre but est de vous détourner du vice, de vous porter au bien et de vous conduire à la félicité éternelle pour laquelle nous avons été créés. Ce que le Sauveur a fait par sa passion et par sa mort, nous nous efforçons de le faire par de salutaires exhortations. Car, malgré notre indignité et notre insuffisance pour un si glorieux ministère, « nous sommes, comme dit l'Apôtre, les coopérateurs de Dieu, » I Cor. 111, 9, nous travaillons en quelque sorte à la rédemption par laquelle le Sauveur a rappelé le genre humain de la mort à la vie. Afin d'accomplir comme il convient notre sublime mission, nous pouvons recourir à deux moyens principaux.

Le premier consiste à mettre sous les yeux la laideur du vice pour le faire détester, et la beauté de la vertu pour la faire aimer ; le second, à présenter le tableau des bienfaits de Dieu, et particulièrement l'ineffable mystère de la passion du Sauveur, afin qu'enflammés par le spectacle de la bonté et de la charité divine, nous aimions, nous vénérions et nous suivions avec une entière docilité Celui de qui nous avons reçu de si nombreux et de si grands dons. Ce second moyen, malgré des apparences contraires, est souvent plus utile et plus efficace que le premier.

Les médecins enseignent que certaines substances, par exemple beaucoup de plantes aromatiques, ne sont pas très chaudes au toucher, quoique intrinsèquement elles contiennent une telle chaleur, qu’administrées aux malades, elles agissent plus efficacement que d'autres substances brûlantes au contact. C'est ce qui arrive ici. La passion de notre Seigneur ne paraît pas se rapporter directement à la conduite de la vie ; mais si vous allez au fond, si vous en pénétrez les causes, vous reconnaîtrez bientôt qu'elle fait beaucoup plus pour éloigner du vice et pour porter à la vertu que tous les discours dont vous useriez pour peindre le bien et le mal. La passion ayant détruit le règne du péché et restauré la vie spirituelle, qu'y a-t-il d'étonnant qu'elle produise aujourd'hui les mêmes effets, non-seulement lorsque sa vertu se communique à nous par le canal des sacrements,mais même lorsque nous contemplons dévotement cet auguste mystère ? C'est ce qui a fait dire à saint Pierre : « Puis donc que Jésus-Christ a souffert la mort en sa chair, armez-vous de cette pensée, I Petr. iv, 1 ; c'est-à-dire, ainsi que Jésus-Christ a ruiné l'empire du péché par les souffrances qu'il a endurées dans sa chair, faites vous-mêmes la guerre au péché par la méditation assidue de cette divine passion, vous efforçant de comprendre tout ce qu'il y a de hideux dans une tache qui n'a pu être effacée que par le sang et la mort d'un Dieu.
(à suivre)

Re: Sermon de Saint Louis de Grenade sur la Passion.

Publié : sam. 01 avr. 2023 15:36
par Laetitia
La même considération nous inspirera pour ce divin Rédempteur un tendre amour, source et principe de toutes les vertus, selon la parole de l'Apôtre : « L'amour est la plénitude de la loi.» Rom. I, 10. Quoi de plus capable de nous porter à l'amour de Dieu que la vue d'une si grande bonté, d'une charité infinie. « Les blessures de Jésus-Christ, nous dit saint Bernard, manifestent les entrailles de sa miséricorde. »

Par quels moyens, Seigneur, pouviez-vous mieux nous faire comprendre que votre bonté est infinie ? Quoi de plus efficace que le souvenir de ces divines blessures pour nous faire triompher des assauts et des tentations de notre vieil ennemi ? Le Prophète l'a dit avec vérité : « La pierre sert de refuge aux hérissons ; » d'autres versions disent, « aux lièvres. » Or, la pierre, c'est Jésus-Christ, dans le sein duquel les lièvres, c'est-à-dire les âmes pieuses, pressées par la crainte d'un chasseur sans pitié, courent se réfugier.

Ce qu'il met de bonté à les accueillir nous est révélé par ces paroles qu'il adresse à l’Épouse des Cantiques : « Ô ma colombe, vous vous retirez dans le creux de la pierre, dans les enfoncements de la muraille. » Cant. II, 14. C'est là que la colombe se met à l'abri ; là que « le passereau trouve un lieu pour se retirer, et la tourterelle un nid ; » Ps. LXXXIII, 3 ; là enfin que les lièvres, c'est-à dire les âmes craintives, en butte à la poursuite des méchants, trouvent un refuge assuré. «

Qu'on est bien, s'écrie saint Bernard, dans ce trou de la pierre ! Je me sens là honoré, tranquille et en lieu sûr. » Où trouver un plus doux repos que dans les blessures du Sauveur ? Vous comprenez, mes frères, combien la considération de la passion est un puissant aiguillon pour nous porter au bien.

Le Prophète royal l'avait vu d'avance en esprit lorsqu'il s'écriait : « Le Seigneur répandra ses largesses, et notre terre produira les fruits qui lui sont propres ; la justice marchera devant lui, et l'homme la suivra dans le chemin. » Ps. LXXXIV, 14-15. Car le Seigneur, qui se présentait auparavant sous l'aspect d'un juge sévère, nous est apparu comme un rédempteur plein de bonté, selon cette parole de l'Apôtre : « La bonté de Dieu notre Sauveur et son amour a paru dans le monde, » Tit. II, 4 ; et alors la terre, qui était stérile et abandonnée, a produit le fruit de la vie éternelle ; et la justice, qui était bannie de la terre, a été rappelée de son exil, et l'homme « l'a suivie dans le chemin. »

Ce que nous vous disions tout à l'heure est donc parfaitement exact. Nous arrivons bien plus vite à notre but en vous présentant le mystère de la passion, quoique cette voie semble détournée, qu'en vous parlant du vice et de la vertu, ce qui paraît être la voie la plus directe.

Je n'hésite pas à reconnaître que telle est la sublimité et la majesté de ce mystère, qu'il faudrait, pour en parler dignement, le cœur d'un apôtre et le langage d'un ange. Cependant, comme il n'est pas possible de laisser passer ce jour sans vous dire quelque chose de cette étonnante merveille, je vous en parlerai, non comme l'exigerait un pareil sujet, mais comme ma faiblesse me permettra de le faire. Plus cette faiblesse est grande, plus j'ai besoin du secours de Dieu. Implorons-le par les mérites de la croix de Jésus-Christ, en saluant avec l’Église cette croix sacrée à laquelle a été suspendu Celui qui est la vie du monde. O crux, ave, spes unica.
(à suivre)

Re: Sermon de Saint Louis de Grenade sur la Passion.

Publié : dim. 02 avr. 2023 19:45
par Laetitia

PREMIÈRE PARTIE.


Mon dessein étant de vous entretenir aujourd'hui du bienfait de la passion, je me demande par quels moyens nous pourrons acquérir la connaissance d'un si grand mystère. Nous avons deux moyens, d'après saint Denis et ses adeptes, de parvenir à connaître la divinité, l'un positif, l'autre négatif. Par la première méthode, réunissant par la pensée les perfections que peut entre voir l'esprit de l'homme, nous les attribuons à Dieu ; par la seconde, imaginant toutes les imperfections qui se rencontrent dans les créatures, nous les écartons de l'idée de Dieu. Par ce procédé, la sublime et incomparable nature de Dieu nous apparaît en possession de toutes les perfections, sans mélange d'aucune imperfection. Il y a une troisième méthode, qui est comme un composé des deux autres, par laquelle, nous repliant sur nous-mêmes, nous en venons à reconnaître que la nature sublime de Dieu dépasse la portée de notre intelligence ; et alors nous confessons qu'elle est ineffable, incompréhensible, infinie, immense. Car ce que nous parvenons d'abord à distinguer en lui nous conduit à la découverte de quelque chose de plus grand encore, pour nous élever de là à la contemplation de nouvelles et plus étonnantes merveilles, jusqu'à ce qu'enfin notre esprit, fatigué de chercher, et comme écrasé sous le poids de cette immensité, succombe à la tâche, s'affaisse, et ne peut plus aller au-delà : il s'arrête alors et se repose dans cette conviction, que sa puissance ne peut s'élever jusqu'à la nature de Dieu, laquelle se trouve placée au-dessus de toute intelligence créée.

Voilà la connaissance la plus complète que nous puissions avoir de Dieu sur la terre. « Il s'est environné de ténèbres, » a dit le Prophète. Posuit tenebras latibulum suum. Ps. XVII, 12. Ce qui fait dire à saint Grégoire : « Nous savons quelque chose de Dieu, lorsque nous comprenons que nous n'en pouvons rien savoir. » Et ailleurs : « Nous ne parlons jamais mieux des œuvres de la puissance divine, que lorsqu'en admiration devant elles,nous nous taisons. » Ce que l'homme, en effet, ne peut pas comprendre, il ne peut mieux le louer que par le silence. C'est en ce sens que David s'écrie : « Seigneur, le silence est la louange qu'on vous donne en Sion, » car c'est ainsi que traduit saint Jérôme d'après l'hébreu, au lieu de : « Il convient de chanter vos louanges, » que porte notre Vulgate. Ps. LXIV, 1. Le savant interprète entend par là que le silence est la louange la plus digne de Dieu, parce que garder le silence au sujet de Dieu, c'est reconnaître qu'il n'y a pas d'expressions capables de le louer dignement et de le faire connaître. Saint Grégoire dit encore : « Tout ce qu'on dit de Dieu, est indigne de Dieu, par là même qu'on l'a pu dire. Car si l'âme, malgré ses facultés puissantes, demeure interdite en présence de la majesté de Dieu et se trouve dans l'impuissance de le louer, comment la langue le pourrait-elle avec de vaines paroles ? »

Vous me direz sans doute : Où tend votre discours ? En quoi la considération de la divinité se rattache-t-elle à celle de la passion du Sauveur ? Je veux,mes frères, vous faire comprendre, par cet exemple, que la plus haute idée qu'on puisse se faire du bienfait insigne de la passion, c'est de reconnaître qu'il est ineffable et incompréhensible. Soyons donc fixés sur ce point, mes frères : la pleine connaissance du bienfait de la passion n'est pas réservée à la vie présente, mais à la vie future, et encore sera t-elle incomplète,même dans l'autre vie. Pour mettre cette vérité dans tout son jour, je vais vous donner les raisons sur lesquelles elle s'appuie.
(à suivre)

Re: Sermon de Saint Louis de Grenade sur la Passion.

Publié : lun. 03 avr. 2023 16:01
par Laetitia
Et d'abord, ce qui fait le fond d'un bienfait et en est comme la matière, c'est la nature du bien qu'il procure. Or, la passion de notre Seigneur nous procure le bien par excellence, je veux dire l'affranchissement des peines de l'enfer et la jouissance du bonheur du paradis. Le divin auteur de ces dons nous a dit lui-même : « Je suis venu pour que mes brebis aient la vie, et une vie plus abondante. » Joann. X, 11. Et ailleurs : « Le Fils de l'homme est venu sauver ce qui avait péri. » Matth. XVIII, 11. D'un autre côté, l'Apôtre dit que « le Sauveur nous a délivrés de la colère à venir. » 1 Thess. I, 10. Notre Seigneur a signalé le double caractère de ce bienfait lorsqu'il a dit : « Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, il faut de même que le Fils de l'homme soit élevé, afin que tout homme qui croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. » Joann. III, 15. Or, il est certain que nous ne pouvons comprendre en cette vie, ni le bonheur des saints, ni le malheur des damnés. Il n'est donné qu'aux élus et aux réprouvés de le comprendre. Lors donc qu'à la fin de la vie les saints sont transportés par le ministère des anges dans les tabernacles éternels, et que, jouissant des biens célestes et de la vue ineffable de Dieu, ils contemplent les peines affreuses que souffrent les réprouvés ; lorsqu'en même temps ils comprennent que c'est par la vertu de la passion de Jésus-Christ qu'ils ont été préservés des châtiments éternels de l'enfer et mis en possession de la félicité du ciel, de quel œil n'envisagent-ils pas les plaies sanglantes du Sauveur, qui leur ont donné accès dans le royaume des cieux ? Quelles actions de grâces ne rendent-ils pas au Rédempteur qui leur a acquis une si grande gloire, non pas avec de viles pièces d'or ou d'argent, mais au prix de tout son sang ? Ils n'ont connu pleinement le bienfait de la rédemption que lorsqu'ils ont connu réellement ce que leur a valu ce bienfait.

Ce n'est pas seulement du feu de l'enfer, mais de la tyrannie du péché, châtiment plus grave que l'enfer, que nous avons été délivrés. La malice du péché se mesure sur la grandeur de celui contre lequel est commis le péché. La majesté et la bonté de Dieu étant infinies et incompréhensibles, la malice du péché est donc au-dessus de ce que nous pouvons imaginer. D'où il suit que, ne pouvant comprendre la malice du péché, nous sommes également incapables de comprendre le bienfait qui nous a délivrés d'un si grand mal.

Il y a plus : affranchis de la tache du péché, nous le sommes aussi du foyer du péché, c'est-à-dire de la servitude de la chair et des passions. C'est ce que l'Apôtre a exprimé en ces termes : « Notre vieil homme a été crucifié avec lui, afin que le corps du péché soit détruit, et que désormais nous ne soyons plus asservis au péché. » Rom. VI, 6. Ce que l'Apôtre appelle « corps du péché, » c'est le foyer ou la source du péché; les membres de ce corps sont les diverses passions et les péchés de toutes sortes qui découlent de ce foyer de tous les maux. Ces autres paroles de l'Apôtre ont le même sens : « La loi de l'esprit de vie, qui est en Jésus Christ, m'a délivré de la loi du péché et de la mort. » Rom. VIII, 2. Par la loi de l'esprit, il entend la grâce divine que le bienfait de la passion nous procure ; et par la loi du péché, le foyer de l'iniquité que ce même bienfait éteint en nous. Car, de même que dans l’État la loi est l'autorité d'après laquelle les citoyens règlent leur conduite, de même et plus puissamment le foyer du péché excite l'homme à s'abandonner à ses passions. L'Apôtre nous signale la force et la puissance de ce foyer, et en même temps le remède qu'on peut lui opposer : « Malheureux homme que je suis, s'écrie-t-il, qui me délivrera de ce corps de mort ? » C'est à-dire de « ce corps du péché » dont il a été fait mention. Et l'Apôtre répond aussitôt : « Ce sera la grâce de Dieu par Jésus Christ, notre Seigneur, » c'est-à-dire la grâce qui nous est conférée par les mérites de Jésus-Christ. Rom. VII, 12-13. Tous les saints doivent à la grâce d'avoir été affranchis du péché; il en est même beaucoup qui se sont conservés, pendant leur vie entière, purs de toute souillure mortelle. Ils ont vécu, comme le dit saint Jérôme, dans la chair, et non selon la chair.
(à suivre)

Re: Sermon de Saint Louis de Grenade sur la Passion.

Publié : mar. 04 avr. 2023 14:51
par Laetitia
Nous ne pouvons concevoir la violence de ce foyer de corruption. Il est vrai, au commencement de l'épître aux Romains, saint Paul énumère les forfaits horribles et nombreux qui en sont sortis, et on peut juger par cette série innombrable de crimes dont tant de siècles ont été les témoins, on peut juger, dis-je, de la force et de la puissance de notre penchant au mal. Il s'en faut cependant que ce soit là le terme de la malice du péché, et nous savons que les siècles à venir, et particulièrement les temps de l’Antéchrist verront de plus grands crimes encore. Cette considération, comme les précédentes, fait assez connaître que, ne pouvant comprendre toute la grandeur du mal du péché, il nous est impossible aussi de comprendre la grandeur du bienfait qui nous en a délivrés.

Un autre caractère du bienfait de la rédemption, ce sont les douleurs incomparables que le Sauveur a endurées pour le mériter à l'homme. Ces douleurs sont telles, que toutes les douleurs réunies ensemble que les mortels ont jamais souffertes, ne les égaleraient pas. Nous en donnerons la preuve quand le moment sera venu. Ce qui augmente encore le prix d'un bienfait, c'est la générosité, la bonne volonté du bienfaiteur, sentiment dont on est plus touché quelquefois que du bienfait lui même. Eh bien ! c'est surtout la charité de Jésus-Christ qui éclate dans sa passion, et elle a été si grande que nous n'en connaîtrons pas toute l'étendue, même dans l'autre vie. L'Apôtre a dit qu'elle « surpasse toute connaissance, la connaissance des hommes aussi bien que celle des anges. » Ephes. III, 19. C'est, du reste, une conséquence de notre première proposition, savoir, que les souffrances de Jésus-Christ ont surpassé toutes les souffrances imaginables. Car il est dans l'ordre de la sagesse et de la providence de Dieu, que ceux qui sont appelés à de grands sacrifices, reçoivent une grande puissance d'aimer, pour qu'ils aient la force de les embrasser généreusement. C'est ainsi que Dieu a inspiré aux parents un amour sans bornes pour leurs enfants, afin que sous cette impulsion ils accomplissent facilement la tâche de les élever. Lors donc que le Père céleste eut destiné son Fils unique à souffrir de si grands maux pour les péchés des hommes, il lui communiqua une charité ardente, capable de lui faire embrasser avec courage et avec joie toutes ces douleurs, et même de plus cruelles s'il l'eût fallu. Il ne lui mesura pas avec parcimonie cet esprit de dévouement, mais il le répandit dans son âme avec une telle abondance, que s'il avait été nécessaire de souffrir la mort pour chacun de nous en particulier, sa charité lui aurait fait accepter autant de morts qu'il y aurait eu de créatures à sauver. C'est de cette immense charité qu'il a été dit : « Les grandes eaux n'ont pu éteindre la charité, et les fleuves n'auront pas la force de l'étouffer. » Aquæ multæ non potuerunt extinguere charitatem, nec flumina obruent illam. Cant. VIII, 7. Si donc nous devons beaucoup à Jésus-Christ, notre Sauveur, pour ce qu'il a souffert en notre faveur, il faut reconnaître que nous sommes bien plus redevables à son amour qu'à ses souffrances. Car il a aimé plus qu'il n'a souffert. Saint Jean Chrysostome nous signale en ces termes l'étendue de notre dette : « Si nous mourions tous les jours pour celui qui nous a tant aimés, est-ce que nous acquitterions notre dette ? Nullement; à peine même en paierions-nous par là une faible portion. »
(à suivre)

Re: Sermon de Saint Louis de Grenade sur la Passion.

Publié : mer. 05 avr. 2023 11:16
par Laetitia
Si la charité du bienfaiteur double le prix du bienfait, sa souveraine dignité y met le comble. Comment le bienfait ne dépasserait-il pas tout ce qu'on peut imaginer, quand le bienfaiteur est supérieur à toutes choses ; quand c'est Dieu même qui s'immole pour l'homme, le maître souverain pour le serviteur inutile ? Lorsque le saint patriarche Abraham était sur le point d'immoler son fils, Dieu lui désigna un bélier pour prendre la place de ce fils. Rien de plus convenable ; mieux valait sacrifier un animal qu'un homme. Alors donc le Seigneur fit périr le bélier pour épargner le fils de son serviteur. Supposons qu'il eût fait le contraire ; que, pour sauver le bélier, il eût immolé Isaac : qui ne demeurerait stupéfait d'une telle manière d'agir ? Combien donc n'est-il pas plus étonnant, que, pour épargner un méchant serviteur, un ennemi, le Père céleste ait livré son propre Fils à la mort ? L’Église, à cette vue, ne peut contenir son admiration : « Ô excès incompréhensible de charité, s'écrie-t-elle ; pour racheter l'esclave, vous avez livré le Fils ! » 0 inæstimabilis dilectio charitatis ! ut servum redimeres, filium tradidisti. Præcon. Pasch.

Cette circonstance, cette dignité souveraine de celui qui nous rachète est bien propre à aiguillonner notre amour envers le divin Sauveur. Ce n'est plus seulement comme créateur, mais, ce qui est bien plus, comme rédempteur, que nous sommes engagés à l'aimer. S'il l'avait voulu, le Seigneur aurait pu se servir d'un ange pour nous racheter et opérer notre salut ; et alors nous rendrions nos hommages à Dieu comme à notre créateur, et à l'ange comme à notre rédempteur ; nous remercierions Dieu de nous avoir créés, et l'ange, de nous avoir rachetés ; Dieu, de nous avoir faits hommes par la création, l'ange de nous avoir faits enfants de Dieu par la rédemption ; Dieu, de nous avoir mis dans ce monde, l'ange de nous avoir conduits jusqu'au ciel. Mais ne serait-ce pas quelque chose d'anormal, que l'on dût attribuer à la créature le bienfait le plus grand, et à Dieu le moindre ? Il n'était pas possible que la divine sagesse permît une pareille chose, et c'est pourquoi elle s'écrie par l'organe du Prophète : « Je ne céderai pas ma gloire à un autre. » Isa. XLVIII, 11. La gloire de Dieu, comme le salut de l'homme, exigeait donc que nous fussions entraînés à aimer Dieu par sa double qualité de créateur et de rédempteur. Saint Anselme a très-bien rendu cette pensée : « Pour que vous n'ayez pas, dit-il, à partager votre amour entre le Créateur et le Sauveur, Dieu a voulu réunir en lui ces deux titres. »

Grâces donc vous soient rendues, ô très-doux Sauveur, à vous qui avez daigné choisir ce moyen pour amasser des charbons de feu sur notre tête (1), pour que nous ne fussions redevables qu'à vous seul; que notre amour ne se partageât pas, mais vous appartînt tout entier ; et qu'en même temps que nous vous aimerions comme le maître de toutes choses, comme le souverain bien, nous eussions à vous aimer comme notre rédempteur, comme l'auteur de notre salut éternel ; en sorte que, trouvant en vous seul toutes les raisons capables d'exciter l'amour, nous vous rendissions l'hommage d'un amour sans réserve et sans limites.

C'en est assez, mes frères, pour vous faire apprécier le bienfait de la rédemption. Il est bien certain que nous n'en connaîtrons jamais l'étendue dans cette vie ; que nous ne le connaîtrons pas même entièrement dans l'autre vie, quoique l'on ait pourtant une vue plus claire de ce mystère dans le lieu où l'on en recueille les fruits.

(1) Des charbons de charité, non de colère : expression empruntée à saint Paul, Rom. XII, 20.
(à suivre)

Re: Sermon de Saint Louis de Grenade sur la Passion.

Publié : jeu. 06 avr. 2023 15:54
par Laetitia

DEUXIÈME PARTIE.

I.


Il ne suffit pas d'avoir prouvé que la grandeur du bienfait de la rédemption se tire en partie de la grandeur des souffrances du Rédempteur ; nous avons maintenant à démontrer la réalité de ces souffrances. Car Jésus-Christ n'aurait pour ainsi dire rien fait pour nous, et nous ne lui serions que bien peu redevables, si les coups dirigés contre lui dans sa passion étaient venus s'émousser comme sur un bouclier ou une cuirasse, et ne l'avaient pas sérieusement atteint. Outre bien d'autres raisons, les faits racontés par les évangélistes nous font connaître à quel point la passion du Sauveur a été douloureuse et cruelle. Nous vous les rappellerons brièvement dans ce discours, sans toutefois nous astreindre à suivre pas à pas le récit sacré, de peur de vous retenir trop longtemps. Ce sera à vous, mes frères, à les reprendre en détail, avec attention et piété, et à les « ruminer » comme font « les animaux purs, » dont parlent nos saints Livres. Cette salutaire méditation fera naître dans vos cœurs une tendre compassion, et la compassion, un ardent amour pour le Sauveur. Je suis bien sûr de ne pouvoir rien proposer de plus avantageux que cette méditation, à ceux qui se font un devoir de s'occuper tous les jours du mystère de la passion du Seigneur.
(à suivre)

Re: Sermon de Saint Louis de Grenade sur la Passion.

Publié : jeu. 06 avr. 2023 16:00
par Laetitia
Attachons-nous d'abord à contempler, au début même de la passion, la première et la plus grande peut-être des souffrances du Sauveur, je veux dire la sueur de sang que lui causa la vive douleur dont fut accablée sa très-sainte âme. Et comme il est inouï que personne ait jamais éprouvé une sueur de sang, étudions d'abord les causes d'un phénomène si étonnant, d'une douleur si cruelle.

Une première cause de la sueur de sang se présente aussitôt à l'esprit : c'est la connaissance et la vue qu'a eue notre Seigneur de tous les tourments qui lui étaient réservés. Cette faculté de l'âme, par laquelle on se figure comme présentes les choses futures, était très-parfaite en Jésus-Christ. Elle lui mit donc sous les yeux, jusque dans les moindres détails, tous les supplices qui le menaçaient, les moqueries, les opprobres, les soufflets, les coups, les verges, les épines, les clous, la suspension de son corps vierge, la tension et la dislocation de ses membres, la soif, le fiel et le vinaigre, et tous les autres tourments de sa passion. Si l'on réfléchit que le corps sacré du Sauveur était le plus délicat et le plus sensible de tous les corps qui aient jamais existé, on comprendra que, privée de tout secours du côté de Dieu comme du côté des hommes, son humanité a dû trembler d'épouvante et ressentir la douleur la plus cruelle à la vue de tant de maux. Telle est la première cause de la souffrance intérieure qui a déterminé la sueur de sang.

La seconde cause a été le souvenir de sa tendre mère, et le sentiment d'une vive compassion pour elle. Il vit que l'âme de cette sainte mère serait transpercée d'un glaive de douleur, quand, debout au pied de la croix, elle le contemplerait suspendu au gibet entre deux voleurs, couvert de plaies et méconnaissable ; quand retentiraient à ses oreilles si sensibles les clameurs et les railleries des Juifs, au milieu du bruit des marteaux enfonçant les clous. Cette douleur de Jésus-Christ fut proportionnée à sa tendresse pour sa mère, tendresse si vive, qu'à l'exception de Dieu, il n'aima rien tant ni sur la terre ni dans le ciel.

La vue de la défection des disciples a été une cause plus influente encore que les deux premières. Que ne dut pas souffrir le Sauveur lorsque, malgré tant de raisons données à ses disciples pour les préparer à ce combat, tant de miracles accomplis pour les fortifier, tant de grâces accordées pour se les attacher, il vit un d'entre eux le renier, un autre le vendre à prix d'argent et le trahir par un baiser, les autres céder à la crainte, l'abandonner honteusement et s'enfuir !
(à suivre)

Re: Sermon de Saint Louis de Grenade sur la Passion.

Publié : jeu. 06 avr. 2023 17:08
par Laetitia
La quatrième cause, plus puissante que celles dont nous venons de parler, ce fut la prévision du crime et du châtiment de ce malheureux peuple qui allait le faire mourir, crime si exécrable que pour le punir ce ne serait pas trop de l'exil, de la captivité et de l'ignominie jusqu'à la fin des siècles. Quelque temps avant la passion, Jésus regardant la ville de Jérusalem, et prévoyant sa ruine prochaine, pleura sur elle, et dit : « Si tu connaissais, toi aussi, du moins en ce jour qui t'est donné encore, ce qui ferait ta paix ! Mais maintenant ces choses sont cachées à tes yeux. Viendront pour toi des jours où tes ennemis t'environneront de tranchées, t'enfermeront et te presseront de toutes parts, etc. » Luc. XIX, 41-44. Combien donc sa douleur dut être profonde, lorsque ce forfait abominable fut sur le point de s'accomplir, et que les malheurs annoncés lui apparurent inévitables et imminents !

Nous pouvons juger de la vivacité de cette douleur par les paroles qu'il adressa aux pieuses femmes qui le suivaient sur la voie du Calvaire et qui pleuraient : « Filles de Jérusalem, leur dit-il, ne pleurez pas sur moi,mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants, » Luc. xxii, 28, paroles qui indiquent clairement que l'aveuglement et le sort malheureux des Juifs l'occupaient bien plus que la pensée de sa propre mort. Lui, qui était né selon la chair dans le sein de la Synagogue, ne pouvait, sans une immense douleur, envisager la ruine prochaine de celle qu'il reconnaissait pour sa mère. Cependant sa peine fut adoucie plus tard, lorsqu'il prit et qu'il aima une nouvelle épouse, je veux dire la sainte Eglise. Ceci nous est figuré par cette circonstance du mariage d’Isaac, que « ce saint patriarche ayant introduit Rébecca dans la tente de sa mère et l'ayant prise pour femme, il conçut pour elle une affection si grande, que ce sentiment tempéra la douleur que la mort de sa mère lui avait causée. » Gen. XXIV,67.

L'Esprit-Saint, auteur des Écritures, a révélé à Moïse cette antique histoire des premiers âges, et lui a confié le soin de la transmettre à la postérité, afin de figurer le mystère que nous venons de rappeler. Le divin Sauveur, je le répète, conçut la douleur la plus vive de la destruction de la Synagogue au sein de laquelle il avait pris naissance selon la chair ; mais cette douleur fut tempérée par l'amour que lui inspira sa nouvelle épouse, c'est-à-dire l'Eglise, formée de tous les peuples de la terre. En effet, il aima l'Eglise d'un tel amour, que c'est à elle qu'il a dit, selon l'interprétation de l'Apôtre, Ephes. V, 30 : « Voilà maintenant l'os de mes os, la chair de ma chair, » Gen. II, 23; car cette nouvelle épouse a été tirée de son côté, pendant qu'il était plongé dans le sommeil, je veux dire le sommeil de la mort, sur le lit de la croix.
(à suivre)