Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour la fête de l'Annonciation
Publié : ven. 24 mars 2023 22:49
(à suivre)Louis de Grenade a écrit :
PREMIER SERMON POUR LA FÊTE DE L'ANNONCIATION.
Explication de l'Évangile.
Quæ cum audisset, turbata est in sermone ejus, et cogitabat qualis esset ista salutatio.
(Marie ) ayant entendu l'ange, fut troublée de ses paroles, et elle pensait en elle-même quelle pouvait être cette salutation.
Luc. I, 29.
Quoiqu'il soit dit dans les saints Livres, que le Seigneur créa le monde en six jours, et qu'il se reposa le septième, après avoir achevé son ouvrage (c'est pour consacrer le souvenir de ce repos qu'il ordonna aux Juifs de sanctifier le jour du sabbat), elle reste néanmoins vraie, cette parole du Sauveur : « Mon Père ne cesse point d'agir jusqu'à présent, et moi aussi j'agis incessamment. » Pater meus usque modo operatur, et ego operor. Joan. v, 17. La création de l'univers a été terminée, en effet, en quelques jours, mais Dieu travaille constamment au salut des hommes ; jamais il n'interrompt cette œuvre, tant la sanctification de l'homme l'emporte sur la création du monde entier. Cette grande œuvre, le Père, le Fils et le Saint-Esprit y travaillent sans relâche, puisqu'ils ne cessent point d'attirer les hommes à eux par toutes sortes de moyens, et de les enrichir des dons célestes. On peut cependant rapporter à deux principaux les divers moyens qu'ils emploient : ou ils cherchent à gagner les hommes par les faveurs et les bienfaits, ou, s'ils ne peuvent se les attacher par là, ils essaient de les détourner du vice par la terreur et les menaces. C'est ainsi que les médecins, qui ne peuvent guérir leurs malades par un traitement doux et bénin, ont recours aux incisions et à l'emploi du feu. Quant à ce dernier moyen, il répugne à la nature de la bonté divine qui se manifeste à l'égard des hommes par les secours et les grâces qu'elle leur accorde. Nous en avons pour témoins ces paroles du prophète Isaïe qui, après avoir annoncé les malheurs réservés aux dix tribus, en punition de leurs péchés, ajoute : « Dieu fera une œuvre bien éloignée de lui, et il agira d'une manière qui est étrangère à sa bonté. » Ut faciat opus suum, alienum opus ejus; ut operetur opus suum, peregrinum est opus ejus ab eo. Isa. XXVIII, 21. Quoi de plus opposé et de plus étranger à cette bonté infinie, si généreusement prodigue d'elle-même, que de perdre et détruire ceux qu'elle a créés pour les conserver et les combler de biens, à moins que par leur obstination impie ils ne contrarient les desseins de la divine tendresse ? Et lorsque le Seigneur use de cette sévérité, ce n'est pas seulement pour punir les coupables,mais pour que l'exemple de leur châtiment intimide les autres et les contienne dans le devoir. Dieu aime bien mieux user du premier moyen, qui lui est surtout propre, en même temps qu'il est le plus salutaire aux hommes. Lorsqu'ils viennent à reconnaître tant de miséricorde, de bonté et de charité paternelle, ils se sentent touchés ; ils aiment de tout leur cœur un Dieu si tendre, et se consacrent tout entiers à son culte et à son service, car les bienfaits ont une telle puissance, qu'ils gagnent et attachent au bienfaiteur non-seulement les hommes au cœur généreux, mais jusqu'aux animaux féroces eux-mêmes.
C'est pourquoi le Seigneur avait établi dans la loi un grand nombre de sacrifices et de cérémonies destinés à renouveler continuellement le souvenir de ses bienfaits, dans la crainte que le temps ne vint à l'effacer. Ainsi il avait institué la Circoncision, pour que les descendants d'Abraham se souvinssent de l'alliance en vertu de laquelle il les avait choisis parmi toutes les autres nations pour en faire son peuple, de cette alliance où il se proclamait leur père, leur gardien et leur défenseur, et leur assignait pour héritage la terre dans laquelle ils étaient étrangers. « Vous circoncirez tous les enfants mâles, leur dit-il, en signe de l'alliance que je fais avec vous. » Gen. xvii, 12. Plus tard, quand il ordonna qu'on lui offrît tous les premiers-nés, et qu'on immolât l'agneau pascal, que se proposait-il, sinon de rappeler par ces lois à son peuple le jour où il l'avait délivré de la servitude d'Egypte ? « Ceci donc, leur dit-il, sera comme un signe en votre main, et comme une chose suspendue devant vos yeux pour exciter votre souvenir. » Erit igitur quasi signum in manu tua, et quasi appensum quid, ob recordationem, inter oculos luos. Exod. XIII, 16.
Tel est, en effet, le principal usage que nous devons faire des bienfaits de Dieu. Ce n'est pas seulement pour nous délivrer des périls qui nous menacent, ou pour nous rendre plus puissants et plus riches, qu'ils nous sont accordés, mais pour que nous reconnaissions les soins paternels de la providence de Dieu, pour que nous l'aimions par-dessus toutes choses, et que nous obéissions fidèlement à ses préceptes et à ses lois. Il est des hommes tellement occupés d'eux-mêmes et si oublieux des dons et des libéralités qu'ils ont reçus de Dieu, qu'ils ne pensent qu'à en jouir. Ses bienfaits sont comme un filet dans lequel leur cupidité les retient, et ce qui devrait les remplir de reconnaissance, de gratitude et d'empressement à l'égard de leur bienfaiteur, devient pour eux une occasion de perdre son souvenir. Que penser d'un homme qu'un roi aurait enrichi et comblé de faveurs, afin de l'attacher plus étroitement à son service, si, oubliant ce qu'il doit à son prince, cet homme ne s'occupait qu'à jouir des richesses qu'il tient de lui, et passait toute sa vie dans l'oisiveté et la paresse, sans tenir compte des ordres du roi ? Voilà la conduite de ceux qui, comblés de richesses, d'honneurs et de puissance, s'enorgueillissent et s'enivrent en quelque sorte de ces dons de Dieu, au point d'éloigner de leur esprit tout souvenir de leur bienfaiteur. Se peut-il rien de plus indigne ? Or, quiconque agit ainsi, non-seulement se ferme l'accès à la bienfaisance et à la libéralité divines, mais, semblable au malheureux qui fait naufrage dans le port, il change ce qui devait servir à son salut en un sujet de condamnation plus terrible.