(à suivre)Louis de Grenade a écrit :
QUATRIÈME SERMON POUR LE PREMIER DIMANCHE DE CARÊME,
où l'on parle des trois ennemis de l'âme, et des trois principaux moyens de les combattre.
Ductus est Jesus, in desertum a Spiritu ut tentaretur a diabolo.
Jésus fut conduit par l'Esprit dansle désert, pour être tenté par le diable, etc.
Matth. IV, 1.
Quiconque examine attentivement, d'un côté, les périls de la vie humaine, les diverses tentations auxquelles elle est en butte, et la férocité d'ennemis implacables, et, de l'autre côté, notre sécurité et notre somnolence, se demandera toujours avec surprise comment il peut se faire que nous croupissions dans une telle insouciance, au milieu des dangers que court notre salut. Nous voyons les chefs, à la fidélité desquels a été confiée la garde d'une forteresse assiégée par les ennemis, imaginer chaque jour quelque chose de nouveau pour la défense de la place, recourir à moyens sur moyens, ne prendre ni nourriture, ni repos, ni sommeil, qu'avec inquiétude et préoccupation, tant que le péril menace. Si des hommes défendent avec tant de zèle et d'ardeur les places qui leur sont confiées, avec quelle ardeur ne devrions-nous pas veiller au bon état de notre âme, duquel dépendent la vie et le salut éternels ?
Nous sommes assiégés par l'éternel ennemi du genre humain et par ses satellites. « Le démon, votre ennemi, dit saint Pierre, tourne autour de vous comme un lion rugissant, cherchant qui il pourra dévorer. » I Petr. v, 8. Le bienheureux Job n'affirme-t-il pas que la vie humaine est une guerre, une tentation ? Job, VII, 1. « Personne, dit ici saint Grégoire, juste ou injuste, n'est à l'abri des tentations: celui-ci, vide de vertus, ne peut s'élever au ciel; les vertus de celui-là le conduisent parfois à sa perte. » N'est-ce pas là le perpétuel travail de notre ennemi, qui ne fait rien,ne machine rien, n'a d'autre préoccupation, que d'imaginer chaque jour de nouveaux artifices pour nous perdre ? L'Apôtre l'insinue, quand il dit : « Je craignais que le tentateur ne vous eût tentés. » I Thessal. 111, 5. En effet, cette détestable fonction, il l'exerce continuellement, jour et nuit, sans relâche, sans fatigue. C'est de lui qu'Isaïe dit symboliquement : « Il n'y en aura pas un dans ses troupes qui sente la lassitude ou le travail ; il ne dormira, ni ne sommeillera ; il ne quittera jamais son baudrier, et pas un seul cordon de ses chaussures ne se rompra dans sa marche. Ses flèches sont aiguës, son arc toujours tendu. » Isa. v, 27. Quoique ces mots aient été dits d'ennemis visibles, ils conviennent encore mieux à des ennemis invisibles.
Qui pourrait peindre les forces et la puissance d'un tel ennemi ? Le Seigneur y
fait une allusion cachée, quand il dit entre autres choses : « On ne le met pas en fuite avec les flèches ; les pierres poussées avec la fronde sont pour lui comme un brin de paille. Le marteau est pour lui un fétu, et il se moque de la lance. » Job, XLI, 19.A une si grande puissance se joint l'ardeur, la confiance dans la victoire, et sa malice invétérée, son opposition à notre salut, lesquelles redoublent sa force et son audace. C'est encore de lui que le Seigneur dit : « Il engloutit un fleuve sans en être étonné, et il se promet d'attirer dans sa gueule le Jourdain même. » Job. XL, 18. Le Jourdain, c'est la terre des fidèles, qui tous, dans le baptême du Christ, ont été plongés dans les eaux du Jourdain. Les autres fleuves, ce sont les infidèles, qu'il sait lui appartenir en propre. Non content d'une si grande portion du monde, il veut encore absorber celle que le Seigneur a choisie pour lui, et qu'il a purifiée par le saint baptême. Son unique étude étant de faire la guerre à Dieu, il s'attaque de préférence aux élus de Dieu. Il harcèle avec audace et avec confiance non seulement ceux qui sont compris sous le nom de peuple,mais aussi les religieux les plus retirés, ceux qui non contents d'être séparés du peuple par leurs fonctions et leur dignité, s'enferment dans les cloîtres pour échapper à la contagion du monde. Car, dit le Prophète, « il se rira de toutes les fortifications, il fera des levées de terre, et les prendra. Ipse super omnem munitionem ridebit, et comportabit aggerem, et capiet eam. Habac. 1, 10. Tu auras beau fuir au loin, t'enfermer dans les cloîtres, comme dans une citadelle ; il trouvera toujours un passage pour y faire entrer le monde et les passions mondaines ; et quoique tu aies fui le monde, tu seras suivi du monde dans ta retraite. C'est pour cela qu'il est écrit : « Il se couchera sur l'or comme sur le limon ; » parce que les justes qui sont désignés par l'or, il les terrasse souvent par la puissance de ses tentations, et les foule aux pieds comme un vil limon.
Si vous demandez d'où vient à ce monstre une telle rage, une telle soif de perdre les âmes, sachez qu'elle vient de sa haine de Dieu. Précipité, pour son orgueil, dans l'horrible chaos, du haut des demeures célestes où il avait été établi, demeures que le Seigneur voulut donner à ses élus de la terre ; enflammé, d'un côté, de haine contre Dieu, et, de l'autre desséché d'envie contre la nature humaine, ne pouvant cependant nuire à Dieu, qu'il hait pour cela même, il tourne toute sa rage contre les créatures de Dieu. L'ange, dans l’Apocalypse, nous avertit de ce danger : « Malheur à la terre et à la mer, parce que le diable est descendu vers vous plein de colère, sachant le peu de temps qui lui reste. » Apoc. XII, 12. Après ce temps, il n'aura plus sur qui sévir, sur qui faire tomber sa fureur. Ayant un ennemi si puissant, si infatigable, si féroce, qui, jour et nuit, nous poursuit d'une telle haine et avec tant d'audace, comment nous malheureux et prodigues de notre salut, dormons-nous avec tant de sécurité sur les deux oreilles, et ne veillons-nous pas au milieu d'un tel péril ? Il est constant qu'il n'y a pas de péril plus grand, pas de guerre plus terrible, pas de conflit de si longue durée, pas d'ennemi plus acharné, pas d'intérêts plus importants. Comment donc peut-il se faire que, dans des circonstances telles, nous restions engourdis à ce point, et, quand l'ennemi est à nos portes, que nous trouvions le loisir de nous livrer à des jeux d'enfants ?
Mais on dira : Moi qui suis homme, et qui passe ma vie au milieu de ces assaillants, je ne sens rien des périls, des terreurs dont tu fais tant de bruit. Jusqu'ici je n'ai connu, ni combat, ni violence, ni importunité. Saint Chrysostome( in Matth.) répond : « Commence à résister à tes désirs, et alors tu comprendras combien sont forts les esprits mauvais, qui te poursuivent. C'est un combat périlleux ; mais glorieuse est la victoire, quand on est arrivé au point de haïr ce qu'on aimait, d'aimer ce qu'on haïssait. » Qui ne voit la difficulté ? Donnons un exemple. Tu nourris depuis longtemps une haine implacable contre un individu qui t'a outragé; tu ne lui parles pas, tu ne le regardes pas : fais violence à ton cœur, pardonne l'injure, et réconcilie-toi ; tu sentiras alors la puissance de l'ennemi. — Tu es épris d'un amour impudique pour une femme : efforce-toi de rompre cette chaîne qui t'a tenu si longtemps captif; et si tu gardes sous ton toit cette complice de tes désordres, si elle t’est chère, si elle est si nécessaire aux soins de ton ménage, que tu ne peux te passer d'elle, et qu'elle est comme tes pieds, tes mains, tes yeux ; efforce-toi, dis-je ; de crever cet œil, de couper ces mains, ces pieds, pour n'avoir pas toujours sous les yeux et sous la main l'ennemie domestique de ta pudeur et de ton innocence ; et, quand tu auras fait ces efforts, viens alors me parler des forces et de la puissance de cet ennemi. Est-il besoin d'en dire davantage ? Depuis combien d'années ne viens-tu pas à cette sainte maison de Dieu ? Combien de sermons n'as-tu pas entendus, où on t'a dit tant de choses contre l'habitude de jurer, de médire, de calomnier, contre les jugements téméraires, les imprécations, les mauvais désirs ; où on te mettait sous les yeux tant de menaces, et de vérités terribles, tant de cruels supplices réservés aux méchants; où tant de fois on ta recommandé la prière, la pénitence, l'approche de la sainte Eucharistie, pratiques accompagnées de tant d'avantages ? Est-ce que tant de voix, tant de récompenses, tant de supplices, tant d'années pendant lesquelles on t'inculquait toujours les mêmes vérités, ont pu te faire, ou retrancher un de ces vices, ou saisir une de ces vertus ? Si donc avec tant de moyens, tant de machines employées si longtemps à battre en brèche ton cœur, on n'a rien gagné du tout, n'est-ce pas une preuve suffisante de la puissance de cet ennemi, qui t'a fait, toi chrétien, et croyant fermement aux paroles de Jésus-Christ, écouter la doctrine de Jésus-Christ, comme tu aurais écouté des fables, des radotages et des niaiseries ?
Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le Ier dimanche de Carême
Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le Ier dimanche de Carême
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade pour le Ier dimanche de Carême
Comme si ce n'était pas assez de ce formidable ennemi, nous avons encore à combattre contre deux de ses satellites qui lui sont d'un puissant secours pour nous perdre : le monde, et notre chair. Celle-ci est une ennemie domestique et qui ne nous quitte point. Pour nous perdre, le démon use et abuse des convoitises innées et des passions de cette chair. Le Seigneur dit : « Sa force est dans ses reins, et sa puissance dans le nombril de son ventre. » Job. XL, 11. Ce que saint Jérôme explique ainsi : « Le démon abuse de l'ardeur naturelle et des passions des jeunes gens pour les porter à la débauche ; par son souffle et ses suggestions, il allume leur ardeur, les dévore et les consume par cet incendie. » Epist. En effet, par son souffle et ses suggestions il enflamme un cœur déjà assez incandescent, et enclin au mal, et, quand il l'a enflammé, il le précipite dans le péché. C'est de lui qu'il est dit : « De sa gueule sortent comme des flambeaux allumés, il en part des étincelles de feu. » Job. XLI, 10. Et encore : « Il fait bouillonner le fond de la mer comme une chaudière, et la met au même état que des huiles que le feu mêle pour en composer des parfums. » Ibid. 22. N'est-ce pas ainsi qu'il allumait le cœur de celle qui dit dans le poète païen : Uror ut inducto ceratæ sulphure tædæ, Ut pia fumosis addita thura focis, Je brûle comme une torche enduite de cire et de soufre, comme l'encens qui fume sur l'autel ?
N'est-ce pas ainsi qu'il enflamme le cœur de la femme adultère ? Elle sait que, si elle est surprise en flagrant délit par son époux, elle perdra l'honneur, la vie, et avec la vie tout ce qu'elle a, et même son âme; elle sait qu'elle couvrira de l'infamie de son crime ses enfants et sa famille ; et néanmoins elle persévère dans ce même crime, dans lequel elle ne peut être surprise, sans perdre tout ce qui peut être perdu soit dans le corps, soit dans l'âme, soit en cette vie, soit en l'autre. Qu'est-ce donc qu'un tel feu, une telle fureur, une telle démence, une telle peste, une telle surexcitation, qui aveugle tellement l'esprit, ou qu'il ne voit pas de si grands maux, ou que, les voyant et les considérant, il les méprise dans le paroxysme de cette fureur et de cet incendie ? N'est-ce pas ici que le démon fait bouillonner comme une chaudière le fond de la mer, et la met en ébullition ? Enfin cette passion cette rage en vient au point, que des hérétiques ont prétendu et prétendent encore qu'elle étouffe et anéantit complètement le libre arbitre de l'homme : erreur funeste, justement condamnée par l’Église, et qui a pris sa source dans la force des convoitises de la chair.
Après avoir entendu quelle est la force et la puissance de notre chair,peut-être voulez-vous savoir quelle est la puissance de notre troisième ennemi, que nous appelons le monde. Je ne vous présenterai à ce sujet qu'un exemple ; chacun de vous s'en rappellera tant d'autres semblables, qu'il n'est pas besoin que j'en dise davantage. Il y a peu de jours, un jeune homme outré de fureur et de colère, résolut, pour la cause la plus futile, de déshonorer un autre jeune homme, de le couvrir d'ignominie. Pour cela il attendit un jour de fête. Au moment où les fidèles sortent du temple après la fin du divin sacrifice, abordant son ennemi qui sortait avec les autres sans se douter de rien, il le frappa, à la vue de la foule, d'un bâton qu'il portait caché sous son vêtement, et prit aussitôt la fuite. Le battu, ainsi déshonoré, et ne pouvant soutenir la vue de ses concitoyens, restait caché. Si quelquefois la nécessité l'obligeait à sortir, on le montrait au doigt, on disait : Qui voudrait d'un tel gendre ? Quelle est la jeune fille qui voudrait d'un tel mari ? On n'est pas un homme quand on ne sait pas se faire justice, et user de la loi du talion. — Maintenant je vous le demande, mes frères ; quelle force d'esprit, quelle crainte de Dieu ne faut-il pas à ce jeune homme pour pouvoir observer ce divin précepte : Ne te venge point, oublie l'injure que tu as reçue ? Levit. xix, 18. — Un autre, aveuglé par la même fureur, et voulant imprimer à son ennemi un stigmate indélébile, le surprit dans un voyage, et lui fit couper le nez ; puis il emporta avec lui la partie coupée, afin d'enlever tout moyen de remédier à cette mutilation ; de sorte qu'un homme distingué, ainsi défiguré, fut condamné à traîner dans l'isolement une misérable existence. Voilà les satellites qui aident le démon à entraîner chaque jour, et à pousser dans le gouffre de perdition tant d'âmes infortunées. Qu'ai-je besoin de parler des injures, des outrages, des mauvais exemples,de tous les écueils du monde. Vous devez voir avec quel soin, quelle circonspection doit vivre un chrétien, soucieux de son salut; combien il doit prémunir et fortifier son cœur par l'exercice des vertus, s'il veut que ces tempêtes soudaines, qui menacent à chaque instant la mer orageuse de la vie, ne l'assaillent pas, quand il n'est pas prêt. Car quel cœur pourrait résister aux efforts d'un tel ennemi, s'il n'est muni et fortifié de la puissance des prières et des sacrements, de la crainte et de l'amour de Dieu ?
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SECONDE PARTIE.
Nous avons montré la grandeur du péril ; il est bon maintenant d'indiquer des armes et des remèdes ; nous les irons chercher dans l'exemple du Seigneur. Aujourd'hui il marche contre notre ennemi, afin de nous apprendre en le combattant, avec quelles armes nous devons le combattre nous-mêmes. Ayant contre nous un triple ennemi, il nous faut préparer contre lui trois espèces d'armes. Notre guide et notre chef a combattu la chair par le jeûne, le monde par la solitude, le démon par les armes des saintes Écritures ; il n'avait nul besoin de tout cela ;mais, à cause de nous, c'est-à-dire pour nous instruire par son exemple, il a voulu combattre avec ces diverses armes.
La première,avons-nous dit, est le jeûne, qui affaiblit, amortit la chair par le défaut de nourriture, pour empêcher que d'un excès d'embonpoint l'iniquité ne sorte. Ps. LXXII, 7. Car la racine, le principe de toutes nos cupidités étant dans la chair, plus celle-ci est mortifiée par le jeûne, moins vives sont ses saillies, moins ardents ses appétits mauvais. Le contraire arrive, quand elle est gorgée d'aliments. C'est alors que l'amour de soi, la colère, l'orgueil, la luxure et tous les vices s'échappent avec violence, comme un fleuve débordé. Aussi un des Pères disait-il que l'excès d'aliments provoque la flamme des vices, comme un tas de bois, jeté dans le feu, active l'incendie. Vit. Patrum. On trouve la même idée dans saint Climaque, Grad. 26, mais sous une autre comparaison : « Comme un grand tas de fumier, dit-il, engendre une multitude de vers, de même la surabondance de nourriture occasionne mille chutes,mille pensées, mille songes mauvais. » Mais, si les affections vicieuses et les cupidités charnelles se fortifient par les délices et par la satiété, cela est vrai surtout de l'abjecte passion, qui a sa source dans la redondance des humeurs. En effet, dit saint Basile, « la nature, s'attachant à expulser, comme nuisible et redondant, tout ce qui dans le corps est superflu, excite par une démangeaison, par un chatouillement naturel, les parties obscènes du corps, par lesquelles elle puisse rejeter au dehors ce qu'elle sent devoir lui nuire. » Aussi Jean Climaque a-t-il raison de dire que ceux qui veulent garder la chasteté en même temps qu'ils se gorgent de viandes, ressemblent à ceux qui veulent éteindre le feu en y jetant de l'huile. Comme les médecins affaiblissent, par la diète et la saignée, les corps obèses, dévorés d'ardentes fièvres, pour les débarrasser d'humeurs malfaisantes ; de même, à un corps surexcité et travaillé de la pléthore, il faut retrancher des aliments, pour qu'ils ne viennent pas donner de nouvelles forces aux vices et aux convoitises.
D'ailleurs, non-seulement la gourmandise enflamme les autres vices, mais encore elle énerve l'ardeur de toutes les vertus, elle rend l'homme inepte, et impropre à tous les exercices spirituels. Pour le prouver, saint Jérôme (Epist.) s'appuie sur l'autorité du médecin Galien : « Galien, dit-il, ou le savant interprète de Galien, affirme, que ceux dont toute l'occupation est de s'engraisser, ne peuvent ni vivre longtemps, ni être sains ; que leurs âmes sont tellement enveloppées d'un sang surabondant, et de graisse, comme d'un bourbier, qu'elles n'ont rien de spirituel, rien de céleste ; mais qu'elles exhalent la sensualité et ne pensent qu'aux satisfactions du ventre. » C'est pourquoi le Seigneur, après avoir proclamé de formidables vérités sur le jugement dernier, sur la fin du monde, et voulant préparer et fortifier les justes contre de si grands maux, leur recommanda en ces termes de se garder surtout de ce vice : « Prenez donc garde à vous, de peur que vos cœurs ne s'appesantissent par l'excès des viandes et du vin, et par les inquiétudes de cette vie. » Luc. xxi, 34. On voit par là combien il y a de péril dans ce vice si répandu. Pourtant les hommes du siècle ont coutume de le regarder comme léger, et, pour justifier leur intempérance, ils détournent de leur vrai sens ces paroles du Seigneur : « Ce qui entre dans la bouche, ne souille pas les hommes, » Matth. xv, 17, ne considérant pas avec quel soin ce même divin Maître nous recommande de nous garder de ce vice, afin que nous soyons trouvés prêts, quand arrivera le dernier jour. Que quiconque trouve ce mal léger, se rappelle, dit saint Basile, l'exemple de ce riche que sa vie voluptueuse a conduit au feu éternel. Ce n'est pas pour son injustice, c'est pour son inhumanité et pour les délices de sa vie, qu'il était torturé dans la fournaise.
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade pour le Ier dimanche de Carême
Si vous voulez connaître quels sont les maux produits par cet ennemi, et quelles sont les armes pour le combattre, écoutez le saint anachorète Climaque qui lutta longtemps contre lui, et avec succès ; il suppose qu'il interpelle ce vice, et que sur ces deux chefs, il en tire des aveux (Grad. 14 ) : « Demandons-lui, à ce conseiller de nos ennemis, porte des vices, ruine d'Adam, perte d'Esaü, destruction des Israélites, turpitude de Noë, cause du malheur des Gomorrhéens, du crime de Loth, de la mort des fils d'Héli; demandons-lui à ce prince des souillures, d'où il vient, quels sont ses fils, qui l'écrase et l'anéantit. Dis-nous, ô toi qui exerces sur tous les mortels un trop tyrannique empire, qui les as tous achetés au prix de l'or de l'insatiabilité, dis-nous comment tu te procures accès en nous, ce que tu y engendres après y être entré, ce que tu y laisses, après en être sorti ; comment nous nous délivrons de toi. - Irrité de ces outrages, il répond : Pourquoi me maudire, vous qui êtes mes sujets ? Pourquoi cherchez-vous à vous séparer de moi qui ai naturellement tant de rapports avec vous ? Pourquoi voulez-vous connaître ma race ? Écoutez cependant les noms de ceux de mes enfants qui me sont le plus chers. Mon premier né est l'instigateur de la fornication. Le second est le père de l'endurcissement. Le sommeil est le troisième. De moi sortent une mer de pensées, un flot de souillures, un abîme d'impuretés secrètes et inconnues. Mes filles sont la paresse, la loquacité, la confiance, la bouffonnerie, la contradiction, la dureté de tête, l'indocilité, l'insensibilité, la captivité, le faste et l'orgueil, la témérité, l'amour du monde. Après viennent les paroles immondes, l'agitation des pensées, quelquefois des malheurs inouïs et inattendus, que suit le désespoir, plus amer que tout le reste. Le souvenir des péchés me combat, sans triompher de moi. La pensée assidue de la mort est ·mon ennemie.Dans les hommes il n'est rien capable de m'anéantir complètement. Celui qui possède le Consolateur, qu'il l'appelle à son secours contre moi; celui-là, si on le prie, ne me permet pas le mal. Ceux qui ne l'ont pas goûté, sont entraînés par mes séductions. »
D'après cela on voit quel est le mérite du jeûne et de l'abstinence, qui tranchent la racine de si grands maux, et préparent la voie à toutes les vertus. Le même Climaque l'expose en ces termes : « Le jeûne est une violence faite à la nature, c'est la privation des douceurs du palais, le retranchement de tous les excitants, et de toutes pensées mauvaises, la délivrance des insomnies, la purification de la prière, la lumière de l'âme, le gardien de l'intelligence, la fin de l'aveuglement, la porte de la componction, des humbles soupirs, de la contrition joyeuse, l'abdication de la loquacité, la source du repos, de l'obéissance, du sommeil léger, de la santé, de la paix ; enfin c'est la rémission des péchés, c'est la porte et l'avant-goût du paradis. » Quiconque est soucieux de son salut, peut donc conclure combien le jeûne est nécessaire pour fuir tous les vices et pour acquérir les vertus.
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade pour le Ier dimanche de Carême
(à suivre)Mais, dis-tu, c'est un travail que de mortifier sa chair, c'est en quelque sorte faire violence à la nature qui se complaît dans les délices, et que l'abstinence blesse et affaiblit. Soit. Mais une si riche moisson d'avantages, que la vertu du jeûne apporte avec elle, ne pourra-t-elle pas compenser, et au-delà, une si petite privation ? D'ailleurs, est-ce qu'il n'est pas dû satisfaction à la Majesté divine pour les crimes commis ? Et quelle satisfaction plus juste que d'affliger par l'abstinence une chair qui nous a alléchés à la faute, et que de lui interdire ce qui est permis, puisque tant de fois elle nous a entraînés à ce qui ne l'est pas ? « Celui, dit saint Grégoire, qui se souvient d'avoir commis des choses illicites, doit avoir grand soin de s'abstenir de certaines choses permises, afin de donner par là satisfaction à son Créateur ; il doit au moins se punir dans les petites choses,celui qui a forfait dans les grandes. » S'il faut passer d'une longue habitude du péché à une vie nouvelle, comme l'exige de nous ce saint temps de pénitence, comment croire qu'un si grand changement de vie puisse se faire sans quelque peine ? « Le serpent, dit un des saints Pères, Vit. Patrum, ne peut dépouiller sa vieille peau, s'il ne passe par un trou étroit, et le méchant ne peut quitter ses anciennes habitudes, s'il n'accomplit ce qui a été dit par le Seigneur à ceux qui veulent suivre la voie du salut : Entrez par la porte étroite. » Matth. VII, 13. Comme c'est surtout en ce temps que cette résolution doit être prise, l’Église nous impose fort à propos cette loi du jeûne : d'abord pour satisfaire à la majesté lésée de Dieu, par la mortification de notre chair, auteur de notre rébellion et de notre désobéissance ; puis pour ôter un aliment à tous nos vices et à toutes nos passions par lesquels cette même majesté est violée, et pour désarmer ainsi la luxure et la superbe.
Enfin, que celui qui redoute la peine de l'abstinence, ait sous les yeux les exemples des saints Pères qui habitèrent le désert. Ils observaient l'abstinence avec tant d'ardeur, que toute leur vie n'était en quelque sorte que privation, et macération de la chair, au point qu'accablés par les maladies, abattus par les travaux et par la vieillesse, ils ne cessaient pas de garder cette vertu, prêts à tout endurer plutôt que de la violer. Je rapporterai ici un fait que Jean Climaque raconte sur lui-même: « Jeune encore je m'étais rendu dans un château ; un jour que j'étais assis à table, je me sentis attaqué par deux vices à la fois, la gourmandise et la vaine gloire ; craignant toutefois les conséquences de la gourmandise, je me laissai vaincre de préférence par la vaine gloire. » Il ne pouvait rien dire de plus fort en faveur de l'abstinence, et pour flétrir la gourmandise, puisque, se voyant menacé par deux dangers, par celui de l'intempérance, et par celui de la vaine gloire, le saint homme aima mieux courir le risque de la vanité, que de s'exposer au péril de la gourmandise ; tant il la trouvait dangereuse. Que dirons-nous ici, nous malheureux, qui promenons nos corps obèses au milieu de périls brûlants, si ce grand anachorète redoutait tant de se relâcher de la sévérité de ses jeûnes ?
Qu'en conclure nécessairement ? C'est que nous qui vivons ainsi, esclaves de la chair, nous portons, dans des corps vivants, une âme morte.
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade pour le Ier dimanche de Carême
(à suivre)I.
Laissons de côté le jeûne, par lequel nous combattons la chair, et passons à la solitude, qui nous abritera contre un ennemi cruel, le monde. C'est un ennemi qui nous poursuit de diverses manières : tantôt, il nous berce de flatteries, de vaines promesses, de stériles espérances ; tantôt, il nous amorce par la convoitise du bonheur des autres; quelquefois, par de mauvais exemples il nous excite à faire ce que nous voyons faire à tous ; parfois, par des offenses, par des injures, il s'efforce d'étouffer en nous la charité et l'innocence ; d'autres fois, il infecte, il corrompt nos âmes par la fréquentation des méchants. Contre tous ces écueils, il n'y a qu'un remède, la solitude, qui nous arrache à la présence et au commerce des hommes, d'où nous proviennent tous ces maux. On connaît le vieux proverbe : L'homme est un Dieu pour l'homme. Et encore : L'homme est un loup pour l'homme. En effet, l'homme, créature raisonnable, peut faire beaucoup de bien par la raison et par la vertu, et beaucoup de mal par la perversité et avec les armes de la raison. Quoi de plus redoutable que la perversité ayant à son service les armes de la raison ? D'ailleurs la solitude ferme les portes des sens, par lesquelles d'ordinaire la mort entre dans nos âmes. Car elle ôte aux yeux les spectacles de diverses choses, qui, ou allèchent l'âme, ou la souillent, ou la troublent, ou au moins l'occupent de vaines images. Elle ferme aussi les oreilles, en les éloignant des hommes, qui pourraient leur faire entendre des paroles indécentes. Ce qui est plus important encore, c'est qu'elle est un frein à la bouche, et à la langue, que l'apôtre S. Jacques appelle « l'universalité de l'iniquité, » ou, comme d'autres traduisent, « un monde d'iniquité, » Jacob. 111, 6 ; en effet celui qui est seul, s'il: n’a personne à entendre, n'a non plus personne à qui parler. Cela est si considérable, qu'avoir fermé sa bouche, et paralysé sa langue, c'est presque avoir échappé au monde d'iniquité. Par la langue, en effet, combien de transgressions à chaque instant ! Elle est l'instrument de la flatterie, du mensonge,de la médisance, de l'injure, de l'imprécation, de la bouffonnerie, de l'impureté, et, ce qui est plus grave, du parjure, ou, au moins, du serment fait sans cause : tous maux dont est exempt quiconque vit seul avec soi-même.
Combien c'est avoir déjà fait pour la vertu et l'innocence que de s'être soustrait à l'approche des méchants ! Ce n'est pas sans raison que le royal Prophète s'écrie : « Retirez-vous de moi, méchants, et je garderai les préceptes de mon Dieu. » Declinate a me maligni : et scrutabor mandata Dei mei. Ps. CXVIII, 115. Il savait à quel point la fréquentation des pervers est un obstacle à l'observation des préceptes divins. Et ce qu'il disait dans cette exclamation, il l'a pratiqué en fuyant la société et les amitiés des méchants. Car il dit ailleurs : « Je poursuivais le détracteur secret de son prochain ; je ne souffrais point à ma table l'homme à l'œil superbe, au cœur insatiable. Mes yeux cherchaient les fidèles de la terre, pour les faire asseoir auprès de moi ; celui qui marche dans la voie sans tache, c'est celui-là qui me servait. L'orgueilleux n'habitera pas dans ma maison. » Ps. C, 5. Voyez avec quelle complaisance il s'étend pour dire qu'il a évité tout commerce avec les méchants. En butte à leurs outrages, que pouvait mieux faire le saint roi que d'aspirer après la solitude, où il se dérobait à la vue et à la fréquentation des pervers, et où il trouvait la paix ? C'est des mêmes aspirations que découlèrent ces paroles : « Qui me donnera les ailes de la colombe, pour que je prenne mon vol, et que je trouve le repos ? J'ai fui au loin, et je me suis fixé dans la solitude » Ps. LIV, 7. Et ailleurs : « Je suis devenu semblable au pélican des déserts, au hibou des lieux solitaires. Je veille, et je suis devenu comme le passereau solitaire sur un toit. » Ps. CI, 7.
- Que prétends-tu donc par ces exemples ? Veux-tu que tous, désertant les villes à la suite des anachorètes, nous gagnions le désert ? - Non,mes frères, je ne vous demande pas une solitude si étroite. - Que demandes-tu donc ? — Ce que saint Jérôme demande à la vierge du Christ, Eustochie ; mais ses paroles vaudront mieux que mes paroles. Il dit donc : « On ne peut trouver l'époux sur les places publiques. La voie qui mène à la vie est étroite...... Je l'ai cherché, et ne l'ai pas trouvé ; je l'ai appelé, et il ne m'a pas répondu. Non-seulement je ne l'ai pas trouvé, mais même ses gardiens m'ont frappé.... Ainsi donc, mon Eustochie, ma fille, ma maîtresse,ma compagne de servitude, ma sœur (ces noms ont rapport à votre âge, à votre mérite, à la religion, à la charité ), écoutez Isaïe : Allez, mon peuple, entrez dans le secret de votre chambre, fermez votre porte, cachez-vous un peu pour un moment, jusqu'à ce que soit passée la colère du Seigneur. » Isai. XXVI, 20. Donc, mes frères, ce que je vous recommande, c'est qu'autant que possible vous fuyiez le commerce des méchants, et que chacun reste chez soi, de peur que se trouvant avec des scorpions, il ne reçoive de vives blessures. Car les bons, en s'approchant des pervers, en prennent les vices plus facilement qu'ils n'attirent ceux-ci à leurs vertus. Le remède est donc d'éviter quand on peut, celui qu'on ne saurait convertir. Saint Bernard exprime ainsi combien il est heureux de ne pas se laisser corrompre par la fréquentation des méchants : « Être bon avec les bons est avantageux au salut; être bon avec les mauvais, est glorieux. Dans le premier cas, le bonheur est égal à la sécurité ; dans le second cas, le mérite est égal avec la difficulté. Cette difficulté est aussi grande, que de manier la poix, sans qu'il en reste aux mains; que de se tenir dans le feu, sans en être brûlé. » Notre Sauveur n'avait pas besoin de ce remède, lui qui ne pouvait pécher. Cependant en se revêtant, à cause de nous, de nos faiblesses, il en a pris aussi les remèdes, afin que les faibles apprissent par son exemple ce qu'ils avaient à faire.
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade pour le Ier dimanche de Carême
(à suivre)II.
Reste la troisième espèce d'armes, que notre Chef a aussi employée dans cette lutte : c'est-à-dire la connaissance des divines Ecritures, avec lesquelles, comme avec autant de traits, il a reçu l'attaque de l'ennemi. Chaque tentation, en effet, est repoussée par lui au moyen de ces mots : Il est écrit, Il est écrit. Certes, il n'avait pas besoin d'armes extérieures ; cependant comme les aigles et les cigognes, soutenant de leurs ailes leurs petits, leur apprennent, les excitent à voler ; de même notre guide nous apprend par son exemple à combattre contre l'ennemi commun. En opposant l’Écriture aux tentations, il nous montre que c'est là que nous devons chercher nos armes pour ce combat. C'est cette armure qui protégeait le royal Prophète, quand il disait : « Si votre loi n'avait fait mes délices, j'aurais péri il y a longtemps dans mon humilité. » Ps. cxvIII, 92. Le mot hébreu correspondant à humilitas, signifie tribulations, persécutions; elles abattaient son âme, le portaient au découragement, à l'apathie. Néanmoins par la méditation des saints Livres, de la loi divine, il triomphe des tentations. Car quand nous parlons des Livres saints, nous entendons non-seulement la lecture,mais surtout cette méditation pieuse et attentive, par laquelle l'âme s'élève vers les choses divines.
Comment se fait-il que l’Écriture offre tant de ressources ? Il y en a plusieurs causes, et de très grandes. D'abord, c'est principalement dans les ténèbres que notre ennemi nous attaque. On l'appelle prince des ténèbres, parce que aveuglant notre âme, il nous fait prendre le mauvais pour le bon, le honteux pour l'honnête, le difforme et le hideux pour le beau, ses ténèbres et sa nuit voilant toutes choses. Car, de même que les orateurs s'efforçaient autrefois d'embellir les mauvaises causes par l'art de la parole, afin qu'en imposant aux juges, ils fissent absoudre les accusés (et c'est ainsi que Cicéron, en jetant de la poudre aux yeux des juges de Cluentius, le délivra de l'accusation ) ; de même notre ruse ennemi, maître consommé dans l'art de persuader, et d'embellir le hideux,met le plus grand soin à jeter de la poudre aux yeux de notre intelligence, afin de nous présenter, à la faveur de la nuit, Lia pour Rachel, Gen. xxix, 16, c'est-à-dire le mal pour le bien. Si donc c'est surtout à la faveur des ténèbres que notre ennemi nous attaque, avec quelles armes pourrions-nous mieux nous défendre qu'avec la vérité de la lumière divine ? La parole de Dieu, c'est la lumière, le royal Prophète le dit : « Votre parole est la lampe qui éclaire mes pas, la lumière qui luit dans le sentier où je marche. » Ps. cxviii, 105. D'où il est facile de conclure que la connaissance de la loi divine, sa méditation assidue, est le meilleur secours, le plus solide rempart contre les embûches du démon. Éclairés de cette lumière, « nous ne craindrons point les desseins concertés pendant la nuit, ni l'ennemi marchant dans les ténèbres, » Ps. xc, 6 ; ténèbres au moyen desquelles le démon, fermant nos yeux, ne nous laisse pas voir la difformité, la laideur des choses qu'il nous suggère.
Par la même raison qu'on l'appelle prince des ténèbres, on l'appelle aussi père du mensonge ; car de même qu'il combat dans les ténèbres, il combat par le mensonge. C'est à l'aide d'un impudent mensonge qu'il attaqua le première femme. Comme elle lui opposait la crainte de la mort, si elle mangeait du fruit défendu : « Non, dit-il, vous ne mourrez pas.Dieu sait, etc » Gen. III, 4. Si donc le démon combat à l'aide du mensonge, comment mieux se défendre du mensonge, qu'avec la connaissance de la vérité ? Le royal Prophète a exprimé l'un et l'autre en sa personne, lorsqu'il a dit : « Les injustes m'ont raconté des fables, ce n'est pas là votre loi. Tous vos préceptes sont la vérité; on m'a persécuté à tort, secourez-moi. » Psalm. CXVIII, 85. Ainsi, lorsqu'ils lui présentaient des fables, des niaiseries, des mensonges, il leur opposait la vérité de la loi divine, comme le plus solide bouclier dont il pût se couvrir. Et lorsqu'ils exagéraient la miséricorde de Dieu, pour justifier leur licence, lui, de son côté, il leur mettait sous les yeux la justice de Dieu, dont il avait écrit : « Le Seigneur, qui est juste, aime la justice, l'équité lui est chère. » Psalm. x, 7. Et lorsque, voulant exciter à l'amour des choses terrestres, ils vantaient la gloire du monde, les richesses, les plaisirs, et les étalaient aux yeux (ce que fait le tentateur, dans l’Évangile de ce jour, quand il montre au Sauveur tous les royaumes du monde et leur splendeur), lui, il se rappelait avoir écrit : « J'ai vu l'impie exalté, élevé comme les cèdres du Liban ; j'ai passé, et il n'était plus ; je l'ai cherché, et n'ai pas retrouvé sa place, » Psalm. XXXVI, 35 ; et ailleurs : « Ne craignez point, lorsqu'un homme sera devenu riche, et que sa maison sera montée au comble de la gloire ; car quand il mourra, il n'emportera rien, et sa gloire ne descendra pas avec lui dans la tombe. » Psalm. XLVIII, 17.Aux mensonges et aux fables du démon le saint roi opposait les vérités divines ; éclairé de leur lumière, il repoussait les artifices et les sophismes du mensonge.
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade pour le Ier dimanche de Carême
(à suivre)Il y a un autre rapport, sous lequel l'étude de la loi divine et la lecture des saints Livres sont d'un puissant secours. Pour le saisir ce rapport, il faut considérer que le principal mérite de la religion chrétienne, c'est que, de toutes les religions qui ont paru jusqu'ici, il n'y en a pas une qui exalte tant la vertu, ni qui ait tant les vices en horreur. Elle invite à la vertu par tant de récompenses, elle détourne des vices par tant de menaces et de supplices, elle nous met sous les yeux tant de bienfaits divins, tant de promesses, tant de mystères, tant de sacrements, que quiconque pèsera mûrement ces considérations, se sentira vivement porté à aimer les vertus et à détester l'improbité. C'est, ou par ignorance, ou par oubli de ces considérations, que les hommes font si peu de cas de la vertu et de l'honnêteté, et se précipitent dans tous les désordres ; négligeant le sens divin, ils ne peuvent juger sainement du prix et de la dignité de la vertu, ni de la turpitude des vices. Nous sommes délivrés de ce malheur, source de tous les vices, par l'étude des saintes Écritures, par la méditation qui les fait approfondir, méditation qui illumine notre âme d'une lumière céleste, et entraîne, enflamme notre volonté par la grandeur des objets qu'elle lui propose. Qu'ils sont loin de là ceux qui gisent sur la terre de l'oubli, dans les ténèbres et dans l'ombre de la nuit ! Ne voyant rien de spirituel et de céleste, ils n'ont rien en eux qui les porte aux choses divines. Lorsque le généreux faucon est porté çà et là, la tête et les yeux voilés, il est inerte et sans ardeur, et n'est là excité par aucun désir de courir sur une proie ; mais, dès que, tête découverte, il aperçoit le héron fendant la nue, aussitôt il brûle du désir de saisir sa proie, il rompt les liens qui l'entravent, et ne peut plus être retenu par le chasseur. Ainsi ceux qui n'ont nulle connaissance des richesses et des mystères célestes ne sentent aucune aspiration pour ces biens qu'ils ignorent, ou auxquels ils ne pensent pas; mais celui qui, éclairé de la lumière des saintes Écritures, embrasse des yeux de l'intelligence ces précieux trésors, qui pourrait dire avec quels transports de l'âme il y est entraîné, ravi ? Tels étaient les transports du royal Prophète, quand il s'écriait : « Que vos tabernacles sont aimables, Seigneur des vertus ! Mon âme languit et se consume du désir d'entrer dans votre demeure. » Psalm. LXXXIII, 2. Contemplant en imagination la beauté des demeures célestes, il s'exaltait d'enthousiasme, et ne pouvait contenir son impatience d'y arriver. Saint Augustin parlant de la céleste Jérusalem, disait aussi : « J'en ai goûté une heure, et mon esprit s'est enflammé du désir de jouir de cette paix. »
Ajoutez à cela que, tant que nous sommes en cette vie, nous sommes des enfants ; ne devant être hommes que, lorsque, tous nos jeux d'enfants étant délaissés, la vie future nous aura fait arriver à la virilité. C'est la comparaison dont se sert l'Apôtre pour nous apprendre que, dans la patrie, la charité seule vivra, et que les autres vertus cesseront d'exister : « Quand j'étais enfant, dit-il, je parlais en enfant, je jugeais en enfant, je raisonnais en enfant ; devenu homme, je me suis défait de tout ce qui tenait de l'enfance. » I Cor. xIII, 11. Hommes dans la patrie, en chemin nous sommes des enfants. Si donc nous sommes maintenant des enfants, en cette qualité nous avons besoin d'un maître qui nous forme, nous instruise, nous corrige, et remplisse toutes les fonctions nécessaires à l'éducation des enfants. Or, qui pourrait mieux remplir cet office que la loi du Seigneur ? « Elle est comme notre précepteur pour nous conduire à Jésus-Christ. » Itaque lex peedagogus noster fuit in Christo. Gal. III, 24. Elle instruit les ignorants, dirige ceux qui marchent, remet dans la voie ceux qui s'égarent, excite les engourdis, console les affligés, inquiète les coupables, enflamme les tièdes, et se tient toujours à nos côtés comme pour nous servir de moniteur, tant que nous ne lui fermons pas les oreilles. De là ces mots de Salomon : « Gardez, mon fils, les préceptes de votre père, et n'abandonnez pas les enseignements de votre mère ; tenez-les constamment liés à votre cœur, attachez-les autour de votre cou. Quand vous marchez, qu'ils vous accompagnent; qu'ils vous gardent, lorsque vous dormez ; à votre réveil, entretenez-vous avec eux. Car le précepte est un flambeau, et la loi est une lumière ; la réprimande qui retient dans la discipline est la voie de la vie. » Prov. VI, 20. Telles sont les fonctions de ce moniteur spirituel que le Seigneur, dans sa sollicitude et dans sa miséricorde, a ménagé en cette vie à ses enfants chéris.
C'est ce que marquent clairement ces deux guides, Moïse et Aaron, qui furent donnés par le Seigneur au peuple israélite se rendant à la terre promise. Moïse, législateur, figure la connaissance de la loi divine ; et Aaron, investi du sacerdoce, dont la principale fonction est d'invoquer Dieu, figure l'application à la prière. Ce sont les deux guides que doit prendre quiconque, après avoir quitté l’Égypte spirituelle, c'est-à-dire, le joug et la servitude du péché, tend à la patrie promise de l'hérédité céleste par la voie du désert de la vertu, par la voie de la pénitence, dans laquelle marchent si peu d'hommes, au témoignage du Seigneur. Les deux frères représentent parfaitement les deux vertus, qui sont elles-mêmes deux sœurs, c'est-à-dire qui sont unies par les liens de la parenté la plus étroite, et dont chacune a besoin du secours de l'autre. La lecture des saints Livres, en effet, enseigne comment il faut agir ; la prière obtient la grâce pour agir. La lecture indique sans erreur la voie du salut, la prière donne des forces pour y marcher. La lecture illumine l'intelligence, pour qu'elle ne soit point étouffée dans les ténèbres de l’Égypte ; la prière enflamme la volonté, pour qu'elle ne s'engourdisse pas dans un monde où la charité est si tiède. La lecture, enfin, par les lumières qu'elle procure, fortifie la foi ; la prière allume la charité, en faisant goûter la suavité des délices divines.
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade pour le Ier dimanche de Carême
De ces deux puissances, la prière est plus utile, mais plus difficile ; la lecture, si elle est moins efficace, est aussi plus facile. A ce titre, frères, je vous la recommande. Car à toutes les autres recommandations que nous vous adressons chaque jour, les excuses, ou plutôt, les ombres d’excuse ne manquent jamais. De l'aumône beaucoup s'excusent sous prétexte de pauvreté ; du jeûne, sous prétexte de faiblesse; de la prière, par crainte d'une sécheresse intérieure, et de distractions ; de la confession des fautes, sous prétexte de timidité. Mais quand je vous invite à une lecture pieuse, quelle excuse pouvez-vous mettre en avant, sinon la négligence ? Dans la lecture, nulle difficulté ; bien au contraire, on y trouve le plus grand charme ; de sorte que, loin d'être éloignés de cet exercice par la difficulté, vous devez y être attirés par le plaisir. Aussi, quand je médite sur ce sujet, il me semble que la lecture des livres de piété est comme un alphabet qui nous introduit à la philosophie céleste, puisque par sa facilité elle nous ouvre l'accès aux vérités les plus difficiles à comprendre et les plus sublimes. C'est ainsi que l'eunuque de la reine Candace fut illuminé par le Seigneur, pendant qu'il lisait le prophète Isaïe, Act. viii, 27 ; que le roi Josias, ayant entendu la lecture du livre de la loi de Dieu, у puisa une telle piété, et une telle abondance de la lumière divine, qu'il effaça à ces titres tous les rois de Juda, IV Reg. Xxii, 11 ; XXIII, 25. Je serai donc content, mes frères, si, après tous les sermons de ce carême j'obtiens de vous ce seul point, que vous vouliez étudier la loi divine et les livres de piété. Si vous le faites, j'espère que les yeux de votre intelligence s'ouvriront à la lumière de la doctrine céleste, et que votre volonté sera remuée par la grandeur des mystères : ce qui vous conduira graduellement aux autres vertus.
Telles sont, chers frères, les armes de notre milice, armes non charnelles, mais spirituelles, II Cor. x, 4, et dont il faut être munis longtemps à l'avance pour être toujours prêts contre l'ennemi. Remarquons bien que l'Apôtre nous ordonne de ne marcher au combat que garantis, à droite et à gauche, par les armes de la justice. Comme le monde cherche à nous enorgueillir par la prospérité, et à nous abattre par la mauvaise fortune, nous devons être prêts à supporter l'une et l'autre avec modération, sans nous laisser aller à l'orgueil dans la prospérité ; ni, dans le malheur, à l'impatience et au désespoir. Mais comme, suivant Aristote et Sénèque, il est plus difficile de soutenir la mauvaise fortune, que de se modérer dans la bonne, nous devons être munis longtemps à l'avance de ces armes spirituelles contre tous les maux qui peuvent nous venir, soit de la loi commune de la nature, soit de la méchanceté des hommes. Comme ceux qui bâtissent une forteresse sur les frontières d'un état ennemi, ont en vue non-seulement les dangers ordinaires, et les incursions habituelles des ennemis, mais aussi les sièges que pourrait venir mettre une armée nombreuse, et pour cela fortifient la citadelle par des ouvrages formidables qui puissent facilement garantir contre les attaques ; de même le juste doit régler sa vie de telle sorte, se munir si bien des armes du jeûne et de la prière, et de toutes les autres armes spirituelles, qu'il soit toujours prêt non-seulement contre les maux ordinaires de la vie, mais encore contre ces périls rares et extraordinaires, qui néanmoins peuvent nous assaillir quelquefois. Combien de fois, en effet, n'arrive-t-il pas à l'homme inoffensif et ne soupçonnant rien de tel, qu'un autre pille son bien, ou le diffame, ou lui intente un procès injuste, ou même l'attaque l'épée à la main, ou par toute autre injure, ou tout autre outrage, qui le blesse, soit lui, soit quelqu'un des siens? Si ces maux nous surprennent à l'improviste, il est à craindre qu'ils ne nous poussent à quelque déplorable attentat. Ces avertissements sont donc bien nécessaires et importent beaucoup à notre salut. A l'exemple de notre divin Maître, ayons soin, mes frères, de nous munir des armes spirituelles, mortifiant notre chair par un jeûne salutaire, évitant les périls du monde par la solitude, émoussant les traits de feu du démon par la lecture des saints Livres, afin que, vainqueurs des trois ennemis de notre âme, nous méritions de recueillir des mains du Seigneur le prix de la victoire.
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