Donc l'hérésie est une erreur intérieurement et réellement adoptée par l'esprit. Mais toute erreur n'est pas une hérésie. Le champ est vaste des notions fausses que l'on peut accepter sans tomber dans ce crime. Si l'on se trompe volontairement sur le terrain des choses profanes, la conscience souffre, la foi est indemne. Que de solutions se rapportant à la politique, à la science pure, à l'histoire, à la critique restent totalement étrangères à nos croyances ! L'hérésie touche aux matières religieuses.
(...)
L'hérésie, pour mériter son nom, doit être opposée à la vérité révélée où la foi trouve son objet propre et formel. Elle doit être en un antagonisme irréductible avec ce que le Père nous a appris par l'intermédiaire des Prophètes, de Jésus-Christ, des apôtres. « Il ne suffit pas, dit un grand maître, que l'erreur s'élève contre l'évêque, contre les inquisiteurs, contre les théologiens de Paris, de Salamanque, d'Alcala, de Bologne pour constituer l'hérésie parfaite et consommée, il faut qu'elle inflige un démenti aux discours de Notre-Seigneur Jésus-Christ » (2). Mais comme la vérité révélée nous est transmise et expliquée par l'Eglise qui a été chargée de nous exposer ce qu'elle contient, de fixer et de définir en vertu son autorité infaillible le sens des Ecritures et de la Tradition, on tombe dans l'hérésie en se heurtant aux dogmes déterminés par l'Eglise et imposés par elle à l'acquiescement de tous. Nier la Trinité, la Divinité de Jésus-Christ, sa mort, sa résurrection, son ascension, sa présence réelle dans l'Eucharistie, la conception immaculée de la Vierge, l'infaillibilité du Pape, voilà des hérésies. Il n'est pas nécessaire pour être coupable de nier expressément une vérité que l'on sait définie, il suffit d'en douter d'une manière positive, de la juger incertaine alors qu'elle est certaine, et de lui refuser le ferme assentiment qu'on lui doit en restant en suspens lorsqu'on est tenu de se prononcer et de croire.
(2) Cano, de Locis theol., 1. XII, ch. VII.
L'hérésie comporte un antagonisme manifeste avec le dogme. Quand cet antagonisme n'est pas clair, soit parce que la vérité en jeu n'est ni évidemment contenue dans la révélation, ni évidemment définie par le pouvoir doctrinal, ni évidemment crue par toute l'Eglise, soit parce que l'opinion nouvelle n'est pas incontestablement incompatible avec cette vérité, nous avons peut-être le droit de reprocher à nos frères de la légèreté, de l'imprudence, de la témérité, nous n'avons pas le droit d'accuser leur orthodoxie. L'illusion n'est plus permise dès que l'Eglise a parlé. Le fidèle sait qu'il lui est interdit de s'entêter dans son opinion, de la soutenir. Torturer les textes, tergiverser, recourir aux subtilités, aux disputes de mots, invoquer le nouveau Testament contre l'ancien, le Christ contre l'Eglise, Dieu contre le Christ, en appeler du pape insuffisamment instruit au pape mieux informé, de l'Ecriture à l'Écriture, de la Tradition à la Tradition, de votre doctrine mal entendue à votre doctrine exactement comprise est un procédé qui n'excuse pas. Vos contradictions n'échappent à personne, elles ne vous échappent pas à vous-mêmes. Si vous n'êtes pas condamné, pourquoi vous plaignez-vous de l'être ? Si vous n'êtes pas frappé, pourquoi vous défendez-vous comme si vous l'étiez ? Pourquoi ce zèle pour un système qui n'est pas le vôtre ? Pourquoi cette irritation, cette rancune amère contre une doctrine qui n'offense en rien votre doctrine ? Pourquoi, si vous étiez réellement soumis hier, levez-vous aujourd'hui l'étendard de la révolte et affirmez-vous avec insolence des principes que vous feigniez de réprouver ?
Cependant l'hérésie serait purement matérielle et purement négative si elle était le résultat d'une ignorance véritable.. Inutile de répéter ici ce que
j'ai dit de l'infidélité, on ne pèche pas, en matière de croyance surtout sans le savoir et sans le vouloir. L'hérétique véritable est conscient de son état ; c'est en parfaite connaissance de cause et par un acte pleinement délibéré qu'il s'engage dans la funeste voie de l'erreur, et c'est obstinément qu'il y persévère. La vérité qu'il essaie d'ébranler n'est pas douteuse : l'Église l'a définie, l'a déclarée divine par son origine, elle a dénoncé l'opinion du dissident comme contraire à la Révélation surnaturelle, elle a pressé le coupable de revenir sur ses pas et de se rétracter. Celui-ci se montre sourd à ces avertissements, à ces instances, et rebelle aux ordres multiples qu'il reçoit ; ni les menaces de l'autorité supérieure, ni les coups ne le fléchissent. Les prières le trouvent insensible, irrité. Il répond à toutes les avances par une fin de non-recevoir, il invoque, pour justifier son attitude, sa conscience de philosophe, de savant; séparé de la foi commune, enfermé dans sa fatale résolution il s'endurcit, il oppose aux décisions officielles, à la croyance des générations chrétiennes, sa conception personnelle et il tient tête au pouvoir doctrinal que Dieu a chargé de l'instruire, de le diriger, de le détromper. Si, devant la majesté de l'Eglise qui se prononce infailliblement, il s'inclinait et rentrait au bercail, il serait sans faute; l'hérésie serait dans sa doctrine, elle ne serait pas dans sa personne, mais il repousse de toute son intelligence et de toute sa volonté les interprétations et les jugements qui contrarient son sens privé.
« Il s'élève, dit le grand Bourdaloue, il s'enfle, il s'entête. Soit passion qui le pique, soit présomption qui l'aveugle, soit indocilité naturelle qui le raidit, tout cela souvent à la fois le rend intraitable. Quoi qu'on lui objecte, il a ses réponses qui lui paraissent évidentes et sans réplique. Quiconque ne s'y rend pas est, selon lui, dépourvu de toute raison. Plus donc on l'attaque vivement, plus il devient ardent à se défendre ; plus on multiplie les difficultés, plus de sa part il multiplie les subtilités et les faux-fuyants. Pourquoi cela ? c'est qu'il est déterminé, quelque chose qu'on lui dise, à ne pas reculer. Ainsi toute son attention va, non point à examiner la force et la solidité des preuves qu'on lui apporte pour le convaincre, mais à trouver de nouveaux moyens pour les éluder, et pour se confirmer dans ses idées, car voilà ce que fait l'entêtement » (1).
(1) Pensées. De la foi et des vices qui lui sont opposés.
D'ordinaire cette opiniâtreté dure, les années passent sans la vaincre. L'hérétique en arrive bientôt à un état d'hostilité permanente contre la foi. Isolé, triste, malheureux, tantôt il se confine dans un silence hautain, tantôt il répand contre la religion le fiel dont son âme est pleine et s'obstine jusqu'à la mort dans son inexcusable révolte. Cependant ce crime n'est pas affaire de temps; pour devenir hérétique, il n'est pas nécessaire que l'on soit à jamais inflexible, il suffit qu'un instant, par une décision formelle, on brise avec une vérité révélée, qu'un instant on repousse les oracles du Saint-Esprit et qu'on leur préfère sa propre pensée (1).
(1) App. N. 3, p. 340.
(...)
Seule l'Eglise, grâce au don d'inerrance qu'elle a reçu, nous assure la possession de la parole de Dieu, nous la garantit dans sa pureté, en détermine le sens exact et voulu par la sagesse suprême. Or l'hérétique ne puise plus dans la parole de Dieu interprétée par l'Eglise le motif de sa foi, son jugement particulier est la source et la base de son assentiment. Il choisit dans le livre inspiré, dans la tradition ce qu'il lui plaît de choisir, ses connaissances privées deviennent la règle de sa pensée religieuse : sa foi perd du même coup sa portée, son caractère surnaturel et cesse d'exister (1)
(1) Append, n» 5, p. 340.
Même lorsque l'hérétique ne répudie qu'un article du symbole, sa foi disparaît, car en blessant cette vertu sur un point on la blesse sur tous les autres. Si, en effet, pour extraire une pierre d'un édifice, vous enlevez la pierre angulaire tout l'édifice s'écroule. Si, pour infirmer une conclusion particulière d'une science, vous ruinez le principe universel auquel cette science doit son autorité, toute cette science tombe. Or en matière religieuse, pour rejeter un article, vous êtes obligé de rejeter la parole de Dieu et l'autorité de l'Eglise qui sont l'unique base de la doctrine catholique et, implicitement mais réellement, vous rejetez la doctrine catholique tout entière. Vous devenez alors un étranger pour le Dieu de votre baptême, vous êtes séparé de lui, vous perdez tout contact avec lui. Vous perdez tout contact avec lui, car, je ne saurais trop le redire, la foi est la racine de l'ordre chrétien et de l'activité surnaturelle.
(...)
Il est vrai, l'hérétique partage encore avec nous bien des idées, idées que son sens privé lui ordonne quelque temps de respecter, mais les dissidences ne tardent pas à se multiplier et à s'accentuer. Le vent qui emporte sa foi en emporte les débris, sans laisser rien subsister du passé. Le travail de dévastation dure plus ou moins longtemps, d'ordinaire il se poursuit sans relâche. Si l'erreur en matière religieuse tend à l'hérésie, l'hérésie à son tour tend à l'apostasie, au scepticisme. Les faits sont d'une éloquence irrésistible. On commence par disputer sur le sens d'un mot, on finit par rejeter un texte, une page, un chapitre, un livre. D'abord on n'a nié qu'une vérité secondaire, ensuite on doute des dogmes essentiels. Les premiers jours, on discutait sur la signification des enseignements de l'Église; à brève échéance on conteste ses droits à l'épouse du Christ et on fait fi de sa préséance intellectuelle. Au début Luther se contentait de réclamer contre l'abus des indulgences, il s'en prit bientôt aux indulgences mêmes, à la doctrine de la justification, de la prédestination, à la valeur des œuvres. En 1516 il professe encore que l'Eglise romaine est infaillible, qu'on ne peut lui résister sans errer, en 1520 il ne voit plus en elle qu'une institution satanique, qu'il maudit comme Babylone, comme Sodome et Gomorrhe. Ses disciples suivent ses traces et continuent son œuvre de démolition : ils en sont bientôt réduits à quelques articles fondamentaux, qui ne
résistent pas plus que les autres à l'assaut de la critique. Aujourd'hui le protestantisme libéral emporté par son mouvement initial refuse sa confiance à l'Evangile, à l'Écriture, dont il faisait jadis la règle de la pensée religieuse ; il marche la moitié du temps à la remorque des pires adversaires du christianisme, ne sachant plus si Jésus est Dieu, si l'enfer est éternel, si la Trinité existe. Pas un point de l'enseignement du Sauveur qui n'ait été révoqué en doute, puis abandonné. Les âmes nobles, qui ne manquent pas dans la Réforme, assistent navrées à cette œuvre de destruction et tentent en vain
de sauver les épaves de leurs croyances : mais le courant est trop fort, nos frères séparés aboutissent à l'apostasie totale et à l'indifférence absolue. (1).
A SUIVRE...
Tiré de EXPOSITION DE LA MORALE CATHOLIQUE. MORALE SPÉCIALE. II LÀ FOI
II LA VERTU DE FOI ET LES VICES QUI LUI SONT OPPOSÉS, Par le R. P. M.-A. JANVIER
Des Frères Prêcheurs. CONFERENCES ET RETRAITE - CARÊME 1912










