Dom Guéranger a écrit :
Pour ce qui est de l'Avènement dans la gloire et de la majesté terrible du dernier jour, nous l'avons assez médité durant les semaines de l'Avent. La crainte de cette colère à venir a dû réveiller nos coeurs de leur assoupissement, et les préparer par l'humilité à recevoir la visite du Sauveur dans cet Avènement intermédiaire qui s'accomplit en secret au fond des âmes, et dont il nous reste à raconter l'ineffable mystère.
Nous avons montré ailleurs comment le temps de l'Avent appartient à cette période de la vie spirituelle que la Théologie Mystique désigne sous le nom de Vie purgative, et durant laquelle l'âme se dégage du péché et des liens du péché par la crainte des jugements de Dieu, par la mortification et la lutte corps à corps contre la concupiscence. Nous supposons donc que toute âme fidèle a traversé cette vallée d'amertume, pour être admise à ce festin auquel l'Église, par la bouche du Prophète Isaïe, convoquait tous les peuples, an nom du Seigneur, en ce jour où l'on doit chanter : Voici notre Dieu : nous l'avons attendu; il vient enfin nous sauver; nous avons supporté ses délais ; tressaillons d'allégresse dans le salut qu'il nous apporte (au samedi de la deuxième semaine de l'Avent). Il est même vrai de dire que, comme il y a dans la maison du Père céleste plusieurs demeures (Johann. XVI.) ; ainsi, dans cette grande solennité, l'Église aperçoit parmi la multitude de ses enfants qui se presse en ces jours autour de la table où se distribue le Pain de vie, une grande variété de sentiments et de dispositions. Les uns étaient morts à la grâce, et les secours du saint temps de l'Avent les ont fait revivre; les autres, vivant déjà, ont par leurs soupirs ravivé leur amour, et l'entrée dans Bethléhem a été pour eux comme un renouvellement de la vie divine.
Or, toute âme introduite dans Bethléhem, c'est-à-dire dans la Maison du Pain, unie à celui qui est la Lumière du monde (Johann.VIII.12.), cette âme ne marche plus dans les ténèbres. Le mystère de Noël est un mystère d'illumination, et la grâce qu'il produit dans notre âme l'établit, si elle est fidèle, dans ce second état de la vie mystique qui est appelé Vie illuminative. Désormais, nous n'avons plus à nous affliger dans l'attente du Seigneur ; il est venu, il a lui sur nous, et sa lumière ne s'éteint plus. Elle doit même croître à mesure que le Cycle liturgique va se développer. Puissions-nous réfléchir assez fidèlement dans nos âmes le progrès de cette lumière, et parvenir par son aide au bien de l'union divine qui couronne à la fois le Cycle et l'âme sanctifiée par le Cycle !
Mais dans le mystère de Noël et des quarante jours de la Naissance, la lumière est encore proportionnée à notre faiblesse. C'est le Verbe divin, sans doute, la Sagesse du Père, qui nous est proposé à connaître et à imiter ; mais ce Verbe, cette Sagesse, apparaissent sous les traits de l'enfance. Que rien donc ne nous empêche d'approcher. Ce n'est pas ici un trône, c'est un berceau ; ce n'est pas un palais, c'est une étable ; il ne s'agit pas encore de travaux, de sueurs, de croix et de sépulcre ; moins encore de gloire et de triomphe ; il n'est question que de douceur, de silence, de simplicité. Approchez donc, nous dit le Psalmiste, et vous serez illuminés (Psalm. XXIII.6.).
Qui pourrait dignement raconter le mystère de l'enfance du Christ dans les âmes, et de l'enfance des âmes dans le Christ ? Ce double mystère qui s'accomplit en ce saint temps, a été merveilleusement rendu par saint Léon dans son sixième Sermon sur la Nativité du Sauveur, quand il dit : « Quoique cette enfance que n'a pas dédaignée la majesté du Fils de Dieu ait successivement fait place à l'âge de l'homme parfait, et qu'après le triomphe de la Passion et de la Résurrection, toute la suite des actes de l'humilité dont le Verbe s'était revêtu pour nous soit à jamais achevée, la solennité présente renouvelle pour nous la Naissance de Jésus par la Vierge Marie; et en adorant la Naissance de notre Sauveur, il advient que c'est notre propre origine que nous célébrons. En effet, cette génération temporelle du Christ est la source du peuple chrétien, et la naissance du Christ est à la fois celle du corps. Sans doute, chacun des appelés a son rang propre, et les enfants de l'Église sont distincts les uns des autres par la succession des temps ; toutefois, l'ensemble des fidèles, sorti de la fontaine baptismale, de même qu'il est crucifié avec le Christ dans sa Passion, ressuscité dans sa Résurrection, placé à la droite du Père dans son Ascension, est aussi enfanté avec lui danscette Nativité. Tout homme, en quelque partie du monde des croyants qu'il habite, est régénéré dans le Christ; l'ancienneté de sa première génération est tranchée; il renaît en un nouvel homme, et désormais il ne se trouve plus dans la filiation de son père charnel, mais bien dans la nature même de ce Sauveur qui s'est fait Fils de l'homme, afin que nous puissions devenir fils de Dieu. »
Le voilà, le mystère de Noël ! C'est bien là ce que nous dit le Disciple bien-aimé dans la Leçon du saint Évangile que l'Église nous propose à la troisième Messe de cette grande fête. A ceux qui ont bien voulu le recevoir, il leur a donné de devenir fils de Dieu, à ceux qui croient en son nom, qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu. Donc, tous ceux qui, après avoir purifié leur âme, après s'être affranchis de la servitude de la chair et du sang, après avoir renoncé à tout ce qu'ils tiennent de l'homme pécheur, veulent ouvrir leur coeur au Verbe divin à cette LUMIÈRE qui luit dans les ténèbres, et que les ténèbres n'ont point comprise, ceux-là naissent avec Jésus-Christ, ils naissent de Dieu; ils commencent une vie nouvelle, comme le Fils de Dieu lui-même dans ce mystère...
...Soyons attentifs à la doctrine du séraphique saint Bonaventure, qui nous montre disertement comment s'opère la naissance de Jésus-Christ dans les âmes :
« Cette heureuse naissance a lieu, dit le saint Docteur dans une Exhortation sur la Fête de Noël, quand l'âme, préparée par une longue considération, passe enfin à l'action ; quand la chair étant soumise à l'esprit, l'oeuvre bonne arrive à son tour : alors la paix et la joie intérieures renaissent dans l'âme. Dans cette nativité, il n'y a ni lamentations, ni douleurs, ni larmes; tout est admiration , tressaillement et gloire. Mais si cet enfantement t'agrée, ô âme dévote ! songe à être Marie. Or, ce nom signifie amertume : pleure amèrement tes péchés; il signifie encore illuminatrice: deviens brillante de vertus ; il signifie enfin maîtresse : sache dominer sur les passions de la chair. Alors le Christ naîtra de toi, sans douleur et sans travail. C'est alors que l'âme connaît et goûte combien est doux le Seigneur Jésus. Elle l'éprouve cette douceur, quand, par de saintes méditations elle nourrit cet Enfant divin ; quand elle le baigne dans ses larmes ; quand elle l'enveloppe de chastes désirs; quand elle le presse dans les brassements d'une tendresse sainte; quand elle le réchauffe dans le plus intime de son coeur. O heureuse crèche de Bethléhem ! en toi je trouve le Roi de gloire; mais plus heureux que toi est le coeur pieux qui contient spirituellement celui que tu n'as pu contenir que corporellement. »