De la Nativité de Jésus-Christ (Méditation du P. Judde, S.J.)
Publié : ven. 24 déc. 2021 13:22
De la Nativité de Jésus-Christ
(Méditation du P. Judde, S.J., 1876)
La vertu singulière du Sauveur, dans ce mystère , c'est la pauvreté.
Nous en considérerons les qualités. Elle est pénible.
Elle est humiliante.
Elle est libre et toute volontaire.
PREMIER POINT. Pauvreté pénible. Il souffre, et souffre beaucoup de sa pauvreté.
1 . Il n'a quoi que ce puisse être pour la propreté ni pour la commodité : point de maison , point
de chambre ni de meubles , point de berceau.
2.° Il manque du nécessaire en plusieurs choses : point de feu dans la nuit d'une saison rigoureuse ,
et dans une cabane ouverte à toutes les injures de l'air.
3.° Dans le nécessaire qui lui reste , rien que de vil et de grossier : de mauvais langes pour se couvrir,
une crèche et de la paille pour reposer, deux animaux pour le réchauffer de leur haleine.
L'état de Jésus-Christ, dans la crèche, est passager , à la vérité ; il ne sera pas toujours là ; mais , comme dans l'incarnation il épouse l'humilité, dans sa naissance il épouse la pauvreté : ce sera sa compagne fidèle ; elle le suivra en Egypte , à Nazareth, dans le cours de ses prédications , et jusque sur le Calvaire. ïl naît de parens pauvres; ils ne sortiront point de leur condition, ni lui non plus : c'est un état fixe et permanent.
La pauvreté religieuse , que l'on regarde , avec raison , comme un grand sacrifice , mesurons-la à celle-ci : que de différence ! combien de choses sou- vent superflues , en tout genre ! de quel nécessaire manque-t-on? et dans le nécessaire, combien, quelquefois , de recherches d'amour-propre , quand on le peut ! et quand on ne le peut pas , combien de plaintes , peut-être, et de murmures !
Cependant, la souffrance est comme essentielle à la pauvreté. La première idée qu'on se forme d'un homme pauvre , c'est un homme qui souffre ; c'est Job sur un fumier, après la perte de tous ses biens ; ou c'est une de ces personnes qui , se trouvant au-dessous de leurs affaires , savent à peine , pour le besoin présent même , où trouver de quoi subsister. Qu'il en est aujourd'hui dans cette affligeante situation !
Ne pourrait-on pas , avec raison , se moquer de notre pauvreté , si l'on savait en quoi nous la faisons consister ? Ne nous regarderait-on pas comme des enfans de famille qui n'ont rien qu'avec dépendance , mais à qui il ne manque rien du nécessaire , et à qui on accorde même beaucoup de petits soulagemens ? Ne pourrait -on pas nous dire : N'êtes-vous pas nourris , logés raisonnablement ?
Si le monde savait, avec cela, ce qu'on a , en religion , de petites douceurs , de petites pensions et de présens, et la facilité qu'ont les supérieurs à don- ner des permissions d'en user, que penserait-il ? Je n'oserais condamner tout-à-fait ces usages comme des crimes , pourvu qu'on soit dans la disposition sincère et effective de s'en voir privé, et qu'on n'en use pas comme de son propre bien. Mais ceci même a beaucoup plus d'étendue qu'on ne s'imagine ordinairement ; et dés qu'on met quelque différence , soit dans la pensée , soit dans l'affection , soit dans l'usage, entre les biens communs de la maison
et ces petits biens que l'on regarde comme plus d'à demi à soi, il est bien difficile qu'on ne tombe dans le vice de propriété. Quoi qu'il en soit , il sera toujours vrai, encore une fois, que ce n'est là guère que la pauvreté des enfans de famille , et souvent quelque chose de moins.
Or , pouvons-nous croire que ce soit à une pauvreté pareille qu'aient été faites les promesses de Jésus-Christ; le centuple de consolations célestes, les places de distinction dans la gloire , ce droit de juger les riches au dernier jour du monde ? De si grandes prérogatives supposent nécessairement de grandes privations.
Le séculier à qui manquent souvent bien des choses , peut-il être jugé par le religieux à qui rien ne manque , ou qui voudrait ne manquer de rien ? Juger les autres hommes, c'est être chargé d'actions et de vertus qui les condamnent, d'un détachement qui condamne leurs insatiables désirs , d'un dénûment qui condamne leur abondance. Pour être juge avec Jésus-Christ, pour être placé dans la gloire auprès de lui , il faut l'avoir suivi de prés, avoir été pauvre comme lui (1).
La pauvreté religieuse, à le bien prendre , n'est autre chose qu'une grande grâce ; elle délivre de
rembarras et du danger des richesses , qui nous eussent partagés , occupés , et vraisemblablement
damnés , comme beaucoup d'autres. Point de peines à amasser ni à défendre ; point de craintes de
perdre ; point de chagrin d'avoir perdu ; et pour le salut , point d'acquisitions injustes, de possessions
pleines d'orgueil, de dispensations criminelles. Or, cette grâce ne demande-t-elle pas quelque reconnaissance ?
Et quelle autre reconnaissance plus juste , que de ne pas vouloir jouir des avantages de la pauvreté et des
richesses tout à la fois, ne manquer de rien et n'être ni coupable , ni embarrassé de rien ! Au moins donc,
1.º Quand les mauvais temps, l'incommodité d'une maison, ou , si vous voulez , un peu de dureté dans les supérieurs et d'avarice dans les officiers , nous donnera occasion de souffrir quelque chose, de manquer de quelque chose, souffrons et dissimulons. Que jamais on ne nous entende nous plaindre de n'être point , ou assez bien nourris , ou assez proprement vêtus , ou assez commodément logés. Un pauvre qui serait
comme nous , trouverait qu'on lui donne trop.
2.° Maintenant que , par la retraite et par les réflexions qu'elle nous donne occasion de faire, nous connaissons nos devoirs mieux que jamais, faisons une exacte revue des choses dont nous pouvons nous passer. Que le nombre en est grand quelquefois ! La nature veut toujours avoir ; dans son empressement on demande , on reçoit. Les premières envies sont elles passées, on connaît l'inutilité de ce qu'on a désiré avec passion. Mais alors, ou bien le respect humain retient, ou bien je ne sais quelle espèce d'àvarice ; avoir pour avoir. Le mérite de s'abstenir est passé , mais il reste le mérite de se défaire de ce qu'on a ; il n'est pas moindre , peut-être ; mais il ne faut donc pas différer.
3.° Pour toutes les choses dont nous ne pouvons
absolument nous passer, que toujours par quelque
endroit il paraisse que nous sommes pauvres ; qu'il
n'y ait ni propreté exquise , ni recherche de pure
vanité. Mais que ce ne soit pas selon l'usage des
gens relâchés , ni au conseil de notre amour-propre
que nous fassions ces réformes ; il nous passerait mille
choses que la grâce ne passe point et ne doit point passer.
Allons à la crèche de notre roi, de notre maître ;
apprenons-y ce que c'est qu'une pauvreté souffrante et pénible.
Quand nous aurons fait tout ce que le devoir et la piété nous inspirent , de lui à nous la distance
sera toujours infinie.
(1) Vos qui secuti estis me,... sedebitis et vos.... judicantes , etc. Matth. 19, 28.
A SUIVRE...