DESCRIPTION DES SIGNES DE L'ESPRIT NATUREL
Cette description se fait assez facilement par contraste avec l'esprit de Dieu, en notant quelques différences avec l'esprit du démon. Cet esprit naturel c'est, comme nous l'avons dit plus haut, une tendance à juger, vouloir et agir d'une manière naturelle et non surnaturelle. De quelle « nature » s'agit-il ? Il n'est pas question de la nature considérée en elle-même, comme pouvant être élevée à l'ordre de grâce, mais il s'agit soit de la nature déchue et non encore régénérée par la grâce, soit de la nature encore blessée, qui, malgré la présence de la grâce, conserve les quatre blessures, suites du péché originel, lesquelles sont avivées par les péchés personnels. Ces blessures chez les baptisés restés en état de grâce sont en voie de cicatrisation ou de guérison, mais il n'y a pas de parfaite guérison en cette vie [2] .
Infligées à toute la nature humaine par le péché du premier père, ces blessures sont imparfaitement guéries par le baptême ; car la concupiscence demeure après cette nouvelle naissance ; ce qui nous oblige au combat spirituel. Ainsi, avec l'aide de Dieu, l'homme surmonte la concupiscence d'une manière méritoire, comme le dit S. Thomas (III, q. 69, a . 3). Et cela convenait également, ainsi qu'il est dit au même endroit, de peur que les hommes ne viennent au baptême pour échapper aux peines de la vie présente plutôt que pour la gloire de la vie éternelle. Nous sommes les cohéritiers du Christ, « à condition toutefois que nous souffrions avec lui, afin d'être aussi glorifiés avec lui ». Or ces quatre blessures sont aggravées par le péché actuel qui diminue l'inclination naturelle à la vertu en apportant un obstacle, celui de l'inclination au mal ; ainsi « par le péché (même véniel dans les justes) la raison est émoussée, surtout dans l'ordre de l'action, la volonté se raidit contre le bien, la difficulté de bien agir s'accroît et la concupiscence s'enflamme davantage » (I-II, q. 85, a . 3).
C'est pourquoi l'esprit de nature déchue ou blessée incline à la concupiscence, qui est le foyer du péché, et ensuite à la paresse, à la lâcheté dans l'irascible, et par suite à l'injustice dans la volonté, à la négligence, à l'imprudence ou à la ruse dans l'intelligence. En résumé, c'est l'esprit de l'amour propre, de l'amour désordonné de soi-même ou égoïsme. Et cet esprit d'amour-propre, comme le montre S. Thomas, entraîne aux trois concupiscences, c'est-à-dire à la concupiscence de la chair, à la concupiscence des yeux et à l'orgueil de la vie [3] .
Enfin ces trois concupiscences inclinent aux sept péchés capitaux qui sont à l'origine des autres péchés souvent plus graves (I-II q. 84, a . 4) ; ce sont la vaine gloire, l'envie, la colère, l'avarice, la paresse ou le dégoût, la gourmandise et la luxure. Selon la remarque de S. Jean de la Croix (Nuit obscure, 1. I, au début), ces sept péchés existent même à l'égard des biens spirituels, ainsi la gourmandise spirituelle, qui est le désir immodéré de la consolation spirituelle aimée pour elle-même et non pour Dieu, et l'orgueil spirituel. Or les péchés capitaux, auxquels incline premièrement l'esprit de nature, disposent à de plus graves, par exemple à l'incrédulité, au désespoir, à la haine de Dieu et du prochain. Ainsi considérée, la nature blessée dont parle S. Thomas ne diffère pas de celle dont parle le livre de l'Imitation de Jésus-Christ (1. III, c. 54). Si nous voulons décrire l'esprit de nature par rapport à la mortification, à l'humilité, aux vertus théologales, disons qu'il faut lui appliquer la première règle du discernement : « c'est à ses fruits qu'on doit juger l'arbre ».
A SUIVRE...
[2] Cf. I-II, q. 85, a . 3 :
Blessures : (- dans la raison déchue de son orientation vers la vérité, blessure de l'ignorance, au lieu de
la prudence ;
(- dans la volonté par rapport au bien en général, c'est la malice au lieu de la justice ;
(- dans l'irascible à l'égard du bien ardu, c'est la faiblesse à la place de la force ;
(- dans le concupiscible par rapport au bien délectable réglé par la raison, c'est la
concupiscence au lieu de la tempérance.
[3] I-II, q. 77, a . 4 et 5 ; cf. Bossuet, Traité de la concupiscence.