Re: Un livre pour ceux qui souffrent.. (vie de Sainte Lidwine de Schiedam)
Publié : jeu. 26 mars 2020 19:20
Ne fermons pas ce chapitre sans rapporter un autre fait remarquable entre tous, un fait plus général, d'une haute notoriété publique et par là trop formel pour que nous puissions le passer sous silence.
Une flotte considérable de vaisseaux marchands allait mettre à la voile pour la mer Baltique. Il ne restait plus qu'à déterminer le jour de partance ; on le fixa en assemblée générale. Mais chose étrange ! Sans aucun motif sérieux, ce fut précisément sur un jour de fête solennelle que s'arrêta le choix. Aussi, un armateur présent, mais un seul, se récria. Il se récria en vain ; la décision resta prise, décision qui le jeta dans une cruelle anxiété. D'un côté, il souffrait, il se sentait blessé dans sa conscience de chrétien fidèle. D'un autre côté que faire ? Devait-il, pouvait-il s'isoler ? Ne lui était-il pas permis, à raison même des dangers de l'isolement, de subir une décision que la nécessité seule lui imposait ? Dans sa perplexité, il pensa à Lidwine : « Mais si je la consultais ?» car il avait pour elle une haute vénération ; jamais, d'ailleurs, il n'entreprenait quelque voyage de long cours sans se recommander à ses prières ; il lui envoya un serviteur. « Allez dire à votre maître, répondit la sainte, que je lui recommande de ne pas s'embarquer avant d'être venu lui même, selon sa coutume, me faire ses adieux. » Le pieux armateur arriva donc. « Mon frère, lui dit, Lidwine, j'ai une grâce à vous demander; mais entendez-le bien, je ne veux pas être refusée. - Et que désirez-vous, ma sœur ? - Ce que je désire ou plutôt ce que je veux ? C'est que vous ne partiez point au jour fixé. Non, non, ne partez point ce jour-là! Je ne le veux pas, vous dis-je ! Et je sais pourquoi et vous même vous le saurez, mais plus tard. - Mais, Lidwine, ferai-je donc mal, si je pars ? La nécessité qui m'est faite, la gravité des intérêts que je compromets en ne partant pas, tous ces motifs ne mettent-ils pas ma conscience à l'abri ?-Qu'ils la mettent à l'abri ou non, mon frère, ce n'est point ce que j'examine à cette heure; je vous dis seulement : ne vous embarquez pas, je ne veux pas que vous vous mettiez en mer au jour indiqué ! - Mais enfin, Lidwine, ce que vous exigez là est étrange ! Vous voulez donc que je coure seul et tout seul les risques d'une longue et périlleuse navigation, et cela, précisément quand il ne tient qu'à moi d'avoir de nombreux, de vaillants compagnons de voyage ? – Eh bien! oui, mon frère, c'est ce que j'exige ! Qu'ils partent, s'ils le veulent, vos vaillants compagnons de mer ! Vous, vous partirez un autre jour et sans eux et vous ne partirez pas seul ; c'est Dieu qui sera avec vous ; c'est Dieu qui conduira votre navire, qui veillera sur vous et vous ramènera au port ! »
L'armateur n'insista plus. Il y avait, dans la voix de la vierge, un tel accent de frayeur prophétique qu'il se sentit subjugué malgré lui. Sa résolution fut dès lors irrévocable. Instances, prières, railleries pour le décider à partir au jour fixé, rien ne lui manqua; il résista à tout. Le jour du départ vint. On avait une mer magnifique, un temps superbe ! Les voiles se gonflaient au vent; les navires, comme des coursiers fringants sous la main qui les domine, se balançaient gracieusement sur leurs amarres,impatients de s'élancer. Au choc des cordages, au clapotement des vagues, se mêlaient les mille clameurs des passagers. Matelots, soldats, marchands, tout le monde allait, Venait, s'appelait ; c'était un mouvement, des cris, des transports, c'était une ivresse indescriptible. Et l'armateur était là, sur la grève, et voyait tout ! Il lui arrivait même d'amères railleries à l'endroit des pieuses terreurs qu'une parole de femme lui donnait. Rien ne l'ébranla. Seulement quand se donna le signal du départ, quand toute la flotte, au bruit d'une immense acclamation, s'élança libre, légère et pleine de majesté, il sentit son cœur se briser ; quelques grosses larmes sillonnèrent ses joues. Elle était si séduisante, en effet, cette mer qui, au loin, brillait comme un vaste écrin et dont chaque flot, que le vent soulevait, semblait une gerbe de diamants ! Elle était si belle surtout cette flotte qui partait sans lui, si belle avec ses innombrables mâts pavoisés, avec ses matelots joyeux et ses habiles et hardis capitaines !
Au fait, c'était une course superbe. Les navires semblaient glisser sur les flots ; la terre, en un clin d'œil, disparut; on marcha ainsi tout le jour. Ce beau temps, ces heureux auspices surexcitaient les cœurs. Sur le soir, il est vrai, du haut des mâts on signala dans l'immensité de l'espace quelques points noirs. Que pouvait-ce bien être ? Après tout, qu'avait-on à craindre ? n'avait-on pas et la force et le nombre ?
Tout à coup les vigies poussent un cri terrible ! « Aux armes! les pirates !voilà les pirates ! aux armes !» Et tout le monde se précipite, les soldats à leur poste, les matelots à la manœuvre. Mais déjà les pirates étaient là ! La bataille fut effroyable. La hache à la main, le poignard aux dents, ces affreux pirates sautaient à l'abordage avec une fureur de démons. Pendant plus d'une heure, au milieu de ces flots de l'Océan, ce fut une atroce mêlée, une mêlée sans nom, d'hommes, de vaisseaux, de cris de rage, de blessés et de cadavres !..
Enfin un hourra prolongé, immense, courut sur l'abîme ! C'était le chant de triomphe ; la flotte avait succombé ! hommes, vaisseaux, tout ce qui n'avait pas péri sous le fer de la bataille ou au milieu des flots, devenait la conquête et la proie du vainqueur.
Et le lendemain, ne sachant rien, toujours triste de son isolement, l'armateur qu'avait retenu Lidwine mettait à la voile. Quelle ne fut pas son épouvante, sa reconnaissance surtout, quand il apprit l'horrible catastrophe, quand peut-être il en trouva des traces en heurtant sur sa route quelque cadavre ou quelque débris ! Sa confiance, dès lors, ne connut plus de bornes. Orages ni pirates, rien ne l'inquiéta plus. Il fit en effet le plus heureux voyage; son vaisseau était chargé de richesses quand il rentra au port.
Quand nous faisons ou le bien ou le mal, ne prophétisons-nous pas nous-mêmes ou notre vie ou notre mort, ou notre félicité ou notre malheur, soit pour ce monde, soit pour l'éternité ?