La conversion des hérétiques ne fut pas le seul objet du zèle du P. de Montfort à La Rochelle; il s'appliqua aussi à retirer du vice les malheureuses créatures qui perdent tant d'hommes en se perdant elles-mêmes.
Voici peut-être le trait le plus extraordinaire de la vie du saint prêtre, et la bonne œuvre pour laquelle il a eu le plus besoin de l'assistance particulière de Dieu. Lorsqu'il était informé qu'il se trouvait dans quelque quartier de la ville une maison de prostitution, il s'y rendait avec un autre prêtre. Entré dans ce lieu infâme, le chapelet et le crucifix à la main, il se jetait a genoux, récitait un Ave Maria et baissait la tête. Il est facile de comprendre le trouble que causait aux libertins et aux courtisanes qui s'y trouvaient réunis, une visite aussi inattendue et pour eux aussi inopportune. Partie de celles-ci s'enfuyaient aussitôt; d'autres, touchées à sa vue, promettaient de se convertir mais les hommes, faisant plus de contenance, menaçaient le saint missionnaire. Un jour il s'en trouva un qui, entrant en fureur, le saisit de la main gauche par les cheveux, et tenant de la main droite son épée, lui dit, en faisant d'horribles jurements, qu'il allait l'en percer s'il ne se retirait aussitôt, « Très-volontiers », lui répondit le P. de Montfort sans être intimidé ; « je consens que vous m'ôtiez la vie, pourvu que vous me promettiez de vous convertir, car j'aime mieux mille fois le salut de votre âme, que dix mille vies comme la mienne ». Ces paroles et cette intrépide fermeté arrêtèrent la fureur de l'impudique. Il en fut si frappé, que, tremblant de tout le corps et pouvant à peine se soutenir, il ne put que difficilement remettre son épée dans le fourreau, et plus encore trouver la porte pour sortir. Pendant celle scène, une seule fille était restée dans la maison et s'était jetée à genoux. Le saint prêtre et son compagnon l'emmenèrent avec eux, la confièrent à une personne pieuse, et elle se réconcilia si bien avec Dieu, qu'elle devint dans la suite un modèle de pénitence.
Cette action hardie indisposa contre le serviteur de Dieu des gens qui, trouvant plus commode de le censurer que d'imiter ses œuvres de zèle, voulurent le faire interdire; mais leurs efforts furent inutiles auprès de M. de Cbampflour, prélat pieux qui ne se laissa pas surprendre. Des Calvinistes cherchèrent à empoisonner le saint missionnaire, comme d'autres de la même secte avaient tenté de l'assassiner ; il se délivra du poison qu'il avait avalé ; mais il en fut néanmoins gravement incommodé et s'en sentit toujours depuis. On croit même que les effets de ce poison, en altérant sa santé, contribuèrent à hâter sa mort.
Après avoir évangélisé La Rochelle et surtout la garnison, pendant une partie de l'année 1712, le saint prêtre, malgré tous les obstacles que lui suscitèrent les Calvinistes, qui faillirent le faire prendre en mer par un corsaire anglais, passa à l'Ile-Dieu, où son arrivée fut un grand sujet de joie pour les habitants, et son séjour parmi eux une source abondante de bénédictions. Ce n'est pas qu'il n'y trouvât comme partout ailleurs des contradictions; là elles lui vinrent de la part du gouverneur de l'île, qui traversa d'abord les missionnaires, et qui ne se guérit de ses préventions contre eux qu'en voyant leur patience. Heureusement cet homme passionné n'eut pas d'imitateurs. Tous les habitants, au nombre de deux mille, profitèrent du bienfait de la mission qui dura deux mois. La dévotion du Rosaire y fut solidement établie, une croix fut plantée dans le lieu le plus éminent de l'île, et l'on y montrait encore avant la Révolution une grosse pierre que le saint prêtre déplaça à cette occasion d'une manière qui sembla tout à fait surnaturelle.
Une chapelle que le Père de Montfort faisait restaurer à la Garnache n'était pas encore bénite il retourna dans cette paroisse, y fit la cérémonie, et profita de la circonstance de cette bénédiction pour soutenir ce peuple dans les sentiments de piété qu'il lui avait inspirés pendant la mission et dont il retrouvait les fruits. De la Garnache, il passa à Sallertaine; mais loin d'avoir à traiter avec des gens aussi dociles que ceux qu'il venait de quitter, il les trouva dans un état d'opposition capable de décourager un homme moins habitué que lui à mettre toute sa confiance en Dieu. Ils allèrent en effet jusqu'à fermer les portes de leur église, malgré leur curé, et en emporter les clefs. Le saint prêtre, en arrivant dans le bourg, se rend droit à la maison d'un des principaux habitants, qu'il savait très-opposé à la mission ; en y entrant il dépose sur une cheminée un crucifix et une image de la sainte Vierge, se prosterne devant eux, fait sa prière, et, se relevant, il dit d'une manière si persuasive à l'habitant qu'il vient au nom de Jésus et de Marie travailler en ce lieu, que cet homme, subitement touché, accepte aussitôt l'invitation qu'il lui fait de se rendre à l'église avec sa famille. Cet exemple fait changer de résolution aux habitants, ils vont écouter le prédicateur, et dès le premier sermon qu'ils entendent, ils sont tellement attendris, qu'ils se retirent fondant en larmes. Bientôt leur empressement à écouter le serviteur de Dieu fut aussi grand que leur opposition avait été prononcée, et jamais le Père de Montfort n'avait produit autant de fruits que dans cette mission de Sallertaine. Il est vrai que tout en lui contribuait à en assurer le succès; outre cette éloquence persuasive qui touchait les cœurs, l'exemple de sa vie donnait encore un nouveau poids à ses discours On sut bientôt combien il était pénitent et mortifié : il logeait dans un réduit pauvre et incommode, ne prenait que trois heures de sommeil, se déchirait chaque nuit le corps par une sanglante discipline, puis passait la journée en chaire, au confessionnal ou dans l'exercice d'autres bonnes œuvres de ce genre. Malgré tant d'occupations et tant de fatigues, il avait l'air aussi recueilli que s'il eût été occupé à l'oraison dans une solitude.
Aussi persuasif au tribunal qu'en chaire, le saint prêtre faisait de nombreuses conquêtes à la grâce par le ministère de la confession. Il y parlait d'une manière si entraînante, qu'il suffisait de s'être adressé à lui pour devenir l'ennemi du monde et renoncer à ses maximes. Sans beaucoup discourir avec ses pénitents, il leur inspirait des sentiments si élevés, qu'il les rendait bientôt de fervents chrétiens. Alors, profitant de leurs saintes dispositions, il les engageait à s'enrôler dans de pieuses confréries que son zèle l'avait porté à établir en divers lieux, sous le nom de Frères et de Sœurs de la Croix. Il prétendait, par cette pieuse industrie, leur faire vaincre le respect humain et marcher à la suite de Jésus-Christ. Ses efforts furent couronnés de succès.