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Re: Inquisition au Moyen-Âge.

Publié : mar. 23 oct. 2018 13:20
par Louis Mc Duff

INQUISITION du Moyen-Âge.

(col. 853-854)

Organisation de l’Inquisition.

(suite)

Si elle s'est tout d'abord développée dans le comté de Toulouse, à cause du péril plus grand que le catharisme y faisait courir à l'Eglise et à la société, l'Inquisition n'y resta pas confinée, et dès la première moitié du XIIIe siècle, elle s'étendit progressivement à tous les pays où il y avait des hérésies à réprimer, c'est-à-dire dans presque tout le monde chrétien. On y appliqua, en la précisant de plus en plus, la législation des conciles de Latran et de Vérone.

En 1232-1234, l'Inquisition s'établit en France. Elle commence par le comté de Bourgogne, où dès 1232, une bulle de Grégoire IX charge de la lutte contre l'hérésie le prieur des dominicains de Besançon et les Pères GAUTIER et ROBERT. Ces religieux recevaient des instructions auxquelles se reportent les bulles des années suivantes.

Cette mission, limitée d'abord à une région bien déterminée, fut étendue bientôt à la France entière. Le 13 avril 1233, Grégoire IX faisait savoir aux évêques de France qu'il avait chargé les Dominicains des fonctions d'inquisiteurs dans ce pays parce que « les soucis de leurs multiples occupations permettent à peine aux évêques de respirer ».

Enfin, par une autre bulle datée du 21 août 1235, le pape nommait inquisiteur général du royaume de France (per universum regnum Franciae) frère ROBERT, que l'on avait surnommé LE BOUGRE parce que, avant d'entrer dans l'ordre des Dominicains, il avait été lui-même hérétique cathare et que le peuple désignait sons les noms de Bulgari, Bougres, les Cathares. Il était recommandé à Robert d'agir avec le conseil des évêques et des religieux (FREDERICQ, Robert le Bougre, premier inquisiteur général de France, p. 13). Saint Louis exécuta fidèlement les décisions de Latran et de Vérone, qui ordonnaient au pouvoir civil de se mettre à la disposition des clercs chargés de la poursuite des hérétiques. Dans sa Chronique rimée, PHILIPPE MOUSKET dit que l'inquisiteur général Robert le Bougre agissait à la fois au nom du pape et du roi,

Par le commant de l'apostole
Qui li et enjoint par estole
Et par la volonté dou roi
De France, ki l'en fist otroi.

(BOUQUET, XXII, p. 55, vers 28879-28882.)

Le coutumier appelé Etablissements de saint Louis et les Coutumes du Beauvaisis de Beaumanoir constatent cet accord de la juridiction ecclésiastique et de la juridiction séculière : « Quand le juge (ecclésiastique) aurait examiné (l'accusé), se il trouvait qu'il fut bougre (hérétique), si le devait faire envoier à la justice laïque et la justice laïque le doit faire ardoir (brûler). » (LAURIÈRE, Ordonnances des rois de France, 1, p. 211 et 175.) « En tel cas, doit aider la laïque justice à sainte Eglise; car quand quelqu'un est condamné comme bougre par l'examination de sainte Eglise, sainte Eglise le doit abandonner à la laïque justice et la justice laïque le doit ardoir, parce que la justice spirituelle ne doit nul mettre à mort. » ( Coutumes du Beauvaisis, éd. Société de l'Histoire de France, 1, 157 et 413.)

Ainsi reconnue par le pouvoir civil qui lui prêtait main-forte…

Re: Inquisition au Moyen-Âge.

Publié : mer. 24 oct. 2018 12:58
par Louis Mc Duff

INQUISITION du Moyen-Âge.

(col. 854)

Organisation de l’Inquisition.

(suite)

Ainsi reconnue par le pouvoir civil qui lui prêtait main-forte, l'Inquisition avait une existence officielle et régulière dans le royaume de France.

La défaite des Albigeois en Languedoc et leur proscription avaient fait refluer un grand nombre d'entre eux au delà des Pyrénées dans le comté de Barcelone et les royaumes d'Aragon et de Navarre. Depuis plusieurs siècles, des relations fort étroites avaient uni le midi de la France et le nord de la péninsule ibérique : l'archevêque de Narbonne avait été longtemps métropolitain de plusieurs diocèses espagnols; la maison royale d'Aragon possédait, au commencement du XIIIe siècle, les villes de Carcassonne et de Montpellier; des alliances de famille l'unissaient aux maisons de Foix, de Toulouse, de Comminges; enfin, des seigneurs, tels que le vicomte de Castelbon, le comte de Roussillon, avaient des terres et des vassaux sur les deux versants.

Aussi les registres de l'Inquisition toulousaine et carcassonnaise nous montrent-ils, à tout instant, les Cathares allant chercher asile chez leurs coreligionnaires catalans ou aragonais. L'orthodoxie des rois et des prélats espagnols s'en effraya. En 1226, le roi d'Aragon JAYME défendit à tout hérétique l'entrée de son royaume et renouvela contre « les hérétiques, leurs hôtes, leurs fauteurs et défenseurs » les mesures édictées, en 1198, par son père, le roi Pierre (1228). Sur les conseils de son confesseur, le dominicain RAYMOND DE PENNAFORT, il demanda à Grégoire IX de lui envoyer des inquisiteurs, et par une bulle du 26 mai 1232, le pape invita l'archevêque de Tarragone et ses suffragants à faire dans leurs diocèses, soit personnellement, soit avec l'aide des Prêcheurs ou d'autres auxiliaires, une inquisition générale.

L'année suivante, Jayme édicta, à Tarragone, contre les hérétiques, une ordonnance qui reproduisait à peu près les statuts promulgués au concile de Toulouse de 1229 par le légat Romain, cardinal de Saint-Ange; enfin, le 30 avril 1235, pour répondre à quelques questions que le roi d'Aragon lui avait posées, Grégoire IX lui envoya tout un code de procédure inquisitoriale qui avait été rédigé par Raymond de Pennafort. Dès lors, l'inquisition fonctionna régulièrement en Aragon, avec le concours des Dominicains et des Franciscains, et elle étendit son action en Navarre (LEA, Hist. de l'Inquisition, II, p. 193 et suiv.)

Le manichéisme avait fait aussi de nombreux adeptes en Castille…

Re: Inquisition au Moyen-Âge.

Publié : jeu. 25 oct. 2018 13:38
par Louis Mc Duff

INQUISITION du Moyen-Âge.

(col. 854-855)

Organisation de l’Inquisition.
(suite)

Le manichéisme avait fait aussi de nombreux adeptes en Castille. LUC, évêque de Tuy, raconte que, au commencement du XIIIe siècle, la religion catholique était tournée en dérision par les populations, et que, parfois, les membres du clergé eux-mêmes joignaient leurs railleries à celles des hérétiques.

Le roi S. FERDINAND voulut en finir avec ces insultes. Ayant découvert des Cathares dans la ville de Palencia, il les fit marquer au fer rouge sur le visage (RAYNALDI, Annales ecclesiastici, an. 1236, no 61). Un écrivain castillan de la fin du XIIIe siècle, GILDE ZAMORA, écrivait que, sous le roi Ferdinand, les hérétiques étaient mis à mort : haeretica pravitas trucidatur. Il est difficile de dire si ces condamnations provenaient du zèle particulier du roi ou de l'Inquisition.

Ce qui est sûr, c'est que la répression de l'hérésie par des tribunaux ecclésiastiques servis par le bras séculier était organisée vers le milieu du siècle. Le Fuero real, code promulgué par ALPHONSE LE SAGE en 1255, et las Siete Partidas de 1265 reproduisent les prescriptions insérées contre l'hérésie dans les décrétales de Grégoire IX et celles qui, édictées par les papes du XIIIe siècle, figurèrent plus tard dans le Texte de Boniface VIII (Siete Partidas, I, 6, 58; VII, 24, 7; VII, 25. El Fuero real, IV).

C'était d'Italie que les premiers Cathares étaient venus en France, vers l'an mil; c'est avec l'Italie que les Albigeois se tenaient en communications constantes au cours du XIIe siècle et c'est en Lombardie, comme en Aragon, que les faidits se portèrent en masse après la victoire de la Croisade. Les registres de l'Inquisition toulousaine et carcassonnaise mentionnent souvent l'établissement dans les villes lombardes de colonies d'hérétiques languedociens. Ces faits nous prouvent que le manichéisme fut de bonne heure fort répandu en Italie et que sa puissance fut accrue par les coups qui lui étaient portés au sud de la France. ETIENNE DE BOURBON rapporte qu'au dire d'un hérétique converti, il n'y avait pas à Milan moins de dix-sept sectes hétérodoxes, luttant avec acharnement entre elles.

On peut cependant, comme en France, les réduire à deux sectes principales, les Cathares ou Patarins et les Vaudois…

Re: Inquisition au Moyen-Âge.

Publié : ven. 26 oct. 2018 13:02
par Louis Mc Duff

INQUISITION du Moyen-Âge.

(col. 855-856)

Organisation de l’Inquisition.

(suite)

On peut cependant, comme en France, les réduire à deux sectes principales, les Cathares ou Patarins et les Vaudois. Vers le milieu du XIIIe siècle, RAINERIO SACCONI énumère leurs églises. En Lombardie et dans les Marches, il y avait environ cinq cents Parfaits cathares de la secte des Albanenses, plus de quinze cents Concorrezenses et quelque deux cents Bajolenses. Il s'en trouvait un nombre égal à Florence et à Spolète, plus, en Lombardie, un appoint d'environ 150 réfugiés venus de France. Rainerio Sacconi estime le nombre total des Cathares, de Constantinople aux Pyrénées, à quatre mille, sans compter l'incalculable foule des Croyants.

On voit donc que près des deux tiers de ces hérétiques étaient concentrés dans l'Italie septentrionale, surtout en Lombardie, et qu'ils y constituaient une notable partie de la population (LEA, Hist. de l'Inquisition, II, p. 231).

Aussi, dans la plupart des villes de la vallée du Pô, l'hérésie était-elle professée au grand jour, comme en Languedoc avant la Croisade.

Non contente de la liberté qu'elle y trouvait, elle s'était faite persécutrice et, de toutes manières, elle attaquait l'Eglise catholique, ses prêtres et ses fidèles. En voici quelques preuves empruntées à Lea, dont les sympathies pour les hérétiques et la haine pour l'Eglise éclatent cependant dans plusieurs pages de son livre.

En 1204, les Cathares déchaînèrent la guerre civile à Plaisance et firent chasser de la ville l'évêque et son clergé. Ces derniers s'étant réfugiés à Crémone, la haine des sectaires les y poursuivit; à leur instigation, les Patarins de Crémone se soulevèrent et expulsèrent, avec les catholiques réfugiés de Plaisance, l'évêque et les orthodoxes de leur propre cité.

Ce ne fut qu'en 1207, après trois ans d'exil, que les catholiques purent rentrer à Plaisance et y rétablir timidement leur culte. Des faits du même genre se déroulaient dans un grand nombre des villes où dominaient des municipalités ou des tyrans gibelins tels que Ezzelin de Romano, le plus puissant seigneur de la Marche de Trévise.

Gibelins et hérétiques s'entendaient souvent pour porter les mêmes coups aux orthodoxes et aux alliés politiques du Saint-Siège.

Aussi les Patarins célébraient-ils déjà leur triomphe définitif et l'écrasement du catholicisme, tandis que les catholiques s'attendaient à la ruine en Italie de leur Eglise.

C'était le sentiment de l'abbé Joachim de Flore « qui, dans son Commentaire de l'Apocalypse, voyait dans les hérétiques les sauterelles armées du venin des scorpions, surgissant, au son de la cinquième trompette, des profondeurs de l'abîme sans fond. Ces hérétiques étaient, à ses yeux, l'Antéchrist lui-même. Leur pouvoir ne fera que croître; leur roi est déjà choisi... Contre eux toute résistance est vaine. Ils s'uniront aux Sarrasins, avec lesquels, dit-il, ils sont, dès 1195, entrés en négociations » (LEA, op. cit., II, p. 234).

Ce fut pour tenir tête aux hérétiques que les évêques, dans leurs diocèses, établirent l'inquisition épiscopale…

Re: Inquisition au Moyen-Âge.

Publié : sam. 27 oct. 2018 12:00
par Louis Mc Duff

INQUISITION du Moyen-Âge.

(col. 856)

Organisation de l’Inquisition.

(suite)

Ce fut pour tenir tête aux hérétiques que les évêques, dans leurs diocèses, établirent l'inquisition épiscopale, et que, couronnant leurs efforts par une organisation d'ensemble, les papes confièrent à des délégués du Saint-Siège, choisis de préférence parmi les Prêcheurs et les Mineurs, l'inquisitio generalis dans les différentes régions de l'Italie.

Dès 1224, HONORIUS III chargea les évêques de Brescia, de Modène et de Rimini du soin de poursuivre les hérétiques dans l'Italie du Nord.

En 1228, GOFFREDUS, cardinal de Saint-Marc et légat du Saint-Siège en Lombardie, rendait obligatoire à Milan la loi qui ordonnait la destruction des maisons d'hérétiques, et faisait un devoir à l'autorité civile de mettre à mort, dans les dix jours, les hérétiques condamnés comme tels par les tribunaux ecclésiastiques.

En 1230, le dominicain GUALA, évêque de Brescia, promulguait et faisait exécuter dans sa ville épiscopale le sévère décret rendu par Frédéric II contre les hérétiques en 1224, et son exemple fut suivi dans plusieurs villes du nord de l'Italie.

Coordonnant ces efforts isolés, GRÉGOIRE IX nomma le dominicain ALBÉRIC inquisiteur en Lombardie (1232), le dominicain PIERRE DE VERONE (saint Pierre martyr), inquisiteur à Milan (1233), les dominicains ALDOBRANDINI CALVALCANTE et RUGGIERI CALCAGNI, inquisiteurs à Florence, le premier en 1230, le second vers 1241 (LEA, op. cit., II, p. 237-254 passim).

L'empereur FRÉDÉRIC II seconda de tout son pouvoir l'œuvre du pape et de ses légats…

Re: Inquisition au Moyen-Âge.

Publié : dim. 28 oct. 2018 12:10
par Louis Mc Duff

INQUISITION du Moyen-Âge.

(col. 856-857)

Organisation de l’Inquisition.

(suite)

L'empereur FRÉDÉRIC II seconda de tout son pouvoir l'œuvre du pape et de ses légats ; en 1231, il publia une loi qui rendait exécutoires dans tout l'empire et en Italie les mesures édictées, en 1229, à Toulouse contre les hérétiques; en août de la même année, à Amalfi, il promulgua un nouvel édit qui déclarait l'hérésie crime de lèse-majesté, passible de mort, et ordonnait de rechercher les hérétiques. Tout suspect devait être traduit devant un tribunal ecclésiastique et brûlé vif si le tribunal le reconnaissait coupable (cité par VACANDARD, L'Inquisition, p. 135). L'ordonnance de Ravenne de 1232 étendait à l'empire tout entier l'application de celle d'Amalfi; et c'est ce que répétaient les ordonnances ultérieures du 14 mai 1238, du 26 juin 1238, du 22 février 1239 (PERTZ, Leges, II, p. 196, 281 et sqq.).

A Rome, le sénateur Annibaldi fit, en 1231, un règlement pour le fonctionnement régulier de la répression de l'hérésie dans la cité pontificale (BOEHMER, Acta imperii selecta, XIII, p. 378).

GRÉGOIRE IX rappela, dans ses lettres, les constitutions et règlements de Frédéric II et d'Annibaldi, et en les communiquant à ses légats et aux évêques, il ordonna de les faire insérer dans les lois municipales et de les appliquer partout.

En Allemagne, ce fut le dominicain CONRAD DE MARBOURG qui fut chargé de faire exécuter les ordonnances impériales et les bulles pontificales qui établissaient l'Inquisition. Une lettre de Grégoire IX, en date du 11 octobre 1231, lui expliquait comment elle devait fonctionner. « Lorsque vous arriverez dans une ville, lui disait le pape, vous convoquerez les prélats, le clergé et le peuple et vous ferez une solennelle prédication; puis, vous vous adjoindrez quelques discrètes personnes et ferez avec un soin diligent votre enquête sur les hérétiques et les suspects. Ceux qui, après examen, seront reconnus coupables ou suspects d'hérésie, devront promettre d'obéir absolument aux ordres de l'Eglise; sinon vous aurez à procéder contre eux suivant les statuts que nous avons récemment promulgués contre les hérétiques. » (Cité par VACANDARD, L'inquisition,p. 147.)

D'Allemagne, l'Inquisition s'étendit en Bohême, Hongrie, et jusque dans les pays slaves et scandinaves; quant à la Flandre et aux Pays-Bas, ils furent soumis, dès 1233, à l'action du grand inquisiteur de France ROBERT LE BOUGRE (voir Corpus documentorum inquisitionis neerlandicaede FREDERICQ, t. 1, pass.).

Ce rapide aperçu nous a prouve que, de 1225 à 1240 environ, et plus particulièrement de 1229 à 1234, la recherche des hérétiques et leur répression a été organisée d'un commun accord par le Saint-Siège, les évêques et les princes dans la chrétienté tout entière (à l'exception, semble-t-il, de l'Angleterre), et que partout ont été établies les mêmes règles générales qui étaient contenues en germe dans les constitutions du IIIe concile de Latran de 1179, de l'assemblée de Vérone de 1184 et du IVe concile de Latran de 1215.

On peut les résumer ainsi :
1º La recherche des hérétiques était faite par les évêques, les légats ou leurs délégués ainsi que par les seigneurs et leurs baillis ;

2° Les suspects, dénoncés ou découverts par l'inquisitio, étaient examinés par le tribunal ecclésiastique de l'Ordinaire, du légat, ou de l'inquisiteur, qui pouvait leur infliger des peines spirituelles et des pénitences matérielles en vue de l'absolution;

3° S'ils étaient reconnus coupables d'hérésie et indignes de pardon, ils étaient livrés à la justice séculière, qui leur infligeait les peines portées par le droit canon et par les ordonnances des princes.
A suivre : Procédures de l’Inquisition.

Re: Inquisition au Moyen-Âge.

Publié : lun. 29 oct. 2018 10:42
par Louis Mc Duff

INQUISITION du Moyen-Âge.

(col. 857)

Procédures de l’Inquisition. — La procédure inquisitoriale nous est parfaitement connue, grâce aux nombreux documents qui nous la décrivent ou nous la montrent en action. Ce sont d'abord les bulles pontificales et les décisions des évêques, des légats, des conciles qui, au cours du XIIIe siècle, ont apporté des précisions de plus en plus grandes à cette institution.

GRÉGOIRE IX, BONIFACE VIII, JEAN XXII firent insérer le premier dans les Décrétales, le second dans le Sexte, le troisième dans les Clémentines les dispositions les plus importantes prises par leurs prédécesseurs ou par eux-mêmes pour la répression de l'hérésie. C'est ainsi que figurent dans les Décrétales, le décret de Lucius III édicté à Vérone en 1184, celui par lequel Innocent III ordonna, en 1199,1a confiscation des biens des hérétiques, même si leurs fils étaient catholiques, celui du même pape qui déclarait infâmes et suspendait de leurs fonctions les avocats et notaires favorables aux hérétiques ou leur offrant leurs services (1205), enfin la constitution générale promulguée au IVe concile de Latran (1215) et qui était déjà un code pénal abrégé contre les hérétiques (Corpus juris canonici, éd. Friedberg, II, p. 778-790. Décrétales, V, titre VII).

Le Sexte renferme 20 décisions de GRÉGOIRE IX, d'ALEXANDRE IV, d'URBAIN IV, de CLÉMENT IV, de BONIFACE VIII, concernant la dégradation des clercs hérétiques, le consolamentum des Cathares, les relaps, les abjurations, les pouvoirs des inquisiteurs, la confiscation des biens, etc. (Corpus juris canonici, II, pp. 1069-1078; Sexti decretalium, lib. V, tit. II.

Les Clémentines nous donnent la constitution promulguée par Clément V au concile œcuménique de Vienne (1311), qui réglemente le pouvoir des inquisiteurs et la tenue de leurs prisons (Corpus juris canonici, II, pp. 1181-1184, lib. V, tit. III).

Les actes des conciles nous ont conservé les décisions que les évêques prirent dans leurs réunions provinciales pour…

Re: Inquisition au Moyen-Âge.

Publié : mar. 30 oct. 2018 16:56
par Louis Mc Duff

INQUISITION du Moyen-Âge.

(col. 857-858)

Procédures de l’Inquisition.

(suite)

Les actes des conciles nous ont conservé les décisions que les évêques prirent dans leurs réunions provinciales pour lever certains doutes, résoudre certaines difficultés qui surgissaient dans la procédure contre l'hérésie.

Au concile de Narbonne de 1235, par exemple (LABBE, Concilia, VII, 251) les évêques du Languedoc, fixèrent des règles contenues en 29 articles. Le 21e stipulait que le prévenu ne répondrait qu'à un seul juge et que celui-ci lui communiquerait toutes les charges pesant sur lui ; le 23e exigeait qu'une condamnation ne pût être portée qu'à la suite d'un aveu formel ou de preuves décisives ; car il valait mieux, disait-il, relâcher un coupable que condamner un innocent.

En 1246, à Béziers, les évêques de la même province se réunirent en concile sous la présidence de leur métropolitain GUILLAUME DE LA BROUE, archevêque de Narbonne, et ils rédigèrent 37 articles relatifs à la procédure, « qualiter sit in inquisitione procedendum contra hereticos» (LABBE, Concilia, VII, 415-423). « Temps de grâce rendu obligatoire, confessions reçues par les inquisiteurs, citation contre les prévenus, examen des hérétiques « parfaits et revêtus » avec le concours de personnes discrètes, bonté à l'égard de ceux qui se convertissent, retard dans le prononcé de la sentence pour amener les prévenus à se convertir et leur en donner le temps, situation juridique des héritiers du criminel mort avant sa réconciliation... cautions, pèlerinages, service en Terre sainte, tels furent les principaux points que le concile traita. » (Mgr DOUAIS, Documents pour servir à l'histoire de l'Inquisition dans le Languedoc, 1, p. 21).

Beaucoup d'autres conciles légiférèrent ainsi en Languedoc, en Espagne, en France et dans toute la chrétienté. Individuellement, les évêques publièrent parfois des consultations qui, sur tel point particulier de procédure, interprétaient les décisions des papes et des conciles. Tel fut le cas de Guillaume de la Broue, archevêque de Narbonne, répondant, le 1er octobre 1248, à des questions des inquisiteurs sur l'exhumation des hérétiques morts dans leurs erreurs (publiée par Mgr DOUAIS, op. cit.,I, p. LXIX).

Enfin, plusieurs inquisiteurs ont rédigé pour leur usage et celui de leurs successeurs, des formulaires et des manuels qui indiquent la manière dont ils procédaient contre les hérétiques. Ces textes sont particulièrement précieux; car ils nous viennent de ceux qui par profession connaissaient le mieux l'Inquisition et sa procédure, et qui les décrivaient d'après leur propre pratique. Le plus ancien de ces formulaires doit être daté entre 1244 et 1254 et a été rédigé par deux dominicains inquisiteurs en Languedoc, GUILLAUME RAYMOND et PIERRE DURAND, ou BERNARD DE CAUX et JEAN DE SAINT-PIERRE. Il contient des formules de lettres de citation collectives ou individuelles, d'abjuration avant l'interrogatoire, de réconciliation et de pénitence pour les convertis, de sentence livrant l'hérétique au bras séculier, de sentence contre ceux qui sont morts dans l'hérésie. « Le tout se termine par un avertissement sur la nature des preuves admises et la conduite à tenir par les juges qui entendent ne s'écarter en rien de la ligne tracée par les constitutions apostoliques. » (DOUAIS, op. cit., I, CCXXXXIV.)

On peut ranger dans la même classe de documents un directoire à l'usage des inquisiteurs aragonais qui fut préparé, en 1241-1244…

Re: Inquisition au Moyen-Âge.

Publié : mer. 31 oct. 2018 12:55
par Louis Mc Duff

INQUISITION du Moyen-Âge.

(col. 858-859)

Procédures de l’Inquisition.

(suite)

On peut ranger dans la même classe de documents un directoire à l'usage des inquisiteurs aragonais qui fut préparé, en 1241-1244, dans une conférence que présida, à Barcelone, PIERRE DE ALBALAT, archevêque de Tarragone et auparavant Frère Prêcheur; il fut sans doute rédigé par S. RAYMOND DE PENNAFORT, de l'ordre des Prêcheurs, pénitencier du pape Grégoire IX.

L'un et l'autre de ces personnages n'étaient pas inquisiteurs délégués du Saint-Siège; mais l'un, Pierre de Albalat, exerçait l'inquisition, en vertu de sa juridiction épiscopale et métropolitaine; et l'autre, S. Raymond, avait contribué à l'introduire en Aragon; d'ailleurs, comme canoniste du pape et compilateur du Corpus juris, il avait plus que personne contribué à en fixer la législation. Ce furent donc des hommes de métier qui rédigèrent ce Directoire, et leurs qualités lui communiquèrent un tel crédit qu'il fut adopté par les inquisiteurs du Languedoc en même temps que par ceux d'Espagne; on le trouve dans leurs recueils spéciaux, et c'est dans leurs archives qu'il a été copié, pour le fonds Doat de la Bibliothèque nationale (DOUAIS, S. Raymond de Pennafort et les hérétiques dans le Moyen Age, 1899, pp. 305-315). Mgr Douais l'a édité dans le Moyen Age.

C'est un code fort intéressant de procédure inquisitoriale, comme l'indiquent les titres de ses chapitres : « Queritur qui dicantur heretici, qui snspecti, et sic de singulis.Queritur de hereticis dogmatizantibus et relapsis in credentiam quid sit agendum.Queritur de forma abjurationis.Queritur de forma purgationis.Qualiter compurgatores jurare debeant.Qualiter sacerdos debeat inquirere in confessionibus de facto heresis. »

Au tome V de leur Thesaurus novus anecdotorum, Martène et Durand ont édité deux autres de ces manuels inquisitoriaux, contenant à la fois des résumés des doctrines hérétiques, des formules de procédure et des instructions à l'usage des inquisiteurs.

Le premier concerne surtout les Vaudois ou les Pauvres de Lyon. Après plusieurs chapitres sur les doctrines et les mœurs de ces sectaires, ainsi reconnaissables d'après ce signalement, l'auteur examine la manière de les découvrir et de les arrêter, de les ramener à la foi par la crainte de la mort ou de la prison, de les interroger. Il simule même un interrogatoire en mettant en scène les échappatoires et les stratagèmes auxquels ont recours les hérétiques et qu'il faut prévoir pour les déjouer.

Comme l'indiquent ses premières lignes, le second traité, publié dans le Thesaurus et intitulé De modo procedendi contra hereticos, a pour objet d'indiquer comment on procède contre les Cathares in partibus Carcassonensibus et Tholosanis. La première partie est la reproduction du Directoire de S. Raymond de Pennafort qui n'était donc pas inédit, comme l'affirmait, en le publiant, Mgr Douais, puisque Martène et Durand l'ont publié en 1717, soit 172 ans avant l'édition parue dans le Moyen Age. La seconde partie est un recueil de sentences des inquisiteurs de France et de Languedoc, que l'auteur présente comme des modèles aux autres inquisiteurs. Il y a aussi des formules de réconciliation des Parfaits et des Croyants, de condamnation pour contumace, de condamnation de relaps, d'excommunication contre des relaps contumaces, de pénitence et d'absolution, de commutation de la peine de prison en une antre peine, de convocation du clergé et du peuple pour un auto-da-fé, des réquisitions pour faire arrêter des prévenus en fuite ou habitant d'autres pays, etc. (Thesaurus novus, V, pp. 1777-1814).

BERNARD GUI eut, de son temps, une compétence toute particulière en matière inquisitoriale…

Re: Inquisition au Moyen-Âge.

Publié : jeu. 01 nov. 2018 10:32
par Louis Mc Duff

INQUISITION du Moyen-Âge.

(col. 859-860)

Procédures de l’Inquisition.

(suite)

BERNARD GUI eut, de son temps, une compétence toute particulière en matière inquisitoriale. Il avait vécu, dès sa jeunesse, dans l'ordre dominicain, qui lui avait confié de hautes fonctions en Languedoc : pendant dix-huit ans, de 1303 à 1328, il fut lui-même inquisiteur à Toulouse. Il était donc bien qualifié pour faire part à ses successeurs de son expérience en leur laissant un manuel ou Practica de l'Inquisition. Cet ouvrage, dit avec raison son éditeur, « doit être regardé comme un des documents les plus importants de l'Inquisition méridionale; il nous donne l'ensemble des actes successifs du tribunal, depuis le moment où il commence à informer jusqu'à celui où il prononce la sentence; il émane d'une main habile, honnête et sûre » (Mgr DOUAIS, Les sources de l'histoire de l'Inquisition, p. 73).

On peut se rendre compte de l'intérêt de ce manuel d'après le résumé succinct que donne Mgr Douais de son contenu :

« 1re partie : Formules de lettres ayant trait soit à la citation ou à l'arrestation des personnes suspectes d'hérésie, soit à l'appel des témoins ou conseillers dont l'intervention était nécessaire;

2e partie : Formules des lettres principalement relatives aux actes gracieux qui d'ordinaire se faisaient au commencement des sermons des inquisiteurs, tels que l'enlèvement des croix et l'élargissement des emmurés ou prisonniers, l'imposition des pénitences arbitraires, comme pèlerinages et port de croix, l'octroi des grâces en dehors du sermon;

3e partie : Formules des actes qui se faisaient aux sermons: prestation de serments, excommunication de ceux qui suscitaient des difficultés aux inquisitions, enlèvement des croix, exposé des fautes, abjurations, condamnations, sentences, dégradations, emprisonnement, absolutions, etc.;

4e partie : Constitutions apostoliques, qui avaient défini le pouvoir et les prérogatives des inquisiteurs;

5e partie : Instruction pour l'examen et l'interrogatoire des différentes classes d'hérétiques, les Manichéens, les Vaudois, les Faux Apôtres, les Béguins, les Juifs, les sorciers et les devins.

A ces cinq parties est joint un appendice qui comprend : 1° le texte des constitutions apostoliques ; 2° des formules d'abjuration; 3° des mémoires sur la secte des faux apôtres. » (Ibidem,pp. 73-74, note.)

Quelques années après Bernard Gui, un autre inquisiteur, Frère Prêcheur comme lui, NICOLAS EYMERIC, composait un nouveau Manuel à l'usage de l'Inquisition. Lui aussi était qualifié pour l'écrire. Né en 1320, il était entré dès l'âge de 14 ans dans l'ordre de S. Dominique. En 1357, il remplaçait comme inquisiteur général d'Aragon, NICOLAS ROSELLI, promu au cardinalat. Il exerça ces fonctions strenue ac intrepide, disent QUÉTIF et ECHARD (Scriptores ordinis Praedicatorum, 1, p. 709). Son épitaphe assure qu'il fut inquisitor intrepidus et qu'il combattit 40 ans pour la foi catholique. Lorsque, à cause de la haine que sa rigueur lui avait attirée, il dut se retirer à Avignon auprès de Grégoire XI, puis de Clément VII, il continua sa lutte contre les hérétiques, et ses écrits indiquent la manière de les poursuivre. C'est ainsi qu'il composa un traité De jurisdictione ecclesiae et inquisitorum contra infideles demones invocantes ; un second De jurisdictione inquisitorum contra infideles agentes contra nostram sanctam fidem ; et enfin son Directorium inquisitorum.

Ecrit à Avignon en 1376, ce traité a une importance capitale. Non seulement il provient d'un praticien aussi expérimenté que Bernard Gui, mais écrit à la cour pontificale dans l'intimité du pape Grégoire XI, dont Eymeric était le chapelain, il semble avoir un caractère encore plus officiel. Il est aussi le plus méthodique et le mieux composé des ouvrages de ce genre.

« Il comprend trois parties. La première donne un exposé large de la foi catholique et prépare la seconde qui fournit un rapide aperçu des hérésies et spécifie les délits relevant de l'Inquisition ; dans la troisième, sont développées des instructions très précises sur l'office des inquisiteurs, sur les règles de la procédure et la pénalité; une connaissance profonde du droit éclate partout dans cette œuvre : c'est un avantage dont elle jouit sur toute autre. » (DOUAIS, Les sources de l'histoire de l'Inquisition, p. 75.)

Les actes de l'Inquisition nous font passer de la théorie à la pratique…