Re: Un livre pour ceux qui souffrent.. (vie de Sainte Lidwine de Schiedam)
Publié : ven. 03 janv. 2020 18:23
Cette mort fut une époque dans la vie spirituelle de Lidwine. Comme si elle eût perdu tous ses mérites par l'application qu'elle en avait faite à sa mère, elle se mit à recommencer à nouveaux frais. Jusque-là d'ailleurs, selon elle, elle n'avait été ni assez pauvre, ni assez crucifiée. En conséquence, elle fit vendre un ou deux anciens bijoux et les quelques effets que sa mère lui avait laissés. Du prix, elle fit deux parts. Avec l'une elle acheta une épaisse ceinture de crins, un effrayant cilice, et elle en ceignit ses reins dont les chairs putréfiées tombaient en lambeaux. De l'autre, on eût voulu qu'elle se fît une petite réserve pour ses propres besoins. Ce n'était pas son compte. Elle donna tout aux pauvres ! Restait pour tout bien le lit sur lequel elle était couchée ; elle le trouva encore de trop. A l'entendre, c'était un lit infiniment trop doux. « Quoi ! disait-elle, je couche sur la plume,tandis que Notre Seigneur, à Bethléem, dormait sur un peu de foin et son auguste Mère sur la terre nue ! c'est une intolérable inconvenance ! De grâce, ôtez-moi de ce lit, je ne veux plus désormais reposer que sur la paille. » Il fallut bien lui obéir. Mais son lit, quoi qu'elle en dît, était si mauvais, que l'échange ne put se faire sans une horrible opération. Les draps à moitié pourris s'étaient collés à ses plaies. Force fut, pour les en détacher, d'arracher les chairs toutes vives, et c'est à ce prix qu'elle passa sur ce dur et grossier lit de paille où elle devait, sans jamais en descendre un seul instant, passer le reste de sa vie, condamnée à une perpétuelle immobilité et à une insomnie sans trêve !
Survint l'hiver. Il semblait que Dieu se plût à favoriser Lidwine dans son amour des souffrances, car l'hiver, cette année-là, fut excessivement long et rigoureux ; de mémoire d'homme on n'en avait pas vu de semblable.Voilà donc notre vierge traversant cette terrible saison dans une chambre basse, humide, semblable à peu près à l'étable de Bethléem ; couchée comme l'Enfant Jésus sur une poignée de paille, dans un état voisin de la nudité, par un froid phénoménal, sans feu, et alors que l'hydropisie et tant de plaies donnaient à tous ses membres une sensibilité inouïe ! Sans doute, en d'autres temps, on ne l'eût pas laissée dans un état si affreux ; mais Dieu avait ses desseins. Les visiteurs à cette époque étaient rares, la charité s'était singulièrement refroidie. Dieu voulait qu'elle fût bien délaissée, bien dénuée de toute ressource. Aussi le froid exerça-t-il sur elle toutes ses rigueurs. Des larmes épaisses se congelaient sur ses yeux, à tel point qu'il fallait en approcher le feu pour dégager ses paupières ; plus d'une fois même on la trouva glacée et enraidie comme un tronc d'arbre. État effrayant, pire que la mort ! état impossible, si le Sauveur qui voulait une épouse glorifiée par toutes les douleurs, ne l'eût miraculeusement conservée !
Mais ce même hiver devait la soumettre à une bien plus cruelle épreuve. Son père était gardien de nuit, à Schiedam, et grâce à cet emploi, si vieux qu'il fût, il se suffisait à lui-même. Or, une nuit de cet hiver terrible, le froid fut d'une extraordinaire violence et le lendemain, au matin, quelques habitants ramenaient le vieillard chez sa fille. Il avait un pied gelé ! Qu'on juge de l'affliction de Lidwine ! c'étaient pour son père de cruelles souffrances qui arrivaient ; c'était de plus, d'un seul coup, et la perte de son emploi, et l'indigence jusqu'à manquer de pain !
Heureusement, vers cette époque, le comte Willesme de Hollande vint à Schiedam. Il apprit le malheur et en même temps la détresse de Pierre ; il voulut le voir. « Bon vieillard, lui dit-il, je sais votre infortune ; vous avez un peu tort de n'en rien dire... au moins, en considération de votre sainte fille, me permettrez-vous de vous faire quelque bien. Dites-moi, pour une pension qui vous mette à l'abri du besoin, quelle somme vous faudrait-il ? - Généreux prince, répondit le patriarche,j'ai toujours été pauvre et je ne tiens pas encore à savoir ce que c'est que l'abondance. Douze écus, je crois, me suffiraient. - Soit ! reprit le comte plein d'admiration devant la noble simplicité de ce désintéressement, soit ! douze écus vont vous être donnés à l'instant même et chaque année, régulièrement, la même somme vous sera comptée. Mais il me semble, c'est peu, trop peu pour vivre, et comme je ne veux pas que vous restiez dans la misère, s'il le faut, je doublerai cette somme, vous n'aurez qu'un mot à dire. »