Saint Jean Eudes a écrit :
CHAPITRE X. (suite)
Voyons maintenant ce que veulent dire ces paroles : Mente cordis sui.
Saint Augustin les explique ainsi (1) : « Il a détruit les superbes par un secret et profond conseil de sa divine volonté. Car c'est par un profond conseil que Dieu s'est fait homme, et que l'innocent a souffert pour racheter le coupable : conseil très secret que le démon n'a pu connaître. »
Mais parce que la diction grecque porte : Mente cordis ipsorum, cela donne lieu à d'autres Docteurs d'y donner cette explication : Il a détruit et exterminé ceux qui avaient le coeur plein d'une haute estime d'eux-mêmes; ou bien : Il a dissipé les pensées et les conseils que les superbes méditaient dans leur coeur, conformément à ces paroles du prophète Isaïe : Inite consilium, et dissipabitur (2).
Voici un autre secret très considérable que la bienheureuse Vierge nous découvre par ces paroles : Dispersit superbos mente cordis sui. Car cela veut dire, selon le sentiment de plusieurs graves auteurs, que non seulement Dieu dissipe et anéantit les pensées malignes et les conseils pernicieux que les méchants machinent contre lui et contre ses amis; mais encore qu'il fait en sorte que toutes leurs prétentions tournent à leur confusion, à la gloire de sa divine Majesté et à l'accroissement de la sainteté et du bonheur éternel de ceux qui le servent. Et ce qui est encore davantage, c'est qu'il les bat de leurs propres armes : Mente cordis sui. Car il fait que les flèches que leur malice décoche contre lui et contre ses enfants, retournent contre eux-mêmes : Sagitta superborum factae sunt plaga eorum (3) . Il fait servir leurs desseins à l'accomplissement des siens; il fait que les inventions malignes de leur impiété tournent à leur perdition et à l'avantage de ses serviteurs. Il change les obstacles qu'ils apportent aux oeuvres de sa gloire, en moyens très puissants dont il se sert pour y donner plus de fermeté, plus de perfection et plus d'éclat. La malice de Satan contre le premier homme n'a-t-elle pas tourné à sa confusion et à l'avantage non seulement de cet homme, mais de toute sa postérité, puisque Dieu a tiré tant et de si grands biens du mal dans lequel la tentation du démon a fait tomber, que la sainte Église chante : O felix culpa, ô bienheureuse coulpe, etc ?
La maudite envie et la mauvaise volonté des frères de Joseph contre lui n'a-t-elle pas servi de moyen à la divine Providence, pour l'élever jusqu'à la participation du trône royal de l'Égypte, et pour lui donner le glorieux titre du Dieu de Pharaon ? De quoi a servi aux successeurs de ce même Pharaon la dureté et la cruauté qu'il a exercée contre le peuple de Dieu, sinon pour l'abîmer lui et toute son armée dans le fond de la mer Rouge, et pour faire éclater davantage la protection de Dieu sur les siens ? Qu'est-ce que les perfides Juifs et les malins esprits prétendaient en traitant le Fils de Dieu si ignominieusement et si cruellement comme ils l'ont traite, sinon de rendre son nom infâme et odieux à tout le monde: Nomen ejus non memoretur amplius (4), et ainsi de renverser tous ses desseins et d'anéantir le grand oeuvre qu'il avait entrepris pour la rédemption du monde ? Mais ne s'est-il pas servi de leur impiété abominable pour accomplir les conseils de son infinie bonté au regard du genre humain ? Quelle était l'intention des tyrans qui ont massacré tant de millions de saints Martyrs, sinon de ruiner et d'exterminer entièrement la religion chrétienne ? Et néanmoins la divine Puissance n'a-t-elle pas employé ce moyen pour en rendre l'établissement plus ferme, plus saint, plus étendu et plus glorieux ? Enfin on peut dire avec vérité de tous ceux qui persécutent et qui traversent les serviteurs de Dieu, ce que saint Augustin a dit de l'impie Hérode, lorsqu'il a fait mourir tant d'Innocents, afin de perdre celui qui était venu pour sauver tout le monde : Ecce profanus hostis nunquam beatis parvulis tantum prodesse potuisset obsequio, quantum profuit odio (5) : « Voici une chose merveilleuse, c'est que la haine et la cruauté de cet impie ennemi de Dieu et des hommes, a été beaucoup plus avantageuse à ces bienheureux enfants, que toute l'amitié qu'il aurait pu avoir pour eux, et que toutes les faveurs qu'il leur aurait pu faire. »
C'est ainsi que le bras tout-puissant du Verbe incarné renverse les entreprises des superbes, par la pensée même de leur coeur : Dispersit superbos mente cordis sui. C'est par l'humilité de votre Coeur virginal, ô Reine du ciel, que toutes ces grandes choses s'accomplissent, puisque c'est cette merveilleuse humilité qui a tiré le Verbe divin du sein de son Père, et qui l'a incarné dans votre sein virginal; et que c'est aussi à vous qu'il appartient de briser la tête du serpent, c'est-à-dire d'écraser l'orgueil et la superbe. C'est pourquoi l'on peut bien vous dire : Tu gloria Jerusalem, tu laetitia Israel, tu honorificentia populi nostri, quia fecisti viriliter (6) : «Vous êtes la gloire de Jérusalem, vous êtes la joie d'Israël, vous êtes l'honneur du peuple chrétien, parce que vous avez combattu généreusement et avez vaincu glorieusement les ennemis de son salut. »
Cette première parole : Vous êtes la gloire de Jérusalem, est la voix des Anges, dont les ruines ont été réparées par votre moyen. La seconde : Vous êtes la joie d'Israël, c'est la voix des hommes, dont la tristesse a été changée en joie par votre entremise. La troisième : Vous êtes l'honneur du peuple chrétien, c'est la voix des femmes, dont l'infamie a été effacée par le béni fruit de votre ventre. La quatrième : Vous avez combattu et vaincu glorieusement, est la voix des âmes saintes qui étaient prisonnières dans les limbes, et qui ont été affranchies de leur captivité par votre Fils bien-aimé, le Rédempteur du monde.
O très sainte et très désirable humilité de Marie, vous êtes la source de toutes sortes de biens. O superbe détestable, tu es la cause de tous les maux de la terre et de l'enfer. Abominatio Domini omnis arrogans (7) , dit le Saint-Esprit: Non seulement le superbe et l'arrogant est abominable devant Dieu, mais « c'est l'abomination même. » Afin d'exciter en nos coeurs une grande frayeur et détestation de ce vice exécrable, écoutons et pesons les paroles du grand saint Prosper, la seconde âme de saint Augustin (8).
« Je ne parle point, dit-il, de ceux dans lesquels la superbe règne si manifestement qu'elle ne peut pas ni même ne veut pas se cacher. Je parle seulement de ceux dont les exemples sont pernicieux et redoutables, qui semblent être aucunement convertis et faire quelque progrès dans la voie du salut, mais qui sont remplis et possédés d'une superbe secrète qui, les aveuglant, les précipite dans un abîme de maux dans lequel elle les enfonce sans cesse de plus en plus, afin qu'ils n'en puissent jamais sortir. Cette superbe diabolique prépare une maison au diable dans leurs coeurs. Elle lui ouvre une grande porte quand il se présente pour y entrer, et elle l'y reçoit à bras ouverts. Elle permet à ceux qu'elle captive de vivre comme il leur plaît, de s'abandonner à toutes leurs passions. Elle les désarme de toutes les vertus, et elle fait mourir en eux tout ce qui peut s'opposer tant à elle qu'à tous les autres vices. De là vient que ceux qui sont empoisonnés de cette peste, non seulement n'ont aucun respect pour les commandements, de leurs anciens et supérieurs, mais ils les jugent et les condamnent; et lorsqu'ils les avertissent de leurs manquements, ils n'en reçoivent que des murmures et des rebellions insolentes. Ils veulent avoir le premier lieu partout, se préférant impudemment à ceux qui sont au-dessus d'eux et qui valent mieux qu'eux. Ils font des railleries de la simplicité de leurs frères spirituels, et veulent faire passer effrontément leurs avis et leurs sentiments par-dessus tous les autres. Si vous vous offrez à leur rendre quelque service, ils le méprisent; si vous leur refusez quelque chose, ils s'empressent avec importunité pour l'avoir. Ils font plus d'état de leur naissance que d'une vie bien réglée; ils méprisent avec arrogance ceux qui sont plus jeunes qu'eux; ils ne peuvent se persuader que personne leur doive être comparé, et croient que c'est leur faire tort de leur égaler les plus anciens, au-dessus desquels l'enflure de leur coeur les élève. Il n'y a aucune retenue ni respect pour personne dans leurs actions, ni modestie dans leurs discours, ni discipline dans leurs moeurs. Leur esprit est plein d'opiniâtreté, leur coeur de dureté, et leur bouche de vanterie. Leur humilité n'est qu'hypocrisie; leurs railleries sont piquantes et mordantes; leur haine ne finit point, la soumission et l'obéissance leur est insupportable, mais ils veulent commander partout. Ils se rendent odieux à tous les bons; paresseux et négligents aux bonnes actions; prompts à parler des choses mêmes qu'ils ignorent; toujours prêts à supplanter les autres et à blesser la Société fraternelle; téméraires à entreprendre ce qui est par-dessus leurs forces; criards en parlant, présomptueux en enseignant, dédaigneux en leurs regards, dissolus dans les éclats de leurs ris démesurés, onéreux à leurs amis, méconnaissants des bienfaits qu'ils ont reçus, arrogants dans leurs commandements.
Voilà les marques de la maudite superbe, qui est abominable devant Dieu, et qui l'oblige d'abandonner les coeurs qui en sont infectés. C'est le pain et la pâture du diable; c'est ce qui attire dans les âmes pour en prendre possession; Il les élève pour les écraser; il les flatte pour les perdre et pour triompher de leur perdition.
N'est-il pas très juste que Dieu emploie son bras tout-puissant pour perdre et exterminer ces orgueilleux, et pour les précipiter dans les feux éternels » qui sont préparés aux princes de la superbe, en prononçant contre eux cet arrêt épouvantable : Que ce superbe soit autant supplicié et tourmenté qu'il s'est élevé et glorifié : Quantum glorificavit se, tantum date illi tormentum (9).
O Reine des humbles, écrasez dans nos coeurs tout ce qui est contraire à l'humilité, et y faites régner cette sainte vertu, pour la gloire de votre Fils.
(1) « Et hoc mente cordis sui, id est in profundo consilio suo dispersit eos. Profundum consilium fuit ut pro me Deus fieret homo, et innocens pateretur, ut redimeretur nocens: et in his erat consilium, nec poterat illud diabolus praevidere. » S. Aug. in Magnif.
(2) Isa. VIII, 10.
(3) Psal. LXIII, 8.
(4) Jerem. XI, 19.VIII-73
(5) Serm. 10, de Sanctis.
(6) Judith, XV, 10.
(7) Prov, XVI, 5.
(8) Saint Prosper d'Aquitaine contemporain de saint Augustin, et converti comme lui, se nourrit des livres du saint Docteur, auquel il s'unit pour la défense de la grâce contre les Sémi-Pélagiens.Voici le passage de ses écrits que cite le V. P. Eudes : « Hos ergo pratereo in quibus superbia tam aperte regnat, ut ne dignetur se occultare, nec valeat. Illos tantum dolendos ostendo; atque eorum exempla cavenda denuntio, quos jam conversos et aliquantulum proficientes superbia occulte captivat, quos in profundum malorum fraudulenta do minatione praecipitat, et ne inde unquam possint emergere jugiter calcat. Ipsa in cordibus talium locum diabolo facit; ipsa ei advenienti immunitum pectus familiariter pandit; introeuntem suscipit. Ipsa captis ejus perdite vivendi constituit. Ipsa omnes virtutibus exarmat, quos semel invaserit. Ipsa quidquid in eis remanserit, quod vitiis posset obniti, ne contra se forte convalescnt, interimit. Inde est quod hi, quos superbae mentis tabes purulenta corruperit, seniorum suorum non observant imperata, sed judicant de suis negligentiis objurgati, aut rebellant insolenter, aut murmurant, de loco superiori disceptant, praeferri se etiam melioribus impudenter affectant;
simplicitatem spiritualium fratrum irridenter exagitant; suas sententias procaciter jactant; obsequia delata fastidiunt, negata pertinaciter quarunt; natales moribus ante ponunt; juniores suos elati despiciunt; conferri sibi aliquos posse non credunt; aequari senioribus designantur; super eos se solo animi tumore constituunt. Non servant in obsequio reverentiam, in sermone modestiam, in moribus disciplinam. Habent in intentione pertinaciam, in corde duritiam, in sermocinatione jactantiam. In humilitate fallaces, in jocatione mordaces, in odio pertinaces. Subjectionis impatientes, potentia sectatores, omnibus bonis odibiles. Ad omne opus bonum pigri, ad communionem seri ad obsequium duri,ad loquendum quod nesciunt prompti, ad supplantandum parati ad omnia quibus subsistit fraterna societas inhumani. Temerarii in audendo, clamosi in loquendo, fastidiosi in videndo, praesumptuosi in docendo, efferati deformiter in cachinno. Onerosi amicis, infesti quietis, ingrati beneficiis, inflati obsequiis, et imperiosi subjectis. Haec sunt superbiae grassantis indicia, quibus Deus offenditur, et recedit, ac superba cord destituit. His malis diabolus pastus exultat; inviataur, ut veniant: superbas mentes intrat, ut teneat: erigit ut elidat: fovet, ut perdat; qui inexplebiliter de ipsa perditorum captivitate tripudiat, ut captivos suos quos superbiae viribus sibi sujecit, jure possideat, et omnia illa mala, quae superius comprehendi, per illos exerceat. Merito igitur per justum Dei judicium deseruntur hujusmodi occculto damnati supplicio...» De Vita contemplativa, cap.8.
(9) Apoc. XVIII, 7.