Chapitre XII Ecce Homo
Voix des Prophètes
Pour moi, je suis un ver de terre et non un homme, l’opprobre du monde et l’abjection du peuple. (Ps, XXI,7)
Il s’élèvera comme un faible arbrisseau devant le Seigneur et comme un chétif rejeton qui sort d’une terre aride. Il est sans beauté, sans éclat. Nous l’avons vu, il n’avait aucune apparence et nous l’avons méconnu. Il semblait le plus méprisable et le dernier des hommes, un homme voué à la souffrance. Il a pris véritablement sur lui nos langueurs, il s'est chargé de nos infirmités, et nous l’avons considéré comme un lépreux, comme un homme humilié et brisé par la justice de Dieu. Mais, c’est à cause de nos iniquités qu’il a été couvert de plaies, c’est à cause de nos crimes qu’il a été brisé. Il a pris sur lui l’expiation qui devait nous rendre la paix et nous avons été guéris par ses meurtrissures. (Is, LIII, 2-5)
L’orgie sanglante se poursuivait toujours, lorsque le gouverneur parut dans la cour des gardes, pour se rendre compte de l’état où ses soldats avaient réduit le malheureux Prévenu. Quand il le vit ainsi défiguré et ruisselant de sang, sous son manteau rouge et sa couronne d’épines, il ne put s’empêcher de tressaillir. Cette fois, il ne douta plus que la haine des juifs ne fût vaincue par un si déchirant spectacle, et il s’applaudit en secret, d’avoir été assez habile, pour arracher un innocent à la mort et se tirer lui-même d’un mauvais pas.
Il fit donc cesser le supplice et ordonna à Jésus de la suivre. Le divin sauveur était d’une telle faiblesse, que deux soldats furent obligés de le soutenir dans sa marche chancelante. Pilate étant remonté sur son tribunal, montra au peuple l’auguste Prisonnier qui n’avait même plus l’aspect d’un homme : « Le voici! dit-il, je l’amène devant vous , afin que vous puissiez juger si je l’ai épargné. Néanmoins pas plus maintenant que tout à l’heure, je ne le trouve coupable d’aucun crime.»
Un frisson d’horreur et de pitié parcourut tous les rangs. Quelques murmures osèrent même s’élever contre cet excès de barbarie. Puis, la crainte des Pharisiens reprenant bientôt le dessus, un morne silence plana sur toute cette foule auparavant si agitée et si bruyante. Tous les yeux, quelques-uns mouillés de larmes, étaient fixés sur l’adorable Victime. C’était donc là ce Jésus de Nazareth, qui captivait les multitudes par le charme de son regard, la séduction de sa parole et l’infinie bonté de son cœur! C’était là ce Jésus, le doux Fils de Marie, le plus beau des enfants des hommes ! C’était là ce Jésus qui avait pleuré sur Jérusalem et qui avait semé à pleines mains, les prodiges et les bienfaits dans les bourgades et les cités des Juifs ! Tous ces souvenirs, évoqués par le spectacle poignant qu’il avait sous les yeux, étreignaient fortement le cœur du peuple et le remuait jusqu’en ses plus intimes profondeurs.
Pilate, assuré désormais du succès, voulut produire un dernier coup, qui devait être le trait vainqueur. « Voilà l’Homme »
C’était retourner le glaive dans la plaie saignante. Quelle ironie amère, et tout ensemble, quel accablant reproche dans ce mot, prononcé au milieu de telles circonstances ! Le voilà ! l’Homme que vous avez tous connu, aimé, acclamé, ensuite inhumainement persécuté! Le voilà, cruels ! Cet Homme juste que votre haine aveugle m’a obligé, en dépit de mes protestations, de tant faire souffrir ! Le voilà, ce fantôme de souverain, dont la prétendue ambition vous causait si grande peur! Vous fait-il encore trembler, maintenant, et redoutez-vous qu’il devienne un jour votre roi ? Voilà l’Homme !
« Oui, s’écrie Bossuet ! Le voilà ! le voilà ! cet Homme de douleurs que Pilate vous présente du haut de son tribunal. Voilà l’Homme! et qui est-ce ? Un homme ou un ver de terre ? Est-ce un homme vivant, ou bien une victime écorchée ? On vous le dit, c’est un Homme : ECCE HOMO ! Regardez le triste état où l’a mis la synagogue, sa mère, ou plutôt où l’ont mis nos péchés, nos propres péchés qui ont fait fondre sur cet Innocent tout ce déluge de maux. Ô Jésus, qui pourrait vous reconnaître ? Nous l’avons vu, dit le Prophète, et il n’était plus reconnaissable. Bien loin de paraître Dieu, il avait perdu l’apparence d’homme, et nous l’avons cherché, même en sa présence, et desideravimus eum…Est-ce lui ? est-ce lui ? Est-ce là cet Homme qui nous est promis, cet Homme de la droite de Dieu, et ce Fils de l’Homme, sur lequel Dieu s’est arrêté ? C‘est lui, n’en doutez pas ; voilà l’Homme ! voilà l’Homme qu’il nous fallait pour expier nos iniquités. Il nous fallait un homme défiguré, pour réparer en nous l’image de Dieu que nos péchés avaient effacé ; il nous fallait cet homme, tout couvert de plaies, afin de guérir les nôtres.
O plaies, que je vous adore! Flétrissures sacrées, que je vous baise! O sang qui découlez, soit de la tête percée, soit des yeux meurtris, soit de tout le corps déchiré, que je vous recueille! Terre, terre, ne bois pas ce sang! le sang de Jésus nous appartient, et c’est sur nos âmes qu’il doit tomber ! »
Hélas! Pilate avait compté sans la haine farouche et implacable qui bouillonnait plus fortement que jamais au cœur des Pharisiens. Irrités du silence et de l’émotion du peuple, seuls ils répondent avec un redoublement de fureur : « Crucifiez-le! Crucifiez-le ! »
Un pareil acharnement exaspère le gouverneur : « Eh! crucifiez-le vous-mêmes! leur dit-il, avec le sarcasme de l’indignation et du dégoût. Quant à moi, sachez-le bien, je ne trouve aucun crime en lui. »
Or, le peule continuait de sa taire. Il n’osait protester ouvertement contre la rage forcenée de ses prêtres; mais, au fond, toutes ses sympathies semblaient acquises au céleste Accusé.
Voyant alors que la question politique était définitivement écartée par Pilate, et que la foule, n’attachant à cette sorte de grief qu’un très médiocre intérêt, était de nouveau sur le point de leur échapper, les scribes et les docteurs reviennent forcément à la première accusation, qu’ils n’avaient encore osé formuler devant le Gouverneur. « Nous avons une loi, disent-ils, et, selon cette loi, il doit mourir, parce qu’il se prétend Fils de Dieu.»
Non, prêtres d’iniquité, vous n’avez pas une pareille loi. Vous mentez impudemment à la face du ciel et de la terre. La loi d’après laquelle Jésus doit mourir n’est autre que celle de votre haine féroce, ou plutôt, celle de son amour infini !
Mais il fallait que tous les titres du Sauveur fussent reconnus et hautement proclamés, à l’instant même de sa condamnation, afin que le monde sût bien quelle Victime s’immolait pour lui.
Pilate vient, en effet, de déclarer que Jésus est Homme : « Voilà l’Homme! » a-t-il dit ; l'Homme parfait dans tout l’épanouissement de sa dignité, dans tout l’héroïsme de sa vertu; l’Homme idéal, qui résume dans sa personne sacrée tous les besoins, tous les élans, tous les mérites, toutes les réparations de la grande famille humaine.
La synagogue elle-même dans son double interrogatoire de la nuit et du matin a rappelé qu’il est Dieu. « Il a blasphémé! s’est-elle écriée par la bouche du grand Prêtre, en se disant le Fils de Dieu! » Elle est obligée de renouveler son témoignage en présence d’un juge et de soldats païens. Sans doute, elle fait de ce titre la matière d’une accusation. Mais elle n’essaie pas de le discuter, car il faudrait anéantir toutes les prophéties qui l’ont clairement annoncé, tous les miracles qui l’ont manifestement autorisé.
Les valets du Temple l’ont souffleté comme le Christ et le Prophète : « Christ! disaient- ils, prophétises-nous qui t’a frappé?» Le Christ, c’est-à-dire l’Oint du Seigneur, le Prêtre dont la pure oblation, substituée aux holocaustes antiques, doit être offerte de l’orient à l’occident. Le Prophète, c’est-à-dire l’Envoyé céleste, le Messie, le Désiré des nations, que Moïse avait annoncé aux Hébreux dans le désert, lorsqu’il disait : « Le Seigneur vous suscitera un Prophète d’entre vos frères; vous l’écouterez en tout ce qu’il vous dira »
Enfin, les Juifs et les Gentils avaient fait ressortir sa qualité de Roi. Les Juifs l’en accusaient comme d'un crime, et les Gentils en avaient pris occasion d’une parodie sacrilège, dans la cour des gardes.
O Jésus ! Fils de Dieu et Fils de l’Homme! Emmanuel, Dieu avec nous ! Jésus! Prophète qui avez inspiré les prophètes, Roi, par qui règnent et gouverne les rois, Christ, marqué de l’onction éternelle de l’amour et du sacrifice, Prêtre immaculé, plus grand que le cieux, qui vous renouvelez sans cesse dans vos membres, Victime sainte de la croix, blanche et divine Hostie de nos cœurs, moi aussi, je vous confesse dans l’humilité et la reconnaissance de mon cœur, et tout ensemble je vous adore, avec les Voyants des anciens jours, qui vous ont salué de loin comme le Dieu des miséricordes et l’Homme des douleurs. Je vous adore avec Marie, qui vous a reçu dans son chaste sein et qui pleure aujourd’hui sur vos douleurs et sur nos ingratitudes; avec les Apôtres qui ont généreusement effacé la honte de leur défection par le témoignage du sang; avec la sainte Église des martyrs, des pontifes, des Vierges et des Justes.
Je vous adore avec les Chœurs célestes qui tressaillent d’amour et de respect, dans la contemplation de votre double nature divine et humaine. Car c’est vous, ô Jésus, Homme-Dieu, que les Anges fidèles ont célébré dès le commencement des choses, et la gloire de votre Nom contraint les esprits révoltés à ployer le genou, jusque dans les extrêmes profondeurs de l’abîme. Amen.