Re: Sermon de Saint Louis de Grenade pour le IIIème dimanche après Pâques
Publié : sam. 06 mai 2023 12:33
(à suivre)« Etant dans les tourments, il leva les yeux. » Le Seigneur met tourments au nombre pluriel pour montrer que les tortures de l'enfer sont nombreuses et diverses. Car de même que les martyrs de Jésus-Christ garderont, dans ceux de leurs membres qui auront été plus torturés pour la foi, une beauté et un éclat particuliers ; de même, au contraire, les impies dans l'enfer souffriront davantage dans les membres par lesquels ils ont plus péché.
Voilà pourquoi, dit saint Grégoire, la langue de ce riche était soumise à une torture exceptionnelle : il demandait une goutte d'eau pour la rafraîchir, parce qu'elle avait été l'instrument des plus graves offenses. En effet, la loquacité est une suite de la voracité et de l'ivresse. Car, comme le moût, bouillonnant dans la cuve, repousse au dehors toutes les impuretés qui étaient au fond ; de même le vin, fermentant dans l'estomac, rejette par la bouche tout ce qui est caché au fond du cœur. Aussi Salomon dit-il : « Il n'y a pas de secret là où règne l'ivresse. » Prov. XXXI, 4. De là encore le proverbe : Je hais le buveur qui a de la mémoire. Ce qui revient à dire qu'on doit imputer moins à l'homme qu'au vin, ce que disent et font les ivrognes.
« Le riche, dans les tourments, vit donc de loin Abraham, et Lazare dans son sein ; et il s'écria : Père Abraham, ayez pitié de moi. » Aujourd'hui, dans la détresse, il l'appelle son père ; mais, dans la prospérité, il était loin de le reconnaître comme tel et de l'imiter dans sa conduite..Car, s'il avait été fils d’Abraham, il n'eût pas manqué de faire les œuvres d'Abraham, de ce patriarche qui, justement célèbre pour ses vertus, et notamment pour l'exercice de l'hospitalité, forçait les étrangers d'entrer dans sa demeure et les accueillait avec les plus grands égards ; au lieu que notre riche ne regardait pas même le pauvre gisant au seuil de son palais. Il ne mérite donc pas la faveur d'un père dont il n'a pas imité la charité et la sollicitude.
« Père Abraham, ayez pitié de moi; envoyez Lazare afin qu'il trempe dans l'eau le bout de son doigt pour me rafraîchir la langue, parce que je souffre horriblement dans cette flamme. » O misérable et stérile demande ! O admirable équité des jugements divins ? Il ne demande pas un verre d'eau, il ne demande pas de plonger sa main dans l'eau, ni même son doigt ; « que Lazare, dit-il, trempe dans l'eau le bout de son doigt pour me rafraîchir la langue. » Remarquez de quelle abondance, de quelle fortune il est tombé, et dans quel dénûment,dans quelle détresse. Parce que Lazare a tant de fois désiré en vain les miettes tombant de la table de ce riche, celui-ci désirera éternellement une goutte d'eau sans la recevoir. La justice divine exigeait ainsi qu'il y eût représailles ; que le mauvais riche subît la peine du talion ; que celui qui avait refusé une miette de pain ne put obtenir une goutte d'eau. A quoi pensait donc ce riche quand,pouvant mériter le banquet céleste au moyen des miettes tombées de sa table, il ne voulut pas cependant les accorder ? Voilà surtout ce qui alimente ce ver immortel qui déchire et ronge sans relâche les âmes des damnés.
« Abraham lui répondit : Mon fils, souviens-toi que tu as eu des biens pendant ta vie, et Lazare y a eu des maux ; maintenant il est consolé et tu es dans les tourments. » Il est fort étonnant qu'à une si grande misère et à un si grand bonheur il ne soit pas ici assigné d'autre cause que l'opulence du riche et la détresse du pauvre. Saint Basile et saint Grégoire l'ont remarqué avec soin, ce riche fut condamné non pas pour avoir dérobé le bien d'autrui, mais pour n'avoir pas donné le sien propre. Que personne, mes frères, ne se croie donc à l'abri en disant : Je ne ravis pas le bien du prochain, je ne tue pas, je ne convoite pas la femme des autres, je jouis de ce que j'ai sans faire d'injustice. Car peut-être notre riche a pu tenir ce langage, et cependant il n'a pas pour cela échappé aux tortures de l'enfer.