(à suivre)Mais parmi les causes de la douleur de Jésus-Christ au jardin des Olives, il n'en est pas de plus grave que la connaissance qu'il eut en ce moment de l'inutilité de sa passion pour un nombre d'hommes en quelque sorte incalculable, pour ces hommes ingrats et stupides, qui, afin de se soustraire à quelques œuvres de pénitence peu coûteuses, devaient renoncer à ce salut si précieux, à cette grâce si propice, à ces remèdes si salutaires et si efficaces, que ses travaux, ses opprobres et ses tourments leur avaient mérités. On a souvent remarqué, en effet, qu'un ouvrier souffre d'être frustré de son salaire, plus qu'il n'a souffert des fatigues de son labeur. Le divin Maître exhale à ce sujet, dans Isaïe, des plaintes amères : « J'ai dit à Israël : J'ai travaillé en vain, j'ai consumé inutilement et sans fruit toute ma force. » Et ego dixi: In vacuum laboravi ; sine causa et vane fortitudinem meam consumpsi. Isa. XLIX, 4. Celui-là seul comprendra toute l'étendue de sa douleur, qui appréciera bien ces trois choses : la rigueur de sa passion, l'efficacité de ce remède, et la soif ardente de notre salut qui dévora sur la croix ce divin Sauveur. Tout cela agissait si vivement sur lui, que sa douleur en fut portée au comble, surtout quand il prévit que sa passion ne servirait qu'à attirer de plus grands châtiments sur tous ceux qui, pour éviter un léger travail, auraient le malheur de la mépriser.
Ces diverses causes réunies comme en un faisceau accablèrent son doux et tendre cœur d'un tel poids, que le Prophète lui a prêté ce langage : « Mon âme est remplie de maux, et ma vie est toute proche de la mort. » Repleta est malis anima mea, et vita mea inferno appropinquavit. Ps. LXXXVII, 3. C'est-à-dire, les douleurs que je ressens dans mon âme me torturent et me déchirent à l'égal des douleurs mêmes de la mort. Le signe irrécusable de cette douleur est la sueur de sang, dont on n'a jamais eu d'exemple, sueur si abondante que « les gouttes de sang découlaient jusqu'à terre. » Luc. XXII, 44. Autant ce phénomène a de quoi nous étonner, autant il est l'indice d'une immense douleur.
Sermon du Vénérable Louis de Grenade sur la Passion.
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade sur la Passion.
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade sur la Passion.
(à suivre)Examinons maintenant ce que le Père céleste a fait pour son Fils bien-aimé à l'heure de cette agonie terrible. « Un ange du ciel lui apparut, qui le fortifiait, » dit l’Évangéliste. Apparuit illi Angelus de cælo confortans eum. Luc. xxIII, 43. Les interprètes expliquent diversement le mot « fortifiait. » Car le sens qui vient d'abord à l'esprit ne paraît pas être le sens véritable, puis qu'il est certain que le divin Sauveur a épuisé le calice de sa passion sans qu'aucune consolation, sans que le moindre adoucissement en ait tempéré l'amertume. Il est donc vraisemblable que, de même que dans la scène de la transfiguration du Sauveur, « Moïse et Elie s'entretenaient avec lui de sa mort, qui devait s'accomplir à Jérusalem » pour le salut des hommes, de même, dans la scène de l'agonie, l'envoyé céleste traita avec le Sauveur du fruit admirable de la passion, c'est-à-dire du fruit de ce grain qui allait être semé et mourir dans la terre (1); il lui mit devant les yeux toutes les prédictions des prophètes, toutes les ombres et les figures de l'ancien Testament, depuis le commencement du monde, lesquelles recevraient en lui, le lendemain même, leur accomplissement. Sans rien dire qui fut nouveau ou inconnu pour le Sauveur, l'ange, ainsi que Moïse et Elie l'avaient fait sur le Thabor, s'entretint avec lui des mystères et des fruits de sa passion.
L'ange envoyé du ciel, qui agissait comme le représentant de Dieu, me paraît avoir eu avec le Seigneur des communications analogues à celles du roi David avec Salomon son fils. Avant de mourir, David fit exécuter pour son successeur un plan général du temple, avec tous les détails concernant les chambres, les parvis, les garde-meubles, la maison de propitiation, la trésorerie, et toutes les autres parties du lieu saint que Salomon devait construire d'après l'ordre de Dieu. « Toutes ces choses, dit le saint roi, m'ont été données écrites de la main de Dieu, afin que j'eusse l'intelligence de tous les ouvrages selon le modèle. » Paral. XXVIII, 19. L'ange du Seigneur a agi de la même manière à l'égard du Sauveur des hommes.
(1) Allusion au texte de saint Jean : « Si le grain de froment qui tombe dans la terre ne meurt, il demeure seul ; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit. » Joann. XII, 25.
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade sur la Passion.
(à suivre)Autant que nous pouvons le conjecturer, le député céleste a parlé au divin Maître en ces termes :
« Seigneur Jésus, votre divin Père n'a pas cessé, depuis l'origine du monde, de décrire dans les saintes Lettres, et d'annoncer par des figures vivantes, tout ce que vous allez accomplir et réaliser demain de la manière la plus parfaite.
« Au commencement du Livre sacré, vous voyez le premier homme dormant sous un arbre, et le Seigneur formant d'une de ses côtes une femme, que celui-ci accueille avec transport comme l'os de ses os, et la chair de sa chair. C'est ce qui arrivera demain lorsque vous-même, Seigneur, vous dormirez du sommeil de la mort sur l'arbre de la croix ; alors votre côté sera percé d'une lance, et il en coulera du sang et de l'eau, par la vertu desquels l’Église votre épouse sera formée et parée de mille charmes ; et vous aimerez tendrement cette épouse comme étant issue de votre côté sacré.
« Vous voyez un peu plus loin un frère dénaturé, Caïn, emporté par une jalousie effrénée et par une haine féroce, lever sa main coupable sur son propre frère, et rougir la terre du sang de l'innocent : crime affreux dont le coupable, fugitif et vagabond sur la terre, porte la peine jusqu'à la fin de sa vie. – Voilà ce qui s'accomplira demain, Seigneur Jésus ! Le peuple juif, votre frère selon la chair, poussé par la haine et par l'envie, répandra votre sang innocent, et pour ce forfait horrible, il sera condamné à errer sans patrie et sans asile jusqu'à la fin du monde « sur cette même terre qui aura ouvert son sein et bu votre sang répandu par ses mains. » Gen. IV, 11.
« Vous voyez ensuite le saint vieillard qui conserva dans l'arche le genre humain aux jours du déluge, l'élu de Dieu, dont Lamech, son père, avait salué la naissance par ces prophétiques paroles : « Celui-ci nous soulageant parmi nos travaux et les œuvres de nos mains, nous consolera dans la terre que le Seigneur a maudite. » Gen. V, 29. Cet oracle se rapporte à vous, Seigneur, bien plus qu'à la personne de Noë. Le monde étant sur le point de périr et de subir l'arrêt de la mort éternelle, vous le sauverez par le bois de la croix ; et les secours et les consolations ne lui failliront jamais, au milieu des maux affreux qu'a attirés sur lui le péché.
« Vous voyez après cela paraître dans les nuées cet arc émaillé de couleurs diverses, à l'aspect duquel le Père céleste se souviendra qu'il a « fait alliance avec toute âme vivante et animée, et qu'il n'y aura plus à l'avenir de déluge qui fasse périr dans ses eaux toute chair qui a vie. » Gen. IX, 15. - Et vous, Seigneur, vous serez vu demain les bras étendus sur la croix, le corps tout couvert de plaies, réalisant la figure de l'arc-en-ciel; et à l'aspect de vos blessures, votre divin Père se laissera fléchir et oubliera nos crimes.
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade sur la Passion.
(à suivre)« Voici maintenant le saint patriarche Abraham qui gravit la montagne accompagné de son fils Isaac ; le fils porte sur ses épaules le bois pour l'holocauste, et le père porte en ses mains le feu et le couteau. Ce sacrifice, qui n'était qu'une figure, sera réellement consommé demain. Vous porterez sur vos épaules le bois de la croix avant d'y être attaché ; votre divin Père portera le feu et le couteau, car c'est le feu de votre charité pour les hommes, et le glaive de la justice divine qui accompliront votre sacrifice : de telle sorte que les exigences du salut de l'homme se concilieront avec celles de la justice de Dieu. Et de même que le sacrifice d'Abraham mérita à ce saint patriarche une postérité nombreuse et florissante, ainsi le sacrifice que vous offrirez donnera naissance, dans le monde, à une race innombrable d'enfants de Dieu. Car c'est de vous, Seigneur, que le Prophète a dit : « S'il livre son âme pour le péché, il verra sa race durer longtemps, et la volonté de Dieu s'exécutera heureusement par sa conduite. » Si posuerit pro peccato animam suam, videbit semen longævum, et voluntas Domini in manu ejus dirigetur. Isa. LIII, 10.
« C'est ensuite le patriarche Jacob qui, paré des habits d'Esaü, et les mains et le cou enveloppés de la peau des chevreaux, obtient la bénédiction de son vieux père, en sorte que « celui qui le maudira soit maudit lui-même, et celui qui le bénira soit comblé de bénédictions. » Gen. XXVII, 29. Il en sera ainsi demain, Seigneur ! Vous qui êtes l'innocence même, vous revêtirez la livrée d'un autre, c'est-à-dire des pécheurs et des méchants, et vous recevrez la bénédiction de votre Père, afin que quiconque vous bénira, c'est-à-dire vous louera, croira en vous et vous aimera, obtienne la faveur d'une bénédiction éternelle.
« Si maintenant vous jetez les yeux sur le fils béni de ce saint patriarche, sur Joseph, vous le verrez en butte à la jalousie de ses frères, qui poussent la cruauté jusqu'à le vendre à des marchands, de peur qu'il ne s'élève au-dessus d'eux ; mais c'est précisément l'horrible trahison au moyen de laquelle ils croyaient ruiner son avenir, qui lui ouvre l'accès aux honneurs de la souveraineté. - Ce mystère a commencé à s'accomplir en vous, Seigneur, lorsque vous avez été vendu à vil prix par l'un de vos frères ; et il s'achèvera bientôt, car la trahison dont se servent vos ennemis pour vous perdre et pour assurer leur empire, leur prépare, à eux, une ruine complète, et à vous, une gloire sans égale.
« Voyez ensuite le jeune et faible David se mesurer avec le géant Goliath, puissamment armé, et, à l'aide seulement d'une fronde et de cinq petites pierres, terrasser ce formidable ennemi du peuple de Dieu, puis lui couper la tête avec les armes qu'il lui prend. – C'est avec de pareilles armes, Seigneur, que vous remporterez demain la victoire sur l'antique ennemi de l'humanité. Dépouillé, désarmé, attaché à un gibet, muni seulement du bâton de la croix et des cinq blessures qui vous seront faites, vous le renverserez, vous le tuerez avec ses propres armes, c'est à-dire en vous servant du péché pour détruire le péché : car c'est par la mort, qui est la peine du péché, que vous abattrez l'empire et la puissance du péché.
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade sur la Passion.
(à suivre)« Mais laissons-là les saints patriarches, vos aïeux, qui vous ont figuré dans leur personne par les divers événements de leur vie. Venons-en à d'autres symboles qui ont révélé d'avance, avec le même éclat, les mystères de notre salut.
« Voici d'abord le serpent d’airain, « élevé pour servir de signe, afin que quiconque aura été blessé par la morsure d'un serpent véritable, le regarde et soit guéri. » Num. XXI, 8. – Demain, Seigneur, le mystère du serpent d’airain sera dévoilé. C'est vous qui, crucifié entre deux voleurs, prendrez non la réalité mais l'apparence d'un serpent, c'est-à-dire d'un méchant homme. Et tous ceux qui, ayant été blessés par la morsure du serpent infernal, lèveront vers vous les yeux avec foi et vous fixeront avec un pieux amour, seront guéris par la vertu de votre sainte passion.
« Dans le cours du même voyage à travers le désert, le peuple, privé d'eau, se voit exposé à mourir de soif : Moïse frappe la pierre et en fait jaillir une source abondante à laquelle s'abreuve tout Israël. — Vous êtes, Seigneur, cette pierre solide que la violence des passions ne peut ni entamer, ni ébranler,mais qui, frappée de la verge de la justice divine à cause des crimes des autres, s'ouvrira et donnera naissance à un fleuve immense de grâces ; les hommes, dévorés d'une soif brûlante, viendront s'y désaltérer ; ses eaux féconderont la terre longtemps stérile et improductive, et emportant dans leur cours toutes les immondices, tous les décombres, feront germer dans son sein des fruits de piété et de justice.
« Mais parmi toutes les figures antiques, contemplez surtout, je vous en conjure, le sacrifice de la vache rousse et sans tache dont parlent les saintes Lettres. Menée hors du camp et immolée devant tout le peuple, on la brûle ; puis ses cendres servent à purifier les enfants d'Israël et à les rendre dignes d'être admis dans le tabernacle. Num. XIX. - Votre humanité, Seigneur, est comparable à cette victime. Les crimes des hommes d'une part, l'ardeur de votre charité d'autre part, font paraître votre humanité sacrée comme de couleur rousse ; elle est sans aucune tache ; et demain elle sera menée hors des murs et immolée. Ses cendres, c'est-à dire les grâces du sacrifice, seront mises en réserve dans l’Église pour l’expiation des péchés, et les hommes purifiés de toute souillure seront dignes d'entrer dans les tabernacles éternels, où ils chanteront à jamais vos louanges, et vous rendront des actions de grâces pour le salut et la félicité dont ils seront en possession pour toujours.
« Votre Père céleste s'est servi de ces figures et de beaucoup d'autres encore, depuis le commencement du monde, pour tracer le dessin du temple nouveau que vous-même deviez construire de pierres vivantes, non-seulement à Jérusalem, mais dans le monde entier. Ce temple est la sainte Église, au sein de laquelle Dieu doit habiter et recevoir éternellement le culte de louanges et d'amour qui lui est dû. »
Nous pouvons croire, mes frères, que l'ange a entretenu le divin Sauveur des mystères sacrés que nous venons de rappeler, et de beaucoup d'autres qui dépassent notre intelligence. Il n'a pas été envoyé sans doute pour apprendre quelque chose de nouveau à notre Seigneur, mais peut-être afin de montrer la force et l'efficacité d'une pieuse méditation pour faire descendre les grâces divines.
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade sur la Passion.
(à suivre)II.
Continuons maintenant d'exposer les rigueurs des souffrances de Jésus-Christ, et après avoir parlé des douleurs de son âme, essayons de raconter celles qu'il a endurées dans son très-saint corps. Nous en jugerons, mes frères, non pas seulement d'après la variété des tourments que nous font connaître les évangélistes, mais aussi d'après la rivalité qui s'est en quelque sorte déclarée entre Jésus-Christ lui-même et le démon pour arriver jusqu'aux dernières limites de la douleur. Le Sauveur, d'un côté, par amour pour son Père et par amour pour nous, voulait souffrir les plus cruelles tortures, afin que la grâce de la rédemption fût plus abondante et la manifestation de sa charité plus éclatante. D'un autre côté, le démon, poussé par la haine du Christ, tramait sa perte et sa mort avec acharnement par l'intermédiaire de ses satellites et de ses suppôts, et il avait recours à tous les moyens pour exercer sa fureur et épuiser les rigueurs des plus affreux supplices, se vengeant ainsi de la puissance par laquelle Jésus le chassait du corps et de l'âme des possédés, et s'imaginant peut-être que la mort de Jésus son ennemi contribuerait à établir et à consolider son propre règne. Ainsi donc le Sauveur et le démon voulaient, l’un par charité, l'autre par haine, que la rigueur des tourments de la passion fût extrême. Cependant la charité a surpassé la haine, car tous les tourments que pouvait imaginer le démon n'approchaient pas de ceux que le Sauveur était prêt à souffrir.
Quoiqu'il en soit, la rage du démon est puissante, et sa fureur féconde en expédients ; tout ce qu'un génie pénétrant peut inventer de plus cruel, tout ce qu'une force de beaucoup supérieure à celle de l'homme peut accomplir de plus odieux, le démon l'amoncelle sur la tête du Sauveur. De là tant d'opprobres, d'outrages, de railleries et d'affronts, tant de coups et de soufflets, de calomnies et de faux témoignages ; de là surtout cette haine, cette jalousie, cette fureur, cette cruauté même si habilement excitée dans l'âme des princes des prêtres et des anciens du peuple. Mais le temps ne me permettrait pas de parler en détail de toutes ces choses, et c'est moins une exposition qu'une simple énumération que je vais faire, aussi brièvement que possible.
Pour rendre plus douloureuse la passion de Jésus-Christ, le démon eut recours à un premier moyen qui fait frémir. Il s'insinua dans le cœur de Judas, et par l’appât de quelques pièces d'argent poussa ce malheureux à livrer le Sauveur à ses plus cruels ennemis. Voilà la première douleur qu'a subie le Fils de l'homme. Qu'il est dur et poignant pour nous, mes frères, de nous voir trahis. par ceux à qui nous avons fait du bien ! Quel pressant appel ne faisons-nous pas à Dieu et aux hommes, pour tirer vengeance d'un si grand forfait ? Pensez donc à tout ce que souffrit le Sauveur, quand Judas le trahit par un baiser, pour trente pièces d'argent : Judas qu'il avait mis au nombre de ses douze apôtres, nourri de ses divins enseignements, formé par ses exemples, investi, comme les autres apôtres, de la puissance de guérir les maladies et de chasser les démons, enfin admis tous les jours à sa table. Le Sauveur fait ressortir cette dernière circonstance lorsqu'il dit : « Celui qui met avec moi la main dans le plat, est celui qui me trahira. » Matth. XXVI, 23. Il se plaint de la même manière, dans les Psaumes, de cette noire ingratitude : « Si mon ennemi m'avait chargé de malédictions, je l'aurais pu souffrir ; si celui qui me haïssait avait parlé de moi avec mépris et hauteur, peut-être me serais-je caché de lui. Mais c'est vous qui viviez dans un même esprit avec moi, vous qui teniez un rang parmi les chefs, vous avec qui je vivais familièrement, vous qui partagiez avec moi les douceurs du repas ! » Ps. LIV, 12-15. Je vous ai attaché à moi par mille bienfaits, et c'est vous qui me livrez à mes ennemis, et qui vous mettez à la tête de ceux qui viennent m'arrêter ! Les circonstances de son arrestation ne lui furent pas moins pénibles ; il les signale en disant : « Vous êtes venus à moi comme à un voleur, avec des épées et des bâtons, pour me prendre. » Matth. XXVI, 55. Oui, Seigneur, vous êtes traité comme un voleur, parce qu'ayant pris la place des voleurs, il est juste que vous subissiez la peine qu'ils ont méritée. Quoi de plus révoltant que de voir arrêter publiquement, charger de liens et traîner devant les tribunaux, sous l'inculpation d'un crime capital, un homme juste, bon et irréprochable dans sa vie ? Vous venez de le voir, mes frères ; le Roi des anges, le Maître souverain des cieux, a souffert tout cela !
Après la trahison de Judas, c'est la fuite des disciples. Quelle douleur encore pour ce bon Maître ! Il avait mis à les instruire et à les former tant de temps et tant de soins ! Il les avait rendus témoins de tant de prodiges ! Il leur avait communiqué jusqu'à son pouvoir de faire des miracles. C'est un crime odieux qu'un père soit abandonné par ses enfants, un chef par ses sujets, un maître par ses disciples : Jésus-Christ, mes frères, a été abandonné ainsi, et laissé entre les mains de ses ennemis.
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade sur la Passion.
(à suivre)Quand on l'eut pris et lié, on le traîna de tribunal en tribunal, devant je ne sais combien de juges iniques. On le mena d'abord chez Anne, puis il fut envoyé d'Anne à Caïphe, de Caïphe à Pilate, de Pilate à Hérode, et ensuite d'Hérode à Pilate, autant de juges iniques et prévenus ! Qu'est-ce, en effet, que des juges qui descendent jusqu'au rôle d'accusateurs, qui se mettent en quête de faux témoins et qui les excitent à déposer contre l'accusé ? Tels se montrèrent les pontifes de la loi à l'égard du Sauveur.
Grâce à ces manœuvres impies, la vipère de la calomnie leva sa tête hideuse et mordit l'innocent de sa dent envenimée. On plaint sincèrement ceux qui sont calomniés. On remue ciel et terre quand on se sent atteint par la calomnie. Mais qu'a fait notre divin Sauveur, en présence des plus impudents mensonges ? Il a gardé le silence ; la douleur ne lui a pas arraché une plainte ; par déférence pour la volonté de son Père, il n'a pas ouvert la bouche. « Pour moi, dit-il, je n'entendais rien, comme si j'eusse été sourd ; et je n'ouvrais non plus la bouche que si j'eusse été muet. Je suis devenu semblable à un homme qui n'entend point, et qui n'a rien dans la bouche pour répliquer. » Psalm. XXXVII, 14, 15. « J'ai mis une garde à ma bouche, dans le temps que le pécheur s'élevait contre moi. Je me suis tu, et je me suis humilié ; et j'ai gardé le silence ; et ma douleur a été renouvelée. » Ibid. XXXVIII, 2, 3.
A ces douleurs et à ces affronts vient s'ajouter une douleur plus poignante, un affront plus sanglant. Saint Pierre, le plus aimant de ses disciples, le chef de ses apôtres, le renie ! Il le renie, non pas sous le coup des menaces des pontifes et des soldats, mais à la voix d'une petite servante. Il le renie, malgré tant de miracles qu'il lui a vu faire, malgré le témoignage céleste qui lui a révélé sa divinité, malgré la gloire de la transfiguration dont il a été témoin, la voix du Père qu'il a entendue, la conversation de Moïse et d'Elie qui l'a instruit du mystère de la passion ! Oubliant tout cela, il le renie une fois, puis une seconde fois, puis une troisième, sous ses propres yeux et en face, avec imprécation et avec serment. Mais je ne sais si je dois m'étonner plus de la faiblesse du disciple qui renie son maître, que de la bonté du maître qui jette un regard de tendre compassion sur le disciple. En effet, l'apôtre s'étant rendu coupable d'une faute digne de la damnation éternelle, nous devons reconnaître que le Seigneur l'a traité avec une bonté infinie, en faisant pénétrer dans son âme, par la vertu d'un tendre regard, la première grâce de la justification, qui est le fondement et le principe de toutes les grâces. Docile à cette grâce, Pierre sortit dehors et pleura amèrement.
Le reniement de Pierre blessa profondément l'âme du Sauveur; bientôt après, la violence des coups de verges et des autres coups déchira cruellement son corps délicat et tendre. Est-il un supplice plus odieux que celui du fouet, je ne dis pas seulement pour un homme de condition, mais même pour le dernier des hommes ? C'est le châtiment le plus honteux, celui qu'on inflige aux enfants, aux esclaves, aux voleurs : c'est pourtant le châtiment qu'a voulu subir le maître de toutes choses, se substituant, par amour, aux méchants qui l'avaient mérité, et préparant aux martyrs, qu'il prévoyait devoir souffrir un jour les mêmes tourments, des exemples capables de les consoler et de les fortifier. Quel spectacle, mes frères, que celui de ce corps si pur et si innocent, lié à la colonne, dépouillé, meurtri, couvert de plaies, ruisselant de sang ! La cause d'une si grande douleur nous est révélée par ces paroles du Prophète : « Le châtiment qui nous devait procurer la paix est tombé sur lui, et nous avons été guéris par ses meurtrissures. » Disciplina pacis nostræ super eum, et livore ejus sanati sumus. Isa. LIII, 5. C'est-à-dire, les châtiments que nous avions mérités, il les a subis afin d'offrir à la majesté divine une juste satisfaction, et de nous faire rentrer en grâce auprès du Père céleste.
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade sur la Passion.
(à suivre)Et maintenant, qui pourrait dire les outrages, les railleries, les insultes, les ignominies de la passion du Sauveur ? L'orgueil ayant été, à l'origine du monde, le principe de tous les maux, et étant aujourd'hui encore la source de tout péché, le Sauveur a eu recours, pour guérir cette plaie profonde, au remède efficace de l'humilité ; et pour cela il s'est tellement humilié, que si l'on mettait d'un côté tous les tourments qu'il a endurés dans son corps, et de l'autre tous les opprobres et tous les mépris qu'il a soufferts dans son âme, il serait difficile de décider si c'est des douleurs du corps ou des humiliations de l'âme qu'il a souffert le plus. Assurément, les hommes sages et prudents supportent avec moins de peine les souffrances corporelles que les injures et les mépris ; car la souffrance n'attaque que la vie, tandis que la honte porte atteinte à l'honneur. Nous voyons ici que notre divin Sauveur a surpassé tous les martyrs non-seulement pour les tourments qu'il a soufferts, mais surtout pour les insultes, les moqueries, et les opprobres auxquels il a été en butte. Car les martyrs, au milieu de leurs tourments, savaient bien qu'ils ne pouvaient manquer d'être honorés et loués par les partisans de la foi pour laquelle ils mouraient. Mais dans sa passion, le Sauveur pouvait-il attendre des étrangers, ou même des siens, autre chose que la honte ?
S'il était possible qu'un tel acte d'humilité n'abattît pas votre orgueil, je mettrais sous vos yeux un autre trait de cette vertu, qui surpasse tout ce qu'on peut imaginer. Pilate présente aux Juifs d'un côté le voleur Barabbas, et de l'autre le Seigneur Jésus, et il leur demande lequel des deux ils veulent qu'on leur délivre à l'occasion de la solennité de Pâques, c'est-à-dire lequel des deux ils veulent soustraire à la mort. Et poussés par un esprit diabolique, ils s'écrient : « Non pas celui-là, mais Barabbas. » C'est-à-dire, que Barabbas le voleur soit délivré et qu'il vive ! Que le Christ soit conduit au supplice et qu'il meure ! Nous trouvons le Christ plus criminel que Barabbas, qu'il soit attaché à la croix. Quel abominable cri, mes frères ! quel lamentable choix !
L'ingratitude est l'un des plus grands crimes qui se puissent commettre. Si les lois humaines n'ont pas édicté de peines contre ceux qui se rendent coupables de ce crime, c'est, disent quelques philosophes, qu'elles se sentent impuissantes à le punir comme il le mérite, et qu'elles veulent laisser à Dieu le soin d'en tirer vengeance. Celui qui a été victime de l'ingratitude des hommes ne peut contenir son indignation et sa colère ; il condamne tous ceux qui font du bien aux autres ; il proteste qu'il ne rendra plus aucun service à personne. Et quel est donc, le plus souvent, le bienfait pour lequel il arrive qu'on soit payé d'ingratitude ? On a prêté un peu d'argent, on a fait remise d'une petite dette, on a donné un dîner ou un souper, on a fait cadeau d'une tunique ou d'un manteau, on a rendu quelque service de ce genre : voilà tout. Peut-on comparer, mes frères, de telles faveurs aux bienfaits si nombreux, si admirables, que les Juifs ont reçus du Sauveur ? Que de lépreux il a purifiés ! que de paralytiques il a guéris ! que d'aveugles à qui il a rendu la vue ! que de boiteux il a redressés ! que de muets il a fạit parler ! que de sourds il a fait entendre que de morts il a ressuscités ! « Il allait de lieu en lieu, faisant du bien, et guérissant tous ceux qui étaient sous la puissance du diable, parce que Dieu était avec lui. » Act. Apost. x, 38. A peine y avait-il en Judée et en Galilée une bourgade où il n'eût laissé des traces de sa puissance et de sa bonté. En fallait il davantage pour s'attacher les Juifs par des liens indissolubles de reconnaissance et d'amour ? Ajoutez qu'il n'a pas montré moins de souci et de dévouement pour les âmes que pour les corps, qu'il n'a cessé d'annoncer au peuple le royaume de Dieu, d'éclairer les intelligences par l'enseignement de sa doctrine lumineuse, de les exciter à la pratique de la justice et de la piété par l'admirable exemple de ses vertus. Comment donc ce peuple a-t-il reconnu tant de bienfaits ? Vous avez entendu, mes frères, le cri de sa reconnaissance : Qu'il soit crucifié ! que l'on donne la mort à celui qui nous a donné le salut et la vie ! Que Barabbas soit sauvé ! que le larron vive et qu'il continue d'assassiner et d'exciter la révolte dans la cité, comme il l'a fait jusqu'ici ! Peut-on concevoir, mes frères, une aussi noire ingratitude que celle de ce peuple ? Peut-on imaginer aussi des témoignages de charité, d'humilité et de patience comparables à ceux que nous offre le Sauveur ? Voilà de quelle manière il a expié le crime de l'ingratitude et de l'orgueil de l'homme.
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade sur la Passion.
(à suivre)Nous ne sommes pas encore au terme de ses épreuves et de ses souffrances. On aggrave son supplice par un acte de cruauté d'un nouveau genre. Après la nuit affreuse du prétoire, après la flagellation, après le couronnement d'épines, après la condamnation à mort, on décrète qu'il portera lui-même sur ses épaules meurtries, jusqu'au lieu du supplice, hors de la ville, la croix sur laquelle il doit être attaché. Avant que son corps sacré soit cloué au bois infâme, il faut qu'il en subisse la vue et qu'il soit écrasé sous son poids ! Quelle cruauté ! quelle barbarie ! Si ardente que soit la soif de la vengeance, elle est satisfaite d'ordinaire par la mort de l'ennemi, et elle ne cherche rien de plus. Mais ce n'est pas assez de la mort du Sauveur pour ses cruels ennemis. La fureur et la haine qui les anime leur suggère des moyens d'aggraver la peine même de la mort, en sorte que les circonstances du supplice surpassent en cruauté le supplice même. Et ici encore, quel précieux témoignage de miséricorde le Sauveur ne nous donne-t-il pas ? Il rencontre sur la voie douloureuse du Calvaire de pieuses femmes qui pleuraient et se lamentaient ; (car son aspect inspirait la pitié même aux étrangers, et leur arrachait des larmes ;) mais plus occupé du malheur de ces femmes que de son propre état, il se tourné vers elles et leur dit : « Filles de Jérusalem, ne pleurez point surmoi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants ; car voici que des jours viendront où l'on dira : Heureuses les stériles, heureuses les entrailles qui n'ont point enfanté et les mamelles qui n'ont point allaité !... Car si l'on traite ainsi le bois vert, que sera-ce du bois sec ? » Luc. XXIII, 28-32.
Les ennemis du Sauveur se sont montrés bien cruels en le condamnant à porter lui-même sa croix sur ses épaules meurtries, mais ils ont poussé plus loin encore la cruauté, en faisant ce que nous allons raconter. C'était la coutume chez les Juifs de faire boire aux condamnés à mort un breuvage composé de vin et de myrrhe, afin de provoquer une sorte d'engourdissement ou de vertige, et de diminuer leurs souffrances. Or, savez-vous ce qu'ont imaginé de faire les bourreaux du Sauveur ? Par un raffinement inouï de cruauté, ils ont mêlé du fiel au breuvage narcotique de la myrrhe, de telle sorte qu'au lieu d'adoucir la mort du patient, ils sont parvenus à torturer jusqu'à sa langue, laquelle étant enfermée dans sa bouche, semblait devoir être à l'abri de leurs coups. Il n'est pas possible d'expliquer une pareille férocité. Des voleurs insignes, coupables d'avoir infesté les terres et les mers, réduit leurs semblables à un dur esclavage, assassiné des innocents, excitent la pitié au moment où on les mène au supplice ; on les soutient dans leurs faiblesses, on les secourt dans leur abattement; on leur offre, pour apaiser leur soif ardente, le meilleur breuvage que l'on peut se procurer. Il était réservé à notre divin Sauveur d'avoir du fiel pour breuvage. Que dire en présence d'un tel spectacle ? De quoi faut-il s'étonner le plus, ou de la cruauté des Juifs qui mettent tout en œuvre pour rendre la mort du Sauveur plus douloureuse, ou de la charité du Sauveur qui a accepté ces douleurs, afin d'expier notre attachement à de coupables délices ? Car, bien avant que ses ennemis lui eussent préparé ces tourments, il avait résolu de son plein gré de les subir pour notre salut. De là cette parole de saint Léon : « Tout ce que la fureur des méchants a fait souffrir au Seigneur d'injures et d'outrages, de traitements barbares et de tourments, a été, non pas subi par nécessité, mais accepté par un acte libre de sa volonté. »
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade sur la Passion.
Voici enfin le dernier acte de cette scène douloureuse. Jésus est mis en croix. On lui étend les bras, on lui tire violemment les jambes, on lui perce les pieds et les mains avec de gros clous. Qui pourrait imaginer ce que doit souffrir un homme dont on a perforé ainsi la paume des mains et la plante des pieds ? Mais n'est-ce pas le comble de la douleur, s'il est suspendu dans cet état, le poids du corps portant tout entier sur ses membres cloués ? Remarquez en outre qu'on choisit pour le crucifier un jour de grande fête. Pendant que les Juifs se livrent à la joie de la solennité, il éprouve les angoisses du supplice ; le jour où l'on pardonne, il est accusé et condamné; quand c'est le moment d'accorder la grâce aux autres, on lui prend sa vie. On a attendu le temps auquel les Juifs affluent de toutes les parties du monde à Jérusalem pour la célébration de la pâque, afin de donner à un plus grand nombre le spectacle de sa mort. Lui qui, peu de jours auparavant, avait été reçu comme un roi, comme le Messie, lui qu'on regardait comme le plus grand des prophètes, lui à qui on avait offert le sceptre et que beaucoup voulaient adorer, se voit alors étendu sur un gibet d'infamie, dépouillé de ses vêtements, accompagné de deux voleurs, comme s'il eût été convaincu des mêmes crimes qu'eux ; il se voit exposé en cet état aux regards de ses disciples étonnés, de ses proches et de ses amis honteux et confus, devant l'apôtre le plus tendrement aimé, qui s'est approché tout en larmes et le cœur déchiré, devant Marie-Madeleine, dont la douleur égale l'amour généreux qu'elle ressent pour ce bien-aimé maître.
Ce serait là, ce semble, le dernier terme de la douleur, si nous n'avions à vous dire qu'il voit aussi sa tendre mère debout au pied de la croix. Il connaissait cette divine mère pour la plus sainte et la plus parfaite de toutes les créatures, et il n'aimait rien autant qu'elle en ce monde. Or, il savait que l'âme de cette tendre mère était déchirée par une si grande douleur, qu'à l'exception du sentiment qu'il éprouvait lui-même, aucune douleur ne pouvait être comparée à celle-là. Si le prophète Jérémie a pu dire : « vous tous qui passez par ce chemin, considérez et voyez s'il y a une douleur comme la mienne, » Thren. I, 12, quelles plaintes ne fit pas entendre celle qui, témoin de la mort de son fils, ressentit une douleur égale à l'amour qu'elle lui portait, c'est-à-dire à un amour qui surpassait tout ce qu'on peut imaginer ? Je vous laisse à juger, mes frères, tout ce qu'a dû ajouter à la douleur du fils la douleur de la mère.
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