Considérations sur le jeûne et les mortifications corporelles

Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Considérations sur le jeûne et les mortifications corporelles

Message par Laetitia »

X. Des biens corporels que procurent les mortifications et le jeûne.

La considération des biens spirituels que procure le jeûne, joint aux autres mortifications, ne laissera pas insensibles les vrais amateurs de la vertu. Mais la nature corporelle domine tellement chez certaines personnes, que rien ne les touche de ce qui n'amène pas des avantages du même genre. C'est à ces personnes que nous nous adresserons maintenant, et que nous montrerons l'excellence du jeûne, à ce point de vue particulier.

Quoique toutes les vertus ne soient pas moins profitables au corps qu'à l'âme, le jeûne présente sous ce rapport une supériorité incontestable. Cette seule raison a porté des hommes que n'éclairait pas la lumière de la foi, à la pratique d'une rigoureuse abstinence.

Parmi les biens corporels, on range communément en première ligne la vie, la santé, la fortune, les honneurs, et les plaisirs. Or, que dirait-on si nous prouvions que ces biens gagnent beaucoup à la pratique du jeûne et des mortifications ?

Les chrétiens ne devraient-ils pas, dans leur propre intérêt, embrasser une pratique qui leur procure de si grands avantages ?
(à suivre)
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Considérations sur le jeûne et les mortifications corporelles

Message par Laetitia »


XI. De l'influence du jeûne sur la conservation de la vie.

Commençons par la vie qui est le premier des biens de ce monde : y a-t-il rien de plus propre à conserver et à prolonger la vie d'un homme que la sobriété et l'abstinence ? Mettez d'un côté les remèdes, les régimes et toutes les recettes imaginables, de l'autre ces deux vertus; et tous les médecins vous avoueront que l'efficacité de ceux-là ne saurait être comparée à l'efficacité de celles-ci. Consultez la divine Écriture : « Ne soyez pas avide dans les festins, vous répondra-t-elle; et ne vous répandez pas sur toute espèce de mets. Car dans la multiplicité des mets est la maladie; et la gloutonnerie conduit à d'horribles souffrances. Plusieurs sont morts à cause de leur intempérance; mais celui qui est sobre prolongera ses jours. »

L'enseignement de l'expérience n'est pas différent de celui de la science et de l’Écriture sainte. On voit tous les jours des hommes à la fleur de l'âge emportés par le dérèglement et l'intempérance ; tandis que l'on voit des personnes sobres et tempérantes arriver à une extrême vieillesse.

Parcourez l'histoire de ces antiques soli­taires dont la nourriture était aussi mesurée que grossière; et vous trouverez que leur vie se prolongeait en proportion de la rigueur de leurs austérités, accomplissant littéralement l'oracle de la souve­raine Sagesse. Galien, l'un des médecins les plus fameux, atteignit, dit-on, l'âge de cent vingt ans : et cela, parce qu'il ne se leva jamais de table rassasié. Mais à quoi bon s'autoriser d'exemples apparte­nant à des époques si éloignées de la nôtre ? Il nous suffit d'ouvrir les yeux pour reconnaître que parmi les habitants d'une contrée, où l'air et le climat sont absolument les mêmes, ceux dont la vie est plus longue, en sont d'ordinaire redevables à leur tempérance. Ils se contenteront d'aliments rudes; l'eau sera leur principale boisson. Et comme ils ne chargent pas le corps d'un fardeau exces­sif, et qu'ils n'usent pas les ressorts de l'organisme à l'élaboration d'une nourriture démesurée, ils se conservent sains et vigoureux.

Au reste, c'est un principe général que moins on met de mesure dans l'exercice d'un instrument ou d'une force quelconque, moins cet instrument et cette force ont de durée. Servez-vous sans relâche d'un couteau, ou d'une scie ; bientôt ils auront perdu tout mordant. Il en est ainsi de l'économie animale. Vous ne l'aurez saine et sauve qu'à la condition de n'en pas abuser.

La réflexion découvre encore une autre manière par laquelle le jeûne obtient le même résultat. La réduction de la nourriture a pour conséquence une réduction semblable clans le temps nécessaire au sommeil. Or, le temps gagné sur le sommeil est une prolongation réelle de la vie; car la vie con­siste uniquement dans l'état de veille, et le sommeil n'est qu'une image de la mort. Un homme plongé dans le sommeil rappelle par­faitement l'état de l'homme saisi par la mort. Mais quelles sont les personnes qui accordent peu au sommeil ? celles qui accordent peu à la nourriture; parce que la nourriture alourdit la tête et provoque le sommeil. Si par vie nous entendons particulièrement la vie qui convient à l'homme en tant qu'être raisonnable, nous saisirons plus aisément cette vérité. La vie raisonnable consiste essentiellement dans les exercices de l'Intelligence, tels que lire, écrire, étudier, discuter, prier, méditer et autres occupations pareilles. Or, il est clair que le jeûne favorise d'une manière toute spéciale ces exer­cices. D'abord, en retardant le principal repas, il prolonge le temps de la matinée qui est le meilleur de la journée. De plus, il est loi­sible de consacrer, le soir, à l'étude ou à des occupations pieuses, le temps du souper et de la récréation dont il est suivi.

Cette consi­dération est si loin de me paraître de mince importance, que je l'estime une de celles qui ont le plus efficacement agi sur l'esprit des saints, et qui ont porté ces hommes, désireux de mettre les ins­tants à profit, à la pratique d'une continuelle abstinence. Je pense aussi qu'elle nous explique comment une foule de docteurs, tels que saint Augustin, saint Grégoire, ont pu, malgré le poids et la multi­tude de leurs affaires, composer tant d'excellents ouvrages. Le jeûne leur en fournissait le temps, aussi bien que celui de l'oraison et de la contemplation.
(à suivre)
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Considérations sur le jeûne et les mortifications corporelles

Message par Laetitia »

XII. De l'influence du jeûne sur la conservation de la santé.

Si le jeûne est un excellent moyen de conserver la vie, il aura naturellement la même influence sur la conservation de la santé. C'est aussi bien l'opinion formelle du plus illustre des médecins. Hippocrate conseille deux choses avant tout à celui qui désire éviter les atteintes de la maladie : manger peu, et se livrer assidûment à l'exercice corporel. Quelle est, en effet, la maladie dont la cause ne soit la surabondance des humeurs mauvaises ? et d'où provient cette surabondance; sinon de la surabondance des aliments ? Les besoins du corps étant limités, dès qu'il s'est assimilé une quantité de nour­riture suffisante, le superflu ne saurait servir qu'à troubler ou embarrasser ses fonctions, et partant à le prédisposer aux maladies. Peu importe d'ailleurs que les aliments soient grossiers ou délicats, communs ou précieux. Ce qui importe, c'est qu'ils soient mesurés : et une nourriture grossière prise avec modération sera très-salutaire, tandis qu'une nourriture recherchée deviendra très-nuisible à celui qui en use avec excès.

Je citerai, à ce propos, un trait qui est venu à ma connaissance pendant que je m'occupais du présent ouvrage. Dans une certaine partie de l'Italie vivait un homme tellement affligé par la goutte, qu'il était absolument incapable de se servir de ses membres, et qu'aucun traitement n'avait réussi à lui rendre la santé, ni même à soulager les douleurs aiguës qu'il éprouvait. Cet homme avait un ennemi redoutable qui cherchait sans cesse l'occasion de s'emparer de lui. Un jour enfin, il tomba entre ses mains. Une prompte mort n'était pas capable d'assouvir la haine de son adversaire.

En conséquence celui-ci enferma sa victime dans une tour, et ordonna de lui donner une modique ration quotidienne de pain et de l'eau froide. Le prisonnier avait suivi quatre ans ce régime, quand un événement imprévu le rendit à la liberté. Il sortit du donjon, mais bien différent de ce qu'il était avant d'y entrer; car il avait recouvré l'usage de ses pieds et de tous ses membres. Au moment où j'écris ces lignes, il vit encore, et il remercie Dieu tous les jours d'avoir permis sa captivité, puisque, au lieu d'une mort lente, il y avait trouvé la santé et la vie.

Pour moi, je suis fortement incliné à ne reconnaître d'autre raison de ce prodige que l'abstinence prolongée dont il avait été précédé. Ce ne serait pas la première fois qu'un semblable ré­gime aurait guéri une infirmité devant laquelle la médecine se dé­clare impuissante.
(à suivre)
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Considérations sur le jeûne et les mortifications corporelles

Message par Laetitia »


XIII. Du jeûne comme moyen d'acquérir et de conserver l'honneur.

Laissons la vie et la santé pour passer à l'honneur que l'on estime souvent bien davantage. Or, qui ne comprend combien il est honorable d'être mesuré dans le boire et dans le manger; combien, au contraire, il est vil et méprisable d'être glouton, vorace, et de ne penser jamais qu'au moyen de satisfaire sa gourmandise ? Y a-t-il rien qui rende l'homme plus semblable aux brutes, et aux brutes les plus grossières ?

Et l'excès dans le boire, quoi de plus désho­norant, quoi de plus opposé à la dignité humaine ! J'accorde que vous n'arriviez pas jusqu'à perdre la raison; mais si vous aimez le vin, si vous vous y délectez outre mesure, la saveur qui vous séduit vous mènera insensiblement à cette extrémité ; ou bien elle vous en rapprochera tellement, que l'on pourrait vous appliquer le mot du philosophe : « Celui qu'un court intervalle sépare d'un extrême pa­raît n'en être pas séparé du tout. »

Au reste, c'est justice que de refuser aux personnes livrées à l'intempérance l'estime et la considération. On ne peut pas attendre de grandes choses d'hommes qui cherchent leur félicité dans une chose si basse. Pour entreprendre et accomplir de grandes choses, il faut savoir supporter au besoin de grandes privations. Rien de grand ne se fait autrement dans les lettres, comme dans les armes et dans les affaires publiques. Mais quand on est plongé dans le vice de la gourmandise et de la gloutonnerie, on ne saurait s'occuper un instant à autre chose sans en être détourné par la tyrannique habitude à laquelle on a consacré sa vie. C'est ce qui faisait dire à Suétone que nul n'est moins à craindre que celui dont le boire et le manger sont l'unique souci. Jules César avait la même opinion.

Un de ses amis lui disant qu'il eût à se défier de quelques citoyens les plus riches et les plus influents de Rome, il répondit qu'il redoutait médiocrement ces hommes au teint fardé, à la vie volup­tueuse; qu'il redoutait bien plus certains citoyens austères tels que Brutus et Cassius. L'avenir montra qu'il ne se trompait pas. Pour nous, apprenons par ces raisons et ces exemples à estimer la tempérance, et à mépriser le vice opposé.
(à suivre)
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Considérations sur le jeûne et les mortifications corporelles

Message par Laetitia »

XIV. Autre avantage temporel du jeûne.

On dit communément qu'honneur et profit ne marchent pas de compagnie; l'honneur étant prodigue, et le profit économe. Mais le jeûne les concilie de telle sorte qu'il serait difficile de déterminer sur laquelle de ces deux choses son influence est la plus grande.

Il y a peu de folies qui absorbent aussi facilement les patri­moines, qui compromettent plus l'avenir et la position des familles, que la folie des festins. Outre que la plupart des autres folies sont de quelque avantage pour le prochain, et atteignent un but plus élevé, elles sont moins fréquentes. Mais si l'on aime les festins, ils se reproduisent bientôt chaque jour. Quelle fortune résiste à une telle conduite ? L'eau tombant goutte à goutte entame la pierre : que fera donc un torrent continuel ? Peut-on espérer autre chose que la ruine, de banquets incessants et recherchés ?

Cicéron dans ses Catilinaires, ne manque pas d'observer que Catilina et ses complices avaient dévoré leur patrimoine; en sorte qu'ils étaient depuis quelque temps sans ressources et sans crédit. « Celui qui aime les festins, dit le Sage (1), sera dans l'indigence, et celui qui aime le vin et la bonne chère ne s'enrichira pas. » — Plus loin, il ajoute (2) : « Ne vous asseyez pas à la table de ceux qui aiment à boire, ni dans les débauches de ceux qui apportent des viandes pour les manger ensemble, car ceux qui ne s'occupent qu'à boire se ruineront, et la paresse toujours endormie n'aura que des haillons pour se couvrir. » La gourmandise étant si funeste à la conserva­tion de la fortune, il est par contre évident que la tempérance la sauvegarde et la multiplie.

(1) Prov., XXI. 17. — (2) XXIII, 20,
(à suivre)
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Considérations sur le jeûne et les mortifications corporelles

Message par Laetitia »



XV. De l'influence du jeûne sur le bien-être corporel.

Il nous reste à voir maintenant jusqu'à quel point le jeûne pro­cure le bien-être corporel. Qui oserait, attendre un pareil effet de l'abstinence ? Je sais que les esprits superficiels en douteront; mais le doute deviendra impossible après un moment de sérieuse ré­flexion.

Il est d'abord incontestable que le plaisir sensible ne résulte pas de la multiplicité ou de la qualité des mets. La multiplicité produit plutôt le dégoût, car la nature qui accompagne d'une émotion agréable l'acte par lequel l'individu mange la quantité nécessaire à sa conservation, produit le dégoût, dès que cette quantité atteint le superflu; et cela, parce que le superflu est aussi nuisible en cette matière que le défaut du nécessaire.

La qualité des mets, si pré­cieux qu'ils soient, n'est pas non plus la cause principale du plaisir sensible. Car, examinez avec quelle disposition le malade reçoit la plus délicate nourriture : il la repousse parce que son palais n'en éprouve que du dégoût.

Quelle est donc la principale cause de ce plaisir ? le bon état de l'organe sur lequel agiront les aliments.

De même que la subtilité et la sûreté de la vue dépendent du bon état des yeux, organes de la vision (et l'on pourrait en dire autant de tous les sens); de même la saveur dans le manger dépend du bon état de l'organe du goût, qui est le palais; car, est-il écrit dans Job : « Si les oreilles jugent des sons, le palais juge de la saveur des mets (1). » Il suit de là que mieux cet organe sera disposé, plus on trouvera de saveur dans les aliments. « Une personne rassasiée foulera le miel aux pieds, dit l'Ecriture (2), mais, si elle est affamée, elle trouvera doux ce qui est amer ».

Une chose de ce genre arriva à Darius. Obligé, après une bataille, de prendre la fuite, il éprouvait les tourments de la soif. Un pauvre paysan n'eut à lui offrir qu'un peu d'eau trouble pour le désaltérer. Il la but néanmoins; et plus tard il disait qu'il n'avait, de sa vie, bu de breuvage aussi agréable. Saint Jean Chrysostome explique de la même manière le verset du cantique où Moïse rappelle le souvenir de Dieu tirant de la pierre le miel propre à rassasier son peuple (3). La soif dont les Hébreux furent affligés dans le désert était si ardente, que l'eau jaillissant du rocher touché par la verge du pro­phète, leur parut plus douce que le miel.

C'est donc l'appétit, et non la délicatesse des mets, qui rend la nourriture agréable. Assurément, le laboureur mange avec plus de plaisir son grossier morceau de pain, que le riche du gibier ou de la volaille.

(1) Job., XII , 41.
(2) Prov., XVII, 7.
(3) Deut., XXXII, 43.

(à suivre)
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Considérations sur le jeûne et les mortifications corporelles

Message par Laetitia »

Ceci posé, je demanderai quel plaisir éprouvera l'individu qui n'attend pas l'appétit pour manger, que la gloutonnerie et non la faim pousse à se gorger de nourriture. Mais celui qui mange par nécessité, celui qui est sobre, tempérant, trouvera dans ses aliments d'autant plus de saveur que la tempérance a mieux disposé ses or­ganes.

Prenez encore ces deux individus après leur repas, et remar­quez la différence : le premier, repu, embarrassé, respirant à grand'peine, se reprochant à lui-même sa voracité, et formant la résolution de n'y plus céder, se sent lourd et incapable de vaquer aux œuvres de l'intelligence; le second est, au contraire, léger, dispos, maître de soi, et propre à tout ce qu'il voudra entreprendre.

Suivez-les maintenant chacun dans leur sommeil. Le plaisir que l'intempérant a goûté durant une heure, est cruellement racheté par une affreuse nuit de dix heures. Il la passa tout entière à gémir, à se retourner sur son lit, sans pouvoir jouir d'un instant de repos, et appelant vainement un sommeil paisible. Son estomac trop chargé lui cause de continuels supplices. Et comment en serait-il autrement, puisqu'il renferme des matières peu compatibles entre elles, et dont le rapprochement devient inévitablement une lutte ?

Ainsi, comme le dit saint Basile, l'excès de nourriture rend, et la course, et même le sommeil impossibles. Si pourtant on finit par s'endormir, c'est d'un sommeil agité, pénible, et traversé par toute sorte d'images et de fantômes. Puis, l'on se lève fatigué, mécontent et la tête souffrant encore des tourments de la nuit.

C'est l'accomplissement de cette parole du Sage (4) : « Le sommeil est doux à l'ouvrier qui travaille, soit qu'il mange beaucoup, soit qu'il mange peu. Mais la satiété empêche le riche de dormir. » — « Un peu de vin, est-il dit ailleurs (5), est plus que suffisant à un homme réglé. Il n'en souf­frira pas en dormant, et il ne ressentira pas de douleurs. L'insomnie, les douleurs les plus aiguës sont le partage de l'intempérant. A l'homme sobre un sommeil salutaire. Il reposera jusqu'au matin, et son âme éprouvera de délicieuses jouissances. »

D'après ces enseignements de l'écrivain sacré, ne vous semble-t-il pas que la gourmandise achète bien cher le plaisir de se satisfaire ? Que penseriez-vous donc si vous supputiez les infirmités qu'elle en­gendre, les maladies qu'elle suscite ? De crainte d'être accusé d'exagération, je laisserai parler saint Chrysostome. Ce docteur s'exprime à peu près en ces termes : « Les personnes qui se jettent sur les plaisirs et la luxure, ne tardent pas à traîner un corps affaibli, pâle et rempli de maux. Souvent ils ont à redouter les tortures de la goutte, et ils sont envahis par une vieillesse prématurée, de façon que le reste de leur vie s'écoule au milieu des remèdes et des médecins. Leurs sens appesantis et glacés semblent être dès cette vie la proie de la mort.

(4) Eccli., V. 11.
(5) Eccli., XXXI, 22 seqq.
(à suivre)
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Considérations sur le jeûne et les mortifications corporelles

Message par Laetitia »

Or, qui pourrait qualifier leur existence d'existence agréable, sans ignorer la nature même du plaisir ? Le plaisir con­siste, au sentiment des philosophes, à jouir de ce que l'on désire vivement. Par suite, dès que l'on est incapable de jouir de l'objet de ses plaisirs, soit que la maladie ne le permette pas, soit que la satiété ait changé la flamme du désir en dégoût, il est clair qu'il ne saurait y avoir de plaisir. Ce ne sera donc pas la saveur des mets qui rendra un festin agréable, mais la satisfaction du désir qu'on éprouve. »

En un autre endroit, le même saint dit encore ces paroles : « Com­parons la table des riches et la table des gens de moyenne condition, ceux qui s'assoient à la première et ceux qui s'assoient à la seconde, et voyons à qui est réservé la plus large part du vrai plaisir. Croyez-vous que ce soient à ceux qui joignent les repas aux repas ? à ceux dont le corps est gorgé de nourriture ? à ceux qui noient et tuent leur âme sous des flots de vin toujours croissants, comme les vagues d'une mer agitée ? à ceux auxquels les yeux, les pieds, les mains refusent leur service, et dont le vin lie les membres plus étroitement que des chaînes de fer ? à ceux qui ne trouvent dans le sommeil ni le repos, ni la santé ? »

Quelle jouissance peut goûter cette espèce de gens ? Ils n'en goûte­ront tout au plus que l'ombre; et encore ce ne sera qu'au prix de peines beaucoup plus grandes. Quand on ressent une extrême cha­leur, on boit avec délices un verre d'eau fraîche. Mais de combien de souffrances et de maladies ces délices sont ordinairement la source ! Pareille chose arrive aux personnes qui cherchent leur bon­heur dans les plaisirs de la table. Elles y rencontrent toute autre chose que ce qu'elles attendent.

« Si vous voyiez, dit à ce propos Cicéron, ces gloutons, semblables à des bœufs repus, peiner et se tordre sur leurs lits, vous comprendriez clairement qu'ils n'ont rien moins que ce qu'ils désiraient. Ils appelaient le plaisir, et c'est la souffrance qui accourt. » Mais pourquoi insisterions-nous si lon­guement, lorsque les Epicuriens eux-mêmes, qui plaçaient le sou­verain bien dans la volupté, pratiquaient une admirable sobriété ? Une nourriture vile, légère, leur semblait plus propre à leur donner le bonheur qu'une nourriture délicate et abondante. Il serait difficile d'invoquer, un témoignage de plus grand poids.

S'il en est ainsi, à quoi sert la gourmandise, puisqu'elle ne procure pas le bien-être corporel ? Sénèque disait avec beaucoup de raison au sujet des ri­chesses : « De quel mal les richesses délivrent-elles l'homme, elles qui ne le délivrent pas de la soif qu'elles excitent ? » Nous pouvons nous poser une question semblable au sujet de l'intempérance. Quel bien attendre d'elle, quand elle ne donne même pas le plaisir ? Certes, si on a le droit d'en espérer quelque chose, c'est bien une émotion sensible pleine de jouissance. Préjudiciable à tous les autres points de vue, elle ne produit même pas cette émotion : au contraire elle la détruit.
Encore une fois, que peut-on en attendre ?
(à suivre)
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Considérations sur le jeûne et les mortifications corporelles

Message par Laetitia »


XVI. Comment le jeûne convient non-seulement aux religieux et aux simples citoyens, mais encore aux personnes revêtues des emplois les plus élevés.

« Ce que vous dites est vrai, observera-t-on sans doute. Mais vos avis ne s'adressent qu'aux religieux et aux simples citoyens. Ils ne sauraient concerner les personnes revêtus d'emplois élevés, le rang qu'elles occupent dans la société les obligeant à tenir une table somptueuse. » Ainsi raisonnent la philosophie étroite du monde, la sagesse et la prudence humaines. Bien différents sont les enseignements de l'Evangile et de l'histoire profane elle-même. Ouvrez les ouvrages de Tite-Live, des Salluste et des autres grands historiens : ils vous apprendront que la céleste Rome demeura florissante tant que fleurirent chez elle la sobriété, la discipline et la tempérance. Quand elle avait pour généraux des Curius et des Fabricius qui mangeaient des légumes plantés de leurs propres mains, elle ne cessa de grandir et de subjuguer la terre. Mais dès que disparut l'austérité des mœurs, dès qu'à la sobriété succéda la gourmandise, à la tempérance l'amour des plaisirs de la table, à une vie dure une vie molle et voluptueuse, la corruption, jointe à l'avarice et à l'oisiveté, compromit ces résultats ; et ce que la tempérance avait acquis avec tant de gloire, l'intempérance le perdit avec ignomi­nie. Les délices et les plaisirs vainquirent les vainqueurs de tous les peuples, et, suivant l'expression d'un poète, vengèrent le monde opprimé.

Une destinée semblable est réservée à tous les Etats et à tous les corps soit politiques, soit religieux. Du moment qu'ils s'éloignent de leur austérité primitive, ils entrent en pleine décadence. Il n'est pas jusqu'à l'Eglise fondée par le sang du Christ qui ne soit, d'après saint Jérôme (1), assujettie à la même loi. La vertu de tempérance n'est donc pas chose indifférente. Aussi écoutez le langage du plus sage des rois (2). « Malheur à toi, terre dont le monarque est un en­fant, et dont les princes mangent le matin ! Heureux la terre dont le monarque est habile, dont les princes mangent à des heures marquées, et non par sensualité ! »

Le langage d'Isaïe est encore plus explicite : « Malheur à vous qui vous levez dès le matin pour vous plonger dans l'ivresse, pour boire jusqu'au soir, et jusqu'à ce que le vin vous échauffe ! La harpe et le luth, les tambours et les lûtes résonnent dans vos festins. Mais l'œuvre du Seigneur, vous n'y songez pas, et vous ne considérez point les ouvrages de ses mains. A cause de cela, mon peuple a été conduit en captivité. Parce qu'il n'a pas eu l'intelligence; ses puissants sont morts de faim, et la multitude a séché de soif. A cause de cela, l'enfer a dilaté ses entrailles et ouvert sa gueule sans mesure; et dans son sein descen­dront les vaillants, la foule, les grands et les nobles d'Israël (3). »

Pensez-vous maintenant qu'un Etat soit bien gouverné par des hommes que le Prophète désigne, de la part de Dieu, comme les au­teurs de sa ruine ? Désirez-vous en savoir la raison, la voici : Une des qualités les plus nécessaires aux personnes qui gouvernent, est sans contredit la sagesse. Or, quoi de plus ennemi de la sagesse que l'intempérance ? « C'est chose luxurieuse que le vin, a dit Salomon, et l'ivrognerie est pleine de désordres : quiconque s'y délecte n'aura point la sagesse (4). » La sagesse est, suivant l'expression de Job (5), une pierre précieuse qui se trouve, non où règnent la mollesse et les plaisirs, mais où règnent les labeurs et les privations. Vous ne découvrirez pas l'or et l'argent dans des terres cultivées ; c'est en des lieux arides, montueux, escarpés, qu'on les rencontre. De même, l'or précieux de la sagesse habite les âmes sobres, et non les âmes efféminées. Puis donc que la sagesse est la vertu des princes, qu'à ses mains conviennent les rênes du gouvernement des hommes, comme d'un autre côté la sagesse est incompatible avec un vice qui nous ravale au niveau de la brute; il demeure établi que la tempé­rance n'est pas moins nécessaire aux personnes chargées de hautes fonctions qu'aux simples citoyens, et que rien, conséquemment, ne restreint ses avantages.

(1) Epist., I. Vit. Malach.
(2) Eccl., X, 16, 17.
(3) Isa., V, 11 et seqq.
(4) Prov., XX, 1.
(5) XXVIII.
(à suivre)
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Considérations sur le jeûne et les mortifications corporelles

Message par Laetitia »


XVII. Des maux dont le jeûne nous délivre.

Nous ferions du jeûne un éloge insuffisant si nous ne signalions pas les maux dont il nous préserve et nous délivre : c'est d'abord un secours puissant contre les tentations, quelles qu'elles soient, et de quelque part qu'elles viennent. Il peut être considéré comme le remède souverain en cette matière. Eussions-nous quelque difficulté à le croire, elle s'évanouirait devant l'exemple de Jésus-Christ, miroir de toute sainteté, se préparant aux attaques de l'ennemi par un jeûne de quarante jours.

Le jeûne est encore très-efficace contre l'amour-propre, la prin­cipale racine de tous les maux et le principal fondateur de la diabolique Babylone. L'habitude d'une nourriture recherchée, le soin excessif du corps fortifiant cette passion, une conduite opposée, c'est-à-dire la mortification et l'abstinence, l'affaibliront infailliblement.

Nous trouverons également dans le jeûne un auxiliaire redoutable contre la cupidité que l'Apôtre flétrit avec tant d'énergie (1). On n'aime pas d'ordinaire l'argent pour l'argent, mais pour les choses qu'il permet d'acquérir, et conséquemment pour les aises et les commodités qu'il procure. Ôtez cette considération, il n'y aura pas plus de raison pour aimer l'argent, qu'un homme bien portant n'en aurait pour prendre une médecine. Mais le chrétien, que la vertu, l'amour de Dieu, a porté au renoncement le plus complet; le chrétien qui méprise les vanités et les plaisirs, qui n'accorde à son corps que des choses viles et grossières , pourra-t-il regarder l'argent d'un œil de convoitise ? Voilà comment on vient à bout d'éteindre ce brasier. Voilà comment ont toujours agi les saints dont la vie fut si dure, l'austérité si grande. Parmi les philosophes même de l'anti­quité païenne, plusieurs se sont guéris, par un régime rigoureux, de l'amour des richesses. Un courtisan du roi Denys voyant un phi­losophe laver les légumes dont il allait faire sa nourriture, lui dit ces paroles : « Vous mangeriez autre chose si vous faisiez la cour au roi. » — « Si vous vous contentiez de cette nourriture, repartit le sage, vous n'auriez pas besoin de lui faire la cour. » Réponse qui montre bien l'union intime de l'amour de la bonne chère et de l'a­mour de l'argent, et comment l'absence de l'un emporte l'absence de l'autre.

Mais c'est principalement sur la gourmandise, brandon qui enflamme dans l'homme tous les vices de la chair, que le jeûne rem­porte un triomphe complet. La gourmandise ne saurait violer l'a­sile de la tempérance sans opposition radicale existant entre elles. Pour comprendre le danger et la malice de cette passion, rappelez-vous le riche de l'Evangile (2). Je frémis, disait saint Basile, à la pensée de ce malheureux qu'une vie de plaisirs précipita dans les flammes éternelles. Car il n'est point écrit qu'il eût commis quelque injustice, on dit seulement qu'il avait vécu au milieu des délices. Il n'en fallut pas davantage pour qu'il subit un supplice horrible et et sans fin.

La réponse d'Abraham l'indique clairement : « Mon fils, lui dit-il, souvenez-vous que vous avez été comblé de biens sur la terre, et Lazare de maux, à lui maintenant les consolations, et à vous les tourments (3). »
(1) I. Tim., VI.
(2) Luc, XVI
(3) Luc, XVI, 25.
(à suivre)
Répondre

Revenir à « Temporal&Sanctoral de l'année liturgique »

Qui est en ligne ?

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur inscrit et 1 invité