Aigri et courroucé de la lutte ingrate qu'il venait de soutenir, honteux surtout de la sentence révoltante qu'il venait de prononcer, le juge prévaricateur baissait la tête et gardait un morne silence. Près de lui, son greffier traçait à la hâte le motif de la condamnation de Jésus, sur une tablette de bois blanc, qui devait être clouée au sommet de la croix. Par ordre de Pilate qui tenait à se venger de la violence à laquelle il avait lâchement cédé, l'écriteau ne portait que ces mots, écrits en hébreu, en grec et en latin :
Jésus de Nazareth, Roi des Juifs.
Ce titre atteignit le but que se proposait le gouverneur. Il révolta l'orgueil des prêtres et des Pharisiens et les mit hors d'eux-mêmes :
— « Ne dites pas qu'il est notre Roi, — crièrent-ils, — mais qu'il a voulu se faire passer pour tel. »
— « Laissez-moi! — répondit Pilate » impatienté, — ce qui est écrit est écrit. »
Que les Juifs le veuillent, ou non, dit saint Augustin, toutes les langues du monde proclameront la vraie Royauté du Sauveur. Venez donc lire! ô Juifs, héritiers des promesses, et, avant de le crucifier, saluez le Roi de la Jérusalem éternelle. Venez lire, philosophes, rhéteurs et poètes de la Grèce, et, rejetant vos fictions puériles et vos décevants systèmes, saluez le Roi de la lumière et de la vérité, le Roi des intelligences et des cœurs. Venez lire, conquérants du monde, proconsuls et soldats de Rome et adorez dans ses chaînes et sous ses haillons, le Roi puissant dont le sceptre va bientôt courber le front de vos Césars.
Mais ce n'était pas encore l'heure du triomphe, c'était l'heure des ténèbres, l'heure des abaissements et des expiations douloureuses.
Les gardes s:étant emparés du Sauveur, lui arrachèrent, parmi les railleries et les huées de la populace, la vieille chlamyde dont ils l'avaient revêtu par dérision. Ils lui remirent ensuite sa longue robe, tissée des mains de sa très sainte Mère, et lui passèrent des cordes à la ceinture et au cou, afin de le traîner à la mort comme une bête de somme. Quand ils eurent fini ces premiers apprêts, ils le poussèrent au bas de l'escalier du tribunal. Justement, les bourreaux arrivaient, portant le lourd instrument de son supplice et suivis de deux criminels, destinés à être crucifiés avec Jésus, pour achever de le déshonorer. Le Condamné céleste s'avance lui-même à la rencontre de cette croix tant désirée ; il étend les bras pour la recevoir et la presse sur sa poitrine dans une amoureuse étreinte :la croix! n'était-le point la vie, le salut de ses enfants, dans les sanglantes tortures qu'elle allait lui faire subir?
« Viens donc, ô Croix! lui dit-il du fond du cœur, viens que je t'embrasse!... Il est juste que je te porte, puisque je t'ai si bien méritée!... »
Il la charge sur ses épaules et il recueille toutes ses forces pour la traîner jusqu'au Calvaire. Du même coup, il se charge et se revêt de nouveau de tous les crimes des hommes pour les aller expier sur ce bois infâme... « Y a-t-il encore quelque iniquité oubliée ? Qu'on l'apporte et qu'on la jette sur Jésus-Christ... Ah! tout y est, la charge est complète" (1).
(1) Bossuet.