



(*)
[...]c'est le bon paysan Ives Nicolazic. Son enfance avait été sage et sa jeunesse pure. Il était arrivé à l'âge de quarante ans, fortifié de plus en plus dans sa vertu par la pratique fréquente des sacrements et une grande dévotion pour la Vierge Marie et sa Sainte Mère. « Ce paysan communiait tous les dimanches et fêtes de l'année, écrit un chroniqueur du temps (1) ; il priait Dieu soir et matin ; allant et venant il avait toujours son chapelet à la main, il était aimé de ses voisins, paisible avec ses domestiques, point ivrogne ni avaricieux. » Fermier au village de Keranna (2) , en Pluneret, Nicolazic labourait la terre offrant ses sueurs à Dieu, lorsque sainte Anne le choisit pour relever son culte dans la Bretagne. Elle se signala d'abord à lui sous la forme d'une clarté merveilleuse qui parut tout à coup dans sa maison, au milieu de la nuit, et semblait provenir d'un cierge porté par une main invisible. Le même prodige se renouvela dans un champ de sa ferme, appelé le Bocenno . Là, d'après une vieille tradition, un peu perdue au village, s'élevait jadis une chapelle dédiée à la sainte aïeule de Notre-Seigneur . Il n'en restait plus que des débris informes entièrement cachés sous la terre, mais un phénomène remarquable désignait la place des fondations.De mémoire d'homme on n'avait jamais pu y tracer un sillon. Arrivés à cet endroit les bœufs résistaient à l'aiguillon et reculaient effarouchés ; plus d'une fois même le soc de la charrue se brisa. C'est ici que la lumière surnaturelle apparut à Nicolazic.
Le naïf breton crut à un revenant, et, comme sa mère était décédée depuis peu, il présuma que c'était sa pauvre âme qui lui demandait des prières . Son illusion fut de courte durée. Un soir, après le coucher du soleil son beau-frère et lui ramenaient leurs bœufs du pâturage . Ils étaient proches d'une fontaine du village située sur leur chemin : soudain ils s'arrêtent saisis de crainte, car, en face d'eux, sur le bord de la source, brille une lumière si grande que l'on voit clair tout à l'entour comme en plein soleil ; au milieu de cette clarté apparaît une belle dame, de figure vénérable, vêtue d'une robe plus blanche que la neige ; elle tient en main un cierge étincelant comme une étoile et ses pieds reposent sur un blanc nuage. A cette vue nos paysans s'enfuirent pleins de crainte. Honteux de leur poltronnerie ils revinrent sur leurs pas l'instant d'après, mais la vision avait disparu.
Pendant près de trois ans (1623-1625), elle se renouvela nombre de fois aux yeux ravis de Nicolazic, et même d'autres prodiges l'accompagnèrent ou la suivirent . Tantôt c'était le flambeau céleste qui éclairait sa route lorsqu'il revenait de ses champs plus tard que de coutume ; tantôt c'étaient, comme autrefois à Bethléem, une lumière éblouissante et des concerts angéliques qui s'élevaient du Bocenno où il se trouvait tout d'un coup transporté, sans savoir comment. Puis la sainte apparaissait en personne dans tout l'éclat de sa blanche auréole et de ses vêtements blancs . Nicolazic les comparait en son âme à ceux de Notre- Seigneur sur le Thabor. C'est ainsi qu'il la vit souvent auprès de la fontaine ou dans sa propre maison, ou dans une grange que son défunt père avait bâtie avec les débris de la vieille chapelle.De telles merveilles faisaient en même temps la joie et l'inquiétude de notre bon laboureur, car humblement défiant de lui-même, il craignait d'être le jouet de quelque illusion . Il s'en ouvrit à un père Capucin d'Auray qui, connaissant d'ailleurs sa foi profonde et sa piété solide, lui conseilla de beaucoup prier et de faire prier pour être éclairé du Saint-Esprit. Il ne tarda pas d'être exaucé.
(*) Pour tout le récit qui va suivre nous avons consulté principalement les Grandeurs de sainte Anne, par le R. P. Hugues de Saint-François , premier prieur des Carmes au couvent de Sainte-Anne, vieux livre très-rare et plein de détails et de naïveté ; la Gloire de sainte Anne, par le P. Campion de la Compagnie de Jésus, et un ouvrage moderne fort bien écrit et très-populaire, le Pelerinage de Sainte- Anne d'Auray, suivi d'une notice historique sur ses environs, par le P. Martin de la Compagnie de Jésus.
1. Le P. Capucin Ambroise, cité par le R. P. Hugues. - Les grandeurs de sainte Anne, p. 233.
2.Keranna veut dire en breton village d'Anne.
Le 25 juillet 1624, veille de la fête de sainte Anne, il revenait d'Auray sur le soir et par un temps fort sombre, disant son chapelet selon son habitude lorsqu'il était seul par les chemins. Tout à coup, en levant les yeux sur une croix qui bordait la route (on la nomma depuis la croix de Nicolazic), il est ébloui par la vision céleste qui rayonne au pied du monument, plus brillante et plus douce que les doux reflets de la lune ou le scintillement des étoiles dans une nuit d'hiver . Il s'arrête : l'apparition glisse devant lui en l'appelant par son nom, comme pour l'inviter à la suivre. Il marche derrière elle jusqu'à sa maison ; là elle s'élève de terre et disparaît sous la nue.
Profondément impressionné, Nicolazic se retire dans sa grange où il avait à garder du seigle battu les jours précédents. Sans être troublée, son âme est inquiète : au milieu de tous ces phénomènes il ne pénètre pas encore les desseins de Dieu . Couché sur quelques bottes de paille, il songeait et priait, en proie à des perplexités croissantes . Un bruit étrange interrompit sa veille : c'est le bruit confus d'une foule qui arrive et s'agite autour de la maison. Surpris d'un tel rassemblement à une pareille heure, notre fermier se lève et sort. Il ne voit rien, il n'entend plus rien : la campagne est déserte, la nuit silencieuse . Avec une résignation mêlée de tristesse, il s'en remet de nouveau à la volonté divine, mais à peine est-il rentré, à peine a-t-il repris la récitation interrompue de son chapelet que la grange s'illumine en un instant et qu'au milieu de cette lumière surgit la blanche apparition, un flambeau à la main et le nuage sous ses pieds. Une majesté incomparable relève sa beauté grave et douce. Rempli de crainte, le paysan se jette à genoux , mais la sainte se révèle enfin à lui d'une voix plus suave que tous les concerts du monde : « Yves Nicolazic, ne crains pas : c'est moi qui suis Anne, la Mère de Marie : va dire à ton pasteur, que dans cette pièce de terre que vous appelez le Bосеппо, il y avait jadis une chapelle consacrée à mon culte. C'était la première de tout le pays : votre village n'existait pas . Voilà aujourd'hui neuf cent vingt-quatre ans et six mois qu'elle a été détruite ; je désire qu'elle soit rebâtie par tes soins, Dieu veut que j'y sois honorée encore.»
Il fallut cependant une nouvelle apparition et même les menaces de la sainte pour le décider à remplir sa mission . Le recteur de Pluneret, dom Sylveste Roduez, l'accueillit fort mal, le traita de songe-creux et lui défendit de croire à ce qu'il appelait des rêveries extravagantes. Le curé, dom Jean Thominec, fut aussi incrédule. Notre pauvre homme était découragé. Mais les prodiges se multiplièrent avec une persistance d'autant plus grande qu'ils rencontraient plus d'opposition.
Diverses personnes du pays furent favorisées, après Nicolazic, des apparitions de sainte Anne. C'est ainsi, par exemple, que trois paysans de Pluvigner, revenant du marché d'Auray, vers neuf heures du soir, virent au-dessus du Bocenno une belle dame vêtue de blanc qui descendait du ciel au milieu d'une clarté resplendissante, ayant à ses côtés deux flambeaux allumés.
Sainte Anne consolait son serviteur et l'affermissait dans sa foi par des visions et des révélations continuelles. Un soir d'été qu'il charroyait du mil par un beau clair de lune, il vit comme une pluie d'étoiles qui tombait et s'épandait dans tout l'espace de Bocenno.
Plus d'une fois notre voyant se trouva transporté miraculeusement dans ce champ consacré où il entendit des chœurs angéliques, comme d'une fête du ciel et le bruit d'une grande foule qui lui semblait accourir de toute part, rompant les haies et les fossés, présage prophétique du futur pèlerinage. Enfin sainte Anne lui commanda d'entreprendre en personne la construction de sa chapelle et, chose merveilleuse, elle lui donna des arrhes pour cela.
Un matin, en effet, (7 mars 1625) il vit à son réveil le flambeau ardent de sainte Anne qui brillait sur sa table. La vision ne dura qu'une seconde. En vraie fille d'Ève, la femme de Nicolazic, Guillemettre le Roux, se leva aussitôt pour toucher au moins l'endroit. Mais quelle ne fut pas sa surprise de découvrir douze quarts d'écus, rangés là trois à trois par une main mystérieuse.
Quelques-uns portaient le millésime de 1623, d'autres des dates plus anciennes et plusieurs étaient illisibles.
Le clergé ne fut point convaincu par ce miracle : on regardait Nicolazic comme un pauvre visionnaire et le projet de bâtir un oratoire dans un pays où il y avait déjà tant de chapelles abandonnées paraissait une folie.
Le bon et pieux laboureur fut même menacé d'excommunication. Voici donc le plan divin encore ajourné après une si longue attente : mais Dieu va se jouer des contradictions humaines que sa patience a laissées grandir pour mieux manifester sa gloire.
1. On donnait alors en Bretagne le nom de curé au vicaire.
C'était le vendredi soir, 7 mars 1625 (1) . Nicolazic venait de se coucher tout fatigué encore d'un minutieux interrogatoire qu'il avait subi chez les P. P. Capucins d'Auray et tout triste de la décision négative qu'ils avaient opposée à son projet. Soudain le mystérieux flambeau brille au chevet de son lit en jetant un éclat extraordinaire : c'était pour le voyant comme l'étoile du matin qui annonce le soleil. Sainte Anne apparut ensuite toute rayonnante de grâce et de majesté sous cette blanche parure qui figurait peut-être sa purification mystique dès le sein de sa mère (2). « Yves Nicolazic, dit-elle, et sa voix est encore plus douce que de coutume, Yves Nicolazic, lève- toi, appelle tes voisins, mène les où ce flambeau vous conduira, vous trouverez l'image qui doit te mettre à couvert des risées du monde, et celui- ci connaîtra enfin la vérité de mes promesses. »Elle disparaît à ces mots, mais le flambeau luit toujours . Rempli de joie et « plus lumineux en son âme que sa chambre ne l'était à l'extérieur », suivant la belle comparaison du P. Hugues, Nicolazic se lève à la hâte. Il sort de sa maison ; la lumière le devance . Docile aux instructions de sa bonne maîtresse , il quitte alors ce guide surnaturel pour aller chercher des témoins. Ce sont d'obscurs paysans comme lui : son beau-frère Louis le Roux, son ami Lézulit, marguillier de la paroisse, et d'autres voisins, Jacques Lucas, François le Bloënec, et Jean Tanguy. Ce dernier était fermier de M. de Keriolet et peut-être qu'un jour il rendit à son maître témoignage de la vérité. Tous marchent à pas pressés vers le lieu de la vision. Sauf deux d'entre eux qui n'avaient point la lumière de la grâce, nos gens aperçoivent le flambeau en même temps que Nicolazic. Alors sa flamme immobile change de place et les précède en se dirigeant vers le Bocenno : ainsi l'étoile de l'Évangile marchait devant les saints rois mages. Le cierge s'arrête au-dessus du champ : il s'élève et s'abaisse par trois fois, puis s'enfonce en terre. La place où gît le pieux trésor est ainsi clairement désignée. Nicolazic la marque du pied et appelle son beau-frère pour creuser l'endroit. Celui-ci n'y eut pas plus tôt donné quatre ou cinq coups de pioche qu'il entendit le son du bois sous sa tranche.
Avant de continuer ce travail, nos religieux Bretons voulurent allumer un cierge bénit de la Chandeleur. C'est à sa lueur vacillante qu'ils découvrirent bientôt l'antique statue de sainte Anne. Elle était couverte de terre et rongée de vétusté, mais elle inspira plus de respect aux paysans que le plus beau chef-d'œuvre du monde. Ils la vénérèrent à deux genoux et, le cœur tout ému, chacun se retira dans sa demeure, en bénissant Dieu et madame Sainte Anne.
1. Le P. Hugues donne la date du 7 mars : on peut l'induire aussi très-précisément dans le narré du P. Campion. Le surlendemain était le dimanche d'après la suite du récit. C'est donc par inadvertance que P. Martin semble assigner la date du samedi, 8 mars au soir.
2. Nous n'émettons ici qu'une opinion particulière plus ou moins probable et qui est soutenue par le P. Hugues de Saint-François . (Voir les Grandeurs de Sainte-Anne).
De la découverte de ce bois pourri n'y avait-il pas encore loin, ce semble, à la fondation du pèlerinage ? Lorsque Nicolazic s'en fut l'annoncer avec grande joie au presbytère de Pluneret (samedi 8 mars), le recteur et le curé se moquèrent de lui ; les PP. Capucins d'Auray ne reçurent pas la nouvelle avec plus d'enthousiasme, car ils maintinrent leur décision première ; le peuple restait fort divisé au sujet de tous les prodiges qui se succédaient ; enfin aucun obstacle n'était vaincu. Pour comble d'épreuve, le second jour après l'invention de la statue (dimanche 9 mars), le feu du ciel tomba sur la grange de Nicolazic et la consuma entièrement jusques aux pierres, malgré les secours les plus prompts. Ce fut aux yeux de la foule un argument de plus contre le pauvre homme : Dieu voulait châtier l'imposture. Mais pour confondre ce jugement téméraire et rassurer son serviteur, Dieu avait fait un autre miracle en conservant, au milieu d'un incendie si intense, deux grands gerbiers de seigle rangés à quelques pas et tous les objets renfermés dans la grange. Nicolazic ne s'y méprit pas : un peu troublé d'abord par un tel malheur, il se remit incontinent dès qu'il vit la grâce cachée sous la croix et il supposa justement que le ciel n'avait condamné que l'emploi profane des ruines de l'ancienne chapelle .
Cependant la volonté divine était sur le point d'éclater à tous les yeux. Le mardi suivant au soir (11 mars) un certain nombre de témoins virent une grande lumière qui entourait la statue de sainte Anne comme d'une auréole et s'étendait de là sur un large espace ; et ils entendirent un bruit confus de pas et de voix, comme celui d'une grande foule qui accourt de toutes parts.
Mais dès le lendemain cette prophétie en action se réalisa, car les pèlerins affluèrent non-seulement de la paroisse et de ses environs, mais des extrémités de la Bretagne . C'était un spectacle prodigieux que cette foule de fidèles, agenouillés en plein air, devant ce pauvre bois grossièrement taillé où l'on avait peine à reconnaître une figure quelconque et des restes de couleurs effacées. Néanmoins les offrandes pleuvaient aux pieds de la statue miraculeuse qui n'avait pour autel que le fossé du champ.
Tels furent l'origine merveilleuse et le commencement du pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray. Loin de se ralentir, le concours des fidèles alla dès lors toujours croissant. Rien ne put arrêter ce mouvement extraordinaire, ni l'opposition persistante du recteur, ni les profanations du curé qui osa bien renverser la statue et jeter à terre le plat d'étain et l'escabeau servant à recueillir les aumônes, ni les murmures et les railleries téméraires de beaucoup de chrétiens difficiles à convaincre.
Un prélat distingué par sa naissance et ses vertus, et auquel de nombreuses fondations religieuses assignent une place d'honneur au milieu de ses pairs, Monseigneur Sébastien de Rosmadec, occupait alors le siège épiscopal de Vannes. Informé de ces événements qui faisaient déjà du bruit au loin, il ordonna une enquête minutieuse et désigna des commissaires à cet effet. Les dépositions juridiques et l'interrogatoire qu'il présida lui-même furent tous favorables à Nicolazic, dont la simplicité ingénue, la candeur et la piété faisaient ressortir encore les réponses toujours sages. Son témoignage renouvelé avec serment jusqu'au pied des autels, après des prières et une retraite préparatoire, persuada tous les juges en même temps que des miracles éclatants le confirmaient chaque jour à Keranna devant le peuple.
En effet Dieu lui-même y frappait et guérissait tour à tour au nom de sainte Anne, ceux-là qui avaient fait le plus d'opposition à son serviteur. Deux jours après le scandale qu'il avait donné, dom Thominec fut saisi à la jointure du bras d'un mal étrange dont il devait mourir trois ans après. Le mois suivant, dom Roduez se réveilla une nuit en proie à une terreur panique ; il se sentit le corps brisé de coups et ses bras en restèrent perclus jusqu'au jour où il demanda grâce à sainte Anne . Il fit nuitamment une neuvaine à l'humble statue dont il s'était moqué et il obtint ensuite sa guérison soudaine . Faut-il citer encore la maladie extraordinaire et le rétablissement subit d'un laboureur nommé Ardeven qui ne croirait jamais, disait il, que la statue fût celle de sainte Anne, à moins qu'on ne lui permît de l'emporter chez lui et qu'elle retournât de là dans sa place. Un gentilhomme du pays, M. de Couât-Menez, fut renversé deux fois de son cheval par un coup de foudre, le ciel étant serein, pour s'être permis de railler les pèlerins de Keranna. Enfin un boulanger avare qui avait spéculé sur la dévotion de la foule, en doublant le prix du pain, ne recueillit aucun fruit de son injuste commerce.
Cependant la statue miraculeuse, dressée sur le bord d'un fossé, resta jusqu'au 3 mai exposée aux injures de l'air, mais nulle reine sur son trône ne fut plus honorée de son peuple. On la mit ensuite à couvert sous une cabane de genêts. Le bon Nicolazic apporta un coffre de sa maison pour servir d'autel, il posa dessus une nappe blanche et couvrit aussi la statue d'une guimpe de fin lin . « Tels furent, ajoute le R. P. Hugues, tels furent les premiers ornements de cette sainte image qui, de pauvres et simples, devaient en peu de temps être changés en étoffes précieuses : et les perches de bois à la négligence, en marbre, en porphyre et en sculptures et architectures rares et excellemment travaillées (1) » . La première pierre en fut posée cette année même, le jour de la fête de sainte Anne (26 juillet 1625) , et ce jour-là aussi la première messe fut célébrée par le recteur de Pluneret en personne, au milieu d'une multitude que les chroniqueurs évaluent à trente mille âmes, dans un modeste oratoire en bois qui avait remplacé l'abri champêtre que nous avons décrit . Une grande partie de cette foule avait couché la veille dans la lande et au milieu des champs.
On se figure la sainte allégresse du bon Nicolazic qui voyait à la fin l'entier accomplissement de toutes les promesses de sainte Anne : une nouvelle faveur du ciel ajoutait encore à sa joie, car, après quinze ans de stérilité, sa femme était devenue grosse. Le P. Ambroise rapporte que voyant des pèlerins fouler le blé du laboureur dans le champ voisin et emporter du foin de son pré pour leurs chevaux, il lui demanda s'il n'en était point marri. « Oh ! que nenni, répondit le paysan, je ne me soucie non plus de bien que s'il n'y en avait point au monde, pourvu que ma bonne maîtresse soit honorée, Dieu pourvoira à tout. » Une seule chose contristait le saint homme, c'était l'empressement et le respect des pèlerins pour son humble personne. « Il en était si honteux et si confus, dit le P. Hugues, que si ce n'eût été la commission qu'il avait de prendre garde aux offrandes que chacun jetait à l'abandon, il eût été se cacher quelque part (2) . » Mais il était plus soigneux du trésor de sainte Anne que de son propre bien. Celui-là grossissait d'heure en heure, car les aumônes étaient considérables et continuelles ; elles montèrent dans cette seule journée à six cents et, à la fin de l'octave, à treize cents écus, sans compter les dons en nature.
Chacun voulait maintenant contribuer, suivant ses moyens, à la construction de la chapelle que presque tous, il y avait seulement quelques mois, jugeaient impossible. Le riche donnait son or, le pauvre son denier ; les seigneurs du voisinage faisaient des concessions de terrain ou fournissaient le bois nécessaire ; les paysans offraient les charrois et le travail de leurs bras pour le transport de tous les matériaux. Ceux-ci accouraient de trois et quatre lieues à la ronde pour les corvées qu'ils s'imposaient eux-mêmes, sans demander aucun salaire . C'était merveille de voir l'ordre et l'économie qui régnaient au milieu de ce grand ouvrage, grâce à l'esprit de foi qui l'inspirait et à la surveillance active de Nicolazic . Aucun intendant n'eût mieux fait que ce bon laboureur et l'on eût cherché en vain un meilleur économe. Chose singulière, bien qu'il ne sût ni lire ni écrire, sa mémoire était si fidèle qu'on n'a jamais trouvé rien à redire aux comptes qu'il rendait de vive voix, soit aux commissaires de Mgr de Vannes, soit au sénéchal d'Auray qui présidaient à tous les travaux. Il ne voulait, non plus lui, aucun gage que celui de l'éternité et le seul honneur de servir sainte Anne. Il vivait de son petit revenu et contribuait même aux frais de l'édifice, dans la mesure de ses ressources.
1. Les Grandeurs de Sainte- Anne, p. 233.
2. Les Grandeurs de Sainte-Anne, p . 256.
Ainsi les murs de la sainte chapelle s'exhaussaient peu à peu au milieu des prières, des cantiques et des miracles qui en faisaient comme la dédicace anticipée.
Instruit de tout ce qui se passait, Mgr de Rosmadec songea bientôt à organiser d'une manière plus stable le service du pélerinage. Il en eût volontiers chargé les PP. Capucins qui, pendant deux ans, le remplirent avec un grand zèle ; mais l'austérité de leur règle ne leur permettait point de posséder des biens-fonds ni de manier l'argent des offrandes. Il jeta donc les yeux sur les Carmes, dont il y avait déjà deux couvents dans son diocèse, à Vannes et à Hennebont.
On sait que, d'après des traditions très vénérables, cet ordre religieux, le plus ancien de tous peut-être, remonte jusqu'au prophète Élie par les solitaires du Mont-Carmel. Dès le premier siècle de l'Église, on le vit fleurir, croit-on, dans la maison même de sainte Anne et de saint Joachim. Plus tard les papes lui confièrent la garde sacrée du sanctuaire de Lorette, où vécut la sainte Famille, et ils ont décerné à ses membres le titre glorieux de frères de la Vierge Marie. Par leur histoire et par leurs priviléges, n'étaient-ils pas les gardiens désignés de la chapelle miraculeuse où l'auguste aïeule du Sauveur et la mère de Marie voulut établir son trône principal sur la terre ? Ajoutons que par un ordre particulier de la Providence, ces moines illustres qui avaient perdu quelque chose de leur ferveur première et de leurs vertus, au milieu des hérésies et de la corruption du XVIe siècle, venaient de se retremper dans une réforme salutaire. Le P. Philippe Thibault qui, dès sa plus tendre jeunesse et avant d'avoir dépouillé sa robe d'innocence , avait revêtu les chastes livrées du Carmel, le P. Philippe Thibault, le modèle et l'ornement de son ordre, fut pour la France le réformateur choisi de Dieu. Il y avait déjà plusieurs années qu'il avait commencé son œuvre en Bretagne (1), lorsque par l'entremise du P. Séraphin de Jésus, son bras droit et un vrai séraphin en pureté, en douceur et en éloquence, Mgr de Rosmadec lui demanda quelques-uns de ses disciples pour la fondation de Keranna.
1. Le couvent de Rennes devint en 1604, le berceau de la nouvelle observance et quelques années plus tard (1608) il devait avoir pour prieur le P. Thibault lui-même. Voir l'Histoire des Saints de Bretagne, de Don Lobineau , p. 382 et suiv.
Cet heureux événement ne tarda point à s'accomplir et, le 8 février 1628, les RR. PP. Carmes prirent possession de leur nouveau domaine (1). Ils avaient pour procureur le R. P. Michel de l'Ave Maria, et pour prieur le R. P. Hugues de Saint-François, le premier historien des pèlerinages . Signalons encore parmi eux le P. Benjamin de Saint-Pierre, l'architecte qui traça et fit exécuter le plan des édifices : ce portique imposant de la Scala Sancta, cette cour flanquée de galeries qui joignaient au portique, cette chapelle romane dont la grosse tour carrée se voyait au loin, et ce couvent à deux ailes symétriques, où elle s'adossait, tous monuments en partie disparus ou privés aujourd'hui de leur majestueuse unité. Il fut aussi l'architecte de la fontaine qui existe encore, et l'ordonnateur de toutes les avenues qui facilitaient aux pèlerins les abords du saint lieu.
1. Les contrats de fondations furent dressés à Vannes dans les derniers jours de décembre (1627) , confirmés quelques mois après par des lettres patentes du roi Louis XIII, datées du fameux camp devant la Rochelle (juillet 1628), vérifiées au parlement de Bretagne par arrêt du 1er juin 1629, et enregistrées à la chambre des comptes le 26 novembre suivant. Voir les Grandeurs de sainte Anne, p. 284 et suiv.
La Scala Sancta de Ste Anne d'Auray

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