DÉVELOPPEMENT DU TEXTE OU AUTRE SERMON.
« Maître (dit Pierre ), nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre ; mais néanmoins, sur votre parole, je jetterai le filet. L'ayant jeté, ils prirent une si grande quantité de poissons, que leur filet se rompait. » Combien grande est ici l'erreur des mortels ! Quel vaste champ de philosophie chrétienne est contenu dans ces paroles ! Mais si vous ne m'aidez du secours de vos prières, je désespère de pouvoir vous en expliquer la force et la puissance. Il résulte clairement de ces paroles du Sauveur que tous les efforts des hommes, toutes leurs entreprises, tous leurs projets et leurs desseins sont vains et inutiles sans l'assistance divine, et c'est faute de recourir à cette assistance que les hommes tombent dans les plus grands maux et de l'âme et du corps. Le Sage, en effet, a dit avec une très-grande vérité : « Les pensées des mortels sont timides, et nos prévoyances sont incertaines. »
Cogitationes mortalium timide, et incertæ providentia nostra. Sap. IX, 14. De là tant de pertes douloureuses, tant de deuils inopinés, tant d'unions malheureuses, tant de projets funestes, tant de patrimoines dissipés, tant de dissensions et de guerres, tant de républiques renversées ; de là enfin presque toutes les calamités qui viennent fondre sur les malheureux mortels, qui pendant toute la nuit, ou plutôt pendant toute leur vie, s'agitent, se fatiguent à jeter leurs filets, non sur la parole du maître, mais d'après les conseils de leur prudence, sans consulter Dieu, sans l'intéresser à leurs entreprises. Hommes impies qui nient, sinon en paroles, du moins par leurs œuvres, la providence divine, et semblent croire avec Epicure que Dieu habite les profondeurs des cieux et n'a aucun souci des choses humaines. Ils raisonnent et agissent, en effet, comme si le souverain Maître du monde ne voyait pas ce qui se passe sur la terre ou ne s'en occupait nullement. C'est à de tels hommes que le Seigneur dit par la bouche de son Prophète : « Vous m'avez oublié, parce que je suis demeuré dans le silence, comme si je ne vous voyais pas. »
Quia ego tacens, et quasi non videns, et mei oblita es. Isa. LVII, 11.
Toute la philosophie chrétienne se soulève contre cette erreur : elle enseigne que Dieu prend soin de toutes choses, des plus petites comme des plus grandes, et que les hommes sont traités par lui selon leurs mérites. Elle est, en effet, d'une incontestable vérité cette parole du livre de Job : « Rien ne se fait dans le monde sans sujet, et ce n'est point de la terre que naissent les maux. »
Nihil in terra sine causa fit, et de humo non oritur dolor, Job. V, 6, c'est-à-dire que le gouvernement de ce monde ne dépend pas de la terre, mais du ciel. Le prophète Amos confirme cette sentence, en disant : « Arrivera-t-il dans la cité quelque mal qui ne vienne pas du Seigneur ? »
Si erit malum in civitate quod Dominus non fecerit ? Amos. III, 6. Le Seigneur dit de même par la bouche d’Isaïe : « C'est moi qui forme la lumière et qui forme les ténèbres, qui fais la paix et qui crée les maux : je suis le Seigneur qui fais toutes ces choses. »
Ego Dominus, formans lucem et creans tenebras : ego Dominus faciens omnia hæc. Isa. XlV, 7. « Ni de l'orient, ni de l'occident, ni du côté des déserts des montagnes (c'est-à-dire du midi), il ne vous viendra aucun secours, car c'est Dieu même qui est votre juge. » Ps. LXXIV, 7-8. Et ce juge que fait-il ? « Il humilie celui-ci et il élève celui-là, parce que le Seigneur tient en sa main une coupe de vin pur, pleine d'amertume; il la penche tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, » Ibid. 8-9 ; c'est-à-dire que selon les différents mérites de chacun, il verse de cette coupe à l’un un vin pur et précieux, à l'autre un vin aigre et chargé de lie. Par cette figure, le Roi-Prophète nous apprend que,dans ce monde, l'adversité comme la prospérité sont également dispensées par la Providence divine; c'est pour cela qu'il dit que Dieu élève les uns et qu'il abaisse les autres.
La même pensée est exprimée par la mère de Samuel dans le cantique où elle s'écrie : « C'est le Seigneur qui ôte et qui donne la vie, qui conduit aux enfers et qui en retire. C'est le Seigneur qui fait le pauvre et qui fait le riche; c'est lui qui abaisse et qui élève. »
Dominus mortificat et vivificat, deducit ad inferos et reducit. Dominus pauperem facit et ditat, humiliat et sublevat. I Reg. 11, 6-7. Nabuchodonosor ,roides Assyriens et monarque de l'univers, se laisse dominer par l'esprit d'orgueil; il s'attribue à lui-même, au lieu de la rapporter à Dieu, la gloire de son empire, et Dieu, en châtiment de son crime, le condamne à vivre pendant sept ans parmi les bêtes sauvages, à manger l'herbe des champs comme un bœuf, et à être trempé de la rosée du ciel. Ce laps de temps écoulé, Nabuchodonosor, revenu à de meilleurs sentiments, éleva les yeux au ciel et bénit le Très-Haut; il loua et glorifia la providence infinie de Dieu qui, à son gré, élève et renverse les rois, et tire un homme de la plus basse condition pour le placer sur le trône. Dan. IV.