Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le VIIIe dimanche après la Pentecôte

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Laetitia
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Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le VIIIe dimanche après la Pentecôte

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DEUXIÈME SERMON POUR LE VIIIe DIMANCHE APRÈS LA PENTECÔTE.


1° Explication de l’Évangile.
2° Du compte que nous devons rentre de toute notre vie.


Red de rationem villicationis tuæ, nec enim poteris ultra villicare.
Rendez compte de votre gestion, car désormais vous ne pourrez plus
l'exercer.
Luc. XVI, 2.

Toute la doctrine de la philosophie évangélique peut se rapporter à deux points que le grand Apôtre, au commencement de son épître aux Romains, indique en ces termes : « Je ne rougis pas de l'Evangile, parce qu'il est la vertu de Dieu pour sauver tous ceux qui croient, car la justice de Dieu y est révélée par la foi pour la foi. » Non erubesco Evangelium ; virtus enim Dei est omni credenti ; justitia enim Dei in eo revelatur ex fide in fidem. Rom. 1, 16, 17.

Voilà la première et la plus importante partie de l'Evangile, la justice, c'est-à-dire la véritable sainteté, donnée aux hommes par la foi vivante en Jésus-Christ. Saint Paul arrive aussitôt à la seconde partie : « On y découvre, dit-il, la colère de Dieu, qui éclatera du haut du ciel contre toute l'impiété et l'injustice de ces hommes qui retiennent la vérité de Dieu dans l'injustice. » Revelatur ira Dei de cælo super omnem impietatem et injustitiam hominum eorum, qui veritatem Dei in injustitia detinent. Ibid. 18.

Ainsi tout l’Évangile se réduit à ces deux points : il annonce la grâce aux hommes humbles et dociles, la colère et l'indignation aux orgueilleux qui le méprisent. C'est ce que l'Apôtre exprime encore un peu plus loin, lorsqu'il dit : « L'affliction et le désespoir accableront l'âme de tout homme qui fait le mal, du Juif premièrement, et puis du Gentil ; mais la gloire, l'honneur et la paix seront le partage de tout homme qui fait le bien, du Juif premièrement et puis du Gentil. » Tribulatio et angustia in omnem animam hominis operantis malum, Judæi primum et Græci ; gloria autem, et honor, et pas omni operanti bonum, Judæo primum et Græco. Ibid. 11, 9-10. La parabole de l'évangile de ce dimanche embrasse aussi ces deux parties de la doctrine céleste : quand notre Seigneur offre le royaume des cieux pour une chose si vile que « les richesses d'iniquité, » mammona iniquitatis, il met sous nos yeux le trésor infini de sa grâce et de sa bonté, et lorsqu'il parle d'un compte à rendre, de l'impossibilité pour les hommes de mériter après la mort (« rendez compte, dit-il, de votre gestion, car désormais vous ne pourrez plus l'exercer » ), il nous fait entendre que la colère et l'indignation, c'est-à-dire un éternel supplice, sont réservées aux dissipateurs de ces biens. Voici le texte de la parabole :
« Un homme riche avait un économe qu'on accusa devant lui d'avoir dissipé ses biens. Il l'appela et lui dit : Qu'est-ce que j'entends dire de vous ? Rendez-moi compte de votre administration, car désormais vous ne pourrez plus l'exercer. Alors l'économe dit en lui-même : Que ferai-je, puisque mon maître me retire la gestion de son bien ? » Et le reste jusqu'à la fin. — Ave, Maria.
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I.


Saint Jérôme, mes frères, pense que, dans les paraboles de l’Évangile, il ne faut pas urger tous les mots et toutes les circonstances, dont plusieurs n'ont pour objet que l'ornement. Il faut avant tout s'appliquer à découvrir le but de la parabole et rapporter à ce but tout le reste. Or, ce but, c'est à la fin que notre Seigneur d'ordinaire l'indique ou l'exprime.

Ainsi la parabole des dix vierges se termine par cette réflexion, qui en indique clairement le sens : « Veillez donc, car vous ne savez ni le jour, ni l'heure. » Matth. xxv, 13.Ainsi à la fin de la parabole du serviteur qui devait à son maître dix mille talents et refusa de faire à son compagnon la remise de cent deniers, après avoir condamné à la prison cet homme sans pitié, notre Seigneur ajoute : « Mon Père céleste en agira de même à votre égard, si vous ne pardonnez pas du fond du cœur à votre frère. » Matth. xviii. C'est ainsi qu'en terminant la parabole que vous venez d'entendre, il en exprime le but par ces paroles : « Faites-vous des amis avec les richesses d'iniquité, afin que, lorsque vous viendrez à défaillir, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels. » C'est-à-dire, faites servir au soulagement des pauvres les richesses que vous possédez, afin que, ayant fait miséricorde, vous soyez au jour du jugement les objets de la miséricorde du Seigneur, et que vous ayez pour intercesseurs auprès de lui tous ceux à qui vous aurez fait du bien.

Nous voyons au livre des Actes que les veuves pauvres, montrant à l'apôtre saint Pierre les vêtements qu'une femme charitable, nommée Thabite, confectionnait pour elles, le décidèrent à rappeler miraculeusement cette femme à la vie : de même les aumônes versées dans le sein des pauvres montent jusqu'au trône de Dieu et crient devant lui en faveur de ceux qui les ont faites.

Si la voix du sang d’Abel répandu sur la terre s'éleva jusqu'au ciel, demandant vengeance contre son frère barbare, combien plus la voix de la miséricorde exercée envers les pauvres n'aura-t-elle pas de force aux oreilles d’un Dieu très bon et très-libéral ? Car la nature divine est bien plus inclinée au pardon qu'à la vengeance, ce qui fait que les hommes charitables trouveront devant le souverain Juge une si puissante protection. De là ces paroles de l’Ecclésiastique : « Renfermez l'aumône dans le sein du pauvre, et elle priera pour vous, afin de vous délivrer de tout mal. » Conclude eleemosynam in corde pauperis, et hæc pro te exorabit ab omni malo. Eccli. xxix, 15.
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Tel est donc le but de notre parabole, sur laquelle cependant nous ferons trois observations.

D'abord, ce n'est pas avec ses biens propres,mais avec ceux de son maître, que l'économe pourvoit à sa détresse ; ce qui nous fait entendre que les biens et les richesses que les hommes possèdent sont des dons et des bienfaits de Dieu, dont ils sont non les maîtres absolus, mais les économes et les dispensateurs. Car le Seigneur, qui gouverne le monde, distribue ses richesses comme il lui plaît, d'une manière inégale. « Les biens et les maux, dit l’Ecclésiastique, la vie et la mort, la pauvreté et l'aisance viennent de Dieu. » Bona et mala, vita et mors, paupertas et honestas a Deo sunt. Eccli. xi, 14. Salomon dit de même : « Le riche et le pauvre se sont rencontrés ; le Seigneur est le créateur de l'un et de l'autre. » Dives et pauper obviaverunt sibi ; utriusque est operator Dominus. Prov. XXII, 2. C'est-à-dire, c'est par un dessein et par la volonté de Dieu que les uns ont des biens en abondance, et que l'indigence éprouve les autres : Dieu le permet ainsi, afin que tous méritent la gloire céleste, les premiers en pratiquant la miséricorde, les seconds en supportant avec patience leur pauvreté. Que chacun se regarde donc non comme le maître, mais comme le dispensateur des biens qu'il possède.

Car, de même que nous n'avons rien apporté en ce monde, ainsi nous ne saurions rien en emporter. Nous sommes sortis nus du sein de nos mères, nous retournerons nus dans le sein de la terre, notre mère commune. Or, dit l'Apôtre, ce que l'on demande d'un économe, c'est qu'il se montre fidèle. Celui-là se montre fidèle qui, après avoir usé sobrement selon sa condition des biens qu'il a reçus, donne le reste à ses frères et rend pour le tout des actions de grâces au souverain arbitre et dispensateur de tout bien. Tel est l'usage honnête et chrétien que nous devons faire de nos richesses.
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En second lieu, l'économe de notre parabole est proposé à notre imitation ; mais sous quel rapport ? Est-ce pour avoir dissipé les biens de son maître ? En aucune manière. Est-ce pour avoir abusé de sa charge en remettant aux débiteurs une grande partie de leur dette ? Bien moins encore, car c'était ajouter l'injustice à l'injustice. Ce n'est donc pas en faisant l'aumône aux pauvres avec des biens mal acquis que nous devons l'imiter. Aussi lisons nous dans l’Ecclésiastique : « Celui qui offre un sacrifice de la substance du pauvre est comme celui qui égorge le fils sous les yeux du père. » Qui offert sacrificium ex substantia pauperum, quasi qui viclimat filium in conspectu patris sui. Eccli. xxxiv, 24.
Et ailleurs : « Les hosties des méchants sont abominables, parce qu'ils les offrent du fruit de leurs crimes. » Hostiæ impiorum abominabiles, quia offeruntur ex scelere. Telles furent les victimes prises sur les troupeaux des Amalécites, que le roi Saül se disposait à offrir au Seigneur ; il mérita pour ce crime de perdre la vie et le trône, et, ce qui était plus malheureux encore, l'esprit de Dieu.

En quoi donc devons-nous imiter l'économe de notre évangile ? En ce que, lorsqu'il se vit dépouillé de l'administration des biens de son maître, comprenant qu'il allait être réduit à l'indigence, il sut trouver un remède à sa détresse, en se faisant avec ces biens des amis dans la reconnaissance desquels il espérait trouver plus tard aide et assistance. De même l'homme sur la terre, voyant qu'il a dissipé et employé à de vains usages les biens de son maître qui est Dieu, comprenant que bientôt (à l'heure de de la mort) son Maître lui dira : « Rendez-moi compte de votre gestion, car désormais vous ne pourrez plus l'exercer, » – parce que, une fois sorti de la vie, il ne pourra plus ni mériter, ni démériter, ni satisfaire pour ses péchés, — songe à se procurer des ressources, et avant le jugement prépare la justice. Et comment ? En se procurant des amis et des protecteurs avec les biens de son maître. En effet, lorsque nous distribuons charitablement aux pauvres les biens que nous avons reçus gratuitement du Seigneur, nous nous faisons des amis qui prendront en main notre défense devant le souverain Juge et demanderont miséricorde pour ceux qui auront pratiqué la miséricorde, selon cette parole du Sauveur : « Bienheureux les miséricordieux, parce qu'eux-mêmes recevront miséricorde. » Beati misericordes, quoniam ipsi misericordiam consequentur. Matth. v, 6.
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En troisième lieu, cette parabole nous montre combien il est agréable au Seigneur que nous distribuions ainsi ses biens. Car si l'homme riche de notre évangile loua l'économe infidèle de s'être montré injuste envers son maître, mais prudent pour lui même, combien plus le Souverain de l'univers ne louera-t-il pas l'homme charitable qui aura tâché, par un semblable emploi des biens de son Maître, d'assurer son avenir menacé ? Si le premier, malgré la perte de ses biens, ne laissa pas d'admirer la prudence de son économe, combien plus le Maître du ciel et de la terre, qui ne peut souffrir aucun préjudice et ne perd rien de ce qu'il donne, aura pour agréable la pieuse sagesse du chrétien miséricordieux, qui ne fait d'ailleurs, en pratiquant l'aumône, qu’accomplir un précepte divin ?

Notre Seigneur nous indique donc dans cette parabole un moyen facile de salut, lorsqu'il nous dit à la fin : « Faites-vous des amis avec les richesses d'iniquité, afin que, lorsque vous viendrez à manquer, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels. » Car, mes frères, la vie vous manquera un jour ; que dis-je ? elle vous abandonne insensiblement tous les jours. Nos années s'écoulent comme l'eau d'un fleuve, qui n'est jamais la même, mais change sans cesse ; au flot qui s'en va succède un autre flot. Il en est ainsi de notre vie. Ce jour s'écoule, il expire pour ne jamais reparaître ; un autre luit déjà, qui disparaîtra de même à son tour. Ainsi tout le temps que nous avons déjà vécu, la mort s'en est emparé et le garde. Hélas ! nous sommes morts pour une grande partie de nous-mêmes, sans savoir ce qui nous reste à vivre. La vie nous manque donc, le monde nous manque; il passe et sa concupiscence avec lui. Nos parents, nos enfants, nos proches nous manqueront, ainsi que nos biens et notre patrimoine, quelque riche qu'il soit, et nos amis, et les doux entretiens que nous avions ensemble ; et les plaisirs, les ris et les jeux ; et cette lumière du jour, et cet air que nous respirons, et ce ciel qui nous couvre, tout nous fera un jour défaut.

Efforçons-nous donc, mes frères, de nous procurer des amis au moyen de nos aumônes, afin que, lorsque nous viendrons à manquer, ils plaident notre cause devant le souverain Juge et nous introduisent dans les tabernacles éternels.
Telles sont les trois choses principales renfermées dans cette parabole.
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Mais, à l'occasion de la prudence dont l'économe fit preuve, le Maître céleste ajoute une réflexion bien digne de remarque : « Car les enfants du siècle, dit-il, sont plus prudents dans leur génération que les enfants de lumière. » C'est un nom très juste que le nom d'enfants du siècle donné par notre Seigneur aux méchants ; en effet, ils dirigent leur vie selon les lois du monde; ils se soumettent à ses caprices et à ses opinions; ils sont esclaves de ses jugements ; ils ont moins d'égard à Dieu qu'à lui; ils se montrent plus empressés à lui plaire qu'à plaire à Dieu ; oublieux de la vie future, ils mettent leur affection et leur bonheur dans les choses de la vie présente, et n'ont pas plus de souci des intérêts du ciel que si Dieu ne les avait pas créés pour la souveraine béatitude.

Ces hommes sont plus prudents dans leur génération, c'est-à dire à la recherche des biens de ce monde, que les enfants de lumière. Qui pourrait dire, en effet, tous les moyens nouveaux qu'ils inventent chaque jour pour amasser des richesses, pour se procurer les plaisirs et les jouissances du corps ? les nouvelles formes de vêtements qu'ils imaginent et changent tous les jours ? les nouvelles délices, les rares assaisonnements qui figurent sur leur table ? les parfums, les jeux, les ruses de toutes sortes qu'ils découvrent. Qui pourrait décrire les machines de guerre, les engins de destruction qu'une cruauté ingénieuse a inventés pour la ruine du genre humain ? Eh bien, ces hommes si habiles quand il s'agit des choses terrestres, qui ont des yeux de lynx pour en pénétrer les secrets, sont plus aveugles que la taupe pour les choses spirituelles et divines. Leurs yeux accoutumés aux ténèbres ne peuvent soutenir l'éclat de la vérité ; ils ressemblent à ces oiseaux dont la vue perce la nuit et s'émousse au grand jour. Essayez de parler devant eux de quelque matière spirituelle, de leur exposer quelle est la force et l'efficacité de l'amour divin, la douceur des consolations que l'on goûte au service du Seigneur, la dignité et la puissance de la grâce, la beauté de la vertu, la laideur du péché, la haine que Dieu lui porte, la sévérité avec laquelle il le punit; loin de comprendre ces vérités, ils ajouteront à peine foi à vos discours. Plus prudents que les enfants de lumière dans leur génération, c'est-à-dire pour tout ce qui regarde le siècle présent, ils sont semblables aux oiseaux de la nuit dans les choses spirituelles et divines. « Ils sont sages pour faire le mal, dit un prophète, mais ne savent pas faire le bien. » Sapientes sunt ut faciant mala ; bene autem facere nescierunt. Jerem. Iv, 22.
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Et, ce qui est une honte plus grande encore pour les enfants de lumière, les hommes dont nous parlons l'emportent sur eux non seulement par la prudence, mais encore par la diligence et l'activité. Que de travaux, que d'efforts pour atteindre l'objet de leurs désirs ! Quelles courses et sur terre et sur mer ! Quel danger les effraie ? Ne les voit-on pas, bravant tous les périls, se jeter au milieu des plus épais bataillons, des épées nues, des lances dressées contre eux, des projectiles les plus meurtriers, pour gagner une faible récompense, un peu de gloire militaire ou la faveur du prince ? Où sont, parmi les serviteurs de Dieu qui attendent la couronne de la gloire céleste, ceux qui se dévouent à des travaux, à des fatigues semblables ? Aussi lisons-nous dans l'histoire de l’Église qu'un jour un des Pères du désert ayant vu venir à lui une courtisane magnifiquement parée, se prit à verser des larmes amères. Et comme on lui en demandait la cause : Deux motifs, dit-il, me font pleurer ainsi : le premier, c'est la perte et le malheur de cette infortunée pécheresse ; le second, c'est que j'ai moins de zèle au service de Dieu que cette femme n'en met à séduire les hommes.

En outre, les enfants de ce siècle, si l'intérêt de leur gloire ou de leur vanité l'exige, se montrent prodigues de leurs biens, tandis que les enfants de lumière ne donnent que d'une main avare un sou aux pauvres pour l'amour de Jésus-Christ, qui a promis de ne pas laisser sans une éternelle récompense un verre d'eau froide offert en son nom. Cette différence de conduite était si insupportable à saint Augustin, qu'il s'écrie dans ses Méditations : « Seigneur Jésus, à qui le Père a donné tout jugement, pensez-vous qu'il soit juste que les enfants de ce siècle, de la nuit et des ténèbres, mettent plus de zèle et d'empressement à la recherche de vains honneurs, de richesses fugitives, que nous au service de notre Dieu, qui nous a faits lorsque nous n'étions pas, qui nous a rachetés de son sang lorsque nous étions perdus ? »

Voilà, mes frères, ce que notre Seigneur a voulu nous faire entendre par cette réflexion : « Les enfants de ce siècle sont plus prudents dans leur génération que les enfants de lumière. »

L'évangile expliqué, passons à la sentence exprimée dans les paroles de mon texte, sentence qui doit nous inspirer une vive crainte.
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DÉVELOPPEMENT DU TEXTE.

« Rendez compte de votre gestion, car désormais vous ne pourrez plus l'exercer. » Il est incontestable que le fondement de la religion chrétienne se trouve indiqué dans les courtes paroles par lesquelles Salomon termine le livre de l'Ecclésiaste : « Dieu fera rendre compte de tout en son jugement, soit du bien, soit du mal qu'on aura fait. » Cuncta quæ fiunt, adducet Deus in judicium pro omni errato, sive bonum, sive malum illud sit. Eccle. XII, 14. Cette sentence finale du livre éclaire toute la doctrine qu'il renferme.

Quoique cette vérité appartienne à la foi catholique, les plus grands philosophes l'ont aussi aperçue. « C'est le sentiment commun des sages, dit Cicéron (Rhetor. veter. lib. I), que des supplices attendent les méchants dans les enfers. » S'il y a des supplices pour les méchants, il faut donc qu'il y ait aussi des récompenses pour les justes, et par une autre conséquence inévitable, il faut que la mort soit suivie d'un jugement, c'est-à-dire, d'un examen des mérites de chacun. La même vérité découle aussi de la notion de la providence telle que l'ont eue les plus illustres philosophes. Le célèbre Alexandre d’Aphrodisie, dans une lettre à l'empereur Antonin-le-Pieux, raisonne ainsi : « Si Dieu ne tient pas compte du bien et du mal, c'est, ou bien qu'il ignore ce qui se passe ici-bas, ou bien qu'il ne peut récompenser les bons et punir les méchants comme ils le méritent, ou bien enfin qu'il ne le veut pas. Si vous soutenez la première hypothèse, vous ôtez à Dieu la sagesse ; si vous soutenez la deuxième, vous lui ôtez la puissance ; si vous soutenez la troisième, vous lui ôtez la justice, la gratitude, la bonté et jusqu'à sa providence ; car ne pas faire une chose meilleure, lorsqu'on le peut, est d'une nature envieuse et méchante, ce qui ne convient en aucune manière à Dieu. »

Enfin quiconque soutient un autre sentiment fait Dieu une pierre ou un morceau de bois, de telle sorte qu'il n'y aurait nulle différence entre adorer l'un ou l'autre, puisque nous n'aurions rien de plus à craindre ou à espérer de l'un que de l'autre. D'où il suivrait encore qu'il faudrait regarder comme une chimère ce sentiment de religion que la nature a gravé dans nos cœurs, et qui nous incline à la piété envers Dieu, comme un sentiment analogue nous porte à aimer nos père et mère. Aussi l'Apôtre dit-il : « Si, pour parler selon l'homme, j'ai combattu à Ephèse contre des bêtes farouches, quel avantage en tirerai-je si les morts ne ressuscitent point ? Ne pensons qu'à boire et qu'à manger, puisque demain nous mourrons. » Si (secundum hominem ) ad bestias pugnavi Ephesi, quid mihi prodest, si mortui non resurgunt ? manducemus et bibamus : cras enim moriemur. I Cor.xv, 32. Or, je ne crains pas de l'affirmer, un blasphème plus révoltant, une injure plus grave ne saurait être adressée à l'infinie sagesse et justice de Dieu. Un prophète dénonce en ces termes le châtiment de ce blasphème : « Je visiterai dans ma colère ceux qui sont enfoncés dans leurs ordures, qui disent en leur cœur : Le Seigneur ne fera ni bien ni mal. » Visitabo super viros de fiscos in fæcibus suis, qui dicunt in cordibus suis : Non faciet bene Dominus, et non faciet male. Sophon. I, 12.
Ces hommes « enfoncés dans leurs ordures, » ce sont ceux qui se roulent dans la fange de l'impudicité, et que le démon y tient comme enchaînés, en sorte que ni les avertissements ni les menaces ne peuvent les en retirer.
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Il est donc certain, non-seulement par la foi, mais encore par la raison, qu'il y aura dans la vie future une différence entre le sort des bons et celui des méchants, et par conséquent un jugement après la mort. De là cette sentence de l'Apôtre : « Il est arrêté que les hommes meurent une fois, et qu'ensuite ils sont jugés. » Statutum est hominibus semel mori, post hoc autem judicium. Hebr. ix, 27.

Alors à l'oreille de chacun de nous retentira cette parole : « Rendez compte de votre administration. » Tout ce que nous trouvons dans les jugements d'ici-bas se trouvera dans ce jugement : il y aura des accusateurs, des témoins, un accusé, un juge, une matière sur laquelle on sera interrogé. Les accusateurs, ce seront les démons, qui mettront tout en œuvre pour nous faire condamner. Les témoins, ce seront les anges qui nous ont été donnés pour gardiens et qui sont les témoins incorruptibles de nos œuvres, soit bonnes, soit mauvaises. Un autre témoin, ce sera notre conscience, qui, dit-on, en vaut mille. Le juge sera aussi témoin, car il dit de lui : « Je suis juge et témoin, » ego sum judex et testis ; d'ailleurs, c'est en sa présence et sous ses yeux que nous avons commis l'iniquité.

Aussi un des amis de Job parlant de Dieu : « Ses yeux, dit-il, sont ouverts sur la conduite de l'homme, il voit distinctement tous ses pas. Il n'y a point de ténèbres, il n'y a point d'ombre où puissent se cacher ceux qui commettent le mal. » Oculi ejus super omnes vias hominum, et omnes gressus eorum considerat. Non sunt tenebræ, et non est umbra mortis, ut abscondantur ibi qui operantur iniquitatem. Job. xxxiv, 20, 21. Quelle faute pourrait donc échapper à ce juge ? « Tu as placé, dit Job, mes pieds dans les ceps ; tu épies toutes mes démarches ; tu examines les pas d'un infortuné consumé comme un bois pourri, comme un vêtement que rongent les vers. » Posuisti in nervo pedem meum, et observasti omnes semitas meas, et vestigia pedum meorum considerasti : qui quasi putredo consumendus sum. Job. xii, ult. Comme s'il disait : Quoique je ne sois qu'un homme soumis à la corruption et à toutes sortes de misères, vous vous montrez si sévère à mon égard que tout d'abord vous m'enchaînez à votre loi, comme dans des ceps, sans me permettre de m'en écarter un seul instant. Vous êtes si jaloux de ma fidélité, que vous observez tous les sentiers de ma vie et épiez tous mes pas pour surprendre une action, une parole, une pensée mauvaise qui viendrait à m'échapper ; car vous me demanderez compte de toutes mes œuvres et me direz un jour : « Rendez compte de votre gestion ; vous ne pourrez plus l'exercer désormais. »
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Certes, ces paroles sont terribles pour beaucoup de raisons ; mais la principale est exprimée dans ces mots : « Désormais vous ne pourrez plus administrer, » c'est-à-dire quand vous serez sorti de cette vie mortelle, ce ne sera plus le temps d'administrer et de faire le commerce, c'est-à-dire de vous repentir et de satisfaire, de mériter ou de démériter ; vous recevrez alors selon vos œuvres.
« Que ferai-je donc, dira l'économe infidèle, puisque mon maître me retire la gestion de son bien ? » Que ferai-je quand je comparaîtrai devant le Juge souverain auquel rien n'échappe ? Que ferai-je si la divine sentence me déclare coupable et me condamne aux tourments de l'enfer ? Que ferai-je si je ne trouve auprès du Juge aucun avocat qui me défende, aucune bonne œuvre qui plaide en ma faveur ? Que ferai-je enfin quand il me faudra rendre compte de ma vie entière, c'est-à-dire de tous les bienfaits de Dieu envers moi et de toutes mes révoltes contre lui ? Que répondrai-je quand le Seigneur m'interrogera sur les biens extérieurs qu'il m'a accordés, de préférence à tant d'autres, qui feraient leurs délices des restes de ma table, qui souffrent la faim, la nudité, la maladie, qui sont accablés de dettes ou surchargés d'enfants ?

A ce premier chef d'accusation, les uns répondront qu'ils ont dépensé tous ces biens à entretenir leur vie et celle de leurs enfants, mais sans penser aux besoins des pauvres, sans se faire des amis avec les richesses d'iniquité. D'autres, contraints par le témoignage de leur conscience, confesseront avec douleur que le jeu, les festins, les parties de plaisir, les mets recherchés, les vins précieux, les parfums, les vêtements somptueux ont dévoré leurs trésors, que nulle a été la part des pauvres, et que, buvant le vin à pleines coupes et se parfumant d'huiles de senteur, ils sont restés insensibles à l'affliction de Joseph. Bibentes vinum in phialis, et optimo unguento delibuti, nihil patiebantur super contritione Joseph. Amos. VI, 6.
Que pourront attendre au dernier jugement ces dissipateurs des biens de leur maître, sinon l'accomplissement de cette sentence du Sauveur : « Loin de moi, maudits, allez au feu éternel préparé pour le diable et ses anges. Car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger ; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas donné à boire, etc. »

Il s'en trouvera peut-être qui, plus criminels encore, auront avec leur or assiégé la vertu des vierges et des veuves et les auront entraînées dans le crime, convertissant ainsi les bienfaits de Dieu en instruments d'iniquité, pour combattre le royaume de Jésus-Christ, détruire le bienfait de la rédemption, propager le règne du diable, perdre enfin des âmes achetées par lui au prix de son sang. Est-il un crime plus révoltant, un forfait plus exécrable ? Aussi notre Seigneur leur demandera-t-il compte, non plus des biens extérieurs qu'il leur avait donnés, mais de son sang précieux rendu inutile par ces corrupteurs des âmes.
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