Chapitre III L’arrestation (suite et fin)
En même temps, il dit à la foule, parmi laquelle étaient des Princes du sacerdoce, des huissiers du temple et des Anciens :
« Vous êtes venus me prendre comme un voleur, avec des épées et des bâtons. Cependant, vous m’avez vu chaque jour dans le Temple, enseignant le peuple, et vous ne m’avez pas arrêté. Mais, voici votre heure ; voici l’heure de la puissance des ténèbres. Or, vous ne faites qu’accomplir ce que les prophètes ont annoncé.»
A ces mots, les apôtres voyant que toute résistance était condamnée et que Jésus se livrait de lui-même, l’abandonnent et s’enfuient. Ils n’avaient su le soutenir de leur compassion, à l’heure des grandes angoisses; ils avaient dormi, pendant qu’il répandait devant son Père ses larmes et son sang : avaient-ils assez de cœur pour le suivre, captif, de tribunal en tribunal, parmi les cris et les imprécations du peuple, jusqu’à la colonne de la flagellation, jusqu’à la croix du calvaire? Lâches et ingrats, ils oublient toutes leurs protestations d’attachement et de fidélité, et ils laissent leur adorable Maître, seul, sans un ami, entre les mains de la horde ignoble et barbare à laquelle il s’est livré! Et voilà qu’on le charge de liens, comme un vulgaire scélérat. Ses mains très pures sont étroitement garrottées. Et les valets, saisissant les cordes qui pendent de sa ceinture et de son cou, l’entraînent, dans une marche précipitée, vers les juges déicides qui attendent leur Victime.
O mon Jésus enchaîné, laissez-moi baiser avec une tendre vénération et arroser de mes pleurs, ces liens d’ignominie que l’amour vous impose, encore plus que la défiante cruauté de vos ennemis. Ah! que l’aspect de vos mains ensanglantées et de vos membres meurtris par les nœuds étroits qui les enserrent, m’inspire le courage de rompre à jamais les chaînes maudites qui me rivent au péché, et de m’attacher pour toujours, par la chaîne d’or d’une charité généreuse et persévérante, à l’observation parfaite de votre sainte loi. Amen.
De Gethsémani au Golgotha
Re: De Gethsémani au Golgotha
Re: De Gethsémani au Golgotha
Chapitre IV Le tribunal de Caïphe
Voix des Prophètes
Il boira de l’eau du torrent le long du chemin et c’est pour cela qu’il élèvera la tête ( Ps. CIX, 8)
Ils ont parlé contre moi avec une langue trompeuse; ils m’ont attaqué de tous côtés par leurs discours remplis de haine, et ils m’ont fait la guerre (Ps. CVIII,5)
Des témoins d’iniquité se sont levés contre moi ; mais l’iniquité s’est menti à elle–même. (Ps. XXVI, 12)
Ils ont aiguisé leur langue comme un dard, afin de frapper le Juste dans l’obscurité; ils ont fouillé sa vie avec soin. Tous leurs efforts ont été stériles. Les plaies qu’ils lui ont faites ressemblent aux piqûres causées par des flèches d’enfants; leurs langues se sont tournées contre eux-mêmes {PS. LXII,4,5,8,9}. )
J’ai abandonné mon corps à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai point détourné mon visage des insultes et des crachats. (Is, L.6)
La horde criminelle approchait triomphante des murs de Jérusalem, traînant, harcelant, poussant l’adorable Captif qui trébuchait et tombait à chaque pas. Au passage du Cédron, il y eut, de la part de ces valets de Satan, un redoublement de fureur. Comme Jésus, embarrassé dans ses liens, n’avançait que péniblement, ils le frappèrent de leurs bâtons et du plat de leurs sabres ; puis, par un mouvement cruellement calculé, ils le renversèrent dans les eaux bourbeuses du torrent. Quand il se fut relevé, le visage, les mains et les vêtements souillé de boue, ce fut une explosion féroce de rires grossiers, d’infâmes plaisanteries et d’épouvantables blasphèmes.
Quatre jours seulement s’étaient écoulés, depuis que les airs avaient retenti des cris de reconnaissance et des acclamations enthousiastes de tout un peuple, accouru en ce même lieu à la rencontre de son divin Roi ! Elles étaient à peines flétries, les branches arrachées aux palmiers de Gethsémani, aux saules du torrent, aux myrtes de Sion, pour orner la marche triomphale du Rédempteur béni ! Triste retour des sentiments de l’homme envers son Dieu ! Lamentable mobilité des passions populaires ! Cependant, c’était toujours le Roi des rois, qui rentrait à Jérusalem. Ses mains enchaînées étaient toujours aussi puissantes, et l’ingratitude prodigieuse dont il souffrait n’avait fait qu’attendrir son cœur sur notre incommensurable misère.
Il traverse les rues encore silencieuse de la Cité, et arrive chez Anne, beau-père de Caïphe, le grand-prêtre de cette année. La maison du vieillard était contiguë à celle de son gendre, avec une cour commune. Comme il brûlait de haine pour Jésus, et que, du reste, c’était un homme habile, pervers et plein de ruse, on lui avait confié le soin d’instruire sommairement la cause du divin Accusé, et de chercher à surprendre un aveu qui pût le perdre.
Anne interrogea donc le sauveur touchant ses disciples et sa doctrine. Jésus répondit avec une noble simplicité : « J’ai parlé publiquement au monde. J’ai enseigné dans les synagogues et dans le Temple où tous les Juifs s’assemblent, et je n’ai rien dit en secret. Pourquoi m’interrogez-vous ? Interrogez ceux qui m’ont entendu. Ceux-là savent ce que j’ai dit.»
Sur cette réponse, un des valets donna un soufflet à Jésus : « Est-ce ainsi, dit-il, que tu réponds au grand-prêtre ? » « Si j’ai mal parlé, montrez en quoi. Mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous ? »
« O mon Dieu ! s’écrie saint Éphrem, comment l’univers entier ne s’est-il pas abîmé dans les ténèbres, quand il vous a vu souffrir un tel outrage ?
Le Créateur qui tira l’homme d’un peu de poussière, reçoit un soufflet de la main qu’il forma! Valet infâme, ignoble tissu de perversité, sois maudit ! Tu remplis les Cieux de stupeur ; tu seras la honte de l’enfer lui-même ! Et Caïn, le fratricide, et Judas, le traître, croiront se souiller en pressant ta main sacrilège dans leurs sanglantes mains ! »
Cependant Jésus ne manifeste aucune irritation ; et, s’il demande raison d’un tel outrage, c’est avec une calme dignité et une douceur inaltérable. Éternelle leçon pour notre orgueil, qui ne peut, sans éclater, souffrir une parole blessante, un geste de mépris, la plus légère contradiction.
Anne ne fit qu’applaudir à cette brutalité. Mais, se sentant incapable, malgré son astuce, de rien obtenir, et peut-être troublé de la sagesse supérieure qui inspirait les réponses de l’auguste Prisonnier, il donna l’ordre de le conduire chez son gendre, où les juges du grand tribunal venaient d’être convoqués.
Caïphe, qui présidait ces solennelles assises, fit d’abord déposer les témoins. On en avait recruté un grand nombre, à prix d’argent, et tous avaient la volonté bien arrêtée de perdre Jésus. Mais, n’ayant pas eu le loisir de s’entendre, leurs dépositions mensongères ne concordaient point entre elles. C’était une série de contradictions flagrantes qui ajoutaient encore à l’embarras des juges. Deux nouveaux accusateurs paraissent à la barre de l’inique tribunal. Le premier dépose en ces termes : « Nous l’avons entendu dire : Je puis renverser le temple de Dieu et le reconstruire en trois jours. » Le second parle ainsi : « Il a dit : Je renverserai ce temple bâti par la main des hommes, et, en trois jours, j’en élèverai un autre qui ne sera pas fait de la main des hommes.»
Ici même leurs calomnies ne s’accordaient point. Alors le grand-prêtre, irrité de ne pas trouver motif à condamnation, et voulant en finir, se lève au milieu de l’assemblée et dit à Jésus : « Ne répondras-tu rien à ces accusations ? »
Mais Jésus continuait de se taire. A quoi bon réfuter des témoignages qui s’anéantissaient les uns les autres ? A quoi bon faire entendre la vérité à des âmes qui ne voulaient que le mensonge ? A quoi bon se défendre, puisque la justice de son Père, d’accord ici avec l’injustice des hommes, avait définitivement résolu sa mort ; puisque lui-même, réalisant une prophétie inconsciente de Caïphe, allait s’offrir en holocauste pour le salut de tous ses frères ?
De plus en plus furieux de ce silence, qui pesait sur la conscience des juges et des témoins, comme une accusation et un remords, Caïphe n’hésite plus à poser au Sauveur la grave question, la question capitale de sa mystérieuse origine, et de la mission qu’il s’attribuait. Élevant la voix, il lui dit avec une solennité toute religieuse : « Je t’adjure, au nom du Dieu vivant, de nous dire si tu es le Christ , le Fils de Dieu ! »
Jésus ne pouvait plus se taire . la sommation juridique et formelle qui lui est faite, au nom de son Père, demandait une réponse nette et positive :
« Oui, dit-il, je le suis ! »
C’en est assez. Dans le transport d’une feinte indignation, le grand-prêtre déchire ses vêtements et s’exclame : « Il a blasphémé ! Qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Vous avez entendu le blasphème. Que vous en semble ? » Et tous de répondre : « Il doit mourir »
Pas un seul dans cette assemblée, autrefois la plus vénérable du monde, n’ose se déclarer en faveur de l’Innocent ! Tous se rendent lâchement complices de la haine et du crime de Caïphe ! Malgré l’absence de toute enquête, malgré la contradiction des témoignages, malgré la sainteté de vie de l’Accusé, sans même discuter sa haute et franche déclaration, que confirment l’accomplissement des prophéties, la multitude de ses miracles et la sublimité de sa doctrine, tous le condamnent à mort !
Oui, ô le plus aimant des Pères, il faut que vous mouriez pour nous rendre la vie; il faut que votre sang coule sur nos âmes pour les purifier de leurs souillures. Mais, avant de consommer votre sacrifice, vous connaîtrez les extrémités de l’ingratitude et de la haine de vos enfants; vous boirez à longs traits le calice des opprobres; vous descendrez jusqu’au fond de l’abîme de notre méchanceté !
A peine la sentence de mort est-elle rendue que les valets du grand-prêtre, semblables à des bêtes furieuses, se jettent sur l’auguste Condamné, comme sur une proie longuement convoitée. Ils l’entraînent dans le cachot souterrain où il devait passer le reste de la nuit, et là, ils assouvissent en toute liberté leur rage stupide. Les uns lui crachent au visage, d’autres le renversent et le frappent en le raillant ; puis ils lui bandent les yeux, le soufflettent et le meurtrissent à coups de poings : « Prophétise-nous, ô Christ, - lui disent-ils,- qui t’a frappé ? » Et, jusqu’au matin, les heures s’écoulent dans cette orgie de cruautés et de blasphèmes.
Je tombe à vos genoux, ô puissant Fils de Dieu, souffleté, raillé, conspué, battu par vos indignes créatures. Je vous adore, souffrant en silence les outrages sans nom dont elles vous accablent. Hélas ! votre martyre, ô sainte Victime, se prolonge à travers les âges, et les générations passent l’une après l’autre devant vous, jetant à votre face sacrée les crachats de l’indifférence, les railleries du dédain et le défi du blasphème. Vous continuez de vous taire, ô Dieu patient, et les impies disent que vous êtes mort. Mais le jour approche, où le Fils de l’Homme viendra sur les nues, environné de puissance, de terreur et de majesté. Alors, vous répondrez à l’insolente question de vos bourreaux, vous devinerez ceux qui vous ont frappé. Pas de nuit si ténébreuse, pas de voile si épais qui les dérobe à la foudroyante lumière de votre regard. Doux Seigneur Jésus, frappez donc à votre tour ; mais frappez des coups d’infinie miséricorde, pour n’être pas réduit à frapper, au dernier jour, dans la rigueur de votre infinie justice ! Amen.
Re: De Gethsémani au Golgotha
Mademoiselle Gabrielle,
Plus je lis "De Gethsémani au Golgotha", plus je revois en esprit la fabuleuse "Passion du Christ".
Yéoueh anna
Amitiés en Jésus-Christ, le Divin Crucifié.
Plus je lis "De Gethsémani au Golgotha", plus je revois en esprit la fabuleuse "Passion du Christ".
Yéoueh anna
Amitiés en Jésus-Christ, le Divin Crucifié.
Re: De Gethsémani au Golgotha
L'un des deux Abbés Lémann,
tous deux juifs convertis et devenus Prêtres Catholiques,
a magistralement montré le grand nombre d'irrégularités,
par rapport à la Loi même de Moïse,
contenues dans ce procès nocturne,
la fête de la Pâque étant déjà commencée !
tous deux juifs convertis et devenus Prêtres Catholiques,
a magistralement montré le grand nombre d'irrégularités,
par rapport à la Loi même de Moïse,
contenues dans ce procès nocturne,
la fête de la Pâque étant déjà commencée !
Re: De Gethsémani au Golgotha
Chapitre V Le reniement de Saint Pierre ( première partie)
Voix des Prophètes
« Si mon ennemi m’avait accablé de malédictions, certainement je l’aurais souffert. Et si celui qui me haïssait avait parlé de moi avec mépris, peut-être ne me serais-je pas défendu. Mais c’est toi ! Toi, qui ne faisais qu’une âme avec moi ! Toi, le chef que j’avais choisi ! Toi, mon intime confident qui trouvais tant de douceur à t’asseoir à ma table et qui m’accompagnais, avec une si parfaite union, dans la maison de Dieu. » (Ps. LIV, 13,14,15)
Pierre avait abandonné son maître et s’était enfui comme les autres disciples. Dès qu’il se crut à l’abri du danger, il ralentit sa course, et se prit à songer à tant d’événements divers qui avaient marqué cette fatale soirée.
Il se rappela le grand mystère d’amour auquel il avait participé, les paroles d’infinie tendresse que Jésus disait à ses chers apôtres, qu’il appelait ses petits enfants, pendant qu’ils cheminaient ensemble, de Jérusalem au Jardin des Oliviers, l’ineffable bonté avec laquelle il les consolait de son prochain départ et leur promettait les joies d’une réunion ravissante et éternelle.
Il se ressouvint encore des graves avertissements par lesquels Jésus répondait à ses ardentes protestations d’inébranlable fidélité : « Seigneur- s’était écrié l’apôtre- je ne vous quitterai jamais ! Quand même tous les autres vous abandonneraient, moi, je serai toujours là ! Je vous suivrai partout. Oui! Je donnerai mon sang pour vous ! »
« Tu donneras ton sang pour moi ? – avait reprit Jésus- En vérité, en vérité je te le dis, avant que le coq ait chanté deux fois tu m’auras renié trois fois ! »
Jésus avait ajouté : « Simon, Simon ! Voilà que Satan vous a demandés, pour vous cribler tous, comme du froment. Mais j’ai prié pour toi, en particulier, afin que ta foi ne défaille point. Et toi, quand tu seras converti, soutiens et affermis tes frères. »
Voilà quelles pensées et quels souvenirs agitaient l’âme de Pierre et troublaient son cœur. Et maintenant, il fuyait! Et la brise du soir lui rapportait, par intervalles, les vociférations de la bande sauvage, qui épuisait ses fureurs sur l’adorable Victime.
Que faire, pourtant ? Sauver Jésus ? Hélas! lui–même voulait mourir ! Du moins, il pouvait le suivre, comme il l’avait promis : la vue de son apôtre, fidèle jusqu’au péril de sa vie, serait une suprême consolation pour le Bon Maître persécuté.
Pierre cède à ce généreux mouvement. Il revient sur ses pas et se hâte de regagner l’escorte criminelle. Comme il approchait, il rencontre un jeune disciple, se sauvant, à demi-nu et tout effaré, qui lui dit n’avoir pu s’échapper des mains des soldats qu’en leur abandonnant le manteau, par lequel ils l’avaient saisi.
Cette rencontre renouvelle ses alarmes et commence à ébranler sa résolution. Du reste, il entend lui-même distinctement les cris féroces de la foule contre Jésus.
A mesure qu’il avance, son indécision redouble. Il allait sans doute reculer, quand il aperçoit, suivant le cortège à distance et plongé dans la plus amère affliction, le disciple que Jésus aimait. Il le rejoint et tremblant de peur, sans pouvoir dire un mot, il arrive avec saint Jean, à la porte du palais du grand-prêtre.
Un disciple qui était connu des officiers de la maison, fit entrer Jean avec la troupe. Pierre était resté dehors, presque satisfait de n’avoir pu s’introduire. Le disciple s’en aperçut, revint sur ses pas et dit un mot à la portière qui lui permit d’entrer. Il était dans la cour qui séparait les appartements d’Anne de ceux de Caïphe : de là, il pouvait voir tout ce qui allait se passer.
Or, la plupart des valets et des soldats de l’escorte, s’étaient massés dans cette même cour, et, comme la nuit était froide, ils avaient allumé un grand feu, autour duquel ils avaient disposé des bancs pour s’y reposer. Pierre était au comble de l’anxiété ; il sentait tout le péril de sa situation. Il aurait voulu s’esquiver ; mais comment s’y prendre pour n’éveiller aucun soupçon ? Il pensa que le plus sûr était de payer d’audace, et il se mêla résolument dans les rangs des valets qui se chauffaient à la flamme du foyer.
Il y était depuis quelque temps, lorsque la portière s’approcha pour avoir des nouvelles. A la lueur du brasier qui se reflétait sur le visage de l’apôtre, elle crut le reconnaître, et dit aux gardes : « En voici un qui était avec lui.» Puis, l’ayant fixé avec plus d’attention, elle l’interpella directement. « Et toi, n’es-tu pas aussi des disciples du Galiléen ? »
A cette question inattendue, Pierre a perdu toute contenance : « Non, répond-il, non, c’est faux ! Je ne connais pas même cet individu dont tu parles. Femme, je ne sais ce que tu veux dire ! »
Re: De Gethsémani au Golgotha
Chapitre V Le reniement de Saint Pierre (suite et fin)
Il ne le connaît plus ! Il affecte d’ignorer jusqu’au nom du Sauveur, qu’il désigne du terme le plus méprisant! Lâche disciple ! Tu ne le connais plus, tu le renies à la voix d’une femme, d’une servante, ce Maître adoré qui a guéri ta mère, qui t’a investi, en échange de tes filets et de ta barque, de la glorieuse mission de pêcher des âmes, qui t’a établi le chef de ses apôtres et la pierre fondamentale de son Église ? Tu ne le connais plus cet Agneau de Dieu que t’a montré Jean-Baptiste, que les multitudes acclamaient comme le plus grand des Prophètes et que toi-même tu as confessé comme le Fils du Dieu vivant ? Tu ne connais plus cet aimable Sauveur, dont tu ne voulais jamais te séparer, et pour lequel tu avais si généreusement juré de mourir ? Quoi! Tu as tout oublié, et sa doctrine, et ses paroles de vie éternelle, et ses miracles, et sa gloire au Thabor ? Tu as oublié, ingrat, qu’il vient de te nourrir de sa Chair et de son Sang, et que tu le portes encore dans ton cœur ? O Pierre, n’était-ce pas assez d’un traître parmi les amis de Jésus ? Fallait-il encore un renégat ? Du moins, Judas en trahissant Jésus, l’avait reconnu pour son Maître. Et toi, tu protestes que tu ne l’as jamais connu !
Cependant la fierté native et la droiture d’âme de Pierre se révoltaient contre ses lâches paroles. La honte de son apostasie l’écrasait de tout son poids. Sentant que son trouble allait le trahir, et ne pouvant supporter davantage tous ces regards qui l’interrogeaient et semblaient l’accuser de mensonge, il saisit le moment où l’attention s’était détournée de sa personne pour se retirer sans bruit, et alla cacher sa confusion dans l’obscurité du vestibule. Alors le coq chanta. Pierre avait l’âme trop bouleversée pour l’entendre. Il cherchait à sortir de cette cour fatale ; mais une autre servante, sans doute instruite par la portière, avertit aussitôt ceux qui étaient là : « Cet homme voudrait s’échapper, dit-elle, surveillez-le de près, car il était sûrement avec Jésus de Nazareth »
Aussitôt, pour faire tomber cette accusation, il revient d’un pas ferme auprès du foyer, il affecte une attitude assurée, et, comme s’il n’avait absolument rien à craindre, il s’approche des premiers bancs pour mieux se chauffer. Il était à peine installé, qu’un des gardes lui dit : « Tu es donc de ces gens-là? » Et tous l’accusant à la fois : « Avoue la vérité; tu étais son disciple! » « Que me racontez-vous donc ?, répond l’apôtre avec colère, je vous jure devant Dieu que je ne connais point cet homme »
Alors il ne songe plus à fuir; il continue tranquillement de se chauffer, persuadé que son parjure le met désormais à l’abri de toute inquiétude. Il se trompait. Une heure ne s’était pas écoulée qu’un valet de Caïphe, parent de Malchus, le reconnut à ne pouvoir s’y méprendre. « Très certainement celui-ci était avec Jésus ! D’ailleurs, c’est un Galiléen. » Et s’adressant à Pierre : « Assez de mensonges : tu ne nous en imposeras plus! Est-ce que moi-même je ne t’ai pas vu près de lui, au Jardin des Olives? » « Tais-toi! répliquent les gardes : tu es l’un de ses disciples. Tu es de Galilée : ton accent te trahit! » Loin de se rendre, il s’emporte en exécrations et en anathèmes et, renouvelle son serment sacrilège : « Je vous proteste et je vous jure devant Dieu, que je ne connais aucunement cet homme-là ! »
Quelle effroyable chute ! s’écrie saint Jérôme. Quelle énorme distance il a franchie en quelques heures !
D’abord, il néglige de veiller et de prier, malgré la recommandation du divin Maître. Sans aucune préparation, il s’expose de lui-même, témérairement, au danger, dans lequel Jésus l’a prévenu qu’il succomberait.
A la première question qui lui est posée, il répond par un mensonge. Du mensonge, il passe au parjure, du parjure aux imprécations, des imprécations aux anathèmes, et des anathèmes il arrive jusqu’au blasphème. De précipice en précipice, d’abîme en abîme, il roule au fond du gouffre de l’infidélité !
Telle est l’histoire du cœur humain, l’histoire de toute âme qui débute dans la carrière du mal. Les petites fautes négligées sont un acheminement à de plus graves. La pente est à ce point rapide et glissante que, souvent, il suffit d’y poser le pied, pour qu’on se précipite bientôt dans le gouffre de la corruption et de l’endurcissement.
Le malheureux apôtre parlait encore, lorsque le coq chanta pour la seconde fois. En même temps, Jésus traversait la cour, conduit en prison par les sbires de Caïphe, qui lui prodiguaient les plus cruelles avanies. Pierre tourne machinalement la tête pour voir passer le hideux cortège. Ses yeux rencontrent le regard de Jésus ! Aussitôt, il sent toute l’énormité de son crime, son cœur se brise! il éclate en sanglots et s’enfuit pour donner libre cours à sa mortelle douleur.
Oh ! quelle éloquence, dans ce regard de Jésus! Il descend comme un trait brûlant de lumière et d’amour jusqu’au fond de l’âme du renégat. Il lui fait sentir l’horreur et la lâcheté de sa conduite; mais, dit saint Augustin, c’est pour lui faire comprendre l’immense miséricorde de Celui qu’il vient d’affliger. Il l’humilie ; mais c’est pour l’attendrir. Il déchire son cœur ; mais c’est pour en être plus ardemment aimé. Il fait couler ses larmes; mais c’est pour le consoler. Il le frappe ; mais c’est pour le guérir.
O mon Seigneur Jésus, Dieu de tendresse et de pardon ! accordez-moi, accordez aux pauvres pécheurs, un de ces regards qui bouleversent l’âme, la jettent à vos pieds, palpitante de désolation et de repentir et la convertissent à jamais !
Donnez à nos yeux ces larmes d’amertume et de reconnaissance qui vous disent notre inconsolable douleur, d’avoir pu renier tant de fois le plus tendre et le plus aimant des Pères !
Votre apôtre pleura, tout le reste de sa vie, quelques heures de fatal égarement ; faites-nous la grâce, ô Jésus, de pleurer, au moins quelques heures, toute une vie d’infidélité et d’ingratitude ! Amen
Re: De Gethsémani au Golgotha
Chapitre VI Le désespoir de Judas
Voix des prophètes
Que ses jours soient abrégés et qu’un autre reçoive son épiscopat. Qu’il ne se trouve personne pour l’assister. Il a aimé la malédiction, elle tombera sur lui. Il a rejeté la bénédiction, elle s’éloignera de lui. Il s’est revêtu de la malédiction comme d’un vêtement; elle a pénétré comme l’eau dans ses entrailles, et comme l’huile elle s’est attachée à ses os. ( Ps. CVIII, 8, 12,18)
La loi des Juifs frappait de nullité toute sentence rendue après le coucher du soleil. En outre, depuis l’occupation romaine, toute condamnation à mort devait être ratifiée par le gouverneur impérial. Pour ce double motif, la sentence prononcée contre Jésus, demeurait privée de sanction. En conséquence, les princes des prêtres, les docteurs et les anciens du peuple se réunirent, dès qu’il fut jour, dans une salle du Temple, pour donner à leur jugement une apparence de légalité, et aussi, pour se concerter sur le plan à suivre dans leurs démarches auprès du Gouverneur, afin d’obtenir la ratification nécessaire.
Jésus est donc amené de nouveau en présence des juges, et Caïphe lui réitère sa question de la veille : « Si tu es le Christ, dis-le-nous bien clairement » « Si je vous le dis, répond le Sauveur, vous ne me croirez point. Et si moi-même je fais appel à la connaissance que vous avez de mes miracles, de ma doctrine et de toutes les prophéties réalisées en ma personne, vous ne me répondrez point.
Ce n’est pas la vérité que vous cherchez; aucune déclaration ne vous déterminera à me relâcher. Ce que vous voulez, c’est un prétexte pour me faire mourir. Mais l’iniquité ne prévaudra point. Ma mort sera ma victoire et désormais, le Fils de l’Homme sera assis à la droite du Dieu Tout-Puissant »
« Tu es donc le Fils de Dieu ? » reprennent les juges.
« Oui, vous le dites , je le suis! »
« Qu’avons-nous encore besoin d’autres preuves ? – s’écrient-ils- ses propres paroles suffisent à sa condamnation. »
Aussitôt la foule des valets se précipite sur Jésus. On le charge de chaînes et on le traîne en tumulte au prétoire du gouverneur Ponce-Pilate.
Les juges étaient encore dans la salle, prenant leurs dernières mesures, quand Judas apparut, tenant en main les trente pièces d’argent, prix de sa trahison. Son visage était pâle et bouleversé, son regard farouche, son âme en proie à la fureur d’un sombre désespoir. Que veut-il, ce misérable ? Vient-il applaudir à l’inique sentence qui voue son divin Maître à la mort ? Vient-il grossir le cortège des barbares qui entraînent sa Victime, et ajouter à tant d’outrages, l’insulte de sa hideuse présence ? Non! il s’approche du tribunal, et, d’une voix altérée : « J’ai péché en livrant le sang du Juste ! »
Dominé jusque-là et aveuglé par son avarice, impatient de se défaire d’un Maître importun, dont l’œil trop clairvoyant avait pénétré les infamies de son âme, il n’avait pas compris encore tout l’horreur de son forfait. Ses yeux ne s’ouvrirent qu’à la nouvelle de la condamnation de Jésus.
« Alors, dit saint Chrysostome, son esprit fut traversé par un trait de cette sombre lumière qui éclaire l’abîme infernal et qui fait connaître la monstruosité du péché, sans en faire détester la malice.»
Peut-être aussi, dans une rapide et accablante vision, se ravivèrent à son souvenir, les scènes les plus ineffables des trois années qu’il avait passées avec le Sauveur. Ce Bon Maître lui apparut, comme aux premiers jours, plein de grâce et de vérité. Il se rappela le charme céleste de son regard, la touchante beauté de ses traits, la douceur infinie de ses discours, l’éclat de ses miracles, sa compassion pour toute misère, sa paternelle tendresse, ses préférences divines pour ses apôtres, pour lui, Judas! ses délicates industries pour le faire rentrer en lui-même, et lui épargner le remords du crime qu’il allait commettre ; il se rappela Gethsémani, et le dernier baiser, et les suprêmes paroles, empreintes de tant de miséricorde. Puis, se repliant sur lui-même : « Et c’est moi ! moi qui l’ai trahi! moi qui l’aurai fait mourir ! ce Juste, ce Saint, ce Père! moi son apôtre, moi son fils, je l’ai vendu ! »
Tous ses souvenirs confondent son esprit, écrasent sa pensée. Son cœur est bourrelé de remords. Il a horreur de lui-même, il se considère comme le plus infâme scélérat que la terre ait porté, et, poussé par je ne sais qu’elle fatalité vengeresse, il s’en va lui-même publier son crime et son ignominie : « J’ai péché, en livrant le sang du Juste »
Les princes des prêtres avaient suborné un grand nombre de faux témoins, pour déposer contre Jésus ; mais personne ne s’était présenté pour le soutenir. On l’avait condamné, et nulle voix ne s’était élevée pour protester contre cette criante iniquité. Pierre était là pourtant ; mais au lieu de prendre sa défense, il l’avait renié par trois fois, tremblant devant une femme. Jean, le disciple de l’amour était là ; mais tout entier à sa douleur, il n’avait plus de force que pour pleurer; il ne dit pas un mot en faveur de son Dieu ! Cependant il fallait que l’injustice fût publiquement flétrie ; il fallait que l’innocence du céleste Condamné fût hautement proclamée devant ce tribunal qui l’accusait de blasphème, devant cette foule qui le traînait dans la fange! Qui donc remplira cette courageuse mission ?
Qui osera se constituer le défenseur, l’avocat d’un abandonné, contre lequel se liguent toutes les puissance de la terre et de l’enfer ? L’avocat de Jésus, ce sera Judas, le traître !
Par un secret dessein de Dieu, c’est le même homme, qui a vendu son Sauveur et qui confesse, à la face du monde, ses adorables perfections. D’un seul mot, il fait éclater la sainteté de sa Victime, dévoile l’énormité de son forfait et accuse la haine perfide et sacrilège des Juifs : « J’ai péché, en livrant le sang du Juste ! »
Mais, que peuvent les témoignages les plus irrécusables, les preuves les plus accablantes, sur des cœurs endurcis par le crime ? Les juges, insultant à son immense désolation, répondent avec un dédain satanique et un brutal sang-froid : « Eh ! que nous importe à nous, que Jésus soit innocent, et que tu sois coupable de nous l’avoir livré? C’est ton affaire ! »
Alors, furieux et pleine de rage contre lui-même et contre ces juges pervers qui l’abandonnent et le méprisent, après l’avoir séduit, le traître jette à leurs pieds l’argent d’iniquité qui lui brûle les mains, se munit d’une corde et va se pendre.
Dès qu’il fut sorti, les lévites ramassèrent les pièces de monnaie, éparses sur les dalles du Temple ; et, comme c’était le prix du sang et qu’elles ne pouvaient être versées dans le trésor sacré, on les employa à l’acquisition d’un terrain, appartenant à un potier, pour en faire le lieu de sépulture des étrangers. Ce lieu s’appelle encore aujourd’hui Haceldama : le Champ du Sang.
Ainsi donc, ô mon tendre Sauveur, ce malheureux apôtre est à jamais perdu pour vous! Il s’est repenti de son crime ; mais il n’a pas cru à votre miséricorde. Il a réparé son scandale; mais il a désespéré de son pardon. il a restitué à vos ennemis l’argent sacrilège qu’il en avait reçu : mais il ne vous a pas rendu son cœur. Les remords qui le déchirent, ses larmes qui coulent à flots, les soupirs et les rugissements de son âme, ne font qu’ajouter à l’horreur de son péché. Sa pénitence vous outrage plus que son crime lui-même.
« C’est un nouveau crime, dit saint Léon, ajouté à ses autres crimes, et le plus grand de tous.»
Car vous pouviez, ô Jésus, lui pardonner sa trahison; mais son désespoir désarme votre bonté !
O Dieu d’amour ! Vous n’abandonnez donc et ne frappez que les âmes qui se défient de vous et refusent de vous demander grâce! Vos bras sont toujours ouverts aux pauvres pécheurs, si coupables soient-ils. Quand ils viennent se jeter dans votre sein, vous ne leur adressez d’autre reproche, que d’avoir trop longtemps douté de vos miséricordes.
Oh! Que toutes les âmes égarées, que tous les enfants prodigues ne soient plus arrêtés par la multitude et l’énormité de leurs fautes, puisque c’est votre gloire, ô Père d’infinie tendresse, de pardonner beaucoup, pour être beaucoup aimé ! Amen.
Re: De Gethsémani au Golgotha
Chapitre VII La prétoire de Pilate (première partie)
Voix des Prophètes
Pour moi, Dieu m’a établi Roi sur Sion, la sainte montagne, afin que j’annonce ses préceptes. Le Seigneur m’a dit : Vous êtes mon Fils, je vous ai engendré aujourd’hui. Demandez-moi, et je vous donnerai les nations pour héritage, et j’étendrai votre possession jusqu’aux extrémités de la terre. (Ps. II, 6,7,8)
Voilà que nous montons à Jérusalem : le Fils de l’Homme y sera livré aux princes des prêtres et aux scribes, qui le condamneront à mort. Ils le livreront ensuite aux païens pour qu’ils se moquent de lui, qu’ils le flagellent et l’attachent en croix. Mais il ressuscitera le troisième jour. (Notre-Seigneur en S. Matth., XX., 17,18)
A peine l’inique sentence fut-elle rendue, que les juges du Temple dépêchèrent à Pilate, pour l’avertir qu’un grand coupable allait être traduit à son tribunal.
Pilate était un Romain distingué, de sens droit et profondément versé dans la science de la législation impériale. Mais l’ambition le dominait, et la crainte d’encourir la disgrâce du soupçonneux Tibère, lui arrachait parfois des sentences qu’il déplorait dans le secret de son âme.
Or, c’était la veille de la Pâque ; les Juifs ne pouvaient franchir le seuil d’un païen sans contracter la souillure légale et se rendre indignes de participer à la solennité du soir et du lendemain. Les prêtres et les anciens prièrent donc le Gouverneur de sortir de son palais pour entendre leurs accusations.
Hypocrites ! ils viennent de condamner, sans scrupule, leur Frère, le Juste, le Saint, le Fils de Dieu! le soir, ils mangeront l’agneau symbolique, tout couverts de son sang ! et ils affectent de ne pas franchir le seuil d’un idolâtre, dans la crainte d’être impurs devant Dieu !
Cependant la foule s’agitait impatiente et affolée de haine, devant la galerie du palais. Pilate sortit bientôt, entouré de ses légionnaires et se dirigea vers le tribunal extérieur.
Ce tribunal s’appelait, en hébreu : Gabbatha, à cause de son élévation, ou en grec : Lithostrotos, à raison du carrelage de marbre qui recouvrait le sol.
Au pied des degrés se tenait Jésus, les mains liées, la face tuméfiée et meurtrie par les soufflets, la robe déchirée et couverte de fange. En dépit de cet appareil repoussant, il y avait dans son attitude une si touchante grandeur, on lisait tant de tristesse et de souffrance dans ces traits et néanmoins un calme si divin dans son regard, que Pilate ne put maîtriser un sentiment de compassion presque respectueuse pour cette grande infortune et s’intéressa vivement à sa cause.
S’adressant donc aux Juifs, il leur dit avec une certaine brusquerie : « Quelle accusation produisez-vous contre cet homme? » « Si ce n’était pas un malfaiteur- répondirent-ils- nous ne vous l’aurions pas amené. »
Ils avaient espéré la ratification pure et simple de la sentence qu’ils avaient eux-mêmes rendue. La prétention de Pilate à connaître leurs griefs contre l’Accusé déconcertait leurs plans, en même temps qu’elle froissait leur orgueil. De là cette réponse irritée qu’ils font à sa demande.
Esprits méchants et pervers ! - dit Bossuet ,- vous craignez l’examen de votre conduite et vous enveloppez votre réponse dans des détours vagues et obscurs . Que n’avez-vous en main ce que vous reprochez à votre Bienfaiteur. Que ne produisez-vous donc vos actes d’accusations ? mais vous êtes impuissants à rien trouver, contre Celui que vous traitez si lâchement et avec tant d’ignominies.
Ah! que ne dites-vous, pour le faire condamner, que celui qui l’a trahi n’a pu survivre à son remords ! qu’il a traduit son désespoir par cette parole déchirante, au milieu du Temple : « J’ai péché, en livrant le sang du Juste ! » qu’après avoir cherché partout des témoins contre lui, vous n’en avez pas trouvés! que Caïphe, pour arriver à une condamnation dès longtemps arrêtée, a été obligé de se faire tout à la fois juge, accusateur et témoin ? La question du gouverneur est précise répondez-y donc avec quelque précision.
Mais, pris au dépourvu, ils ne peuvent articuler aucun crime et ne savent que dire : « Si ce n’était pas un malfaiteur, nous ne vous l’aurions pas amené.»
« Puisque c’est un malfaiteur,- reprend Pilate,- chargez-vous en vous-mêmes, et jugez-le selon votre loi.»
Re: De Gethsémani au Golgotha
Chapitre VII La prétoire de Pilate (deuxième partie)
Cette solution ne faisait pas le compte des Juifs. Leur pouvoir se bornait à imposer des peines temporaires; tout au plus pouvaient-ils condamner à la lapidation, et ils voulaient pour Jésus, le supplice le plus douloureux, le plus infamant, la mort sur la croix, réservée aux esclaves et aux plus vils criminels. C’est ce qu’ils font entendre clairement dans leur réplique : « Vous savez bien que nous n’avons plus le droit de mettre personne à mort.»
Ainsi s’accomplissait la parole de Jésus qui avait prédit qu’il serait crucifié de la main des Gentils.
Les Juifs se voyaient donc obligés, contre leur attente, à soutenir un procès régulier devant le Gouverneur. Or, les précédentes dépositions recueillies par leur tribunal, outre qu’elles étaient contradictoires et sans nulle valeur, relevaient essentiellement de la juridiction religieuse; elles ne pouvaient être produites devant un tribunal païen. Il fallait changer de manœuvre et articuler d’autres griefs. En désespoir de cause, on se rejeta sur une accusation politique. « Nous l’avons trouvé, - dirent-ils, - qui pervertissait notre nation, défendant de payer le tribut à César et se disant le Christ, c’est-à-dire le Roi. »
Voilà trois chefs d’accusation que Pilate fut bien obligé de prendre au sérieux : - cet homme est un séditieux qui soulève le peuple contre l’empereur ; - c’est un rebelle qui défend de payer l’impôt;- c’est un intriguant qui s’arroge le titre de roi. Laisser impuni ce triple crime, c’était s’exposer à une dénonciation extrêmement grave, auprès de César-Tibère, peut-être même jouer sa tête.
Toutefois, se défiant avec raison de témoignages qu’il savait inspirés, moins par le respect du gouvernement impérial que par l’esprit de secte et une haine passionnée, il ordonne à ses gardes d’introduire l’Accusé dans la salle du prétoire, afin d’entendre de sa bouche, ce qu’il avait à répondre pour sa justification.
Pilate s’étant assis, Jésus s’approcha et se tint debout devant lui. Le Saint des saints, le puissant Créateur des mondes, le Roi immortel des siècles, le Juge souverain de toutes les justices est debout, dans l’attitude humiliée d’un criminel, devant un païen ! L’humble gouverneur d’une petite province, va juger le Juge des vivants et des morts! Le Dieu Très–Haut se résigne à subir un interrogatoire de son infime créature ! Ô patience ! ô humilité de Jésus ! comme vous condamnez hautement les révoltes et les prétentions insensées de mon orgueil ! Ô amour d’un Père ! jusqu’où ne descendez-vous pas, pour sauver vos enfants et gagner leur amour !
-« Est-il vrai que tu sois le Roi des Juifs ? » lui demanda Pilate avec une sorte de bienveillance.
-« Dites-vous cela de vous-même, répondit Jésus,- et entendez-vous me parler d’une royauté éphémère et purement politique; ou bien n’êtes vous que l’écho des Juifs, et votre question porte-t-elle sur la vraie et éternelle royauté du Christ ou Messie? »
- « Est-ce que je suis Juif, moi ? - reprend Pilate avec humeur.- Tes compatriotes et tes prêtres t’ont livré à moi : qu’as-tu fait? »
Jésus continue de répondre à la première question, en indiquant au gouverneur la nature de sa royauté, et en lui montrant qu’elle ne saurait porter ombrage à l’autorité de César.
- « Mon royaume ne vient pas de ce monde. Si mon royaume venait de ce monde, est-ce que les miens ne combattraient pas, afin de m’arracher à la haine des Juifs? Mais, quant à présent, mon royaume ne vient pas de ce monde.»
- « Ainsi donc, tu es roi ? » conclut Pilate
- « Oui, vous le dites , je suis Roi ! Mon empire, c’est la vérité. Je gouverne les âmes, non par la contrainte, mais par la foi, l’espérance et l’amour. Je suis né et ne suis venu au monde que pour rendre témoignage à la vérité, et pour étendre son domaine dans les cœurs. Quiconque est du parti de la vérité, entend ma parole.»
Cette haute et majestueuse déclaration amène un sourire sur les lèvres de Pilate. La vérité! problème insoluble, autour duquel se sont vainement agitées une foule d’âmes inquiètes. La vérité! impénétrable.
Mystère qui se dérobe aux regards les plus clairvoyants et qui, à tout bien prendre, n’est peut-être qu’un rêve insaisissable et un vain mot. Voilà donc à quel royaume se bornent les prétentions de cet infortuné qui est là, devant lui! Vraiment, il n’y a pas lieu de s’alarmer.
Re: De Gethsémani au Golgotha
Merci, chère Gabielle, cet exposé est une magnifique préparation pour le saint temps du Carême.
Qui est en ligne ?
Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur inscrit et 0 invité