Premier sermon sur le Lundi de Pâques du Vénérable Louis de Grenade (IIe partie)
(à suivre)Premier sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le lundi de Pâques a écrit :
Le Sauveur ayant expliqué longuement [aux disciples d'Emmaüs] la cause de sa passion et de sa mort, en commençant par Moïse et en continuant par tous les prophètes, on arriva au bourg où les disciples allaient, et il fit semblant d'aller plus loin. Que signifie cette fiction du Sauveur ? Car faire et feindre sont choses différentes. Nous faisons, quand nous exécutons réellement quelque chose ; et nous feignons, quand nous voulons qu'une chose paraisse et qu'une autre soit.
Fréquemment le Seigneur agit ainsi avec les justes ; il semble s'éloigner d'eux, bien qu'il ne les quitte pas. C'est ce qui fait dire au Prophète : « Pourquoi, Seigneur , vous tenez - vous loin de nous? Pourquoi cacher votre visage dans le besoin , dans l'affliction qui nous presse ? » Ut quid recessisti longe, despicis in opportunitatibus et in tribulatione ? Ps . x , 1. Et ailleurs : « Jusqu'à quand m'oublierez-vous, Seigneur , sera-ce pour toujours ? Jusqu'à quand me cacherez -vous votre visage. » Ps . XII, 2. Que faire alors ? Crier comme les disciples avec instances et supplications : « Demeurez avec nous, Seigneur , parce qu'il se fait tard et que le jour est sur son déclin . » C'est là une prière courte et utile que nous pouvons employer dans toutes nos épreuves et nos tentations.
Voyons maintenant quel est le soir où l'on peut user de cette prière; et, comme le soir est la dernière partie du jour, examinons quel est le jour dont ce soir est la fin . Le jour, c'est toute la durée de ce monde . L'aurore de ce jour fut la création ; son midi fut l'avènement de Jésus- Christ, et le soir est « la fin des temps à laquelle nous nous trouvons. » In quos fines sæculorum devenerunt. I Cor. x , 11. Comme, le soir, la clarté du jour diminue , que les ombres croissent et que la chaleur s'affaiblit; de même , en ce soir du monde où nous vivons, la lumière de la vérité et de la connaissance divine s'efface , à mesure que se répandent les ténèbres des erreurs et des hérésies.
C'est ce que déplorait Jérémie quand il disait : « Malheur à nous, parce que le jour nous quitte et que les ombres du soir se sont allongées. » Jer. Vi, 4. C'est-à-dire, malheur à nous, parce que la lumière de la connaissance et de la grâce de Dieu commence à s'affaiblir : ce qui fait que les ombres des biens terrestres grandissent à nos yeux . En effet, tant que la lumière divine illumine nos cœurs, les choses terrestres semblent petites, comme les ombres à midi ;mais quand cette lumière décline, elles paraissent plus grandes ; parce que , de même qu'en présence de Dieu , toutes ces choses sont mesquines , de même, lui absent, elles ont une apparence de grandeur et de beauté. Aussi les recherche-t-on avec ardeur de préférence aux biens célestes , ce qui est la cause et la source de tous les péchés. Elle est donc bien juste cette plainte du Prophète : « Malheur à nous, parce que le jour nous quitte et que les ombres du soir se sont allongées. »
Et ce n'est pas seulement la lumière qui s'affaiblit avec le déclin du soleil de l'âme. C'est encore la chaleur, compagne inséparable de la lumière . Le Sauveur l'atteste : « Parce que l'iniquité sera venue à son comble , dit-il, la charité du grand nombre se refroidira. » Matth . xxiv , 12. Devant ce refroidissement de la charité et ces progrès de l'iniquité , que reste-t-il, sinon à s'écrier avec le Prophète : « Sauvez -moi, Seigneur, car il n'y a plus de saint; il n'y a plus de droiture parmi les enfants des hommes. » Ps. XI, 2 . Ce qui revient à dire : Si nous vivons parmi des hommes impurs et coupables, ne courons-nous pas risque d'être envahis par la contagion de leurs mœurs ? Aussi, Seigneur, ce que je vous demande, c'est moins de protéger ma vie contre les pièges de mes ennemis , que de préserver mon âme des vices et de la corruption du siècle ; de peur que la perversité et les exemples des autres ne me perdent , et qu'en les imitant je ne tombe dans quelque turpitude. En effet, les vertus de ceux avec qui nous vivons peuvent beaucoup pour nous porter à la vertu et à la piété. Il en est peu qui aient la vertu du saint homme Job , qui était simple et droit, quoiqu'il fût « le frère des dragons et le compagnon des hiboux , » Job . xxx, 29 , et qui conservait au milieu d'eux la simplicité de la colombe et la candeur de l'innocence. Voilà pourquoi, dans un si grand péril pour la vertu et la sainteté, le remède souverain est de crier au Seigneur avec les disciples : « Restez avec nous, Seigneur, parce qu'il est déjà tard , et que le jour est sur son déclin . » Vous présent , c'est le jour ; vous absent, règnent les ténèbres. C'est précisément la demande que faisait Job , quand il disait : « Délivrez-moi, Seigneur, placez- vous auprès de moi, et qu'on vienne m'attaquer . » Job . XVII, 3. Avec votre force , je ne redoute point la puissance des adversaires, ni avec la lumière les ténèbres de la nuit.