1° Dans le 1er paragraphe, cette présentation où les théologiens sont dits avoir encore moins d'intelligence du problème que les philosophes est tendancieuse ; il y à là quelque chose qui est peut-être mal compris par la généralité des chrétiens, mais pas par la "théologie catholique".René Guénon, Mélanges, Gallimard, 1976, pp. 9-10 a écrit : Il est un certain nombre de problèmes qui ont constamment préoccupé les hommes, mais il n'en est peut-être pas qui ait semblé généralement plus difficile à résoudre que celui de l'origine du Mal, auquel se sont heurtés comme à un obstacle infranchissable la plupart des philosophes et surtout les théologiens : « Si Deus est, unde Malum ? Si non est, unde Bonum ? » Ce dilemme est en effet insoluble pour ceux qui considèrent la Création comme l'oeuvre directe de Dieu, et qui, par suite, sont obligés de le rendre également responsable du Bien et du Mal.
On dira sans doute que cette liberté est attenuée dans une certaine mesure par la liberté des créatures ; mais, si les créatures peuvent choisir entre le Bien et le Mal, c'est que l'un et l'autre existent déjà, au moins en principe, et, si elles sont susceptibles de se décider parfois en faveur du Mal au lieu d'être toujours inclinées au Bien, c'est qu'elles sont imparfaites ; comment donc Dieu, s'il est parfait, a-t-il pu créer des êtres imparfaits ?
Il est évident que le Parfait ne peut pas engendrer l'imparfait, car, si cela était possible, le parfait devrait contenir en lui-même l'imparfait à l'état principiel, et alors il ne serait plus le Parfait. L'imparfait ne peut donc pas procéder du Parfait par voie d'émanation ; il ne pourrait alors que résulter de la création « ex nihilo » ; mais comment admettre que quelque chose puisse venir de rien, ou, en d'autres termes, qu'il puisse exister quelque chose qui n'ait point de principe ?
D'ailleurs, admettre la création « ex nihilo », ce serait admettre par la-même l'anéantissement final des êtres créés, car ce qui a eu un commencement doit aussi avoir une fin, et rien n'est plus illogique que de parler d'immortalité dans une telle hypothèse ; mais la création ainsi entendue n'est qu'une absurdité, puisqu'elle est contraire au principe de causalité, qu'il est impossible à tout homme raisonnable de nier sincèrement, et nous pouvons dire avec Lucrèce : « Ex nihilo nihil, ad nihilum nihil posse reverti. »
2° Dans les deux derniers paragraphes, RG voit beaucoup de choses dans la création ex nihilo, mais surtout, il me semble, des choses qui ne sont pas dans la conception catholique. Quelqu'un pourrait-il indiquer une référence théologique autorisée traitant de cette question de la création ex nihilo en lien avec les arguments présentés ici par RG ? Je me souviens d'avoir lu quelque chose de ce genre, mais le souvenir précis ne m'en est hélas pas resté.
3° Il me semble que la réponse la plus complète au conflit que RG croit voir entre l'idée de création ex nihilo et la causalité est contenue dans ce passage de la Somme :
S. Thomas, IIa IIae, q. 79, art. 1 a écrit : Objection 3. La cause d'une cause est aussi la cause de l'effet. Or Dieu est la cause du libre arbitre, lequel est la cause du péché. Dieu est donc la cause du péché.
(...)
Réponse à l'objection 3. Lorsqu'une cause intermédiaire produit son effet en se soumettant à la cause première, l'effet remonte jusqu'à celle-ci. Mais si la cause intermédiaire produit son effet en se soustrayant au plan de la cause première, cet effet n'est plus rapporté à celle-ci. Ainsi, quand un serviteur agit contre les ordres de son maître, on ne rapporte pas cette action au maître comme à sa cause. Pareillement, le péché que le libre arbitre commet contre le commandement divin ne se rapporte pas à Dieu comme à sa cause.