Du reste, tout en comprenant mieux que personne l'effrayante justice du Purgatoire, puisqu'elle puisait de si vives lumières dans ses ravissements, Lidwine cependant ne voulait pas qu'on séparât jamais de la crainte de cette justice la plus large confiance en la divine bonté. Un jour, il y avait réunion autour de son lit ; on parlait précisément des peines de l'autre vie. « Pour ma part, se mit à dire un prêtre qui était là, en montrant un vase plein de grains de senevé qu'un des assistants tenait dans ses mains, je ne m'en cache pas, je consentirais volontiers à passer autant d'années en purgatoire qu'il y a de petites graines dans ce vase ; au moins serais-je sûr de mon salut ! - Ah ! que dites-vous là, mon Père ! s'écria Lidwine avec une douloureuse émotion. Est-il possible que vous ayez si peu de confiance en la bonté de Dieu, que vous soyez si défiant au sujet de votre salut, pour aller jusqu'à désirer un si long purgatoire ? Non, non, vous ne parleriez pas ainsi si vous saviez ce que c'est que cet abîme de l'expiation et quels terribles tourments on y endure ! - Dites ce que vous voudrez, reprit le prêtre, et que le purgatoire soit d'ailleurs ce que l'on voudra, je n'en persiste pas moins dans le sentiment que je viens d'exprimer. » Or, à quelque temps de là, ce prêtre mourut. La sainte le vit dans une de ses extases et comme un jour on s'entretenait de lui : « Il est bien, dit-elle en rompant, cette fois, le rigoureux silence que d'ordinaire elle gardait sur ces questions de personnes; il est bien, grâce à sa vie exemplaire et vraiment sacerdotale; mais il serait mieux encore, s'il eût mieux pensé du purgatoire, s'il eût surtout mis sa confiance avec plus d'abandon en la bonté de Dieu et dans les mérites tout puissants des ineffables souffrances de Jésus-Christ. Sans doute il y a sagesse à craindre, parce que la crainte prévient la présomption et préserve du péché; mais il n'y a pas moins sagesse à espérer,parce que la confiance glorifie admirablement Dieu et relève l'âme en la fortifiant. »
Arrêtons-nous. Nous avons assez exploré, à la gloire de notre sainte, toutes ces merveilles de l'extase, en la suivant dans la recherche de son Bien-aimé au Calvaire, au Ciel, au Purgatoire. Ne finissons pas néanmoins sans constater un fait relatif à toutes ces merveilles, un fait singulièrement merveilleux lui-même, le fait que voici : c'est que, dans ses ravissements presque continuels, la vie des sens était en quelque sorte suspendue en elle, c'est qu'elle s'élevait si haut au-dessus des sens qu'elle ne savait et ne sentait plus rien de ce qui se passait dans sa chair mortelle. Un jour d'hiver, le froid étant très-vif, les femmes qui la servaient avaient placé sur le bord de son lit, pour réchauffer ses membres, un vase plein de charbons ardents, mais bien fermé, et elles étaient parties, car elle avait une extase. Or, ce vase, mal affermi peut être, avait chancelé et bientôt même avait roulé jusque sous le corps de la pauvre crucifiée. Qu'on juge de ce qui se passa ! Quand les femmes rentrèrent, elles sentirent une odeur de chair brûlée. « Ah ! Malheur ! s'écrièrent-elles avec épouvante en se précipitant vers la vierge, malheur à nous !» Et ayant découvert son lit, elles poussèrent un cri d'horreur. L'ardeur du feu avait consumé les chairs, pénétré jusqu'aux os et presque calciné une des côtes ! La vierge en ce moment sortait de son extase ; elle était calme et radieuse ! « Ah! Lidwine, disaient les femmes en pleurant, quel mal affreux mous vous avons fait ! Comment ne vous arrache-t-il pas des cris lamentables ? - Que voulez-vous dire ? répondit la sainte; je sens maintenant, il est vrai,une violente douleur à mon côté; mais quand et comment m'est venue cette douleur, je n'en sais absolument rien, n'ayant pas vu de feu, ni senti aucune ardeur. - C'est nous, Lidwine, c'est nous seules qu'il faut accuser. Malheureuses que nous sommes ! Par notre imprudence nous avons péché contre le Ciel et contre vous, en laissant sur otre lit ce funeste vase presque embrasé ! - Alors, mes sœurs, reprit l'heureuse extatique, consolez-vous et que Dieu soit loué, puisqu'il m'absorbait tellement en lui et m'enivrait de si ravissantes délices que je ne me suis pas même aperçue du tourment sur lequel vous pleurez !»
Comme Lidwine, du sein de toutes nos misères, allons par la résignation au Calvaire,- par la prière et par l'aumône, au Purgatoire, - par une salutaire frayeur, aux portes de l'Enfer, - et par une sainte vie, au Ciel !
Un livre pour ceux qui souffrent.. (vie de Sainte Lidwine de Schiedam)
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VIE DE LA BIENHEUREUSE LIDWINE.
CHAPITRE XX.
Un nuage.
Grandes épreuves. - Perte d'un bon frère. - Le vénérable Pierre meurt. - A l'occasion de cette mort, les démons persécutent Lidwine. - Un convoi funèbre conduit par tous les saints du ciel. - C'est ta nièce ! - Les deux agonies. - Désolations. - Dieu se retire. - Les anges ne viennent plus !
Quel chemin jusque-là notre vierge a fait ! Quels pas de géant ! comme disent les saints Livres.
A partir de ce jour où un saint prêtre lui apprit si bien l'amour du Dieu crucifié, à partir surtout de ce moment béni où elle put, au gré de son cœur, s'identifier avec ce Dieu dans les ravissantes joies de la communion, comme nous l'avons vue courir dans tous les sentiers de l'héroïsme, jusqu'à l'immolation d'elle-même, jusqu'au martyre ! Et du Calvaire, pour la suivre, il nous a fallu monter au Thabor, aux plus sublimes régions de l'amour, à ces régions pures où Dieu se montre presque sans voile à ses bien-aimés, et où Il leur donne tout, le miracle, la prophétie, l'extase !
Hélas ! rien n'est parfait ici-bas. - Voilà qu'à présent, pour un moment du moins, il nous faut quitter ces régions, descendre de ce Thabor où, comme l'Apôtre, en face de tant de merveilles, nous étions si bien !
Qui le croirait ? Notre sainte va un moment déchoir. Oui, au front si pur de notre Lidwine, à sa résignation, à son amour pour Dieu, à l'amour de Dieu pour elle, nous allons voir comme un nuage. Et de quel côté donc ce nuage viendra-t-il ? Est-ce Dieu qui va se cacher ou notre vierge qui va manquer à Dieu ? Est-ce une épreuve ? Est-ce une faute ?
Quoi qu'il en soit, Dieu évidemment se propose de nous instruire et de nous consoler par ce spectacle qu'il nous donne des faiblesses de ses élus. Il veut, ou nous guérir de ces présomptions qui parfois nous aveuglent quand nous faisons quelque bien, ou nous relever de ces découragements funestes dans lesquels nous tombons trop souvent; les défaillances des saints répondent à tout.
Rentrons dans l'histoire de notre vierge. - Vers l'époque où nous sommes arrivés, un de ses frères mourut. Ce fut déjà un rude coup porté à sa sensibilité. Elle aimait tendrement ce frère ; il était si doux, si dévoué, si bon ! A le voir près du vieux Pierre, près de notre pauvre crucifiée, on eût dit une mère. Lidwine le pleura amèrement.
Mais déjà Dieu lui préparait une autre épreuve. L'heure était venue où le vieux Pierre allait lui-même descendre dans la tombe. Le Ciel qui avait fait tant de prodiges pour sa fille, en avait fait un pour lui. La glorieuse vierge Marie lui était apparue ; elle avait promis au saint vieillard qu'il mourrait le 8 décembre, le jour même où l'Église célèbre la fête de sa Conception immaculée. Ce jour arriva. « Mes enfants, disait le vénérable patriarche à ses fils, à ses petits-fils accourus autour de son lit, voilà que j'entre dans la voie où entre depuis le péché toute humaine créature; mais je sais que je vais à une vie meilleure; mon âme surabonde de joie, je me sens plein de paix, car ma conscience me dit que j'ai toujours aimé Dieu et les hommes. Gardez, mes enfants, gardez à jamais ce double amour; c'est le seul héritage que je puisse vous laisser, mais c'est le meilleur ! »
Le même soir, le vieillard mourut. Lidwine ne le vit pas, ne l'embrassa pas, n'entendit pas même son dernier adieu. Et c'était son père, ce père si bon dont la tendresse ne s'était pas démentie un instant depuis quarante-cinq années, ce père qui chaque jour, qui tant de fois dans le jour, venait s'asseoir sur le bord de son lit et lui offrir ses services ou lui donner quelque affectueuse consolation ! Elle sentit, quand on lui annonça cette mort, que son cœur se brisait sous le poids d'un chagrin jusque-là inconnu.
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Ce chagrin prit même,par la volonté de Dieu, un lamentable caractère; car il fallait que la pauvre fille fût martyrisée jusque dans les aspirations les plus délicates et les plus saintes de ses affections, et c'était le démon qui devait, pour elle comme pour Job, aggraver l'épreuve, en ajoutant à toutes les douleurs de son âme, afin de mieux la torturer, la plus cruelle anxiété sur le salut de celui qui lui était si cher.
Un jour en effet qu'elle pleurait la perte de ce père bien-aimé, elle eut une apparition. Cette fois, ce n'était plus le ciel avec ses splendeurs qui s'ouvrait sur sa tête, ni l'essaim brillant des anges qui accouraient près d'elle. Elle voyait des démons. une nombreuse troupe d'affreux démons, et au milieu d'eux elle voyait un homme... ô douleur ! cet homme, elle l'avait vite reconnu, c'était son père ! C'était la taille, le visage, c'étaient absolument tous les traits de son père ! Quel horrible coup pour son cœur ! Comme elle sentait tout son être s'abîmer à ce spectacle aussi effroyable qu'inattendu !
Et elle voyait tous ces démons, à qui mieux mieux, insulter à cet homme, le terrasser, le traîner par les cheveux, le meurtrir, se faire de lui un abominable jeu. Puis, se tournant vers elle-même, ils lui disaient : « Regarde bien; oui, cet homme, c'est ton père ! Il est à nous, nous le tenons ! Dieu l'a condamné, nos tortures seront les siennes; il est pour jamais le compagnon de tous nos maux. »
Alors Lidwine se prit à pleurer sans mesure; elle pleurait avec une si déchirante désolation, qu'on accourut auprès d'elle : « Mais qu'avez-vous ? lui demanda-t-on avec effroi. - Ah ! c'est épouvantable, répondit-elle; je vois les démons qui tiennent mon père entre leurs mains et ils me disent qu'il est damné ! Non, non, cela ne se peut pas ! Lui si bon, si pieux, si sincèrement chrétien ! C'est impossible ! N'est ce pas que je ne dois point le croire ? Non, je ne le crois pas ! Et pourtant, quand je vois combien cet homme qu'ils tiennent en leur pouvoir ressemble à mon père, je ne sais plus à quoi m'arrêter, je sens un immense chagrin qui malgré moi déborde. »
Cette triste apparition se renouvela d'autres fois. La vierge revit ces démons, cet homme; elle entendit de nouveau la victime qui gémissait, les bourreaux qui redisaient avec leurs ricanements sataniques : « Va, gêne-toi pour le ciel; en attendant, ton père est à nous, il nous appartient pour l'éternité !»
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Mais Dieu ne voulait pas que cette terrible épreuve se prolongeât au delà de quelques jours; il envoya un ange à Lidwine. « Rassure-toi, ma sœur, lui dit le céleste messager; le spectacle qui t'alarme n'est qu'une imposture de Satan. Ce n'est pas ton père que tu as vu, mais un démon qui avait pris sa forme pour ébranler ta foi et décourager ta patience en te faisant croire à sa damnation, car celui que tu aimes était digne de l'éternel bonheur; il en goûte à présent toutes les joies. » Toute frayeur dès lors s'évanouit ; les démons furent mis en fuite. Lidwine, assurée du salut de son père, retrouva la paix; mais hélas ! Elle continua à pleurer. l'anxiété seule avait disparu, le chagrin désolait encore son cœur et le remplissait tout entier.
Un autre lien cependant lui restait, un dernier lien, le plus doux et le plus fort peut-être. Mais Dieu l'avait résolu, tout devait manquer à la pauvre crucifiée; il fallait que l'épreuve et le martyre lui vinssent de tout côté.
Il y avait à peine quelques jours que le vénérable Pierre dormait dans son cercueil, quand notre vierge, une nuit, eut une vision. Elle voyait venir du ciel l'innombrable multitude des saints. Ils marchaient en ordre, sur deux lignes, chacun d'eux selon son rang hiérarchique. C'était comme une immense et imposante procession. La croix ouvrait la marche et des flambeaux l'éclairaient en jetant un éclat devant lequel eût pâli le soleil. Venaient d'abord les patriarches, puis les prophètes, ensuite les apôtres, après eux les martyrs et enfin les vierges. Mille bannières aux diverses couleurs, mille blanches oriflammes flottaient dans les rangs. Lidwine regardait avec transport. « Où donc, se disait-elle, où donc vont-ils ainsi, les glorieux Élus du ciel? » Et il lui sembla qu'ils venaient, elle les voyait venir du côté de sa demeure. Déjà arrivaient, se rangeant devant la porte, les patriarches, les prophètes, les martyrs. En même temps, chose étrange, elle voyait un cercueil au milieu de sa chambre. Il y avait là un cadavre !. Et les vierges entrèrent. Elle les voyait prendre et lui remettre trois couronnes déposées sur le cercueil. Puis, l'invitant à les suivre, elles prenaient avec un pieux respect ce mystérieux cercueil lui-même. Et le convoi reprenait sa funèbre et triomphale marche. Et Lidwine suivait, portant les trois couronnes.
Or, quand la vision eut cessé, il se fit dans l'esprit de la vierge une étrange anxiété. Pourquoi cette vision ? Que voulait-elle dire ? Évidemment c'était l'annonce d'une mort prochaine. Mais de quelle mort ? De qui s'agissait-il ?Pour qui cet avertissement lui était-il donné ? Pour elle ? ou pour un autre ? Son ange lui apparut. « Ma bien-aimée sœur, lui dit-il, non, ton heure n'est pas venue; ce n'est pas de toi qu'il s'agit, mais de ta nièce; c'est Pétronille qui va bientôt mourir ; elle mourra tel jour, à telle heure. » Un coup de foudre n'eût pas été plus terrible; Lidwine fut anéantie. Peut-être n'avait-elle encore jamais bien su jusqu'à quel point elle aimait cette enfant; mais elle l'aimait de toute la puissance de son âme. N'était-ce pas en quelque sorte son enfant ? Ne l'avait-elle pas nourrie du lait de sa doctrine chaque jour, à toute heure, là, au pied de son lit ? N'avait-elle pas senti un bonheur de mère, quand elle l'avait vue grandir dans un admirable épanouissement d'innocence et de piété ? Et d'ailleurs, cette enfant ne s'était-elle pas donnée tout à elle, ne quittant jamais son chevet, s'attachant à ses douleurs, veillant à ses besoins ? N'avait-elle pas partagé son martyre, quand des soldats s'étaient faits ses bourreaux ? Voilà ce qu'alors elle retrouvait au fond de son cœur; qu'on juge de l'immensité de son chagrin !
Cependant une soudaine pensée presque aussitôt domina tout. En face de cette éternité qui allait s'ouvrir, Lidwine, tout à coup, avec sa foi, même avec sa tendresse, ne vit plus qu'un intérêt, l'intérêt qui pressait le plus, le salut de sa nièce : « Ah! mon Dieu, s'écria t-elle, au moins accordez-moi une consolation, une grâce ! Avancez la fièvre qui doit me venir au jour et à l'heure précisément que vous avez fixés pour Pétronille, afin qu'il me soit donné de l'assister à son heure dernière pour lui en adoucir l'horreur et l'aider à saintement mourir !» .
Sa prière fut exaucée. Au jour marqué, Pétronille tomba malade; mais ce jour-là, la terrible fièvre,qui invariablement s'emparait de Lidwine à onze heures, se déclara sept heures plus tôt. la vierge, en conséquence, à midi, commençait à retrouver des forces. Il était temps. Déjà Pétronille était au plus mal. Ce fut alors un attendrissant spectacle. De son lit où depuis tant d'années elle se mourait elle-même dans d'atroces douleurs, Lidwine parlait à sa nièce qui se mourait sur un autre lit dressé près du sien. Elle priait pour elle, avec elle; elle l'exhortait, elle animait son courage; elle lui disait les actes si touchants de la foi, de l'espérance; et quel accent embrasé d'amour elle y mettait ! Quelle tendre sollicitude ! Comme elle racontait les bontés de Dieu, les joies du ciel, les gloires de l'éternel bonheur ! Tout le monde fondait en larmes, autour de ces deux lits, en contemplant cette agonie qui consolait ainsi une autre agonie !
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Enfin l'heure fixée arriva, la jeune vierge mourut. Lidwine avait vaillamment accompli sa tâche. Mais ce suprême effort avait comme épuisé ses forces. Quand tout fut fini; quand la douce et bien-aimée enfant s'en alla pour se coucher dans sa tombe et ne plus revenir; quand surtout Lidwine ne la retrouva plus à son chevet, comme tous les jours, alors sa sensibilité fit explosion, son cœur se brisa, des larmes montèrent à ses yeux, elle pleura, mais comme jamais encore elle n'avait peut-être pleuré ! Tant de douleurs qui s'étaient amassées dans son âme se ranimaient à la fois ! Son frère, son père, sa nièce, tout ce qu'elle avait de plus cher, elle avait tout perdu presque en quelques jours! Son chagrin fut inconsolable, sans bornes. On essaya en vain d'en tempérer l'amertume. Ses larmes ne tarissaient point; ses désolations allaient en augmentant; on se sentait impuissant, on ne trouvait plus que de la pitié devant cette incommensurable tristesse.
Ici adorons les jugements de Dieu. Dieu sans doute trouva que cette douleur était immodérée. Dès ce moment du moins, il ne se laissa plus voir, les célestes communications furent interrompues, les ravissements cessèrent, le bon ange n'apparut plus, le ciel sembla s'être fermé. Douces faveurs, saintes consolations, dons merveilleux, Dieu avait tout repris, l'excès de la douleur avait tout dissipé !
Lidwine était-elle donc coupable ? Ses affections, ses tristesses étaient-elles un péché ? Reconnaissons-le bien vite; non, elle n'était coupable ni en aimant et en aimant vivement, ni en pleurant et en pleurant avec de profonds regrets ses amis, ses proches, ceux-là surtout qui se tenaient avec tant d'amour près de son chevet, près de ses douleurs, comme saint Jean et l'auguste Marie se tenaient près de la croix du divin Maître. Ne voyons-nous pas ce doux Sauveur lui même, précisément du haut de sa croix, bénir l'amour et de sa mère et de son disciple, par une amoureuse sollicitude, par un testament sublime ? Ne l'avons-nous pas vu ailleurs verser sur une tombe, sur le souvenir de Lazare, des larmes aussi abondantes qu'amères ?
Mais dans ces affections, dans ces tristesses, ce qui déplaît à Dieu, ce qui devant lui est toujours une imperfection au moins, quand, à défaut d'advertance, ce n'est pas un péché, c'est l'excès; car l'excès toujours nous accuse de trop nous rechercher, de trop mettre notre joie et notre terme dans la créature, de ne pas assez nous reposer en Celui qui seul est notre fin, notre bien suprême. Et ainsi, péché ou imperfection, l'excessive douleur de Lidwine devait déplaire à Dieu; elle lui déplut, il se retira. Il retira à la vierge qu'il avait tant privilégiée des grâces qu'il ne lui devait pas, ces divines consolations, ces ravissements, ces extases, toutes ces faveurs d'un ordre surhumain qui supposent et réclament, pour les recevoir, une âme au-dessus des communes faiblesses de la nature.
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D'ailleurs ne l'oublions jamais, jusque dans ses rigueurs, Dieu écoute encore plus sa miséricorde que sa justice ; il semble encore plus nous aimer que nous punir. Il voulait sans doute et avant tout, en la frappant, conduire notre vierge à une plus haute perfection. Il voulait non-seulement l'humilier pour l'abriter contre l'orgueil, l'éprouver pour la mettre sur la voie d'une plus éclatante gloire, mais il voulait surtout qu'elle l'imitât de plus en plus, qu'elle lui devînt de plus en plus semblable en tout. Déjà, il est vrai, selon l'admirable expression d'un de ses historiens, elle s'était fait comme un doux nid dans la croix, comme un délicieux lit de repos dans les blessures du Bien-aimé, mais ce n'était point assez. Jésus voulait qu'elle fût à son exemple bien délaissée, bien dépouillée de tout ce qui lui restait. Il ne cessait donc pas de la traiter en enfant de prédilection.
Lidwine cependant se désolait toujours. Ses désolations avaient même pris un caractère plus alarmant quand les sécheresses et les aridités spirituelles étaient venues, quand les extases avaient cessé et que le doux ange n'avait plus paru. Ces privations dont elle ne sentait où ne cherchait pas assez la véritable cause n'avaient qu'irrité davantage sa douleur. Elle ne se plaignait pas, elle ne murmurait pas; mais elle était de plus en plus inconsolable. Et ainsi les jours, les semaines, même des mois s'écoulaient...
Dieu enfin eut pitié de son épouse. Comme il nous en envoie toujours ou secrètement ou à découvert, il lui envoya un salutaire avertissement, mais un avertissement si merveilleux que nous ne pouvons nous défendre de le raconter dans tous ses détails, bien que ce récit nous oblige de remonter un peu haut.
Que de saintes joies, que de précieuses grâces nous perdons souvent, par trop d'inquiétude jusque dans les plus légitimes choses !
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VIE DE LA BIENHEUREUSE LIDWINE.
CHAPITRE XXI.
L'avertissement.
Vocation extraordinaire soumise à Lidwine. - L'évêque-pèlerin à travers les déserts de la Thébaïde. - Une cellule sur un arbre. - Gérard le Solitaire. - L'évêque va à Schiedam.- Ce que fut pour la vierge ce seul mot : « Vous vous êtes trop désolée !»
Bien des années donc avant les événements dont nous parlons, un jeune homme de Cologne, nommé Gérard, était venu visiter Lidwine. « J'ai entrepris ce long voyage, lui avait-il dit, dans le but de vous demander un conseil. Depuis longtemps, je me sens intérieurement pressé d'embrasser la vie des anachorètes; mais j'hésite. Quitter famille, patrie, toute humaine société; aller m'ensevelir loin des hommes, dans une affreuse solitude, dans un dénûment absolu de toutes les choses nécessaires à la vie, ce n'est point là ce qui m'épouvante; mais ne serait-ce point tenter Dieu ? Voilà la crainte qui m'arrête. J'ai réfléchi, j'ai prié, j'ai mis tout en œuvre pour connaître la divine volonté, même pour éloigner de moi cette effrayante pensée; rien n'a réussi à m'en distraire; je la sens, je l'entends qui me presse à toute heure. Est-ce illusion ou appel divin ? Est-ce en moi présomption, orgueil, ou vocation réelle ? O Lidwine ! vous que je suis venu implorer de si loin, vous que l'Esprit de Dieu anime, éclairez-moi, dirigez mon inexpérience ! - Mon frère, avait répondu la vierge sans la moindre hésitation et d'un ton inspiré, car dès l'entrée du jeune homme, subitement illuminée des lumières d'en haut, elle avait senti en le voyant une inexprimable joie et deviné en lui un véritable frère selon Jésus-Christ ; – Mon frère, bannissez vos terreurs, n'hésitez plus. Votre projet vient de Dieu, suivez-le sans crainte. Allez, entrez dans le désert, soyez fidèle à la grâce ; c'est là une vocation de prédilection, une vocation rare à laquelle il ne faut pas légèrement croire, mais la vôtre est marquée au cachet de Dieu, allez devant vous. Cette vie de solitude, de prière et de renoncement est toujours une précieuse vie, précieuse pour vous par les mérites qu'elle vous conquerra, précieuse pour le monde même que vous aurez laissé, par les grâces et les secours qu'elle lui obtiendra. Allez donc ! De rudes épreuves vous attendent, mais ne faiblissez pas ! vous avez Dieu avec vous ! »
Re: Un livre pour ceux qui souffrent.. (vie de Sainte Lidwine de Schiedam)
Or, à l'époque des désolations de notre vierge, un évêque anglais parcourait en pèlerin les contrées de l'Orient. Il avait visité Bethléem, Nazareth, Jérusalem, le Calvaire, terre d'inénarrables prodiges qu'il avait baisée avec tant d'amour ! Puis il avait voulu voir aussi ces déserts où tant de grandes choses s'étaient accomplies entre Dieu et les hommes, ces sables qu'avaient foulés les innombrables légions du peuple de Dieu, ce rocher d'Horeb que Moïse avait frappé de sa verge, ce mont Sinaï montrant encore sur sa tête calcinée la trace des éclairs et des foudres au milieu desquels Jéhovah avait proclamé le Décalogue, et ces vallées du Pharan où Israël étendait ses tentes autour de l'Arche, et ces arides plaines où chaque matin il recueillait la manne qui descendait du Ciel. Immenses et mystérieuses solitudes qui avaient vu tant de merveilles, qu'elles semblaient encore frappées de respect et d'immobilité, depuis que la voix de l'Éternel les avait remplies !
Mais l'évêque-pèlerin avançait toujours. Déjà il touchait à l'Égypte qu'il traversait sans presque en voir les monuments splendides, et enfin il saluait laThébaïde ! Terre sainte, elle aussi ! Terre autrefois plus riche en élus que les prairies ne sont riches en fleurs ! Terre arrosée de tant de saintes larmes, dont les échos avaient entendu tant de gémissements et répété tant d'ineffables cantiques ! Terre de laquelle tant de prières étaient montées vers le ciel pour en redescendre sur le monde en bénédictions qui le transformaient, et sur laquelle Dieu tant de fois avait semblé se pencher avec amour comme pour y embrasser ses amis !
L'évêque allait donc par ces déserts de la Thébaïde, suivi des serviteurs qui lui faisaient escorte; il allait, scrutant chaque lieu, interrogeant chaque grotte, évoquant ses souvenirs, se livrant à ses émotions, croyant voir se lever et passer devant lui tous ces anges de la solitude, tous ces enfants de saint Antoine qui avaient peuplé ces lieux si terribles et si imposants, où l'âme se sentait comme enveloppée de l'infinie majesté de Dieu !
Re: Un livre pour ceux qui souffrent.. (vie de Sainte Lidwine de Schiedam)
Mais un jour il s'aventura trop dans l'un de ces déserts les plus affreux; il s'égara. Et comme il errait, cherchant sa voie, il aperçut au loin, dans l'immensité de cet océan de sables ou de roches nues, un arbre dont la riche verdure contrastait avec toute cette désolation. Il voulut le voir de près. C'était en effet un arbre superbe. Mais quelle ne fut pas sa stupéfaction en découvrant en même temps sur cet arbre, à travers le feuillage, une cellule qui semblait habitée ! Son premier mouvement fut un mouvement de terreur. Bientôt cependant il reprit son sang-froid et à tout hasard : « Qui que vous soyez, dit-il en élevant la voix, habitant de cette cellule, au nom de Dieu, répondez-moi ! » A ces mots la porte de la cellule s'ouvrit, un homme se montra.
Mais les pèlerins poussèrent presque un cri; c'était comme un ange qui leur était apparu ; jamais ils n'avaient rien vu d'aussi ravissant; sur ce visage, dans ce regard, il y avait quelque chose des splendeurs du ciel. « Qui donc êtes-Vous ? s'écria enfin l'évêque; ange ou mortel, oui, dites-nous qui vous êtes. - Je ne suis qu'un pauvre anachorète, répondit l'habitant du désert. Gérard est mon nom; l'Allemagne m'a vu naître; mais Jésus-Christ m'a appris que le ciel seul est ma vraie patrie; priez Dieu pour qu'il me soit donné d'y arriver bientôt! - Et depuis quel temps, reprit l'évêque, vivez-vous dans ces lieux ? - Depuis dix-sept ans. - Au moins êtes-vous quelquefois visité ? – Jamais. Depuis dix-sept ans vous êtes les premiers mortels que j'aie contemplés. - Mais comment, de quoi pouvez-vous vivre dans cet affreux désert où on cherche en vain quelque trace de végétation ? - Je vis néanmoins. Celui qui autrefois, dans un désert semblable, a pu nourrir les enfants d'Israël, peut bien nourrir encore son indigne serviteur. - Oui, sans doute, mais quel aliment vous donne-t-il ? - Il me donne un pain délicieux, une céleste manne, le pain de sa divine grâce. - Comment ! Vivriez-vous donc sans avoir besoin d'aliments matériels ? Vous seriez bien assurément le seul mortel ainsi privilégié ici-bas!- Vous vous trompez, noble étranger, reprit ici le solitaire avec une sorte de sainte vivacité. Oubliez ce qui me regarde; mais il y a quelqu'un en ce monde, au sein même de votre Europe, quelqu'un en qui précisément s'accomplit ce prodige. Il y a en Hollande, dans une petite ville appelée Schiedam, une vierge lamentablement infirme qui vit depuis de longues années absolument sans boire ni manger. Je l'ai vue, j'ai vu ses effrayantes douleurs, son incomparable patience, sa conformité sans égale avec Jésus crucifié. Ah! si vous la connaissiez, vous ne feriez pas attention à un pauvre pécheur comme moi !
- Mais, objecta l'évêque, puisqu'il y a dix-sept ans que vous êtes caché dans ce désert, c'est-à-dire puisqu'il y a dix-sept ans au moins que vous n'avez rien su de cette admirable vierge dont vous nous parlez, peut-être et probablement a-t-elle depuis longtemps succombé à toutes ses douleurs. – Non , s'écria l'anachorète avec une imposante autorité, non , elle n'a pas succombé; son long martyre dure encore ! Je la vois, continua-t-il, et son visage alors semblait se transfigurer; souvent je la vois, je la rencontre devant Dieu; par une grâce que Dieu accorde à mon indignité, souvent ensemble nous nous en allons sur les ailes de l'extase et de la contemplation jusque dans le séjour de la vraie lumière, pour nous y asseoir au même banquet. Ravissantes joies ! enivrantes délices !.» - Mais ici le solitaire s'arrêta. - « Il est vrai, reprit-il, depuis quelques jours, seulement depuis quelques jours, je ne la rencontre plus dans les divines régions; mais encore une fois, non, elle n'a pas encore quitté notre triste monde. - Mais alors, insinua l'évêque subjugué, pourquoi ne la rencontrez-vous plus dans vos extases ?» Le solitaire à cette question parut s'attrister. - « Dieu seul est parfait, s'écria-t-il enfin; lui seul a une sainteté qui n'a pas de nuage ! Il a retiré momentanément ses faveurs à la vierge Lidwine, parce qu'elle s'afflige un peu immodérément de la perte de quelques-uns de ses proches. Du reste, ajouta-t-il comme pour mettre fin à un entretien qui peut-être alarmait sa piété, quand vous retournerez dans votre patrie, passez, je vous en conjure au nom de votre édification et de la gloire de Dieu, passez par la Hollande, allez à Schiedam,visitez la vierge crucifiée, et alors posez-lui les questions que vous me posez à moi-même. Demandez-lui depuis combien d'années je vis dans ce désert, depuis combien d'années j'ai arrêté le projet d'y venir, bien que nul être humain n'ait pu lui dire les obstacles qui ont mis deux ans d'intervalle entre le projet et l'exécution. Puis demandez-lui pourquoi je ne jouis plus du bonheur de sa présence en Dieu, c'est à-dire, demandez-lui si elle n'a pas, dans ces derniers temps, perdu quelques-uns de ses proches, si elle ne s'est pas livrée, à ce sujet, à d'excessives désolations, et dites-lui que son frère le solitaire de la Thébaïde croit que c'est à cause de ces désolations que Dieu, pour la sanctifier de plus en plus en l'humiliant, lui a retiré ses faveurs. Adieu, mes frères voyageurs ; priez pour l'habitant du désert !» Et il referma sur lui la porte de sa cellule.
Re: Un livre pour ceux qui souffrent.. (vie de Sainte Lidwine de Schiedam)
On le pense bien, l'évêque voulut avoir le dernier mot de cette merveilleuse aventure. Avant de rentrer en Angleterre il passa par la Hollande, arriva à Schiedam et se présenta à la vierge. Aux deux premières questions qu'il lui posa, Lidwine d'abord se défendit : « Ma fille, lui dit le prélat, l'humilité serait ici hors de saison ;je vous interroge au nom de Dieu, répondez-moi. - Eh bien ! Monseigneur, puisqu'il le faut, voici la réponse que je puis faire à votre double question. Il y a dix-neuf ans que Gérard a formé le premier projet de choisir, pour s'y cacher, les déserts de l'Égypte; mais il n'y en a que dix-sept qu'il a exécuté ce projet. - Ce n'est pas tout, poursuivit l'évêque,vous aviez des ravissements, et dans ces ravissements,vous vous rencontriez, n'est-ce pas, avec le saint anachorète en la présence de Dieu ? - Oui, Monseigneur. - Or, pourquoi n'avez-vous plus ces ravissements ? Pourquoi Gérard ne vous trouve-t-il plus dans la divine lumière ?
- Ah ! Monseigneur, que me demandez-vous ? Oui, c'est vrai, Gérard ne me voit plus dans la lumière de Dieu; mais il est bienheureux, lui ! Rien n'arrête son vol aux sublimes régions, ni les bruits, ni les intérêts de ce monde. Il n'a d'entretien qu'avec les anges; il n'a de souvenir que le souvenir des saints qui ont passé dans son désert avant lui, qui chaque jour enflamment de plus en plus son zèle. Est-il étonnant qu'il plane dans les hauteurs de la contemplation et que moi, je rampe à terre, moi déjà si misérable et mêlée forcément à toutes les misères d'ici-bas ? - Mais, Lidwine, n'avez vous pas eu de dangereuses épreuves ? - Oui, Monseigneur, et je dois avouer que je me suis affligée, que je m'afflige encore un peu immodérément de la perte de quelques-uns de mes proches. Peut-être est-ce là aussi une des causes pour lesquelles Dieu m'a retiré les si douces consolations qu'il me donnait. » A ces mots, l'évêque se leva plein d'admiration. « Lidwine, lui dit-il, je bénis le Ciel qui m'a conduit au désert et à Schiedam. Gérard est un saint et Dieu fait en vous des choses merveilleuses. Mais soit bénie aussi votre humilité, car vous avez raison et Gérard me l'avait dit : Vous vous êtes trop désolée !»
Puis il partit, édifié, plein de joie, se recommandant vivement aux prières de la vierge. Mais il lui laissait un trait dans le cœur. Quand en effet elle fut seule, un mot lui revint, un mot qui l'épouvanta...un mot qu'elle avait dit elle-même, sans y avoir assez réfléchi, mais un mot qui à ses yeux ne pouvait venir que du Ciel, puisque Gérard l'avait dit... ce mot : « Vous vous êtes trop désolée ! »
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