Considérations sur le jeûne et les mortifications corporelles

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Laetitia
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Re: Considérations sur le jeûne et les mortifications corporelles

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Saint Paul écrivait aux chrétiens de Philippes : « Je vous le disais autrefois, et je vous le répète les larmes aux yeux, il y a des hommes qui sont les ennemis de la croix du Christ. Leur fin sera la mort; leur dieu est leur ventre; et ils se font gloire de ce qui devrait les couvrir de confusion (4). » Or, est-elle indifférente la passion qui conduit à l'idolâtrie de la chair ? Chose remarquable ! l'Apôtre ne fait mention de ses larmes que deux fois : la première, lorsqu'il reproche aux Corinthiens (5), leurs fautes et leurs erreurs; la seconde, dans ce passage de son Epître aux Philippiens; comprenant tout ce que la gourmandise renfermait de vil et de désordonné, il ne pouvait songer aux fidèles qui s'y abandonnaient sans répandre des larmes.

Quoique ces textes divers nous fournissent un légitime sujet de crainte, le châtiment que le Seigneur infligea à son peuple est en­core plus effrayant. Délivrés de l'Egypte, errant à travers le désert, les Israélites se prirent tout à coup à regretter les viandes de la captivité , et à murmurer contre Dieu. Leurs désirs furent exaucés; mais en même temps Dieu les frappa d'un terrible fléau. Le lieu qui était le théâtre de cette calamité reçut le nom de sépulcres de la con­cupiscence (6), nom qui désignait et le péché du peuple hébreu, et l'expiation dont ce péché avait été suivi. Notez que la concupiscence en question n'était pas celle dont l'objet est essentiellement mauvais. Elle avait pour objet quelques aliments particuliers qui n'étaient même pas défendus par la loi. Mais si la qualité de ces aliments n'of­frait rien de répréhensible, le désir qu'ils excitaient était désordonné; et c'est à cause de cela que les Israélites furent sévèrement châtiés.

Quelle sera donc l'excuse des chrétiens qui, sans nécessité au­cune, font usage de la viande dans les temps où elle est défendue, par habitude ou par vanité pure ? Comment se disculperont-ils, alors qu'ils devraient éviter tout ce qui rappelle l'indiscipline des hérétiques ? Dieu a puni un désir excessif de cette espèce d'aliment quand aucun précepte ne les interdisait : quel traitement réserve-t-il à ceux qu'une loi formelle de l'Eglise oblige à l'abstinence, et qui la transgressent au scandale de tant de fidèles ?

Le jugement de Dieu, songeons-y bien, n'est pas le jugement des hommes. Qui de nous aurait estimé criminel le penchant qui porta les enfants de Jacob à souhaiter une nourriture dont ils étaient privés depuis longues années ? Mais la balance divine a d'autres poids que la ba­lance humaine, et elle condamne ce que nous aurions absous. Or, Dieu est aujourd'hui le même qu'autrefois : ses jugements ne sont pas moins rigoureux, encore que sa colère ne se déchaîne pas autant ici-bas. Considérera-t-il d'un œil indifférent les inventions mo­dernes d'une gourmandise raffinée, ces mets pleins de recherche qui irritent les sens, engloutissent les fortunes, privent les pau­vres de nombreux soulagements ? Ô Seigneur ! votre colère, au jour du jugement, s'exercera avec justice, et votre sentence, in­flexible comme la vérité, tombera d'une manière accablante sur ces malheureux qui, insensibles envers vous et envers vos pauvres, ne sont généreux que pour leur ventre !

Dans ce monde lui-même, l'intempérance a amené et amène chaque jour d'innombrables calamités. La plus affreuse de toutes est certainement celle qui atteignit le genre humain, en consé­quence du péché du premier homme. Mais en quoi consista ce pé­ché, sinon en la transgression de l'ordre qui défendait de toucher au fruit de l'arbre de La science (7) ? Bien qu'il y ait eu intérieure­ment un péché d'une autre espèce, à l'extérieur nous n'apercevons d'autre précepte qu'un précepte d'abstinence, et d'autre prévarica­tion qu'une prévarication de gourmandise. C'est aussi la gourman­dise qui ravit à Esaü son droit d'aînesse en échange d'un mets fort ordinaire (8) ; la gourmandise fut un des crimes qui attira sur Sodome tant de malédictions (9); la gourmandise conduisit Loth où ne l'avaient point conduit les exemples des Sodomites; la gour­mandise réduisit Noé dans un état qui lui valut les moqueries de son propre fils (10); la gourmandise fut la cause du martyre de saint Jean-Baptiste, car le tyran n'aurait pas donné l'ordre de le déca­piter, s'il n'eût été dominé par le vin (11).

Voilà quelques-uns des maux dont la gourmandise est la source. Aussi saint Jean Climaque l'appelle-t-il le principal de nos ennemis, la porte des vices, la ruine d'Adam, la perte d'Esaü, le fléau des Israélites, l'ignominie de Noé, la destruction des habitants de Gomorrhe, le crime de Loth, la mort des enfants d'Hélie, l'avant-coureur de toutes les impuretés. Il lui donne ces noms, parce qu'elle est la cause des maux que ces noms désignent. Par contre, quel n'est pas le prix de la vertu qui écrase la tête de la vipère, auteur de tant de ravages ?

(4) Philip., III, 18.
(5) II. Cor., II.
(6) Num., XI, 34.
(7) Gen., II.
(8) Ibid., XXV.
(9) Ezech,, XVI.
(10) Gen., IX et XIX.
(11) Matth., VI.
(à suivre)
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Laetitia
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XVIII. Conclusion.

Le jeûne est donc une arme excellente contre les vices, quels qu'ils soient. Il affaiblit considérablement en nos âmes les mauvais instincts qui nous sollicitent sans cesse au péché, l'amour-propre et la cupidité, et il extirpe radicalement la gourmandise. Outre son efficacité à l'endroit de ces quatre principes de tout mal , il facilite singulièrement l'acquisition de toutes les vertus. « Vainement, dit un pieux auteur, vous travaillerez à leur acquisition, si vous ne commencez par la pratique de l'abstinence qui en ouvre la voix (1). »

Une preuve irréfragable est la conduite de tous les saints, que dirigeait le divin Esprit. Tous ont chéri la tempérance ; et elle brilla du plus vif éclat chez le précurseur de Jésus-Christ. Ce qui montre encore combien elle nous est nécessaire, et combien elle plaît à Dieu, c'est le langage formel des docteurs de l'Eglise. Voici les paroles de celui que nous citions tout à l'heure, de saint Jean Climaque : « Le jeûne dompte la nature, circoncit les sens, mor­tifie les appétits ardents de la chair, retranche les mauvaises pen­sées, purifie la prière, illumine l'âme, garde l'esprit, dissipe l'aveuglement, inspire la componction, donne l'humilité, ravive la contrition, arrête les paroles oiseuses, produit le calme, protège l'obéissance, rend le sommeil léger et le corps plus sain, obtient le pardon des péchés, et mérite les délices du paradis. Tous ces avan­tages sont l'effet du jeûne, tandis que la gourmandise aboutit à des effets opposés (2).»

Le témoignage de saint Augustin n'est pas moins explicite. « Le jeûne, dit-il quelque part, purifie l'âme, élève les sens, soumet la chair à l'esprit, forme ce cœur contrit et humilié que Dieu ne dédaigne jamais, chasse les nuages de la concupiscence, éteint le feu de la luxure et allume le flambeau de la chasteté. Le jeûne aime le silence, méprise les richesses, abaisse l'orgueil, recherche l'humilité, et donne à l'homme la connaissance de lui-même (3).»

Désirez-vous entendre des paroles aussi pieuses et aussi douces, écoutez celui à qui la suavité de son éloquence attira le nom de Chrysostome. Il s'exprime à peu près en ces termes : « Le jeûne tue les vices, favorise les vertus, pacifie le corps et honore ses membres, fortifie l'esprit, orne la vie, et ranime le cœur. Il est le rempart de la chasteté, le siège de la sainteté, l'école du mérite, le maître des maîtres, la discipline des disciplines. »

N'y eût-il pas de loi ecclésiastique qui nous obligeât au jeûne, de semblables éloges devraient nous déterminer à le pratiquer. Existe-t-il un ordre de choses auquel il ne soit pas profitable ? Il sert, comme nous l'avons vu, et pour faire le bien et pour éviter le mal, et pour le corps et pour l'âme, et pour la vie présente et pour la vie future. Sera-t-on assez aveugle, assez ennemi de soi-même pour négliger une pratique recommandable à tant de titres ? Qui hésiterait à renoncer à un plaisir vain, trompeur, misérable, en échange de cette inestimable pierrerie ?

L'excellence intrinsèque du jeûne suffirait, bien considéré, pour lui gagner notre affection; mais lorsque, en outre, on considère l'obligation que l'Eglise impose à ses enfants de jeûner à certains jours, s'y refuser devient criminel. Il ne s'agit plus d'une chose libre, mais nécessaire. Le conseil se change en précepte. Ce qui était simplement matière à dévotion apparaît obligatoire; et l'acte qui auparavant appartenait uniquement à la vertu de tempérance, entre dans le domaine de l'obéissance. Or, Dieu a dit lui-même que l'obéissance était préférable au sacrifice (4). Quoique le sacrifice dépende de la vertu de religion, c'est-à-dire de la première des ver­tus morales, comme il n'est pas l'objet d'un précepte, il le cède à tout ce qui nous est ordonné de la part du Seigneur. Ainsi, dès lors qu'il est obligatoire, le jeûne acquiert plus de mérite : l'omission en devient plus coupable; car n'étant, avant le précepte, péché en aucune façon, elle devient, après l'ordre de l'Eglise, péché et pé­ché mortel. Et pourtant une foule de chrétiens transgressent et né­gligent ce précepte. Ils ne sont touchés ni par l'exemple de Jésus-Christ jeûnant pour eux, ni par la volonté expresse de l'Eglise, ni par la multitude de leurs propres péchés, ni par l'exigence de leur chair, ni par la hideuse nature du péché mortel.

A ce seul nom de péché mortel, un chrétien devrait frémir, et plutôt que de le com­mettre, souffrir tous les tourments de ce monde et de l'autre. Tous les tourments imaginables ne sauraient supporter la comparaison avec le mal; et saint Anselme est allé jusqu'à prétendre que si, par impossible, on avait à choisir entre un enfer sans péché et un pa­radis avec le péché mortel, il vaudrait mieux choisir l'enfer et ses horreurs.

Ainsi considèrent le péché ceux qui le connaissent, et qui en ont approfondi la nature. Maintenant, n'est-il pas déplorable de voir les fautes sans nombre que la plupart des chrétiens commettent, de gaîté de cœur contre le précepte de l'abstinence ? A ces prévarica­teurs est réservé le supplice du riche dont la vie ne fut que délices. Il redoutait sur la terre le jeûne et les privations, et il lui faudra jeûner toute une éternité, et la simple goutte d'eau qu'il implore lui sera refusée.

« Celui qui craint la bruine, est-il écrit, sera as­sailli par la neige (5). » Si nous craignons en cette vie quelques souffrances corporelles, nous aurons en partage les souffrances qui ne finiront pas; et pour n'avoir pas voulu nous astreindre à une pé­nitence facile, nous la ferons éternelle et sans fruit.

(1) Cassian de Gastrimargia.
(2) Grad. XIV, de Gula, § de Jejun.
(3) Serm. 230 fer. 4 p. Domin. 16 Trinit., t. X.
(4) I. Reg., XV.
(5) Job, VI, 16
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