Chant ecclésiastique
Publié : jeu. 03 sept. 2015 16:29
[i]Annales archéologiques[/i], Tome IV, Paris, 1845, pp 215-222 a écrit :
ESSAI SUR LE CHANT ECCLÉSIASTIQUE (1) , par l'abbé Jouve
Au milieu des nombreux et intéressants travaux consacrés de nos jours à l'art religieux du Moyen Âge, le chant ecclésiastique ne pouvait rester étranger à cette complète et universelle réhabilitation de la poétique chrétienne, dont il nous a été donné d'être les heureux témoins. On avait repris l'étude de nos vieilles cathédrales; il était rationnel qu'on revint à la musique sacrée, qui en est l'âme et la grande voix. Néanmoins cette branche si importante de l'art chrétien n'a été abordée qu'après les autres; aujourd'hui même elle n'est explorée que par un fort petit nombre d'hommes studieux. Cependant l'histoire de la musique, qui absorba la vie tout entière d'un grand nombre de clercs et de laïques, offre à l'explorateur une belle carrière à parcourir; les matériaux en sont des plus riches et des plus abondants, comme on peut s'en convaincre en parcourant les nombreux livres et manuscrits qui nous restent encore sur ce point. Il ne s'agit que d'en faire un choix judicieux et de les coordonner d'après la méthode philosophique, qui trop souvent manque à nos devanciers. C'est ce que va exécuter bientôt M. Fétis, dans son « Histoire générale de la musique », qui doit paraître prochainement.
Pour moi, quoique indigne, je viens, après tant de religieux, d'abbés, de chanoines, d'évêques et même de papes qui s'occupèrent sérieusement, au Moyen Âge, de la musique chrétienne, je viens apporter mon faible tribut à la grande oeuvre de la régénération catholique de l'art, en continuant dans les « Annales archéologiques », et sur la demande de l'archéologue qui les dirige, mon « Aperçu historique et philosophique sur le chant ecclésiastique commencé dans la « Revue de l'Institut de Lyon », qui a cessé de paraître. Ce sujet est immense, je le sais; il a exercé la plume d'une foule d'érudits, la plupart ecclésiastiques, dont les nombreux volumes gisent obscurs dans nos bibliothèques. Ces ouvrages, dont on peut lire le long catalogue dans la bibliographie musicale de Choron, renferment sans doute des trésors de science sur l'histoire proprement dite de l'art; mais on y chercherait vainement cette méthode de critique philosophique, qui est l'âme de l'histoire et que nous avons empruntée aux Allemands, nos voisins. Convaincu de plus en plus des avantages de cette méthode dans les questions d'art, j'ai voulu l'appliquer à l'histoire du chant ecclésiastique, sur lequel elle ne peut que répandre de vives lumières et un genre d'intérêt tout nouveau. Je dirai même que c'est là le but principal que je me propose dans cette esquisse historique. C'est pourquoi, en la traçant, je m'attacherai moins aux faits matériels qu'à leur portée esthétique dans les diverses transformations de l'art. Il ne s'agit donc point d'une histoire de la musique proprement dite; ce serait peine perdue, après les importants travaux depuis longtemps publiés sur cette matière, et en présence de celui que prépare M. Fétis, qui doit les résumer tous et les classer selon la méthode philosophique. Mais il s'agit d'établir les véritables conditions de l'expression religieuse dans le chant ecclésiastique, d'exposer et de comparer entre eux les divers systèmes de tonalité qui ont été successivement employés depuis l'origine du christianisme jusqu'à nos jours, et d'examiner quels seraient les moyens les plus propres à régénérer cette partie si importante de la liturgie catholique.
Je divise mon travail en cinq époques principales :
La première, depuis l'origine du christianisme jusqu'à la constitution du système grégorien par le pape dont il porte le nom; la deuxième, depuis saint Grégoire jusqu'à Gui d'Arezzo; la troisième, depuis Gui d'Arezzo jusqu'à Claude Monteverde ; la quatrième, depuis Monteverde jusqu'à la révolution française; la cinquième, depuis la révolution française jusqu'à nos jours.
A ces principales divisions que je viens d'indiquer, se rattache nécessairement l'histoire de l'harmonie, soit consonante, soit dissonante, soit figurée, qui occupe une si large place dans le chant ecclésiastique.
Je crois devoir émettre, avant d'entrer en matière, quelques réflexions générales sur la musique moderne, dans ses rapports avec le plain-chant.
La musique, plus qu'aucun des autres arts libéraux, a puisé les éléments de sa constitution au sanctuaire chrétien, ce foyer commun de toutes les nobles inspirations. Quoique ayant pris, comme ses soeurs, l'architecture et la sculpture, son point de départ dans l'art antique, elle se prêta mieux et plus vite qu'elles à l'expression mystique du génie chrétien. Elle eut aussi moins à souffrir de l'influence pernicieuse de la renaissance, si on la considère au point de vue religieux. Ce ne fut qu'assez longtemps après cette infiltration exotique du paganisme dans notre art national, qu'elle trouva, dans la double découverte de l'accord de septième dominante par Monteverde, et de l'opéra, par Jacques Péri, le double principe de sa décadence, ou, si l'on veut, de sa dernière transformation. Ce fut alors que commença cette distinction, qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours, entre la tonalité ancienne et la tonalité moderne, ou, ce qui est la même chose, entre le plain-chant et la musique; ce qui n'a pas empêché ces deux systèmes de se mêler, de se confondre plus ou moins, selon les lieux et les circonstances. Auparavant, on se servait du mot « musique », pour désigner le chant ecclésiastique ou grégorien, et généralement tout ce qui se rapportait à la science théorique et pratique des sons, vocaux et instrumentaux. Ce ne fut que de cette époque qu'on commença à restreindre l'application de ce mot aux oeuvres composées selon la tonalité moderne et les exigences du drame lyrique. Ici, nous devons remarquer une particularité que nous offre l'histoire de la musique sacrée, et que nous avons seulement indiquée : c'est que le principe de sa décadence fut précisément cette découverte importante du drame lyrique, qui n'eût jamais eu lieu sans elle, comme nous le verrons plus tard. Personne n'ignore que ce nouveau genre de musique naquit des efforts tentés par plusieurs littérateurs et compositeurs, dans les premières années du XVIIe siècle, pour retrouver l'ancienne tragédie grecque avec les choeurs. Ils la cherchèrent en vain, mais ils trouvèrent quelque chose qui valait beaucoup mieux, lorsque, combinant la musique d'église (la seule qui existât alors ou du moins qui fût populaire) avec les idées qu'ils s'étaient formées de la tragédie antique, ils jetèrent les premières bases du drame lyrique, genre tout nouveau, qui parait avoir atteint aujourd'hui son dernier degré de perfection. Vous, qui avez éprouvé ses effets magiques, ses charmes entraînants, vous n'avez peut-être jamais songé que c'est à l'art chrétien que vous étiez redevable de ces accords harmonieux, de ces mélodies ravissantes, qui vous captivaient et vous transportaient dans un monde idéal ! L'opéra ne fut donc qu'une déviation de la musique sacrée, qui pouvait exister sans lui, mais sans laquelle lui-même n'eût jamais existé. Néanmoins la musique sacrée en reçut de rudes atteintes, puisque dès lors elle ne cessa de déchoir. Mais elle avait consacré, dans ce qui lui restait encore de son antique tonalité, et surtout dans l'inspiration surnaturelle qui est son principe, des éléments inépuisables de vie. Nous raconterons, lorsque le moment en sera venu, cette lutte déjà ancienne et qui n'est pas près de finir encore, entre la musique et le plain-chant dans leur application au texte sacré qui doit être chanté dans nos églises. C'est alors que nous consacrerons une dissertation spéciale à l'examen des questions suivantes
En quoi la tonalité du plain-chant est-elle préférable à la tonalité moderne ? Celle-ci néanmoins ne peut-elle pas s'élever également jusqu'à la plus haute expression du sentiment religieux ? En quoi l'expression dramatique se rapproche-t-elle de l'expression mystique ou ascétique, en quoi s'en éloigne-t-elle, ou, ce qui est la même chose, ces deux genres d'expression possèdent-ils des éléments communs ou des éléments particuliers ? La grande question de l'expression religieuse, considérée en elle-même et en dehors de tout système musical, ne doit-elle pas primer les questions de tonalité et autres accessoires ? N'est-ce pas à l'oubli de ce principe fondamental qu'il faut attribuer ces discussions sans fin auxquelles se livrent, surtout depuis quelque temps, les partisans exclusifs, soit du plain-chant, soit de la musique ?
Telles sont les questions, sans parler de plusieurs autres qui s'y rattachent, que nous traiterons plus tard et dont la solution pourra résoudre bien des difficultés. Mais c'est assez anticiper sur l'avenir. Il est temps d'entrer en matière, en abordant la première époque de notre esquisse historique du chant religieux; cette période commence au premier siècle de notre ère et s'arrête à saint Grégoire le Grand.
PREMIÈRE ÉPOQUE.
L'établissement du chant ambroisien divise naturellement cette première époque en deux parties distinctes : celle qui a précédé et celle qui a suivi le saint archevêque de Milan, jusqu'au pape saint Grégoire qui devait continuer et perfectionner son oeuvre. Mais comme, d'une part, le système ambroisien fut dérivé des chants de la primitive Église, et que, d'une autre part, la mélopée grecque exerça, de l'aveu de tous les savants, une véritable influence sur la composition et le caractère de ces antiques mélodies chrétiennes, jusqu'à servir de base au système de tonalité qui régit encore aujourd'hui nos chants d'église, il sera indispensable de faire connaître cette mélopée; c'est à l'article saint Ambroise que se présentera naturellement l'occasion d'en parler. Tels sont les deux points principaux qui vont fixer notre attention pendant cette première époque, si pauvre de documents et si pleine d'obscurité.
Les annales ecclésiastiques nous apprennent que le chant des psaumes et des cantiques fut, dès l'aurore du christianisme, introduit et consacré par l'exemple du Sauveur lui-même et de ses apôtres. Nous lisons en effet dans l'évangile de saint Marc (chap. XIV, v. 26) et dans celui de saint Mathieu (chap. XXVI, v. 30) que Jésus et ses disciples, ayant chanté l'hymne d'actions de grâces après la cène, se dirigèrent vers la montagne des Oliviers : « Et hymno dicto, exierunt in montem Oliveti ».
Saint Paul s'explique en ces termes dans son épître aux Éphésiens (chap. XXVI, v. 18, 19, 20.) « Remplissez-vous du Saint-Esprit, et, pour l'attirer dans vos coeurs, quand vous vous assemblez, entretenez-vous de psaumes et de cantiques spirituels, chantant et psalmodiant du fond de vos coeurs à la gloire du Seigneur ». Dans sa première aux Corinthiens (chap. V, v. 15): « Je prierai en esprit, je prierai du fond du coeur; je chanterai en esprit, je chanterai du fond du coeur (2) ». Dans son épître aux Colossiens (chap. III, v. 16): « Enseignez et instruisez-vous les uns et les autres par des psaumes, des hymnes et des cantiques spirituels; chantez du fond du coeur et avec grâce à la gloire de Dieu (3) ». Remarquons ici que le mot PSALLITE, si fréquemment employé par saint Paul et les docteurs, signifie, dans sa primitive et véritable acception, le chant des psaumes avec accompagnement du psaltérion ou de tout autre instrument à cordes.
Il résulte évidemment, des divers passages que nous venons de citer, que les chants d'église sont d'origine divine et apostolique. Mais quelle était la nature de ces chants ? Leur mélodie devait être la même, quoique dégénérée probablement, que celle qu'on chantait dans le temple de Salomon, puisque les apôtres, qui n'étaient jamais sortis de la Judée, ne pouvaient en connaître d'autre. Quant au caractère particulier de cette mélodie hébraïque, il nous est parfaitement inconnu, malgré les savantes dissertations de Calmet, de Martini, de Kircher et de tant d'autres érudits. Toujours est-il que les apôtres ont chanté les psaumes de David, comme ils les avaient entendu chanter dès leur enfance. Mais, lorsqu'ils eurent franchi les limites de la Judée, pour aller prêcher la bonne nouvelle aux Gentils, conservèrent-ils intactes les mélodies hébraïques, ou bien adoptèrent-ils, comme plus universelle et plus populaire, la mélopée grecque, en l'adaptant aux paroles sacrées de la nouvelle liturgie ? Je crois qu'il faut établir, à ce sujet, une distinction importante entre les églises fondées dans la Palestine, et celles fondées chez les Gentils et dans la Grèce en particulier. Dans les premières, le chant hébraïque a dû se maintenir longtemps. Dans les secondes, il a dû céder à l'influence de la mélopée grecque, qui a fini par l'absorber.
Il serait très intéressant de savoir positivement à quel système musical appartenait le chant des hymnes que saint Paul recommandait aux Éphésiens. 11 serait plus intéressant encore de connaître le chant d'actions de grâces après la communion, qui avait été réglé de vive voix par le même apôtre, avec les autres rits du saint sacrifice, comme l'indique ce passage de sa première aux Corinthiens (chap. XI, v. 34) : « Quant aux autres points relatifs au Sacrifice et à la Communion eucharistique, je les réglerai de vive voix, à mon retour ». Mais puisque nous n'avons pas les détails liturgiques que rapportent ces courtes et substantielles paroles de l'apôtre, nous ne pouvons absolument rien préciser sur le chant des églises de Corinthe et d'Éphèse. Il est probable qu'il subissait déjà, dans ces deux villes, l'influence de la mélopée grecque, dont nous parlerons plus longuement, à l'article de saint Ambroise. Il importe, en attendant, de prouver, par quelques autorités incontestables, que, pendant le laps de temps qui s'est écoulé depuis l'origine du Christianisme jusqu'à ce pontife, et malgré les persécutions qui en occupent la plus grande partie, la pratique du chant religieux n'a jamais été interrompue dans l'église de Dieu.
Pline, dans sa fameuse lettre à Trajan, parle des cantiques que les chrétiens assemblés avaient coutume de chanter, au lever de l'aurore. Saint Justin, le philosophe (l'an 150 de J.-C.), s'énonce en ces termes dans sa première apologétique : « Nous n'honorons point Dieu par des libations, ni par de sanglants sacrifices, mais par nos prières, nos louanges et nos actions de grâces. Nous chantons des hymnes en son honneur ». Tertullien n'est pas moins explicite. En l'an 269, le concile d'Antioche condamne Paul de Samosate pour avoir banni de son église le chant des psaumes et des hymnes de David.
La conversion de Constantin, en donnant un libre essor à la manifestation du culte extérieur, dut favoriser beaucoup les développements du chant ecclésiastique. Depuis longtemps le Christianisme avait été fondé dans la Grèce et dans l'Asie Mineure, dont la plupart des villes possédaient un évêque. Bientôt le siège de l'empire romain fut transféré, au milieu de ces provinces orientales, dans l'antique Byzance, qui devint comme un second foyer de l'art chrétien. Ces deux circonstances réunies ne pouvaient que contribuer à populariser l'emploi de la mélopée grecque dans les chants de la liturgie ecclésiastique. Nous avons une preuve de cette influence, et, en même temps, de l'antique usage du chant à deux choeurs, dans le célèbre canon du concile de Laodicée relatif à la musique d'église, qui fut adopté par la plupart des évêques de l'Orient et de l'Occident. Ce concile, tenu vers l'an 360, statuait qu'à l'avenir les chantres ecclésiastiques (car il y avait alors l'ordre des chantres) auraient seuls le droit de chanter dans les églises. Ce chant devait être exécuté à deux choeurs; c'est ce qu'on appelait « antiphonie », dérivée de deux mots grecs qui signifient chanter devant, en présence les uns des autres, alternativement. A ce sujet, nous citerons un passage remarquable de saint Isidore. Dans son livre « de Officiis ecclesiasticis », l'évêque de Séville s'exprime ainsi : « Les Grecs furent les premiers qui composèrent les antiennes pour être chantées à deux choeurs alternativement, comme deux séraphins. Chez les Latins ce fut le bienheureux Ambroise qui à l'imitation des Grecs, composa des antiennes, et cet usage se répandit bientôt dans tout l'Occident (5) ».
Déjà, au rapport de l'historien Socrate, saint Ignace, évêque d'Antioche, ayant entendu les anges célébrer alternativement les louanges de Dieu, avait institué ce genre de chant dans son église; c'est cette légende sans doute qui a porté saint Isidore à comparer le chant en deux choeurs au chant des séraphins, « quasi duo seraphim ». D'autres assurent, au contraire, que ce fut un Prêtre de la même église d'Antioche, nommé Flavien , qui y introduisit, mais beaucoup plus tard et en 350, l'usage dont nous parlons; cet usage aurait été bientôt adopté par saint Basile le Grand, évêque de Césarée, en 366. Mais tout porte à croire que le chant à deux choeurs alternatifs, bien qu'il n'ait été universellement adopté que depuis le concile de Laodicée, était connu dès les temps apostoliques, puisqu'on le trouve déjà établi chez les Thérapeutes, qui étaient les chrétiens les plus parfaits de ces temps reculés.
Les données très rares et très incomplètes, qui nous sont restées touchant la nature et le mode d'exécution du chant ecclésiastique jusqu'à saint Ambroise, nous font présumer que, pendant un aussi long intervalle de temps, il n'y eut rien de bien arrêté sur cette partie importante de la liturgie. Nous pouvons raisonnablement penser que le chant était alors d'une grande simplicité et en rapport avec les moyens bornés d'exécution qui existaient dans ces temps d'épreuve et de persécution. Ainsi que nous l'avons déjà fait observer, dans les villes où les juifs étaient en majorité, on devait tenir beaucoup à l'antique mélodie dont avait retenti, en l'honneur de Jéhovah, le temple de Salomon. Dans la Grèce et l'Ionie, au contraire, les descendants de Périclès, convertis à la foi chrétienne, essayaient dans leurs pieuses assemblées d'adapter le chant des psaumes du prophète royal à la lyre mélodique de Terpandre et de Timothée. Les autres nations avaient probablement adopté un genre mixte, composé des deux éléments grec, et hébreu, dont nous venons de parler.
Il était résulté de cette diversité de système, ou plutôt de l'absence d'un système fixe et régulier, une grande confusion dans le chant ecclésiastique, lorsque saint Ambroise, archevêque de Milan (de 374 à 391), qui avait fait une étude spéciale de la musique, conçut le dessein de réformer celle qui était alors en usage dans l'Église, en l'établissant sur les bases solides et rationnelles que nous allons expliquer. Il prit son point de départ de la mélopée grecque, soit en empruntant aux Orientaux des nomes ou airs populaires qui ne variaient jamais; soit (et ceci est le plus important) en réduisant en « octacordes » ou séries de huit sons, que nous appelons octaves, les « tétracordes » ou séries de quatre sons dont se composaient les divers modes grecs. C'est pourquoi, avant d'exposer cette opération de saint Ambroise, ou plutôt, afin d'en faciliter l'intelligence, nous allons nous livrer à une petite digression sur l'échelle tonale des Grecs.
C'est par là que nous commencerons notre premier article.
L'ABBÉ JOUVE,
Chanoine de Valence.
(1) Il y a plus de vingt ans que j'ai commencé à m'occuper de l'histoire de la musique, et, depuis dix ans, je me livre à l'étude de l'archéologie. J'ai déjà dépensé beaucoup de temps, de peine et d'argent à étudier ces deux spécialités; si j'ai fait un voyage à Rome, c'était uniquement pour y entendre les oeuvres sacrées des grands maîtres du XVIe siècle, chantées par la Chapelle pontificale, et pour y contempler en même temps ces antiques et vénérables basiliques, trop peu appréciées, que la ville éternelle offre à l'admiration et à la piété chrétiennes. C'est toujours dans ce même but, archéologique et musical, que j'ai voyagé en Allemagne, en Prusse, en Belgique, et dans une grande partie de la France. Plus d'une fois j'ai eu des conférences sur l'histoire de l'art musical avec des hommes tels que Choron, Fétis, Danjon, etc.; chez tous j'ai trouvé cet esprit de bienveillance, cette déférence aux observations d'autrui qui accompagnent toujours le mérite supérieur. Sans parler de la Bibliothèque Royale de Paris, j'ai mis un grand nombre de dépôts publics à contribution dans les villes principales où je me suis arrêté pendant mes voyages. Quant aux ouvrages français, latins et italiens que j'ai consultés, et dont j'ai fait des extraits, il serait trop long d'en donner la nomenclature. Il est peu de publications nouvelles sur la musique et l'archéologie que je ne possède ou que je ne me sois procurés pour en prendre connaissance. Je crois donc avoir payé largement le droit de disserter sur la musique et l'archéologie. J'en fais la remarque, uniquement pour certains écrivains qui s'adjugent bénévolement le monopole de l'une ou de l'autre, et ne croient pas qu'il soit permis, après eux, d'émettre quelques idées sur ces matières. Il en est même qui se croient dépouillés s'il arrive à d'autres de penser ou de s'exprimer comme eux. Je parle ici par expérience. Pour dire mon dernier mot à ces écrivains, heureusement fort rares, je leur appliquerai cette réflexion d'un auteur qu'ils doivent connaître, et dont l'autorité est bien supérieure à la mienne; je leur dirai donc : « S'il m'est arrivé, pour la première fois depuis que j'écris, de parler de ma personne et d'exhiber devant le public mes lettres de créance, c'est vous qui m'y avez forcé. »
(2) « Orabo spiritu, orabo et mente; psallam spiritu, psallam et mente. »
(3) « Docentes et commonentes vosmetipsos psalmis, hymnis et canticis spiritualibus, in gratia cantantes in cordibus vestris Deo. »
(4) « Cætera autem, cum venero, disponam. »
(5) « Antiphonas Graeci primum composuerunt, duobus choris alternative concinentibus, quasi duo seraphim Apud Latinos autem primus idem Ambrosius antiphonas constituit, Graecorum exempter imitatus; ex hinc in cunctis occiduis regionibus, earum usus incubuit. » — De Officiis ecclesiasticis, liv. I, ch. 7.

