§3.
Examen du texte de S. Luc, ch. 1, versets 16 et 17.
« L’Ange dit à Zacharie : Il convertira plusieurs des enfants d’Israël au Seigneur leur Dieu, et il marchera devant lui dans l’esprit et dans la vertu d’Elie pour réunir les cœurs des pères aux enfants, et les incrédules à la prudence des justes, pour préparer au Seigneur un peuple parfait. »
Nous voici maintenant au grand point de toutes les difficultés, je veux dire aux applications qui se trouvent dans l'Evangile de la prophétie de Malachie, à la personne et au ministère de S. Jean-Baptiste.
Les adversaires de l’avènement d’Elie qui tout à l’heure étaient obligés de se tenir sur la défensive quand nous les attaquions par les deux textes de l’Ancien Testament, font des textes du Nouveau leurs armes offensives, et chacun y croit voir son sentiment. Ceux qui nient absolument qu’Elie soit encore à venir, s’efforcent de nous prouver par l’Evangile que le même Elie qui doit venir selon le prophète, est celui qui est venu selon l’Evangile, et qu’il n’y a point d’autre avènement dans les textes du Nouveau Testament, que celui de Jean-Baptiste. Les autres qui se contentent de douter, voudraient nous persuader que toutes les applications que l’Evangile fait du ministère d’Elie à celui de Jean-Baptiste se trouvent tellement conçues qu’on n’en peut tirer aucune évidence. Nous les entendrons parler tous à mesure que les textes leur paraîtront favorables.
Mais ne pourrait-on point dire aux derniers que la persuasion devrait être déjà formée pour eux ? Voilà deux ou plusieurs textes de l’Ecriture dont les uns sont clairs, les autres équivoques. Abandonnerons-nous la clarté des premiers pour nous envelopper dans l’obscurité des derniers? La lumière vient des Ecritures, les ténèbres viennent de nous. Un texte ne nous paraît douteux que parce que nous ne pouvons pas l’approfondir. Il nous paraît clair quand la lumière sort du texte et que, l’ayant bien examiné, on ne peut se refuser à l’évidence. Est-ce donc ici à nos ténèbres de protester contre la lumière des Ecritures, ou à la lumière de dissiper les ténèbres? Nous avons vu qu’il n’y a point d’obscurité dans la prophétie touchant la personne d’Elie. Si vous n’entrez pas dans les discussions grammaticales qui le prouvent, et qui sont pourtant des préalables nécessaires pour connaître le vrai sens des Ecritures, vous avez pour témoin du vrai sens d’Elie toute l’antiquité Judaïque.
Les Juifs du temps de Malachie, les savants qu’a produit la synagogue depuis le temps de Malachie jusqu’au temps du Sauveur entendaient l’hébreu aussi bien que nous. Ils pouvaient juger et condamner les Septante, si en traduisant Elie de Thesbé, ils avaient fait une infidélité au texte hébreu; non seulement ils ne l’ont point fait, mais ils ont fondé leur attente sur ce texte même. Enfin l’attente du véritable Elie n’a jamais été clairement condamnée dans l’Evangile. Jamais le Sauveur n’a dit que Jean-Baptiste était le prophète Elie. Je demande s’il est raisonnable d’opposer quelques doutes à une telle évidence.
« Il convertira plusieurs des enfants d’Israël au Seigneur leur Dieu. »
Je trouve des commentateurs qui remarquent que Jean-Baptiste a converti plusieurs, mais non pas tous les enfants d’Israël.
Cette courte remarque paraît enfermer deux méprises. Car premièrement on ne doit point presser le mot plusieurs. Deux versets plus haut l’Ange avait dit :
Plusieurs se réjouiront à sa naissance; et l’Ange avait parlé comme nous parlons nous-mêmes, quand nous disons que des réjouissances sont universelles. Alors nous ne pensons ni aux ennemis du bien public qui ne se réjouiront pas, ni à d’autres qui ne pourront se réjouir. Cette manière de s’énoncer est de toutes les langues et principalement de la langue Chaldaïque ou Syro-Chaldaïque. C’était la langue maternelle de Zacharie, celle par conséquent dont usa l’ange Gabriel. S. Luc en traduisant les paroles de l’Ange, y a laissé le goût de la langue originale. En prenant donc le mot
plusieurs dans le sens indéfini qu’il doit avoir, la seconde méprise est qu’en traduisant,
convertira, on entend une conversion pleine et entière. Car S. Jean-Baptiste a-t-il converti de la sorte plusieurs, c’est-à-dire une grande multitude des enfants d’Israël ? Une multitude innombrable venait à son baptême des environs du Jourdain, de Jérusalem, de toute la Judée : combien lui en est-il resté de disciples ? Le Sauveur en avait alors un très-petit nombre ; néanmoins c’en était plus que n’en avait Jean-Baptiste.
Peut-être pourrait-on croire que beaucoup de Juifs se convertissaient demeurant chez eux, et sans se mettre à la suite du précurseur, mais tout ce prétendu grand nombre disparaît dès que Jésus-Christ ouvre sa mission dans la Judée. Car loin que le Sauveur soit accueilli par cette multitude de Juifs déjà convertis, on le voit paraître comme un homme tout nouveau, et comme s’il n’eût point été annoncé. II ne vient à lui que deux ou trois disciples de Jean-Baptiste qui ne savent pas même où il demeure. En prenant donc le mot convertir au sens d’une conversion pleine et véritable, on est réduit à entendre par le mot
plusieurs une petite poignée d’hommes qui profitent en secret du ministère de Jean-Baptiste, mais ce petit nombre n’embrasse pas l’universalité que l’Ange met dans son discours. Il paraît donc qu’on le met dans la contradiction.
Le mot grec qu’on a coutume de traduire
convertira, signifie tourner vers un objet, attirer l’attention ou l’affection des hommes. C’est uniquement ce que l’Ange exprime en parlant à Zacharie. Il lui apprend que son fils sera envoyé de Dieu pour tourner ou attirer l’attention du peuple d’Israël vers ce grand Messie qu’on attendait dans la Judée. Et telle est l’idée que S. Jean-Baptiste nous donne lui-même de son ministère. « Je suis venu, dit-il, afin qu’il soit manifesté dans Israël. »
Je sens bien qu’on me demande pourquoi j’attache deux idées différentes aux termes de Malachie et à celui de l’Ange.
Ceux qui ont pris garde au texte hébreu du prophète et à la version des Septante, voient assez ce qu’il faut répondre, Malachie nous fixe à l’idée d’un retour et d’un retour universel; car il ne met point de restriction dans les termes de la prophétie. Mais dans S. Luc, la notion du terme de l’Ange ne présente ni un retour, ni une conversion pleine et entière ; et l’événement n’y répondrait pas. Les paroles de l’Ange sont même si mesurées dans la suite qu’elles éloignent tout à fait cette dernière idée ; l’Ange dit, pour préparer un peuple : c’est seulement pour préparer. L’Ange continue, un peuple, non
parfait, comme le feraient croire les versions latine et française, mais un peuple disposé à le recevoir. C’est ce que le traducteur de Mons a observé dans la note. Il ne semble donc pas qu’on doive pousser plus loin l’expression de l’Ange.
« Il procédera dans l’esprit et dans la vertu d’Elie. »
Pour bien faire sentir quelle est la propriété ou la juste valeur de cette expression,
dans l'esprit et dans la vertu d'Elie, je commence, si on le trouve bon, par remarquer ce qu’elle ne signifie pas.
D’abord elle ne signifie pas :
Il sera Elie. L’esprit de Dieu revêtit Gédéon, Amazaï, Elysée, Zacharie, ces façons de parler ne nous enseignent point qu’Elysée fut Elie ; que Gédéon, qu’Amazaï, que Zacharie fussent l’Esprit de Dieu. Si quelqu’un nous annonçait qu’un jour paraîtra dans le monde un homme qui aura l’esprit et la vertu de l’Antéchrist, entendrait-on que ce sera l’Antéchrist lui-même ? On voit bien que ce serait abuser des termes.
Ensuite cette expression ne signifie point : « Il aura des mœurs et des qualités semblables à celles d'Elie. » Lorsque Dieu fit part de l’esprit de Moïse aux 70 sénateurs d’Israël, ce ne furent point les qualités de Moïse qui passèrent en eux. Ces hommes étaient déjà sages et habiles quand ils furent choisis. Cela est expressément marqué dans le Deutéronome, et il n’y a rien dans l’Ecriture qui nous apprenne que ces sénateurs aient jamais atteint aux grandes qualités de Moïse. Moïse leur donne dans la suite des avis importants, et qu’ils ne méritaient pas, s’ils avaient été tels que lui-même. Aussi n’est-ce point là le goût de la langue que parlait l'Ange à Zacharie. Dans cette langue le mot qui signifie
Esprit ne dénote point comme dans la nôtre un état fixe de l’esprit et du cœur, ni ce qu’on appelle les qualités, le caractère ou l’esprit d’un homme. Il signifie au sens propre le vent, et n’est pas moins variable dans ses usages, que le vent l’est dans la nature. De là vient que l’apôtre S. Paul né hébreu et parlant presque toujours hébreu, même en grec, ne manque point de joindre au propre mot esprit une autre mot qui en fixe la durée, lorsqu’il veut parler d’une qualité ou d’un état fixe et permanent. Le mot vertu qui vient après dans le discours de l’Ange, ne marque point non plus une qualité habituelle. Il signifie la force, et n’y attache point une idée de qualité ni de caractère.
Il suit de ce que je viens de dire que si l'Ange a bien expliqué sa pensée comme on n’en doute pas, la lettre de son discours n’appuie point sur les mœurs et sur les qualités de Jean-Baptiste. Et prenons garde que l’Ange les avait marquées auparavant : « Il ne boira point du vin, ni rien de tout ce qui peut enivrer, et il sera rempli du Saint-Esprit dès le ventre de sa mère. » Ces paroles ont déjà fait le portrait le plus avantageux de S. Jean-Baptiste. Et ce n’était assurément pas enchérir sur cet éloge que d’ajouter que Jean-Baptiste
aurait les qualités d’Elie. Enfin, ces qualités n’étaient-elles l’esprit que d’Elie? Elie était-il seul entre les prophètes, qui ait parlé avec force aux rois de la terre ? Un prophète l’a fait du temps d’Elie même, l’Ange ne peut donc pas appeler un esprit d’Elie par excellence des qualités qu’ont eues bien d’autres qu’Elie.
Après ces préliminaires sur ce que les paroles de l’Ange ne signifient pas, le livre des Rois va commencer à nous apprendre ce qu’elles signifient. « Je vous prie que votre double esprit repose sur moi. » Ne croyons pas que le zèle d’Elie fût encore à passer dans Elisée, mais écoutons ceci : « Elisée frappa les eaux avec le manteau d’Elie. Les eaux ne furent point divisées, et Elisée dit : où est donc le Dieu d’Elie? » Elisée ne juge point que l’esprit d’Elie ait passé dans lui, tandis que le Jourdain ne lui ouvre point un passage. Il frappa les eaux une seconde fois, et elles se partagèrent, et il passa au travers : ce que voyant les enfants des prophètes, ils s’écrièrent : « l’esprit d’Elie repose sur Elisée. »Tel est le jugement qu’ont porté les enfants des prophètes. Elie avait frappé les eaux de son manteau et elles s’étaient divisées. Le disciple d’Elie frappe les eaux avec ce manteau et les eaux se divisent encore. A cette œuvre qui avait été singulière à Elie, et qui devient personnelle à Elisée, les prophètes jugent que l’esprit d’Elie a passé dans Elisée ; c’est-à-dire que l’esprit d’Elie dans la bouche de l’Ange, sera une œuvre singulière dans Elie, et qui deviendra personnelle à Jean-Baptiste, et qu’à cette œuvre on connaîtra que l’esprit d’Elie est donné à Jean-Baptiste.
Or, quelle est cette œuvre d’Elie? Remarquons d’abord que c’est une œuvre et non pas toute œuvre d’Elie. Elisée n’a point fait tout ce qu’avait fait Elie. Aussi n’est-ce point là ce que dit l'Ange. Il ne dit pas : « Votre fils arrêtera la pluie, il fera descendre le feu du ciel, il ressuscitera un mort. » Jean-Baptiste ne devait rien opérer de semblable. Car ce n’était point vers lui-même, c’était vers le Seigneur Dieu d’Israël qu’il devait tourner l’attention de son peuple. Mais l’Ange poursuit :
l'esprit d'Elie pour convertir le cœur des pères aux enfants. Mais Elie a-t-il accompli ce ministère pendant son séjour sur la terre? Ecoutons Elie lui-même : « Seigneur, tout Israël vous abandonne. Ils ont démoli vos autels, ils ont mis à mort vos prophètes et ma vie n’est plus en sûreté. » Est-donc là, direz-vous, comment Elie a converti le cœur des pères aux enfants ? L’ange Gabriel vient-il apprendre à Zacharie que son fils aura l’esprit d’Elie pour faire ce que n’a point fait Elie? Le lecteur attentif le doit voir.
Car si Elie n’a point fait sur la terre ce que Jean-Baptiste va imiter de son ministère, il est donc clair qu’il le fera dans la suite des temps, et que l’Ange considère Elie, non tel qu’il est représenté dans l’histoire sacrée, mais tel qu’il est annoncé dans la prophétie, qu’ainsi :
1° Les qualités personnelles de Jean-Baptiste ne sont entrées dans le discours de l’Ange que de la même manière qu’elles ont pu entrer dans la prophétie ; qualités non exprimées, mais sous-entendues, comme on le verra bientôt.
2° Que le grand objet du discours de l’Ange est de présenter Elie, et que c’est pour cela même que l’Ange a soin de rappeler les termes de la prophétie.
3° Que l’Ange établit en même temps une ressemblance du ministère d’Elie à celui de Jean-Baptiste, ressemblance et non identité de ministère, puisque l’Ange ne dit pas, il
sera Elie annoncé par le prophète, mais seulement il aura l’esprit d’Elie, c’est-à-dire aura un ministère semblable à celui d’Elie.
4° Que la ressemblance doit être tirée de ce qu’Elie est dans la prophétie, et non pas de ce qu’il a été sur la terre.
Or voici en quoi consiste la ressemblance. Comme Elie doit, selon la prophétie, réunir le cœur des pères aux enfants, avant que le Seigneur vienne, aussi Jean-Baptiste tournera le cœur et l’attention d’Israël vers le Seigneur, avant qu’il vienne, et dans la conjoncture même de son avènement. Il ne sera plus un simple convertisseur en Israël, comme tant d’autres avant lui, qui n’ont annoncé que de bien loin le règne du Messie, mais il avertira le monde que le Messie vient, et qu’il est temps de le recevoir. Ainsi, Zacharie sachant bien qu’Elie sera précurseur, l’Ange lui apprend ce qu’il ne savait pas, que son fils le sera comme Elie.
Tel est certainement le fonds du discours de l’Ange, et la pensée en est si claire que je ne doute pas que bien des lecteurs ne jugent que je les y ai arrêtés trop longtemps. Mais ce n’est pas sans de bonnes raisons, comme on le verra dans la suite.
Néanmoins on peut m’arrêter par deux difficultés. Car premièrement Elie n’ayant point accompli son ministère, ce n’est donc point Jean-Baptiste, me dira-t-on, qui doit être revêtu de l’esprit d’Elie, c’est plutôt Elie qui doit avoir l’esprit et la vertu de Jean-Baptiste.
En second lieu, quelle si grande ressemblance y a-t-il entre ces deux ministères ? D’un côté, Jean-Baptiste qui vient dans le monde pour faire connaître le Messie, n’amène à ce Messie qu’un très-petit nombre de disciples, et à peine sa mission commence-t-elle à opérer dans la Judée qu'une mort violente vient trancher le cours de sa vie et de son ministère. De l’autre côté, Elie amène au Seigneur tout un grand peuple rassemblé des deux bouts du monde. La disparité est totale dans le succès des ministères. La ressemblance ne sera donc plus que dans la conjoncture d’un avénement qu’ils précèdent tous les deux. Mais qui croira que l’Ange ait appuyé sur une ressemblance, qui n’est pas une ressemblance de personnes, mais seulement une similitude de conjonctures ?
Ceux qui me font la première difficulté supposent apparemment que la destinée d’Elie pour être précurseur, ne doit être arrêtée qu’à la fin du monde. Mais ils doivent songer que cette destinée est telle dès le moment qu’elle est annoncée par un prophète. Elle est déjà telle pour le Juif à qui elle a été manifestée par le prophète Malachie. Mais celle de Jean-Baptiste n’a été manifestée que par l’Ange même. Il n’est donc pas étonnant que l’Ange ait dit que Jean-Baptiste participerait à l’esprit et au sort d’Elie. Ce sont les dernières destinées qui participent aux premières.
Dans la seconde difficulté on voudrait que des succès égaux donnassent la ressemblance des deux précurseurs ; mais les succès personnels ne constituent point l’état des ministères ; ils en diversifient seulement les conjonctures. Elie vient lorsque le monde touche à son terme. Il n’y a point de temps a perdre. Il faut qu’Elie ait des succès éclatants, prompts, universels. Au contraire, Jean-Baptiste vient dans un temps, où tous les siècles de la nouvelle alliance sont encore dans l’avenir. Ainsi le royaume de Dieu qu’il annonce peut n’être d’abord que comme un peu de levain qu’il met dans la pâte. Mais l’œuvre entière qui ne sera bien sensible qu’après sa mort, n’en sera pas moins l'œuvre de Jean-Baptiste. Quoique notre Sauveur ait dit n’avoir été envoyé qu’aux brebis dispersées de la maison d’Israël, S. Paul n’a pas laissé de nous apprendre que c’est Jésus-Christ qui a rompu la muraille qui séparait le Juif et le Gentil. L’apôtre attribue au Sauveur ce qu'il a fait dans ses ministres. D’autres auteurs sacrés ont parlé de même; donc la raison est, ce me semble, que les ministres de Dieu ne sont point mis en œuvre pour leur propre gloire. Il importait peu à l’univers que ce fût Jean-Baptiste ou un autre qui vînt annoncer le Messie. Mais il importait au monde que les desseins de Dieu fussent accomplis. C’est pour marquer cet accomplissement que les auteurs sacrés ont pris la plume, et ce n’est pour ainsi dire qu’en passant qu’ils nomment les ministres comme grands et heureux dans leur ministère. Ils le sont comme accomplissant l’œuvre de Dieu qui leur est départie. Concluons qu’Elie et Jean-Baptiste, quoique inégaux par le succès, demeurent égaux par leur emploi, et que cet emploi met en eux une ressemblance unique et singulière, puisqu’ils sont les seuls dans toute la durée des siècles que Dieu choisit pour être ses deux précurseurs.
Pour expliquer la ressemblance de Jean et d’Elie, j’ai suivi deux règles : la première, de faire parler les auteurs sacrés d’une manière sensée et digne d’eux ; la seconde, de ne leur point prêter des locutions inconnues dans la langue qu’ils ont parlée. C’est à ceux qui voudront expliquer autrement cette ressemblance de l’examiner sur ces deux règles. On doit déjà voir que ceux qui entendent par l’esprit et la vertu d’Elie une vie pénitente ou un zèle semblable à celui d’Elie, violent à la fois ces deux règles. Est-ce faire parler l’Ange d’une manière digne de lui que de lui faire regarder comme un caractère d’Elie seul, un caractère qui était celui de Moïse, de Phinéez, des prophètes, et de presque tous les grands hommes de l’ancienne alliance ; de lui faire répéter faiblement ce qu’il vient de dire avec plus d’énergie ? Après que l’Ange a dit que Jean-Baptiste sera rempli du S. Esprit, convient-il qu’il ajoute qu’il sera rempli de l’esprit d’Elie ? Si l’on doit faire parler les auteurs sacrés suivant les usages de la langue sainte, comment peut-on supposer qu’avoir l’esprit et la vertu d’un homme, c’est avoir ses qualités, tandis que dans la langue sainte, c’est seulement avoir son emploi et son ministère. Cet usage est tellement de la langue hébraïque qu’il a été observé pour ainsi dire jusqu’à la minutie. Car l’Ecriture ne dit pas que les 70 sénateurs furent revêtus de l’esprit de Moïse ; elle-dit que Dieu leur fit part de l’esprit de Moïse parce qu’en effet ils ne firent que partager son emploi, Moïse s’étant réservé la connaissance des affaires les plus difficiles.
Mais voici Drusius homme savant et assez digne de sa réputation qui va nous expliquer la ressemblance des deux précurseurs d’une manière tout-à-fait nouvelle.
« J'enverrai le prophète Elie, il entend Jean-Baptiste, témoin la vérité même qui ne s’est jamais trompée, car en S. Mathieu Jésus-Christ dit :
II est Elie qui doit venir. Or, l’Ange nous apprend dans S. Luc pourquoi il est appelé Elie. Il précédera, dit-il, devant lui avec l’esprit et la vertu d’Elie, pour convertir le cœur des pères aux enfants. Il est donc Elie, parce qu’il est doué de l’esprit et de la vertu d’Elie. Tel est cet endroit de Virgile: Le grand Achille sera encore envoyé à Troie. »
C’est ainsi que Drusius tranche le nœud de la difficulté par un vers de Virgile. Mais lequel des deux est le plus sensé du poëte ou du commentateur ? On savait bien du temps de Virgile ce qu’Achille avait fait au siège de Troie. Ainsi Virgile n’était pas obscur quand il comparait son héros naissant au grand Achille assiégeant Troie. Mais Drusius qui nous dit lui-même que Jean est Elie, parce qu’il précède et qu’il convertit les pères aux enfants, ne devait-il pas nous apprendre comment Elie a précédé, comment il a converti les pères aux enfants ? Jusque-là on ne saura pas comment Jean est Elie.
Voilà où en sont les commentateurs protestants dans le temps même qu’ils nous parlent avec plus de hauteur. L’ange Gabriel établit la ressemblance des deux précurseurs sur la prophétie de Malachie ; les protestants la vont chercher dans l’histoire d’Elie. La prophétie ne prédit rien de semblable à ce qui est dit d’Elie dans l’histoire; et cependant les protestants s’aheurtent à vouloir que celui qui accomplit la prophétie (Jean-Baptiste) représente dans sa personne ce que l’histoire a dit d’Elie.