[i]Annales archéologiques[/i], Tome III, Paris, 1845, pp 269-282 a écrit :
. .. .. .. .. .. .INSTRUMENTS A VENT.
L'ORGUE AVANT LE XIIe SIECLE.
De tous les instruments de musique, l'orgue est le plus considérable et le plus beau. L'éclat, la majesté de ses sons en ont fait l'instrument d'église par excellence; c'est même le seul, il faut le dire, qui ait le caractère de grandiose et de dignité convenable au service divin.
L'orgue aujourd'hui est loin de sa simplicité primitive; ses nombreux registres, les jeux de toute espèce que l'on y a successivement ajoutés, les perfectionnements apportés à sa construction ainsi qu'à son mécanisme, lui ont donné une dimension colossale et l'ont rendu l'instrument le plus étendu, le plus varié et le plus puissant que l'on ait encore imaginé. Reste à savoir si ces augmentations ne l'ont pas détourné quelque peu de sa véritable destination. C'est une question sur laquelle on ne semble pas être d'accord.
En examinant ce qui a été écrit sur l'orgue, on y trouve diverses opinions relativement à son origine. La plupart des, historiens s'accordent néanmoins à le regarder comme originaire de l'Orient. Quelques-uns font remonter son antiquité jusqu'aux Hébreux; mais cette opinion, qui ne repose que sur une fausse interprétation de la Bible, ne peut être accueillie. Dom Calmet, comme beaucoup de commentateurs, semble adopter la traduction « d'huggab » par « organum, » mais il restreint la signification donnée à ce mot par la Vulgate. Au lieu d'en faire un orgue semblable au nôtre, il considère cet instrument tout au plus comme une flûte dans le genre de la syrinx ou flûte de Pan. Voici ses paroles : « Huggab, dit-il, qui est ordinairement traduit dans la Vulgate par « organum » un orgue, est rendu différemment dans la Septante tantôt par cythara ou psalmus, tantôt par organum. La plupart des interprètes le prennent en ce dernier sens; mais il ne faut pas s'imaginer un corps d'orgue comme le nôtre : c'était un composé de plusieurs tuyaux de flûtes collés ensemble, dont on jouait, en faisant passer successivement ces divers tuyaux le long de la lèvre d'en bas. (1) »
Cette traduction n'est pas adoptée par tous les orientalistes. Quelques-uns sont bien d'avis que « huggab») était le nom d'un instrument à vent, mais sans pouvoir toutefois en déterminer la nature. D'autres pensent que ce mot servait à désigner tous les instruments à vent.
On a cru trouver une preuve de l'existence de l'orgue chez les Hébreux dans un passage de la lettre à Dardanus attribuée à saint Jérôme. Mais cette preuve n'est pas solide; car l'authenticité de cette lettre a été contestée, et il est généralement reconnu aujourd'hui qu'elle n'est pas de saint Jérôme, qu'elle appartient vraisemblablement à un écrivain nommé Jérôme, qui parait avoir vécu vers le IXe siècle. Suivant l'auteur de cette lettre, l'orgue en usage chez les Hébreux aurait été composé de deux peaux d'éléphants jointes ensemble et formant le réservoir d'air; il y aurait eu douze soufflets et quinze tuyaux. La force de ses sons aurait été telle qu'on l'entendait de Jérusalem au mont des Oliviers et plus loin (2). Cette description, incomplète d'ailleurs, concorde mal avec les figures qui l'accompagnent ordinairement dans les manuscrits anciens. Elle ne peut donc être que d'une mince valeur historique, même pour le temps où elle a été écrite.
En résumé, rien ne constate que les Hébreux ont connu l'orgue; il faut donc chercher ailleurs son origine.
C'est chez les Grecs que l'on trouve l'existence du premier orgue. C'est là, sans doute, qu'il a pris naissance; mais de quelle manière ? Voilà ce qu'il est fort difficile de déterminer exactement au moyen des faibles documents que l'on possède. Une conjecture, généralement admise et qui offre, du reste, tous les caractères de la vraisemblance, est celle qui consiste à considérer la syrinx ou flûte de Pan comme l'origine de l'orgue. En effet, pour faire de la syrinx un orgue, il ne s'agissait que de la renverser et d'introduire l'air dans les tuyaux d'une autre manière que par les lèvres ou les poumons. Cette idée devait se présenter naturellement à un peuple ingénieux comme le peuple grec; elle s'exécuta. Mais, ainsi qu'il arrive dans toute invention nouvelle, on ne procéda que par tâtonnements; ce ne fut qu'après bien des essais, plus ou moins infructueux, qu'on parvint à distribuer l'air à volonté dans chacun des tuyaux et à les faire résonner avec la même facilité qu'avec les lèvres. L'on rechercha et l'on imagina sans doute plus d'un procédé pour améliorer le mécanisme de l'orgue, mais aucun n'a réuni, parait-il, les avantages de celui dont on attribue l'invention à Ctésibius. Ces avantages auraient consisté principalement dans l'emploi de l'eau comme moteur pour faire entrer l'air dans les tuyaux. Ce procédé fut adopté par les Grecs d'une manière, pour ainsi dire, exclusive. On donna à cet instrument le nom d'hydraule, et plus tard on l'appela orgue hydraulique. L'usage de l'orgue hydraulique ayant existé en Occident pendant une partie du moyen lige, nous allons en donner une notion historique succincte.
Ctésibius, célèbre mécanicien d'Alexandrie et maître de Héron, vécut du temps de Ptolemée-Evergète (130 ans avant J.-C.). Il passe, comme nous venons de le dire, pour l'inventeur de l'orgue hydraulique; mais il est plus à croire qu'il n'a fait que perfectionner un instrument connu avant lui, en y appliquant l'emploi de l'eau. Tertullien en attribue l'invention à Archimède.
Héron (3) et Vitruve (4) ont laissé des descriptions de l'orgue hydraulique; mais elles sont si obscures, qu'il est impossible de se faire une idée précise de sa forme et de son mécanisme. C'est vainement que les commentateurs ont cherché à les expliquer; ils ne sont parvenus à les rendre ni plus claires ni plus intelligibles. Les uns le considèrent comme un orgue qui ne différait de notre orgue pneumatique qu'en ce que c'était l'eau qui mettait en mouvement les soufflets. Suivant d'autres, l'eau, mise en mouvement par un mécanisme quelconque, était l'agent de la sonorité. D'autres encore prétendent que l'eau ne servait qu'à maintenir l'air en équilibre et à le distribuer avec égalité et sans secousse; en un mot, qu'elle faisait l'office des poids placés sur les soufflets. Ces explications vagues et contradictoires, loin de donner une idée exacte de cet instrument, ne servent qu'à démontrer l'obscurité des textes originaux.
L'écrivain, qui a le plus approfondi tout ce qui est relatif à l'orgue hydraulique, est le savant Louis-Albert Meister (5). Il résulte, de ses recherches pleines d'érudition, que l'on ne peut puiser que des notions fort incomplètes sur cet instrument dans les descriptions de Héron et de Vitruve, et l'auteur arrive à cette conclusion , que l'orgue pneumatique moderne est incomparablement supérieur à l'orgue hydraulique auquel l'emploi de l'eau n'ajoutait aucune qualité, aucun avantage. Selon nous, ce que l'on peut en conclure seulement, c'est que l'orgue hydraulique était d'un mécanisme très-compliqué et qu'il avait un grand nombre de tuyaux qui produisaient des sons variés.
Quoi qu'il en soit, il était en grande estime et très-répandu chez les Grecs; il fut bientôt adopté par les Romains, qui l'employèrent avec succès dans leurs fêtes et leurs jeux(6).
Suétone raconte qu'il existait à Rome, sous Néron, un orgue hydraulique d'un genre nouveau, inconnu, et que l'empereur, très passionné, on le sait, pour la musique, prit plaisir à examiner pendant près d'un jour (7).
Placé, comme il l'était, entre les mains des mécaniciens les plus habiles, l'orgue hydraulique avait reçu et ne cessa de recevoir de grands perfectionnements. Aussi excitait-il l'admiration générale. Tertullien, lui-même, s'écrie : « Voyez cette machine merveilleuse d'Archimède, l'orgue hydraulique, composé de tant de pièces, de tant de parties distinctes, d'un assemblage de sons si variés, d'un si grand nombre de tuyaux, et ne formant pourtant qu'un seul instrument (8.). »
L'usage de l'orgue dans les cérémonies publiques, son accroissement successif, ses effets ne sauraient être mis en doute. Sous tous ces rapports, les témoignages des auteurs sont positifs.
Quant à sa forme, à l'étendue de son clavier et au nombre de ses tuyaux, sur lesquels on n'avait point de renseignements exacts jusqu'ici, cette lacune est comblée en grande partie par la description figurative d'un orgue que l'on trouve dans une pièce de vers de Porphyre Optatien, qui vécut au commencement du IVe siècle. Exilé d'après une fausse accusation ce poète adressa à l'empereur Constantin, sous le titre de « Panégyrique, » un certain nombre de poèmes parmi lesquels on remarque un autel, une syrinx et un orgue. Les vers y sont disposés de manière à figurer les objets décrits. Voici la pièce qui porte pour titre « Organon : »
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Bien qu'imprimée en 1590 dans les « Poemata vetera » de Pithou, bien que signalée à l'attention des érudits par M. Peignot, dans les « Amusements philologiques, » elle n'avait été remarquée par aucun antiquaire musi[cien. M. Danjou, dans une lettre pleine de savantes recherches sur l'orgue, publiée en 1838 dans la « Gazette musicale », est le premier qui en ait montré toute l'importance. « L'auteur, dit-il, a voulu représenter, par la forme de cette pièce, l'instrument qu'il décrit. Vingt six vers iambiques tiennent lieu des touches. Le vers :
« Augusto victore juvat rata reddere vota, »
placé horizontalement, désigne le sommier sur lequel sont posés les tuyaux, figurés par vingt-six vers hexamètres, dont le premier a vingt-cinq, et le dernier cinquante lettres.
« La description de l'orgue ne commence qu'au quatorzième vers hexamètre : hoec erit in varios. Ce qui précède ne contient rien d'important pour l'objet qui nous occupe. On y apprend que Porphyre Optatien, à l'occasion des fêtes qui avaient eu lieu pour célébrer les victoires de l'empereur, imagine aussi, dans l'exil, de figurer par ses vers l'instrument qui devait concourir à la pompe de ces réjouissances publiques. Il veut imiter les accents de l'orgue, haec vola sonore versa. Invoquant ensuite la muse Clio, il demande le don de terminer l'oeuvre difficile qu'il entreprend; puis il commence ainsi la description de l'orgue : « Ces vers sont là figure de l'instrument sur lequel on peut faire entendre des chants variés, et dont les sons puissants s'échappent de tuyaux d'airain, creux, arrondis, et dont la longueur s'accroît régulièrement, calamis crescentibus. Au-dessous des tuyaux sont placées les touches au moyen desquelles la main de l'artiste, ouvrant ou fermant à son gré les conduits du vent, enfante une mélodie agréable et bien rythmée. L'eau, placée au-dessous de ces tuyaux, et agitée par la pression de l'air que produisent le travail et les efforts de plusieurs jeunes gens, donne les sons nécessaires et assortis à la musique. Au moindre mouvement, les touches, ouvrant les soupapes, peuvent exprimer aussitôt des chants rapides et animés, ou une mélodie calme et simple, ou bien encore, par la puissance du rythme et de la mélodie, répandre au loin la terreur.»
M. Danjou fait remarquer ensuite la position des tuyaux qui vont de l'aigu au grave, au lieu d'aller du grave à l'aigu, comme dans nos orgues. Cette particularité, qui existe aussi dans les deux orgues pneumatiques figurés sur l'obélisque Théodosien, dont nous parlerons bientôt, peut s'expliquer, ce nous semble, par la disposition de la notation grecque, dont les sons se trouvent rangés de la même manière que les vers ou les tuyaux de l'orgue d'Optatien.
A la fin du IXe siècle, après que l'orgue pneumatique était connu en Occident , l'orgue hydraulique y fut introduit et regardé presque comme une nouveauté. Eginard raconte qu'en 826, un prêtre de Venise, appelé Georges, vint se recommander à Louis-le-Débonnaire, comme facteur d'orgues, et que le prince l'envoya à Aix-la-Chapelle avec son secrétaire Thancolf, en ordonnant de mettre à sa disposition tout ce qui lui était nécessaire pour la fabrication de cet instrument (9). D'après un autre récit d'Eginard, cet orgue, construit avec un art merveilleux et placé dans le palais du roi, était un orgue hydraulique (10)
Aurélien de Réomé, écrivain sur la musique du IXe siècle, fait figurer l'orgue hydraulique parmi les instruments dont il donne la nomenclature; mais il ne dit pas s'il était en usage à cette époque en Occident (11).
Faut-il conclure que l'orgue hydraulique de Georges était une importation nouvelle en Occident, ou que l'usage seulement en était perdu ? C'est ce qu'il serait difficile de décider, privé, comme on l'est, de renseignements sur ce qui le concerne. Qu'il fût construit, du reste, à l'imitation des anciens, ou qu'il fût d'invention nouvelle, toujours est-il que l'usage, quoique peu répandu, s'en conserva pendant trois siècles.
Guillaume de Malmesbury, bénédictin anglais, qui vécut vers le milieu du XIIe siècle, rapporte qu'il existait de son temps, dans son monastère, un orgue hydraulique dans lequel l'air était poussé par la violence de l'eau bouillante dans les tuyaux, et que ceux-ci rendaient des sons puissants (12). Ce qui semble indiquer, en quelque sorte, l'emploi de la vapeur comme force motrice, à cette époque, et son application à l'orgue. Cet orgue hydraulique est le dernier dont il soit fait mention. L'usage en avait disparu entièrement au XIIIe siècle.
L'orgue pneumatique était connu dès le IVe siècle; saint Augustin, dans un passage de son commentaire sur le cinquante-sixième psaume, en donne une définition nette et précise : « On appelle « organa », dit-il, tous les instruments de musique; le nom « organum » est donné, non seulement à cet instrument de grande dimension et dans lequel l'air est introduit par des soufflets, mais aussi à tout instrument qui sert au musicien pour exécuter une mélodie (13) » Son commentaire sur le cent cinquantième psaume contient un passage non moins positif et qui démontre en même temps que l'orgue s'appelait indifféremment « organa » et « organum » « Organum, dit-il, est le nom général de tous les instruments de musique, bien que l'habitude ait prévalu d'appeler « organa » l'instrument à soufflets. Je ne pense pas qu'il ait ici cette signification; car, quoique « organum » soit un terme grec général, s'appliquant à tous les instruments, les Grecs donnent un autre nom à l'instrument auquel sont adaptés des soufflets. C'est plutôt chez les Latins qu'on a pris l'habitude de l'appeler vulgairement « organum » (14). Ce passage ferait croire que les Grecs connaissaient l'orgue pneumatique; à moins de supposer que saint Augustin n'y fasse allusion à l'orgue hydraulique dont les soufflets auraient été mis en mouvement à l'aide d'une machine hydraulique.
Quoi qu'il en soit, aucun doute ne peut s'élever sur la nature de l'orgue dont parle saint Augustin; il ne saurait, du reste, en subsister depuis la découverte qui a été faite sur l'obélisque érigé à Constantinople, sous Théodose le Grand, de deux orgues pneumatiques contenant les principaux éléments constitutifs de notre orgue moderne. Nous donnons ici le dessin d'un fragment de ce monument, qui appartient à l'époque même où écrivait saint Augustin ; on en reconnaîtra facilement l'importance.
18. — orgues pneumatiques. — IVe siècle. — Sculpture de Constantinople.
Les deux orgues placés à droite et à gauche de la scène nous montrent cet instrument dans son état presque d'enfance. Les soufflets dont ils sont munis ressemblent à des soufflets de forge; ils sont unis en mouvement par deux hommes qui, par le poids de leur corps, paraissent les faire monter et descendre. Cette manière de souffler ne peut se concevoir qu'en supposant deux soufflets pour chaque souffleur ; ce qui en donne quatre pour chaque orgue. L'orgue de droite a huit tuyaux, celui de gauche n'en a que sept. Ces tuyaux sont tenus ensemble par un simple lien, semblable à celui de la syrinx. Il est facile de voir que les tuyaux de l'orgue de droite sont plus minces que ceux de l'orgue de gauche; les sons du premier étaient donc plus aigus que ceux du second. Cela semble démontrer qu'il y avait deux sortes d'orgues : un orgue grave et un orgue aigu. Les tuyaux sont placés sur une espèce de sommier dans lequel on faisait entrer l'air par les soufflets; cet air se transmettait ensuite et se distribuait dans chaque tuyau séparément, selon la volonté de l'exécutant, au moyen de certaines touches qu'on n'aperçoit pas ici à cause de la position de l'instrument, mais qui sont clairement indiquées dans la description de l'orgue, donnée par Cassiodore dans son commentaire sur le cent cinquantième psaume. « L'orgue, dit-il, est une espèce de tour composée de divers tuyaux dans lesquels les soufflets font, entrer une grande quantité d'air, et, pour en tirer une mélodie convenable, on a ajusté dans l'intérieur certaines languettes de bois qui, artistement pressées par les doigts des exécutants, produisent des sons très forts et très agréables (15) »
L'existence de l'orgue pneumatique, au IVe siècle, est donc un fait complètement démontré.
Cherchons maintenant l'époque de son introduction dans l'Europe occidentale, et examinons rapidement ses développements.
Pour soutenir qu'il y était connu et en usage dans l'église, dès le VIIe siècle, on invoque un passage de la vie des papes par Platina, où il est dit que Vitalien régla le chant ecclésiastique en y employant l'orgue (16). Quelques remarques suffiront pour faire voir que cette opinion ne repose sur aucune autorité valable, et qu'elle ne saurait être accueillie. Nous ne tirerons aucun argument, de ce qu'il est question ici d' organis » et non « d'organo », puisque, d'après un des passages de saint Augustin, que nous avons cités, on appelait l'orgue aussi bien « organa » que « organum. » Mais nous ferons observer d'abord que Platina n'exprime cette opinion que d'une manière dubitative, en ajoutant : « ut quidam volunt »; et ensuite que les vers du Mantouan, poête du XVe siècle, qui servent d'appui à Platina, sont mal rapportés par lui (17). I1 y est question de Boniface VII, de Clément VI, de Sixte V, et nullement de Vitalien. En fût-il autrement d'ailleurs, fût-il question d'orgue et du pape Vitalien dans les vers du Mantouan, l'autorité de cet écrivain n'aurait que peu de poids sur un fait qui se serait passé au VIIe siècle.
Ce n'est donc pas là une preuve de l'existence de l'orgue ni de son usage dans l'Europe occidentale à cette époque.
Le premier indice de l'introduction d'un orgue en France nous est fourni par Eginard. On lit dans ses « Annales », à la date de 757 : « L'empereur Constantin envoya au roi Pepin plusieurs présents, parmi lesquels se trouvaient des orgues « organa » , qui lui parvinrent à Compiègne, où il y avait une assemblée générale du peuple (18.). » Comme Eginard s'est servi dans ce passage du mot « organa », quelques auteurs ont douté qu'il y fût question de l'orgue. Mais c'est une erreur, ainsi que nous venons de le montrer. Nous admettons donc, avec les chroniqueurs anciens, tels que Marien Scot, Lambert d'Aschaffenberg, et autres, qu'il y avait un orgue dans l'envoi de Constantin. Nous l'admettons d'autant plus facilement que, d'après le moine de Saint-Gall, parmi les présents adressés plus tard par le même empereur à Charlemagne, il se trouvait « toute espèce d'instruments de musique, et une variété d'autres choses, qui toutes furent imitées très soigneusement par les ouvriers fort habiles de ce prince. Il y avait surtout l'orgue par excellence, dont les tuyaux d'airain, animés par des soufflets en peau de taureau, rendaient des sons qui imitaient le rugissement du tonnerre, la douceur de la lyre et l'éclat des cymbales(19). Où il avait été placé, combien de temps il subsista, et comment, dans d'autres désastres, il périt, ce n'est pas ici le lieu ni le moment de le rapporter. »
Des historiens pensent que l'orgue décrit par le moine de Saint-Gall n'était qu'un orgue de petite dimension, une espèce d'orgue portatif. Nous ne sommes pas de cet avis, par la raison que, loin d'aller en diminuant, les orgues n'ont fait que prendre une extension de plus en plus grande. En supposant même que celles décrites, avec un peu d'exagération peut-être, par Cassiodore et le moine de Saint-Gall, aient été seulement de la dimension des orgues de l'obélisque théodosien , il faut admettre qu'il y a loin de ces orgues à soufflets, mus par deux hommes, à un orgue portatif.
Sous Louis-le-Débonnaire, il y avait un orgue dans l'église d'Aix-la-Chapelle. Walafrid Strabon, qui nous fait connaître ce fait, nous raconte les effets merveilleux qu'il produisait (20). Cet orgue, construit probablement par les ouvriers de Charlemagne, était un orgue pneumatique différent, par conséquent, de celui fabriqué par Georges, et placé dans le palais du prince.
Ce qu'il y a de remarquable c'est qu'à la fin du IXe siècle, l'Allemagne possédait des organistes et des facteurs reconnus plus habiles que ceux des autres pays. Cela résulte d'une lettre du pape Jean VIII à Anno , évêque de Freising , dans laquelle le souverain pontife prie ce dernier de lui envoyer un très bon orgue avec un artiste capable d'en construire et d'en jouer (21). A quelle cause doit-on attribuer la supériorité des Allemands, à cette époque, dans cet art? Ne serait-ce pas à la sollicitude de Charlemagne pour tout ce qui pouvait rehausser la dignité du culte chrétien ? Ne serait-ce pas ce prince qui aurait reconnu l'orgue comme très convenable à cette destination et qui aurait propagé l'art de le construire? Cela nous parait vraisemblable.
Aux Xe et XIe siècles, l'art de construire l'orgue était répandu dans presque toute l'Europe. C'étaient les monastères, seuls asiles, pour ainsi dire, des sciences et des arts, qui possédaient les artistes les plus remarquables dans l'art d'en jouer, aussi bien que dans l'art de le construire. Selon Bédos de Celles, les moines de l'abbaye de Bobbio, en Lombardie, s'y seraient distingués d'une manière toute particulière. Gerbert, devenu depuis pape sous le nom de Silvestre II, était aussi habile dans la facture de l'orgue qu'instruit dans la musique (22). 11 est probable que c'est au monastère de Bobbio , dont il fut abbé, qu'il apprit à construire cet instrument. Placé plus tard à la tête de l'école de Reims, il y enseigna aussi sans doute cet art en même temps que la musique et les mathématiques. Il parait certain, du reste, qu'il établit à Rome, pendant son règne papal, un atelier de construction; car l'abbé Gerhard d'Aurillac, son ancien professeur, lui ayant demandé un orgue, Gerbert répondit que la guerre et les troubles d'Italie ne lui permettaient pas de lui envoyer celui qu'il avait commandé (23). En 987, qui était l'année suivante et celle de la mort de Gerhard, Gerbert écrit à Raimond son successeur que, « devant suivre l'impératrice Théophanie en Allemagne , avec une suite de moines et de soldats, il ne peut rien dire de certain au sujet de l'orgue italien qu'il demande ni du moine chargé de son transport(24). »
La plupart des traités de musique du IXe siècle au XIIe , notamment ceux de Notker, de Hucbald , de Bernelin, d'Aribon , de Gerland et d'Eberhard (25), contiennent des instructions sur la mesure et les proportions des tuyaux d'Orgue: Ce qui prouve, non seulement qu'il était fort répandu alors, mais aussi le cas qu'on en faisait et l'importance qu'on attachait à sa bonne construction. Il est à regretter que ces écrivains ne nous donnent point des détails sur le mécanisme de cet instrument.
L'on est dans une ignorance presque complète sur tout ce qui concerne l'état des orgues de France, d'Allemagne et d'Italie à cette époque. Il n'en est pas de même pour l'Angleterre ; il existe sur les orgues de ce pays des renseignements qui, sans être complets ou même suffisants, sont néanmoins précis et importants. Wolstan, moine et chantre de l'abbaye de Winchester, au Xe siècle, a donné, dans un poème sur la vie de Switun, une description en vers de l'orgue que l'évêque Elfège avait fait construire en 951 pour l'église de Winchester. D'après cette curieuse description que nous donnons en note (26), cet orgue surpassait en grandeur toutes les orgues qu'on avait vues jusqu'alors; il était composé de deux parties dont chacune avait sa soufflerie, son clavier et son organiste. Douze soufflets à la partie inférieure, quatorze à la partie supérieure étaient mis en mouvement avec beaucoup de peine par soixante-dix hommes robustes. L'air, refoulé d'abord dans un sommier sur lequel étaient rangés quatre cents tuyaux, se distribuait ensuite par quarante soupapes, dans chaque choeur ou groupe composé de dix tuyaux mis ingénieusement d'accord. Cet orgue était joué par deux organistes, et chacun d'eux gouvernait, comme dit Wolstan, son propre alphabet, c'est à dire son clavier ou série de touches sur lesquelles les notes étaient désignées par des lettres de l'alphabet. Chacun de ces claviers était composé d'un nombre égal ou inégal de touches, et chaque touche faisait résonner dix tuyaux à la fois. Mais comment ces tuyaux étaient-ils accordés entre eux, combien d'octaves chaque clavier comprenait-il, l'échelle des sons était-elle disposée chromatiquement ou diatoniquement? Ce sont toutes choses que le poète ne nous apprend pas. En l'absence de renseignements sur ces points, nous allons interroger la situation de l'art musical à cette époque et chercher à résoudre ces diverses difficultés.
(1)Dissertation sur la poésie et la musique des Hébreux. Édition d'Amsterdam, 1723, tome I, première partie, p. 110.
(2)Primum omnium ad organum, eo quod majus esse his in sonitu et fortitudine nimia computantur clamores, veniam. De duabus elephantorum pellibus concavum conjungitur, et per duorum fabrorum sufflatoria comprensatur. Per quindecim cicutas aereas in sonitum nimium, quos in modum tonitrui concitat, ita ut per mille passuum spatia sine dubio sensibiliter utique et amplius audiatur. Sic apud Haebreos de organis, quae ab Hierusalem usque ad montem Oliveti et amplius sonitu audiuntur, comprobatur.
(3)Spiritalia seu pneumatica apud veterum mathematicorum opera , graece et latine. Paris, 1693.
(4)De architectura, lib. X, cap. 13.
(5)De veterum hydraulo, dans les Mémoires de la Société royale de Goettingue, t. II, p. 159 et suiv.
(6) Cornelius Severus, poème intitulé : Etna. — Pétrone, chap. 56.
(7) « Reliquam diei partem per organa hydraulica novi ignotique operis circumduxit. »
(8.) « Specta portentosam Archimedis munificentiam : organum hydraulicum dico, tot membra, tot partes, tot compagines, tot itinera vocum, tot compendia sonorum, tot commercia modorum , tot acies tibiarum, et una moles erunt omnia. » (Lib. De Anima.)
(9)« Venit c*m Balderico presbyter quidam de Venetia, nomine Georgius, qui se organum posse facere asserebat. Quem imperator Aquisgrani c*m Thancolfo sacellario misit, et ut ei omnia ad id instrumentum efficiendum necessaria praeberentur imperavit. » — De gestis Ludovici Pii, imp., ad an. 826.
(10)« Hic est Georgius veneticus, qui de patria sua ad imperatorem venit, et in Aquensi palatio organum, quod graece hydraula vocatur, mirifica ante composuit. » — De translatione et mira-cutis SS. Marcelini et Petri.
(11) apud Gerb. , Scriptores, t. I, p. 33.
(12) Extant etiam apud illam ecclesiam organa hydraulica, ubi mirum in modum aquae calefactae violentia, ventus emergens implet concavitatem barbiti, et, per multi foratiles transitus aeneae fistulae modulatos clamores emittunt. — Guil. Malmesbury, apud Ducange , v° Organum.
(13) « Organa dicuntur omnia instrumenta musicorum. Non solum illud organum dicitur, quod grande est et inflatur follibus, sed etiam quidquid aptatur ad cantilenam et corporeum est quo instrumento utitur qui cantat, organum dicitur. »
(14) « Organum generale nomen est omnium vasorum musicorum, quamvis jam obtinuerit consuetudo, ut organa proprie dicantur ea quae inflantur follibus; quod genus significatum hic esse non arbitror. Nam cùm organum vocabulum graecum sit, ut dixi generale (òργanon, quasi έργanon, ab έργon, opus) omnibus instrumentis musicis conveniens; hoc cui folles adhibentur, alio Graeci nomine appellant. Ut autem organum dicatur, magis latina et ea usitata et vulgaris est consuetudo. »
(15) « Organum itaque est quasi turris, diversis fistulis fabricata, quibus flatu follium vox copiosissima destinatur; et ut eam modulatio decora componat, linguis quibusdam ligneis ab interiori parte construitur, quas disciplinabiliter magistrorum digiti reprimentes grandisonam efficiunt et suavissimam cantilenam. »
(16) « At Vitalianus, cultui divino intentus, et regulam ecclesiasticam composuit, et cantum ordinavit, adhibitis ad consonantiam (ut quidam volunt) organis. » — Plat., De rit. Pont., p. 85.
(17)Voici les vers du Mantouan :
. .. .. .. .. .. .Adjunxere etiam, molli conflata metallo
. .. .. .. .. .. .Organa, quae festis resonant ad sacra diebus.
Platina les a rapportés ainsi :
. .. .. .. .. .. .Segnius adjunxit, molli conflata metallo
. .. .. .. .. .. .Organa, quae festis resonant ad sacra diebus.
(18.) « Constantinus imperator Pipino regi mulla misit munera, inter quae et organa, quae ad eum in Compendio villa pervenerunt, ubi tunc populi sui generalem conventum habuit. » — Annales rerum gestarum Pipini regis.
(19) « Adduxerunt etiam iidem missi (Constantini Copronymi) omne genus organorum, sed et variorum rerum secum, quae cuncta ab opificibus sagacissimis Caroli, quasi dissimulanter aspecta, acturatissime sunt in opus conversa; et praecipue illud musicorum organum praestantissimum, quod doliis ex aere conflatis, follibusque taurinis per fistulas aereas mire perflantibus, rugitu quidem tonitrui boatum, garrulitatem vero lyrae vel cymbali dulcedinem coaequabat. Quod ubi positum fuerit, quamdiuque duraverit, et quomodo inter alia rei publicae damna perierit, non est hujus loci vel temporis enarrare. » — Lib. II, De rebus bellicis Caroli Magni, n. 10.
(20) « Carmina de apparatu templi Aquisgrani. »
(21) Precamur autem ut optimum organum c*m artifice, qui hoc moderari ac facere ad omnem modulationis efficaciam possit , ad instructionem musicae disciplinae nobis aut deferas, aut c*m eisdem reditibus mittas. » — Cf., Baluzii Miscellan lib. V, p. 490.
(22) Histoire littéraire de la France, tom. VI. — Duchesne, Hist. franç. , t. II, p. 789 et suiv.
(23) « Organa porro et quae vobis praecepistis in Italia conservantur, pace regnorum facta vestris obtutibus repraesentandae. » — Coll. , apud Duchesne, n° 71
(24) « At quoniam domina mea Theophonia, imperatrix semper augusta, VIII cal. april., proficisci me secum in Saxoniam jubet, eoque quosdam ex meis monachis ac militibus ab Italia convenire jussi , nunc non habeam quod certum scribam super organis in Balla positis, ac monacho dirigendo qui ea conducat. » — Ibid, no 91.
(25)Gerbert, Scriptores, t. I et II.
(26)Voici les vers techniques du chantre anglais du Xe siècle :
. .. .. .. .. .. .Talia et auxistis hic organa, qualia nusquam
. .. .. .. .. .. .. .Cernuntur, gemino constabilita sono.
. .. .. .. .. .. .Bisseni supra sociantur in ordine folles,
. .. .. .. .. .. .. .Inferiusque jacent quatuor alque decem;
. .. .. .. .. .. .Flatibus alternis spiracula maxima reddunt.
. .. .. .. .. .. .. .Quas agitant validi septuaginta viri
. .. .. .. .. .. .Brachia versantes, multo et sudore madentes,
. .. .. .. .. .. .. .Certatimque suos quisque monet socios,
. .. .. .. .. .. .Viribus ut totis impellant flamina sursum ,
. .. .. .. .. .. .. .Rugiat et pleno kapsa referta sinu.
. .. .. .. .. .. .Sola quadringintas quae sustinet ordine musas,
. .. .. .. .. .. .. .Quas manus organici temperat ingenii.
. .. .. .. .. .. .Has aperit clausas, iterumque lias claudit apertas ,
. .. .. .. .. .. .. .Exigit ut varii certa camaena soni.
. .. .. .. .. .. .Confiduntque duo concordi pectore fratres,
. .. .. .. .. .. .. .Et regit alphabetum rector uterque suum.
. .. .. .. .. .. .Suntque quater denis occulta foramina linguis,
. .. .. .. .. .. .. .Inque suo retinet ordine quoque decem.
. .. .. .. .. .. .Huc aliae currunt; illuc aliaeque recurrunt;
. .. .. .. .. .. .. .Servantes modulis singula puncta suis.
. .. .. .. .. .. .Et feriunt jubilum septem discrimina vocum,
. .. .. .. .. .. .. .Permixto lyrici carrnine semitoni.
. .. .. .. .. .. .Inque modum tonitrus vox ferrea verberat aures,
. .. .. .. .. .. .. .Praeter ut hunc solum nil capiat sonitum,
. .. .. .. .. .. .Concrepat in tantum sonus hinc, illincque resultans,
. .. .. .. .. .. .. .Quisque menus patulas claudat aut auriculas,
. .. .. .. .. .. .Haud quaquam suffere valens propiando rugitum,
. .. .. .. .. .. .. .Quem reddunt varii concrepitando soni
. .. .. .. .. .. .Musarumque melos auditur ubique per urbem ,
. .. .. .. .. .. .. .Et peragrat totam fama volans patria
. .. .. .. .. .. .Hoc decus ecclesia novit tua cura tonanti
. .. .. .. .. .. .. .Clavigeri inque sacri struxit honore Petri.