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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.

Publié : ven. 15 avr. 2016 0:00
par Louis Mc Duff
CHAPITRE XI

Nouvelle Fondation

(suite)

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Nous pouvons attaquer maintenant la question de l'éclosion, de la naissance, du premier rejeton de la mission de N.-D. de la Délivrande.

Le cap Esquimau est un point géographique sur la côte ouest de la baie d'Hudson situé à mi-chemin entre Chesterfield et Churchill, au sud, c'est-à-dire à environ 185 milles de l'une et de l'autre place. En retournant chez lui, à la fin de l'été 1924, Mgr Charlebois constata que l'évêque anglican et son archidiacre faisaient une visite à cette localité, en vue d'y établir un poste de leur secte. En même temps. Sa Grandeur écrivait au P. Turquetil que le Gouvernement canadien avait à Churchill une vieille bâtisse qu'il était prêt à céder aux catholiques, et se demandait s'il ne serait pas possible de la démantibuler et d'en transporter les éléments à la pointe Esquimau, par le second voyage de la goélette de la Compagnie à cette place.

Comme d'habitude, Turquetil trouvait la chose non seulement faisable, mais nécessaire. Néanmoins c'était trop beau. Le diable devait s'en mêler.

Voilà, en effet, que le Père apprend des employés eux-mêmes que ladite goélette doit bien faire deux voyages au cap Esquimau, mais coup sur coup, en sorte qu'il n'y a aucune possibilité physique de défaire la bâtisse planche par planche, alors qu'on n'a que quatre marteaux et un arrache-clou, dans l'espace des cinquante ou cinquante-deux heures que ce bateau mettrait à faire sa première tournée.

Que faire? La mission projetée serait mise sous la protection de la « Petite Thérèse », comme on disait alors. A celle-ci d'y pourvoir. Et elle le fit sans se faire prier. Elle ne manqua pas d'arrêter en chemin la goélette, en lui opposant des glaces infranchissables dans le sud, à près de deux cents lieues de Chesterfield, alors qu'il n'y en avait plus dans le nord! Pareille chose, paraît-il, ne s'était pas vue de mémoire d'homme.

Dix jours se passèrent ainsi, et la goélette n'arrivait pas. Pendant ce temps, les PP. Turquetil et Ducharme, aidés du Fr. Girard, travaillaient comme des mercenaires, se hâtant fiévreusement d'arracher sans les trop abîmer planches sur planches, et de les charger sur un bateau plat, ou transbordeur, prêté par la Compagnie, pour les transporter de l'autre côté du fleuve Churchill, là où la goélette pourrait les prendre.

« Je vois encore le P. Ducharme essayant en vain de terminer une lettre à son vieux père », écrivait plus tard Mgr Turquetil, « les mains endolories, enflées et couvertes de bandages, ne pouvant tenir la plume. Mais, » ajoute-t-il, « on était heureux, parce qu'on avait réussi » (8). Evidemment, la « Petite Thérèse » y avait mis la main.

Restait une autre difficulté…
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(8) Missions pour 1926, p. 169.

Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.

Publié : sam. 16 avr. 2016 0:00
par Louis Mc Duff
CHAPITRE XI

Nouvelle Fondation

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Restait une autre difficulté. On avait, sur la recommandation du propriétaire, chargé et surchargé le bateau traversier, afin de faire moins de voyages, vu qu'il n'était pas sûr, n'ayant que la cale de solide, et étant criblé de voies d'eau de chaque côté. On avait même empilé les planches en forme de toit à plus d'un mètre au-dessus des bords, et, remorqué par un canot à moteur, on partit pour l'autre rive du fleuve, à deux milles de là.

Quatre Montagnais étaient fièrement campés sur ce faîte improvisé, lorsque, ouvrant de grands yeux:

— Eh ! eh ! nous coulons, s'écrièrent-ils.

Du petit moteur où il avait pris place, Mgr Turquetil leur cria, en riant avec une assurance qui n'était que feinte:

— N'ayez pas peur; le bois flotte toujours et ne coule jamais.

Mais, dans son for intérieur, il dit à sainte Thérèse :

— C'est pour votre maison ; gardez-nous.

Et sa protection n'était pas de trop. Les courants et contre-courants de l'estuaire entraînaient, en effet, moteur et bateau plat loin de leur route, tantôt en amont, tantôt en aval. Il ne fallut pas moins de quatre heures pour effectuer la traversée.

Tout fut transporté en deux fois.

Sur ces entrefaites, arrivait M. l'archidiacre, qui était allé annoncer la venue d'un ministre au cap Esquimau. Les missionnaires, surtout le Frère Girard, naturellement, en firent des gorges chaudes. C'étaient eux-mêmes qui allaient être ses « ministres », et il n'en savait rien !

Mgr Turquetil ne devait pas accompagner le P. Ducharme…

Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.

Publié : dim. 17 avr. 2016 0:12
par Louis Mc Duff
CHAPITRE XI

Nouvelle Fondation

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Mgr Turquetil ne devait pas accompagner le P. Ducharme et le Fr. Girard dans cette fondation. Il était alors en chemin pour la capitale du monde catholique, Rome, où l'appelaient les intérêts de l'Exposition Vaticane. Il vit avec émotion partir pour la pointe Esquimau la goélette chargée de son vieux, et pourtant si précieux, butin, tandis que lui mettait en ordre sur la grève le bois qui restait, et dont on aurait besoin l'année suivante pour terminer le bâtiment.

Il était encore là quand revint la goélette, annonçant que le Père et le Frère avaient eu une excellente traversée, que leurs premières impressions de la place étaient très bonnes, et qu'ils allaient se mettre à l'œuvre en commençant par prendre possession du pays par la plantation d'une grande croix.

Débarqués le 13 août, ils restèrent sous la tente jusqu'au 8 septembre. Non pas certes que la maison fût alors finie; mais telle était la fureur du vent — le diable n'y était-il pas pour quelque chose ? — que les deux fondateurs crurent se protéger en dressant leur tente entre les quatre murs de leur bâtisse en construction.

Le 1er février 1925, la maison-chapelle était terminée. On l'avait même ornée d'un beau clocher de vingt-deux pieds de haut, dont le P. Ducharme conte l'histoire.

Tout était prêt, et l'on n'attendait qu'un beau jour pour percer le toit et l'y assujettir. C'est alors qu'arriva avec une violence inouïe une terrible tempête de vent et de neige humide. On s'obstina quand même à monter une petite cloche et à fermer la trappe. Mais ce fut dans la maison comme une inondation qui dura quinze jours, alors que, ainsi que l'écrit le P. Ducharme, « le Fr. Girard et moi faillîmes être plus endommagés que la bâtisse, pour avoir fait trop de vitesse en descendant les échelles.

« C'est moi qui donnai l'exemple », ajoute-t-il. « Le vent secouait fortement l'échelle du toit, et menaçait de déchirer le papier goudronné. Je grimpai alors sur l'échelle extérieure, afin de descendre celle du toit. J'étais au sommet quand un violent coup de vent emporta tout — échelles et grimpeurs. Je me trouvai par terre avant de savoir par où j'étais descendu.

« Le Frère, lui, était tout en haut du clocher quand, tout à coup, l'échelle glissa sous lui. Pourquoi? Je n'en sais rien: tout paraissait si solide! En tout cas, ce n'était pas le moment de discuter la chose. Le Frère arriva en bas, sans mot dire, sur le sol gelé — avec un talon endolori : une affaire de quelques jours » (9).

Il n'y a pas de présomption pour ceux qui connaissent le cher Frère à s'imaginer qu'il dut en être pour l'une de ses franches crises de rire.

Pendant le mois de septembre, ils ne purent travailler que juste un jour, le 11, et les deux derniers jours d'octobre, une tempête affreuse faillit balayer tout le petit village. Le vent faisait alors du 50 ou 60 milles à l'heure.

Vite on condamna portes et fenêtres. Mais ce n'était qu'un commencement….
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(9) Ibid., p. 172.

Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.

Publié : dim. 17 avr. 2016 13:13
par Louis Mc Duff
CHAPITRE XI

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Vite on condamna portes et fenêtres. Mais ce n'était qu'un commencement. Le vent augmenta d'intensité.

Les deux religieux allumèrent alors un cierge devant la statue de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus.


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Il y a sans doute des lecteurs dans notre Ouest canadien qui s'imaginent savoir ce qu'est un « grand vent ». Les pauvres innocents! Qu'ils se transportent donc sur les bords de la baie d'Hudson; là ils ne tarderont pas à apprendre ce qu'est en réalité un vent bien conditionné . . .

Il n'y avait pas longtemps que le Père et le Frère avaient fait leur acte de foi en leur glorieuse protectrice, lorsqu'on vint les chercher: tout un côté du toit du magasin de la Compagnie venait d'être emporté par le vent, et le reste menaçait ruine. Ils s'y rendirent en rampant sur le sol, car il n'y avait pas moyen de se tenir debout. Ce qui restait du magasin fut consolidé avec des madriers supportant force poids, et les religieux songèrent à rentrer chez eux.

« Il faisait nuit », écrit le Père. « Nous redoutions de rentrer . . . dans notre maisonnette inachevée, qui n'avait encore qu'une simple rangée de planches à l'intérieur et pas de mobilier pour lui donner du poids. Résisterait-elle? Finalement, à deux heures du matin, la maison de nos hôtes craquant de toutes parts, nous rentrâmes chez nous.

« Couchés sur le plancher, sans pouvoir dormir, nous attendîmes pour voir ce qui allait arriver. A la marée montante de la nuit, les vagues, poussées par le vent, gagnèrent les habitations, mirent en pièces un hangar de la Compagnie, et emportèrent près de trente tonnes de charbon.

« Cette tempête dura encore toute la journée du lendemain, et, quand nous pûmes sortir de notre maison, nous la trouvâmes toute lavée par les vagues, et couverte de glaces jusqu'à hauteur des fenêtres» (10).

Tels sont les agréments climatériques de ce pays, léché par le courant du pôle nord et sur lequel donne l'immensité de la haute mer — car le mot de baie ne doit pas donner le change: la baie d'Hudson n'est guère une baie que sur les cartes. En pratique, elle est vaste comme un océan et tempétueuse en proportion, sinon plus.

Matériellement, le premier rejeton…
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(10) Ibid., p. 173.

Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.

Publié : lun. 18 avr. 2016 12:50
par Louis Mc Duff
CHAPITRE XI

Nouvelle Fondation

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Matériellement, le premier rejeton de la mission de Chesterfield était fondé. Qu'était-il au point de vue autrement important des dispositions de ses indigènes? Ce ne pouvait être la perfection, puisqu'on était en pays esquimau ; mais le terrain semblait bien préparé, parce que beaucoup avaient vu le prêtre à N. — D. de la Délivrande et comprenaient sa raison d'être.

De fait, s'il faut en croire un P. Honoré Pigeon, O. M. I., récemment arrivé (11), sainte Thérèse de Lisieux n'amenait à son Jésus pas moins d'une cinquantaine de familles — à titre de catéchumènes, naturellement (12).

Pendant que le P. Ducharme et le Frère Girard construisaient leurs nouveaux foyers, leur commun supérieur s'acheminait vers Rome et la France. Cette dernière, qu'il n'avait pas vue depuis vingt-cinq ans. Alors même que des affaires sérieuses ne l'eussent point conduit à la capitale du monde chrétien, il avait certes bien gagné une visite au pays natal, et ce serait sans doute contraire à la vérité que d'affirmer qu'il ne jouit point de son voyage, même du simple spectacle des prés verts et des vergers opimes qui avaient été témoins des scènes de son enfance.

Pourtant, comme il l'écrivait alors, sa pensée et son cœur n'avaient quitté ni le Nord ni ses Esquimaux, pas plus que les missionnaires dont il était maintenant chargé.

Le 8 mai 1925, il quittait Caen, disant un nouvel adieu à sa famille, à ses amis et à plusieurs prêtres éminents, qui avaient été ses compagnons aux petit et grand séminaires. Un frère convers, Jacques Volant, O. M. I., natif de Bretagne (13) et un autre Oblat l'accompagnaient maintenant comme nouvelles recrues pour sa lointaine préfecture.


Leur bateau, l'Ausonia, parti de Cherbourg, toucha à Queenstown, au sud de l'Irlande, et même là notre fameux missionnaire esquimau…

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(11) Du diocèse de Québec, où il était né en 1897. Il vient de périr on ne sait où, s'étant perdu en voulant regagner à pieds la Mission, après avoir quitté le bateau où il s'était embarqué. Voir illustration Nº 44. et p. 269 note. — (12) Missions, p. 175. — (13) Né en 1900, le Fr. Volant est du diocèse de Quimper, et il était alors comme à la veille de faire ses vœux perpétuels.

Page 269, note, a écrit : Par exemple, la récente disparition et la mort certaine du P. Pigeon, perdu en retournant à sa mission de Chesterfield. Pour éviter du mauvais temps sur mer, il était abordé dans le but de faire le reste du trajet à pied. On ne l'a jamais revu, et malgré plusieurs expéditions fort soigneuses, on n'a point encore retrouvé ses restes. S'il se noya en traversant quelque petite anse à marée basse, il est probable qu'on ne les retrouvera jamais.

Un bruit fort injuste qui courut les journaux était à l'effet que sa mort était arrivée à l'occasion d'une expédition de chasse. Rien de plus faux. D'abord le P. Pigeon n'avait point de goût pour la chasse comme telle. Ensuite il revenait d'une tournée de ministère à Rankin Inlet, où il avait passé plus d'une semaine à faire le catéchisme à quelques païens, à raffermir les chrétiens, offrant le Saint-Sacrifice non seulement au camp des Esquimaux, mais même en voyage, dans le campement éphémère d'une nuit passée sous la tente (D'après Mgr Turquetil, à la presse, août 1935).

Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.

Publié : mar. 19 avr. 2016 11:55
par Louis Mc Duff
CHAPITRE XI

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Leur bateau, l'Ausonia, parti de Cherbourg, toucha à Queenstown, au sud de l'Irlande, et même là notre fameux missionnaire esquimau ne manqua pas d'être remarqué, mais pas comme tel, bien s'en faut. Le prenant, à cause de sa barbe, pour un ministre protestant, une bonne vieille lui

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offrit à vendre une espèce de mouchoir ou foulard en dentelles.

— Ce soir, il y aura bal à bord, lui dit-elle : voilà qui fera plaisir à votre partenaire.

La petite mère ne comprit rien à son éclat de rire, et s'éloigna dégoûtée de son peu de galanterie.

Après un certain temps passé par le préfet apostolique à quêter au moyen de conférences sur ses Esquimaux dans la province de Québec et aux Etats-Unis, il prit passage, avec ses deux compagnons sur le Nascopie, qui était cette fois doublé d'un autre bateau un peu moins rapide, le Bay Eskimo, sur lequel avait été embarqué son précieux fret, composé de dix caisses, fruit de son labeur de mendiant parmi les chrétiennes populations du Canada. Le tout était destiné surtout à la nouvelle mission de Sainte-Thérèse, du cap Esquimau, qu'on venait de fonder.

La traversée fut signalée par des conflits extraordinaires avec les glaces — c'était pourtant à la mi-juillet — d'où le Bay Eskimo sortit estropié.

Après des difficultés sans nombre, Mgr Turquetil monta un matin sur le pont, et constata à sa grande surprise que le Nascopie retournait en arrière, se dirigeant vers l'est sur une mer chargée de glaçons qu'il avait déjà franchie. Qu'y avait-il donc?

— On vient, paraît-il, de recevoir un appel au secours, un S O S, du Bay Eskimo , qui est en train de couler à 250 kilomètres de là, lui dit-on en réponse à sa question.

Le 24, à sept heures du matin, le vaisseau en détresse est signalé par un matelot perché au haut du mât du Nascopie ; puis l'on distingue des signaux de fumée noire, qui aident à le repérer. Une heure plus tard, on aperçoit une de ses chaloupes, tandis que, sur un glaçon flottant, équipage et passagers sont à grelotter. Du Bay Eskimo pas la moindre trace, il a sombré avec tous ses trésors!

Après bien des allées et venues, le Nascopie

Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.

Publié : mer. 20 avr. 2016 11:58
par Louis Mc Duff
CHAPITRE XI

Nouvelle Fondation

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Après bien des allées et venues, le Nascopie arrivait à Chesterfield Inlet, le 2 août, fête de saint Alphonse, pour lequel les Oblats ont une dévotion spéciale. Tous les missionnaires du pays, réunis pour l'occasion, accueillent leur supérieur avec un enthousiasme que partagent pleinement leurs ouailles.

Mais bientôt une épine se fait sentir au milieu des roses, la chaleur de la réception est tempérée par un rappel à la réalité: tous les précieux cadeaux dus à la charité canadienne ont péri! Quelle amertume pour le préfet apostolique! Quel désappointement pour ses subordonnés du cap Esquimau, qui en sont encore aux langes de la toute petite enfance ! La « Petite Thérèse » n'aurait-elle pas dû prévenir pareille catastrophe?

Mais pourquoi douter de son bon cœur et mettre en cause son pouvoir auprès de Dieu? Son intervention miséricordieuse a été bien plus éclatante que tout ce qu'on aurait pu oser espérer. Voici, en effet, venir à la Mission un matelot du Nascopie.

— Vos dix caisses sont à bord de notre bateau, dit-il.

Tressaillement mêlé d'incrédulité.

— Comment? Mais elles ont été embarquées sur le Bay Eskimo, lui fait-on remarquer.

Bay Eskimo ou Nascopie, peu m'importe. Tout ce que je sais c'est qu'elles sont maintenant à bord de notre bateau, insiste l'homme de la mer.

Et c'était vrai, en dépit du fait que deux des employés du vaisseau disparu préposés à l'enregistrement des marchandises attestaient, et leurs papiers en faisaient foi, que ces caisses avaient dûment été mises à bord du Bay Eskimo!...

N'ai-je pas quelque raison, après cela et considérant le caractère miraculeux de la conversion des Esquimaux (14), d'intituler mon humble volume Monseigneur Turquetil et le Miracle de ses Missions? Gloire, encore une fois, à la petite Sainte de Lisieux! Sa pluie de roses se fait sentir jusque, ou plutôt surtout, dans les glaces de la baie d'Hudson!
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(14) « Chaque conversion de païen adulte est un vrai prodige de la grâce, quand on sait de quelles erreurs et de quelles pratiques il faut les faire revenir pour les amener à Dieu », écrivait peu après Mgr Turquetil. Cf. Les Cloches de Saint-Boniface, janvier, 1926.
A suivre : Chapitre XII. Extension à l'Est et à l'Ouest.

Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.

Publié : jeu. 21 avr. 2016 13:22
par Louis Mc Duff
CHAPITRE XII

Extension à l'Est et à l'Ouest

Rentré à N.-D. de la Délivrande après un an d'absence, Mgr Turquetil s'employa à consolider et à étendre l'œuvre établie, double but qu'il ne crut pouvoir mieux atteindre qu'en mettant le pays et ses deux missions, sans compter celles qu'il comptait bien fonder dans un avenir prochain, sous la protection de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus.

A Noël, quelques infidèles, arrivaient à Chesterfield, attirés par la danse et les festins donnés par les traiteurs. Parmi ces visiteurs se faisaient remarquer deux gaillards, espèces d'esprits forts, rebelles à toute idée religieuse autre que celles qu'ils tenaient de leurs ancêtres. Ils vinrent pourtant à la chapelle, et, pour la première fois de leur vie, purent contempler la statue de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (V. ill. nº 48) ; après quoi ils inspectèrent la crèche, et se virent comme entraînés à écouter même le sermon, qui n'eut pas l'air de leur déplaire trop.

Le lendemain était un dimanche. Ils revinrent à l'église; mais le sermon avait changé de sujet. Il roulait cette fois sur la manière de célébrer dignement les fêtes de Noël et du Jour de l'An. Le prédicateur tonna contre la danse et les désordres qui s'ensuivent, et donna à ses auditeurs à choisir entre la prière et le bal.

Le prêtre était sûr que les deux étrangers, sans aucune préparation religieuse et en conformité avec leur passé, seraient simplement dégoûtés. Quelle ne fut pas sa surprise de voir que même ceux-là l'écoutaient sans broncher, et venaient après l'office lui déclarer qu'ils voulaient se faire chrétiens!

C'était là, avec d'autres circonstances analogues, l'indice d'un progrès religieux incontestable. Le supérieur de la mission voulut encore en être de quelques progrès matériels.

Jusqu'alors prêtres et fidèles...

Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.

Publié : ven. 22 avr. 2016 12:03
par Louis Mc Duff
CHAPITRE XII

Extension à l'Est et à l'Ouest

(suite)

Jusqu'alors prêtres et fidèles n'avaient eu qu'un autel pour toute chapelle. Cet autel se trouvait caché par une cloison mobile, qui s'ouvrait pour les offices et admettait à leur participation les fidèles en prières dans la pièce voisine.

Dans une allonge qui servait de chambre à coucher, etc., on aménagea une chapelle avec des bancs, formant une pièce bien pieuse et proprette. Notre-Seigneur avait donc dès lors un chez soi, où il pouvait admettre ses dévoués serviteurs.

Mgr Turquetil se fit même une chambrette, la première qu'il eût eu depuis vingt-six ans. Elle lui servit de chambre à coucher, de bureau, de lingerie, de chambre obscure pour la photographie — car le missionnaire ne faisait pas qu'un métier.

« Du gros papier gris recouvre les murs », écrit-il à ce propos, « ce qui n'empêche pas le givre de coiffer tous les clous d'un joli bouton blanc. C'est beau, mais ce n'est pas chaud. Le seul appareil de chauffage, ce sont les tuyaux de la fournaise de la cuisine, qui est de l'autre côté . . . L'encre gèle parfois dans la plume; on met le tout à chauffer, et, en attendant, on dit un bout de bréviaire » (1)

Un autre progrès, dont le même prélat est encore plus fier, est l'érection régulière d'un bureau de poste à Chesterfield Inlet. Oui, un véritable bureau de poste du Gouvernement, avec sac imperméable à son service, et cela en pleine sauvagerie ! Seulement il n'y avait point de maître de poste ; personne n'étampait les lettres ou ne délivrait de mandats. Il n'y avait pas de facteurs non plus; la boîte aux lettres était encore à mille milles de là, et il fallait aller y porter la malle tout comme autrefois.

Deux Esquimaux, facteurs d'occasion, lui faisaient faire une première étape en la portant à Churchill ; puis Montagnais, Cris et Métis se succédaient pour la faire passer au 214e mille, sur le chemin de fer du Pas à la baie d'Hudson, alors en construction (2). Et tout cela aux frais du Gouvernement! Quel progrès! On avait maintenant un courrier d'hiver.

Par ailleurs, au point de vue alimentaire, on en était toujours au même point: repas pitoyables, faute de gibier. Aussi le Fr. Volant, cuisinier de la communauté centrale, se plaignait-il du manque d'appétit des convives. En 1925, on avait été quatre mois sans voir une once de viande sur la table, et la pauvreté de la mission l'empêchait d'acheter des vivres. Le préfet apostolique en était même venu à mendier par la voie des journaux un repas par jour pour ses missionnaires!

Cependant, un progrès bien supérieur…
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(1) Lettre au Devoir, de Montréal, janvier 1926. — (2) On était encore loin de Churchill, puisque cette place se trouve à 510 milles du Pas, point initial de la numération milliaire.

Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.

Publié : sam. 23 avr. 2016 11:58
par Louis Mc Duff
CHAPITRE XII

Extension à l'Est et à l'Ouest

(suite)

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Cependant, un progrès bien supérieur à ceux que je viens d'enregistrer se produisait juste à l'est de la baie Chesterfield. A quelque distance de là, s'étend en pleine mer une île importante appelée Southampton, qui n'a pas moins de 16,396 milles carrés de superficie. Elle est, pour le voyageur, comme une halte, un pied à terre, formé par la nature entre le continent et la Terre de Baffin, immense île de 201,600 milles carrés, où se trouvaient déjà des ministres protestants.

Poussés par leur instinct nomade, une soixantaine d'Esquimaux de Chesterfield Inlet s'étaient rendus sur la partie méridionale de l'île Southampton, et hantaient un point appelé port au Corail, Coral Harbour. De plus, un Esquimau y faisait les fonctions de catéchiste anglican, travaillant ainsi au compte de la secte établie encore plus à l'est.

Ne faire aucun cas de sa présence au milieu des catéchumènes de Southampton eût été désastreux pour l'unité religieuse et la persévérance des indigènes de l'ouest. Une fondation s'imposait ; elle se fit sans la moindre hésitation.

En conséquence, au cours de l'été 1926, le P. Duplain et le Fr. Girard accompagnaient leur supérieur sur le Nascopie, et débarquaient au point voulu le bois de construction amené de Montréal, pour l'érection du bâtiment nécessaire.

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Mgr Turquetil choisit lui-même l'emplacement, près du poste de la Compagnie, sur un tertre assez élevé et sec qui domine le petit lac où l'on s'approvisionnait d'eau douce. Les abords sont plats. Le bateau doit rester au large, et ce n'est qu'à la marée haute qu'on peut aborder à la Mission, dans une toute petite baie d'un quart de mille de large sur un demi-mille de profondeur.

La nouvelle Mission fut mise sous le vocable de Saint-Joseph.

Aux deux fondateurs, qui avaient à leur crédit l'expérience de semblables constructions, succédèrent bientôt les PP. Arthur Thibert (3) et Eugène Fafard (4) qui, dès l'année suivante, donnaient à leurs amis une légère idée de leur situation à la nouvelle station. Une population d'environ cent cinquante âmes se trouvait, paraît-il, groupée non loin d'eux, dont une moitié, de beaucoup la mieux disposée, était originaire de Chesterfield, tandis que l'autre, à attaches protestantes, venait de la Terre de Baffin.

Tous les Esquimaux de cette dernière avaient été baptisés par le ministre, qui venait lui-même de leur bâtir un temple tout près de la Mission catholique. Pourquoi faut-il que les fauteurs du schisme et de l'hérésie essaient partout de contrecarrer l'action du prêtre de la seule religion fondée par Jésus-Christ? Ils devraient pourtant savoir qu'il y a une différence assez notable entre Notre-Seigneur et le roi luxurieux aux multiples femmes...

Le P. Thibert s'efforça d'atteindre le cœur des Esquimaux aux sympathies catholiques…
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(3) Né au diocèse de Montréal en 1898, prêtre depuis 1923. — (4) Né en 1901 au diocèse de Joliette, Canada, ordonné en 1926.