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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.

Publié : dim. 27 mars 2016 18:10
par Louis Mc Duff
CHAPITRE VIII

RÉCOLTANT DANS L’ALLÉGRESSE

(suite)

Au commencement de l'hiver, le nouveau Père avait le bonheur de baptiser le premier enfant né de parents chrétiens, et, pour passer du plus jeune au plus vieux, les deux prêtres recevaient, quelque temps avant Noël, une petite lettre en caractères syllabiques du plus ancien de leurs chrétiens, le bon Joseph.

—J'ai été bien malade, et plusieurs fois, disait-il; à chaque fois j'ai prié, à chaque fois j'ai été guéri.

On le revit à la Mission au mois de juin 1919. Le pauvre vieux était maigre, étiré et blanchi. On voyait qu'il avait souffert; mais il était heureux comme au temps de son catéchuménat, ne cessant de répéter :

— Merci, merci au Père de nous avoir appris à prier. J'ai été bien malade, et chaque fois nous avons prié en famille. La prière seule m'a sauvé.

Puis il ajoutait:

— Si j'étais seul, je serais bien aise de mourir pour aller au ciel, maintenant que mon âme est encore bonne depuis son baptême; mais il vaut mieux sans doute que je vive encore, quand je vois ma femme et mon enfant, si jeune encore, qui se mettent à pleurer à la pensée que je vais mourir (7).

Pareils sentiments chez un vieillard, hier encore encroûté dans ses idées d'un autre âge, n'étaient-ils pas un dédommagement adéquat pour les peines, soucis et privations que le missionnaire avait dû s'imposer pour les inculquer?

Autre petit détail que j'emprunte cette fois au P. Pioger qui, à titre de nouvel arrivé, remarquait bien des choses auxquelles son supérieur était habitué. Parlant des chrétiens, il écrit:

« Chaque matin, après la messe, ils se retirent à la cuisine. Alors s'ils parlent, c'est à voix basse. Un chrétien arrive ; s'il nous voit occupé, surtout s'il nous voit prier, il se retire et ne nous dérange pas. J'ai constaté en toute leur conduite le respect qu'ils ont pour le Prêtre. Que Dieu les conserve ainsi, et nous donne nombre de chrétiens de ce genre » (8) !

En dehors du cercle encore bien trop restreint de ces privilégiés de la grâce, les choses allaient bien différemment. D'abord, il y avait pour les missionnaires l'ennui résultant du manque de correspondance avec le monde civilisé. Par exemple, ils étaient allés du mois d'août 1918 au 23 avril 1919 sans aucune nouvelle du dehors, et celles du pays proprement dit n'étaient guère réconfortantes: indifférence ou moqueries à l'endroit de la religion, et, en ce qui regardait les intérêts des indigènes, famine, morts de faim, noyades, meurtres pour cause de jalousie, mariages à la mode des brutes, après échanges de coups de poing, telles étaient trop souvent les nouvelles du pays esquimau.

Comme l'horreur de pareilles mœurs faisait bien ressortir la douce et bienfaisante influence du christianisme même sur les cœurs les plus endurcis !

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(7) Ibid., décembre 1919, p. 73. (8) Ibid., août 1919, p. 10.
A suivre : Chapitre IX : Consolations

Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.

Publié : lun. 28 mars 2016 12:51
par Louis Mc Duff
CHAPITRE IX

CONSOLATIONS

Le P. Turquetil était un correspondant aussi fidèle que prolifique. Par exemple, au mois de février 1920, il écrivait une longue lettre publiée par l'Ami du Foyer, revue mensuelle de Saint-Boniface, dont on voudrait tout citer. Elle nous donne une peinture si vivante, de ce qu'était alors la mission de N.-D. de la Délivrande, que je ne puis m'empêcher de la résumer ici, et même d'en reproduire de longs extraits.

La note caractéristique de l'hiver 1919-20 fut la famine, nous apprend-il. Pas de caribous, pas de vivres, pas d'habits; tel était le sort d'un trop grand nombre d'Esquimaux. En octobre, deux familles arrivèrent à la Mission exténuées; le Père avait peine à les reconnaître. Ils avaient mangé leurs chiens et rodé des semaines entières à la recherche d'un gibier introuvable.

Près des missionnaires un homme était mort quinze jours après son retour, laissant une veuve et deux enfants dans la misère noire. Puis six familles arrivaient l'une après l'autre, et on en recherchait une autre, dont on ne pouvait trouver la moindre trace.

Ces recherches amenèrent la découverte de deux cadavres, gelés dans une misérable hutte de neige, un enfant de huit à dix ans, à moitié découvert, et un adulte, homme ou femme, gelé sous sa couverture et enseveli dans la neige.

Loin dans l'Ouest, on disait que l'abondance régnait, mais on ajoutait qu'un jeune homme de vingt ans à peine étant entré, de bonne heure le matin, dans une tente occupée par deux familles, en avait tué les deux hommes et enlevé leurs deux femmes.

Au nord, c'était une noyade et la mort de plusieurs personnes, et, écrivait le prêtre, on était pourtant loin de connaître au juste le bilan des misères de cette année-là. Mais plus intéressant était le cas d'un infidèle bigame venu à Chesterfield y augmenter le nombre des affamés.

Cet homme, paraît-il, ne manquait jamais de venir assister aux deux catéchismes du dimanche. L'été précédent, on l'avait même vu chaque matin priant à la messe et chantant avec les autres. Ce qu'ayant remarqué, le missionnaire avait fait un dimanche un sermon sur la polygamie qui, pensait-il, devait faire impression sur lui.

Quelques jours après, l'une de ses deux femmes, la plus âgée, vint lui demander de la préparer au baptême.

— C'est là une bonne pensée, lui dit Turquetil, mais sa réalisation est parfaitement impossible tant que tu seras la femme d'un polygame.

—Oh ! je le sais, fit-elle ; mon mari, ma compagne et moi, nous savons tout cela. Depuis l'an dernier, nous demandons toutes les deux à notre mari d'en choisir une et de laisser l'autre. Il le voulait bien, mais n'en avait pas le courage. Aujourd'hui il est décidé; nous ferons comme tu voudras, tu nous instruiras et nous serons baptisés.

Voulant l'éprouver, le Père lui fit entrevoir les conséquences…

Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.

Publié : mar. 29 mars 2016 12:26
par Louis Mc Duff
CHAPITRE IX

CONSOLATIONS

(suite)

Voulant l'éprouver, le Père lui fit entrevoir les conséquences pour elle d'une telle mesure, au cas où son mari se décidât en faveur de l'autre

— Oui, dit-elle, c'est vrai, mais ce n'est rien auprès de l'enfer.

« J'avais peine à croire à tant de résolution et de courage dans une femme païenne », écrit notre missionnaire. « Serait-ce jalousie, et parce qu'elle a deux enfants, espérant être choisie et se débarrasser de sa rivale? Nous allons vite savoir ce qu'il en est » (1).

L'homme vient à son tour, exprime le même désir et se dit prêt à tout. Le prêtre apprend alors que la plus jeune de ses femmes était, à la mode esquimaude, sa femme légitime, tandis que l'autre n'était au fond que sa sœur adoptive, une orpheline dont il avait abusé. Celle-ci n'a point de parents, personne pour avoir soin d'elle; mais peu importe, mieux vaut la misère que la perspective de l'enfer ! Et elle quitta généreusement son soi-disant mari.

Tous les trois pouvaient dès lors commencer leur catéchuménat, dont le premier jour était fixé au 3 décembre, fête de saint François-Xavier. Mais on aurait dit que l'ennemi de tout bien, déjà vaincu par le bon esprit de ces pauvres gens, ait voulu empêcher la consommation de leurs bonnes intentions, du moins en ce qui était du mari. Ici, il nous faut suivre pas à pas le P. Turquetil.

« Il était à la chasse au phoque, sur la glace de la mer », écrit-il. « Le courant (2) de l'inlet n'était pas encore gelé, et il guettait les phoques qui viennent respirer à la surface.

Il en avait déjà tué un. Un autre montre le nez; un coup de feu et l'animal est mort. . . Vite notre homme met le canot à l'eau ; mais le vent d'ouest et le courant, très fort en cet endroit, l'emportent rapidement au large. L'homme fait un

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faux mouvement, le canot chavire, mais le chasseur s'en dégage et essaie de grimper sur le canot qui se dérobe et enfonce sous lui.

« Le courant l'emporte rapidement ; la terre est loin, et…

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(1) L'Ami du Foyer, juillet 1920, p. 185. — (2) Ce que les premiers explorateurs à la recherche d'un passage du Nord-Ouest appelaient Chesterfield Inlet, c'est-à-dire baie longue et étroite, est en réalité un fleuve immense qui n'a pas moins de 10 milles de largeur à son embouchure. Son courant est alors de sept milles à l'heure, au moins; il se fait sentir jusqu'à plusieurs milles en dedans du lac Baker, plus de deux cents milles à l'ouest.

Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.

Publié : mer. 30 mars 2016 12:51
par Louis Mc Duff
CHAPITRE IX

CONSOLATIONS

(suite)

« Le courant l'emporte rapidement ; la terre est loin, et la seule chance qui reste est d'essayer de nager. Sans hésiter, notre homme s'y met résolument avec toute l'énergie du désespoir. Il n'a jamais nagé de sa vie, mais frappe l'eau vigoureusement comme un chien à la nage... Il commence à perdre équilibre, les pieds paraissent hors de l'eau, la tête enfonce, il avale de l'eau. Deux Esquimaux et un blanc qui le regardent, désolés, impuissants, s'attendent à le voir enfoncer d'un moment à l'autre.

« A ce moment, la cloche de la Mission sonne l'angelus. Ce son rappelle au malheureux en détresse ses projets de devenir chrétien. Du coup, il oublie tous ces esprits malfaisants, ces génies protecteurs qui l'occupaient tout entier un moment auparavant ; il s'adresse à Jésus.

« Sur la glace, les spectateurs le voient avec surprise résister si longtemps au courant, au froid terrible, au poids énorme de ses habits trempés d'eau, s'approcher peu à peu, arriver finalement; on peut lui lancer une corde qu'il saisit, et on le hâle sur la glace ferme.

« Il se lève, mais retombe épuisé, et perd vite connaissance. On l'emporte au poste. Tous s'attendent à une complication, soit du côté des poumons, soit en ce qui est du cerveau. Rien de tout cela. Quelques heures après, rien n'y paraissait ; à peine quelques légères égratignures sur les mains.

« Le lendemain, il vient au catéchisme du soir, et commence son catéchuménat. Bien que taciturne et parlant peu d'habitude, notre homme m'interrompt alors, pour dire sa reconnaissance à Jésus qui l'a sauvé hier, et pour lui promettre de devenir chrétien » (3).

Peu après, le réchappé alla trouver le prêtre, pour savoir quand il serait baptisé. On lui expliqua alors les raisons du délai imposé aux catéchumènes.

— Ah! oui, fit-il, j'ai dit aux femmes, qui ont peur de leurs vieux péchés et voudraient s'en débarrasser au plus tôt par le baptême, que ces péchés font bien peur, il est vrai, mais que si nous péchons de nouveau après notre baptême, ce serait bien pire encore.

Quiconque a vécu parmi les primitifs ne peut que louer cette sage lenteur des missionnaires, qui croient avec raison au danger qu'il y aurait à baptiser, sans une bonne, une longue préparation à la réception du sacrement, des gens qui ont jusqu'alors mené une vie si opposée à celle que demande leur nouvel état. Il est infiniment préférable d'avoir quelques bons chrétiens seulement plutôt qu'un grand nombre de « païens baptisés », comme disait feu Mgr Durieu, l'apôtre des Indiens de la Colombie Britannique.

Quelques mois plus tard, la femme répudiée par l'Esquimau au sauvetage duquel nous venons d'assister sortait du dernier catéchisme sur les sacrements. Le prêtre avait jusque-là à peine mentionné la dévotion à la sainte Vierge. Pourtant lorsque celui-ci lui demanda:

— Et toi, quel nom voudras-tu avoir quand tu seras baptisée ?

Sans hésiter un instant, avec une précipitation qui trahissait l'ardeur de son désir:

— Moi je veux m'appeler Marie, fit-elle.

Et comme elle prononçait ce nom! Saint Bernard n'eût pas dit mieux. Ce n'était plus une infidèle, pour qui le nom de Marie manque de signification; il y avait dans sa voix, sur son visage l'amour, la confiance, le bonheur d'une vraie chrétienne.

Le P. Pioger ne resta que deux ans chez les Esquimaux...

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(3) L'Ami du Foyer, juillet 1920, pp. 185-86.

Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.

Publié : jeu. 31 mars 2016 12:24
par Louis Mc Duff
CHAPITRE IX

CONSOLATIONS

(suite)

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Le P. Pioger ne resta que deux ans chez les Esquimaux. Pour le remplacer, on donna au P. Turquetil un P. Emmanuel Duplain, O.M.I., natif du diocèse de Québec, où il avait vu le jour en 1892, et le Frère scolastique, c'est-à-dire aspirant-prêtre, Lionel Ducharme, O.M.I, né au diocèse des Trois-Rivières au cours de 1898.

Le premier avait fait sa première oblation, c'est-à-dire avait prononcé ses premiers vœux d'Oblat, en 1914, et son oblation perpétuelle en 1917. Puis il avait été ordonné prêtre le 18 décembre 1920. Le second était entré dans la Congrégation des Oblats par ses premiers vœux émis en 1917, et, à titre définitif, par ses seconds en 1920. Il était destiné à être promu à la prêtrise deux ans plus tard.

Leur commun supérieur avait dû aller les chercher lui-même au Bas-Canada, et les avait amenés par la route traditionnelle du Nascopie. Partis de Montréal le 9 juillet 1921, les trois missionnaires arrivèrent le 8 août à N.-D. de la Délivrande, après un voyage plutôt remarquable par toute une série de batailles avec la glace qui obstruait constamment la voie.

Le bateau qui les avait amenés n'avait pas encore jeté l'ancre, qu'on leur apprenait qu'un des catéchumènes était mourant, ne tenant apparemment à la vie que par son désir de revoir le prêtre.

C'était l'un des catéchumènes de 1916, qu'on n'avait pas encore jugé à propos d'admettre à la réception du baptême. Nature rude, sauvage, tout ouverte aux superstitions indigènes et trop fermée aux choses de l'esprit et du ciel, il avait néanmoins conservé dans le paganisme un reste de la loi naturelle. Ainsi sa fille aînée étant devenue aveugle à l'âge de douze ans, il refusa de la tuer, comme tout le monde l'aurait voulu, et préféra quitter son pays, à cinq cents milles de là, pour venir s'établir à Chesterfield Inlet.

Catéchumène, il ne mit jamais obstacle a la pratique de la religion par sa femme et ses enfants; il gémissait seulement de ne pouvoir la comprendre. Les croyances et superstitions esquimaudes étaient plus fortes chez lui que tout ce qu'il pouvait apprendre à l'église.

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Comme l'écrivait le P. Turquetil, il ne saisissait qu'à travers le voile des imaginations indigènes tout ce qu'on pouvait lui dire. Pour lui, rien de précis, de convaincant, et il s'étonnait des fortes convictions de sa femme.

Après une chaude exhortation du prêtre, il fut pourtant baptisé in extremis. Le lendemain, sa femme vint à la messe avec ses enfants, et lui apprit que son mari allait mieux. Quant au vieux lui-même, il vécut encore longtemps sans guérir. Il devint même aveugle, et nous le rencontrerons plus tard sur notre chemin.

En ce qui est de sa femme, Marguerite, son pasteur en écrivait (4) :

« On voit bien chez elle que la communion quotidienne est le vrai contrepoids de toutes les difficultés de la vie chrétienne, et, spécialement pour elle, le grand moyen de déraciner toutes les habitudes et manières de voir du paganisme ».

Comme autre trait à la peinture que notre missionnaire esquisse…

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(4) L'Ami du Foyer, mai 1922, p. 155.

Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.

Publié : ven. 01 avr. 2016 12:23
par Louis Mc Duff
CHAPITRE IX

CONSOLATIONS

(suite)

Comme autre trait à la peinture que notre missionnaire esquisse des habitués de Chesterfield, il cite un autre ménage dont le mari ne venait jamais à l'église, tandis que sa femme ne manquait pas un dimanche. Sa petite fille de dix ans avait, paraît-il, échappé à la mort grâce aux prières qu'un catéchumène avait récitées sur elle: premier motif de foi. Quelque temps après, comme elle se disposait à travailler le dimanche, le démon se serait montré à elle: second motif de foi. Enfin l'enfant prétendait que Notre-Seigneur lui-même lui était apparu un peu plus tard.

Son prêtre nous donne ensuite un spirituel croquis de la physionomie de son auditoire à la chapelle. Parlant des infidèles de passage au pays :

« Un étranger les prendrait pour des chrétiens convaincus, pleins d'un respect religieux », écrit-il. « Sans le savoir, leur exemple [des chrétiens] est une vraie prédication pour les païens de passage qui viennent de temps à autre. On reconnaît de suite ces derniers. Ils entrent en curieux, un peu gênés, regardant autour d'eux pour savoir quelle contenance prendre. Ils écoutent le chant avec un plaisir évident, s'étonnant du sérieux qui règne autour d'eux.

« Quand je me mets à prêcher, ils écoutent attentivement quelques instants, puis regardent tout le monde, comme s'ils trouvaient drôle que tous les assistants soient attentifs, immobiles, dans l'attitude sérieuse du respect et de la conviction. Alors ils s'y mettent de leur mieux, et essaient de saisir sans distraction. Il est donc évident pour nous que les habitués de chaque dimanche se sentent remués dans l'âme.

« Nous ne nous pressons pas, toutefois, de les prendre à part et de les pousser à demander immédiatement le baptême. Dieu seul ouvre les cœurs, lui seul aussi fait sonner l'heure de la grâce pour un chacun. A nous de préparer les voies, et d'attendre que la persévérance de ces gens, ou une confidence de leur part, nous montre qu'il est temps de leur poser la question en conscience face à face avec Dieu » (5).

L'année 1921-22 semble avoir été celle…

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(5) Ibid. , Ibid.

Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.

Publié : sam. 02 avr. 2016 13:51
par Louis Mc Duff
CHAPITRE IX

CONSOLATIONS

(suite)

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L'année 1921-22 semble avoir été celle durant laquelle les missionnaires avaient jusque-là fait le plus de bien aux infidèles qui les entouraient. A part un seul homme, qui ne venait jamais à la Mission, et deux qui manquaient de temps en temps, tout le monde était maintenant assidu aux catéchismes du dimanche.

Tous étaient dès lors en bons termes avec le prêtre. Il n'y avait plus d'opposition systématique; les rires et les moqueries, sans compter les railleries qui n'étaient que trop souvent l'écho de ce qu'ils entendaient dire aux blancs, étaient chose du passé. Quels beaux résultats pourtant peuvent avoir la persévérance de l'homme et l'assistance d'une belle âme comme sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus !

La maison-chapelle ne suffisait plus à contenir tous ceux qui auraient voulu se presser dans son enceinte.

Le vieux Joseph, le premier converti de 1916; arrivait à la Mission après un séjour qu'il avait fait à trois cents milles au nord, et apportait au Père une liste de noms d'Esquimaux bien disposés. Il s'était fait le catéchiste des hommes et sa femme avait rempli le même office vis-à-vis des femmes. A tous il avait recommandé de venir pour une année à Chesterfield afin de s'y faire instruire, recevoir le baptême et s'approcher des sacrements.

De cette manière, le prêtre était mis en rapport avec des groupes lointains, et le directeur de la mission entrevoyait déjà le jour où sa ruche devrait essaimer.

Le bon Joseph parla alors d'un païen stationné à plus de quatre cents milles au nord, qui se proposait de faire le voyage, dans le but d'entrer au catéchuménat. Notre chrétien lui avait donné un chapelet, un crucifix et son propre livre de prières, qu'il avait eu soin de transcrire, de peur d'oublier ou de changer inconsciemment les formules qu'on lui avait apprises.

D'autres infidèles écrivaient en outre de petites lettres au P. Turquetil, qui montraient bien clairement que celui-ci n'était plus pour eux un étranger dont on se défie, mais plutôt un ami qu'on désire et dont on sollicite la venue.

Toutes ces marques de bienveillance, notre apôtre les appréciait d'autant plus qu'il était…

Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.

Publié : dim. 03 avr. 2016 1:16
par Louis Mc Duff
Chapitre IX

CONSOLATIONS

(suite)

Toutes ces marques de bienveillance, notre apôtre les appréciait d'autant plus qu'il était à même de constater l'horreur du joug de Satan sur ses affidés, ces païens qui n'avaient cure des directions du prêtre.

« Chaque année », dit-il, « ce sont des meurtres qui réduisent la population de façon alarmante, des suicides aussi chez les malades qui ont essayé de la sorcellerie pour guérir. Cet hiver, il y a eu encore trois nouveaux meurtres et deux suicides de malades. Une femme demeurant à une journée d'ici tombe malade, essaie de la sorcellerie, et, ne guérissant pas assez vite à son gré, s'étrangle deux jours après.

« Un vieux barbu, grand sorcier de sa nation, le plus âgé des environs, traînait de vieillesse et de langueur. Il essaya une première fois de se pendre; quelqu'un coupa la corde à temps. Le bonhomme revint à la vie ; mais, son état ne changeant guère, il eut recours à ses incantations; puis il parla de faire venir quelque chrétien ou catéchumène pour essayer de la prière. Finalement il demanda le fusil ou la corde.

« Comme les siens ne voulaient pas le laisser faire, il menaça de les tuer. Alors personne ne s'opposa plus à lui; une corde fixée au-dessus de sa tête à un poteau de la tente fit tous les frais. Le vieux se passa le cou dans le nœud coulant, et appuya de tout son poids; l'étouffement survint vite, et le nœud ne desserrant pas, ce fut l'affaire de quelques instants » (6).

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Et, comme il faut des ombres à tout tableau, même au portrait de ce qu'il y a de plus beau, le missionnaire chronique ensuite une défaillance momentanée chez ce pauvre rustre, si fermé aux choses de Dieu, qu'il avait baptisé en danger de mort à l'arrivée du P. Duplain. Comme, aveugle et décrépit, il ne guérissait point, il s'était laissé surprendre par un sorcier qui avait pratiqué sur lui son art diabolique.

L'état du malade empira de suite. Il baissait rapidement: mais, ce qui était le plus triste, il était obsédé de l'idée du suicide. Entre ses crises, il se confessait de bon cœur, détestant cet état qu'il ne pouvait secouer. Lorsque le prêtre allait le voir et qu'il reprenait connaissance, il lui fallait un certain temps pour redevenir lui-même et revenir à de meilleurs sentiments. La colère s'emparait même de lui contre son bienfaiteur.

Ce fut ainsi une lutte continuelle jusqu'à son dernier jour entre les sentiments du chrétien et sa vieille éducation païenne. Ce pauvre vieux révéla au Père, dans un de ses moments lucides, que, dans l'opinion des infidèles, le suicide menait droit au bonheur dans l'autre vie. A force de voir cette funeste pratique en honneur, elle était devenue quelque chose de tout naturel.
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(6) Ibid., nov. 1922, p. 58.
A SUIVRE : CHAPITRE X. PREFET APOSTOLIQUE.

Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.

Publié : lun. 04 avr. 2016 1:34
par Louis Mc Duff
CHAPITRE X

Préfet Apostolique

Et le P. Duplain, le nouvel assistant du P. Turquetil, avec son compagnon scolastique le Frère Ducharme, que devenait-il dans ses froids quartiers? Il faisait chaque jour connaissance avec les misères du pays, et s'ingéniait même à y pratiquer, et à y faire pratiquer, la charité chrétienne, comme il convenait au ministre de Celui qui est la charité même.

Les deux Canadiens avaient un jour vu arriver à la Mission un reste d'homme nommé Ittikoudjouk, ordinairement rond comme un ballon, maintenant maigre comme un clou, précédé d'une moitié de traîneau mené par un seul chien à la veille d'expirer, les trois autres étant morts de faim en route, le tout accompagné des « débris de trois êtres humains » qui aidaient à « tirer les vestiges d'un petit bagage », comme les premiers l'écrivaient plus tard (1) .

Les nouveaux arrivés voyageaient depuis une dizaine de jours, se nourrissant de peau de caribou et d'huile de phoque.

Mais la femme d'Ittikoudjouk, où était-elle? Qu'en avait fait l'Esquimau? Il l'avait laissée en chemin, paraît-il. Alors qu'allait-elle devenir?

— Elle est paralysée de tout le corps, assure-t-il. Je l'ai

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portée sur mon dos pendant trois jours, puis l'ai mise sur le traîneau. Mais il n'y avait pas moyen d'avancer avec elle, et j'ai dû la laisser là.

Les gens de la police, alertés, s'enquièrent des uns et des autres, pour savoir si l'on croit que la pauvre femme ait pu survivre.

— Il y a dix jours qu'elle est affamée, répond-on; il faudrait encore cinq jours pour l'atteindre. Sans feu ni rien à se mettre sous la dent, il serait bien extraordinaire qu'on puisse la trouver vivante.

Les Pères firent alors mander l'Esquimau…
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(1) L'Ami du Foyer, octobre 1923, p. 41.

Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.

Publié : mar. 05 avr. 2016 0:17
par Louis Mc Duff
CHAPITRE X

Préfet Apostolique

(suite)

Les Pères firent alors mander l'Esquimau.

— Pourquoi l'avoir si cruellement abandonnée? demandent-ils.

— Je n'avais plus de chiens pour la traîner, répond le bonhomme.

— Si tu en avais maintenant, nous guiderais-tu vers elle?

— Oui, dit-il quelque peu embarrassé.

La police avait conclu que ce serait folie d'essayer de sauver cette femme. Quand elle apprit que le P. Duplain était décidé à faire l'impossible pour lui porter secours, et peut-être la baptiser, elle lui offrit chiens et traîneau, et, reprenant courage, partit avec le prêtre et le mari de la malheureuse.

Après un voyage de cinq jours, marqué de toutes les difficultés inhérentes à pareilles courses en cette saison, le petit parti arriva au palais de glace de l'Esquimaude. Ciel! quelle odeur ! Comme il faut se retenir pour ne pas vomir ! Et voilà que, dans la noirceur de l'antre, quelque chose d'encore plus noir semble remuer.

Ikki, ikki-kuni, je gèle, je gèle à mort, fait une voix sortant de la masse sombre qui, une fois les yeux des voyageurs faits à l'obscurité du réduit, est reconnue comme l'Esquimaude que l'on cherche.

Malgré son terrible isolement, elle avait conservé toute son énergie, et bientôt on constata à ses traces dans la neige qu'elle s'était littéralement traînée jusqu'à un lac voisin. Là elle avait, on ne sait comment, troué une glace de trois ou quatre pieds d'épaisseur, et y avait pris quelques petits poissons, dont elle s'était repue, moyennant un feu minuscule qu'elle avait fait avec quelques brins de mousse arrachés au rocher.

Après une copieuse réfection, la pauvre vieille ne savait comment témoigner sa reconnaissance, surtout au prêtre qui s'efforçait de la porter à diriger cette gratitude vers Dieu, qui lui avait laissé la vie, au lieu des hommes dont les efforts eussent été bien inutiles sans cette protection d'en haut.

Ramenée à Chesterfield, la vieille vivota quelque temps, puis, un beau matin, on la trouva morte dans l'iglou spécial qu'on lui avait fait à titre de malade, par conséquent de personne qui doit vivre séquestrée de toute compagnie. Telle est la loi esquimaude (2). Le P. Duplain l'avait baptisée deux jours auparavant, alors qu'elle avait manifesté les plus consolantes dispositions, et l'avait depuis visitée plusieurs fois par jour. Quant aux siens, ils avaient bien trop grand 'peur des malades et des morts pour ne pas l'éviter avec le plus grand soin.

Son enterrement…
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(2) A moins que ce ne fût, comme chez d'autres primitifs, pour ménager une autre demeure habitée, qui aurait dû être détruite à la mort de la femme.