Dictionnaire de Théologie Catholique a écrit :
MARTYRE.
2̊ Critique de .cette notion.
— Aussi le P. Laberthonnière, Le témoignage des martyrs, dans Annales de philosophie chrétienne, octobre 1906, a-t-il raison de reprocher à P. Allard un certain empirisme historique », qui résulte d'une dissociation trop absolue entre le fait chrétien et la doctrine chrétienne. Il conteste que « les martyrs soient morts pour un fait, mis à part d'une doctrine, et attesté simplement comme tel dans sa matérialité », et l'accuse « de rabaisser les martyrs à n'être plus en quelque sorte que des témoins de faits divers qui viennent devant un tribunal certifier qu'ils ont vu ceci ou cela, tel jour et en tel lieu, pour qu'on dresse procès-verbal de leurs dépositions ». Il voit dans cette méthode « un appauvrissement et même une dénaturation » du témoignage des martyrs.
Était-ce pour attester l'existence de Jésus-Christ devant les Juifs que meurt saint Étienne le premier des martyrs ? Là-dessus, les Juifs qui le lapidèrent savaient aussi bien que lui A quoi s'en tenir. De même. lorsque les chrétiens comparaissent devant les tribunaux de l'empire, ce qui se dégage de leur attitude et de leurs réponses, ce qu'ils affirment, ce qu'ils confessent, c'est leur foi en Jésus-Christ. Et c'est tout différent de la certitude empirique de son existence. Et c'est toujours là-dessus qu'ils sont condamnés.
Le fait attesté par les martyrs — même témoins au sens strict — ce n'est pas du tout un fait pur, un fait brut dans sa donnée expérimentale, c'est un fait interprété et restitué à son sens intime, à sa réalité spirituelle, un fait dans lequel ils trouvent incarnée la vérité éternelle du Christ ; c'est leur foi en cette vérité qu'ils expriment. Aussi créent-ils la conviction par leur attitude. Ils apparaissent comme des hommes qui savent souffrir, qui savent mourir. Ils sont comme une doctrine vivante qui s'affirme et qui rayonne.
Nous pouvons nous en rapporter à saint Justin, Apol.. ii. 12, lorsqu'il écrit : « Moi-même, lorsque j'étais disciple de Platon, entendant les accusations portées contre les chrétiens, et les voyant intrépides en face de la mort et de ce que tous les hommes redoutent, je me disais qu'il était impossible qu'ils vécussent dans le mal et dans la débauche. Quel homme impur et débauché, aimant à se repaître de chair humaine, pourrait accueillir avec joie la mort, qui le prive de tous les biens ? Ne chercherait-il pas à jouir plutôt de la vie présente ? Ne le verrait-on pas se cacher des magistrats, au lieu de s'exposer de son plein gré à la mort ? »
Et Tertullien. Ad Scapulam, 5, constate : « Bien des hommes, frappés de notre courageuse constance ont recherché les causes d'une patience si admirable ; dès qu'ils ont connu la vérité, ils sont devenus des nôtres, et ont marché avec nous.»
Le même sentiment est exprimé par l'auteur du De Laude martyrum, 5 : « Je l'ai bien compris, un jour que des mains cruelles déchiraient le corps d'un chrétien, et que le bourreau traçait de sanglants sillons sur ses membres lacérés. J'entendais les conversations des assistants. Les uns disaient : « Il y a quelque chose, je ne sais quoi, de grand à ne point céder à la douleur, à supporter les angoisses.» D'autres ajoutaient : « Je pense qu'il a des enfants, une épouse est assise à son foyer. Et cependant ni l'amour paternel, ni l'amour conjugal n'ébranle sa volonté. Il y a quelque chose à étudier, un courage qu'il faut scruter jusqu'au fond. On doit faire cas d'une croyance pour laquelle un homme souffre et accepte de mourir.» Voilà pourquoi derrière la faux qui brisait tant de vies, les chrétiens repoussaient plus nombreux, ce qui justifiait le mot célèbre de Tertullien. Apol., 50 : « Martyres efficimur quoties metimur a vobis, semen est sanguis christianorum.»
Et le principe reste toujours le même, témoin ce païen de Cochinchine, qui, au moment, le plus terrible de la persécution, se présente chez le missionnaire en demandant le baptême : « Pourquoi veux-tu te convertir ? — Parce que j'ai vu mourir des chrétiens et que je veux mourir comme eux. J'en ai vu précipiter dans les fleuves et dans les puits, j'en ai vu brûler vifs et percer de lance. Eh bien, tous mouraient avec un contentement qui me surprenait, récitant des prières ou s'encourageant les uns les autres. Il n'y a que les chrétiens qui meurent ainsi, et voilà pourquoi j'ai voulu me convertir.» Annales de la Prop. de la /oi, janvier 1889, p. 33.
Ce témoignage des martyrs est essentiellement le même que celui rendu par la vie chrétienne. Il a le même sens, il a la même portée que celui qu'ont rendu tous les saints et tous ceux qui, à un degré quelconque, dominant les péripéties, les passions et les misères de l'existence terrestre, se sont éclairés à la Vérité éternelle et alimentés à l'éternelle Bonté. Il n'en diffère que par les circonstances extérieures. D'un côté comme de l'autre, il y a le renoncement, le sacrifice par lequel s'accomplit la renaissance spirituelle, il y a la mort enfin par laquelle tous nous devons passer. Mais, tandis que les uns l'acceptent quand les fatalités naturelles la leur imposent et qu'elle est inévitable, de telle sorte que leur acceptation, si manifeste et si édifiante qu'elle puisse devenir, reste comme le secret de Dieu, les autres l'acceptent quand ils seraient à même de l'éviter. Ce sacrifice prend dès lors un caractère tragique qui en accentue et qui en marque fortement la signification ! C'est ce qui fait sa valeur spéciale de prosélytisme et de propagation. Il brille avec l'éclat et la souveraineté de l'éclair. On ne peut pas ne pas le remarquer. Il ne peut laisser indifférent : il touche les cœurs ou les endurcit.
Car la liberté de la foi subsiste. Les martyrs ont beau se dresser devant nous avec leur témoignage de foi, il n'y a ni démonstration stricte, ni moyen mécanique qui puisse faire, par sa propre vertu, que leur foi devienne la nôtre. C'est une grâce de lumière et de force, une atmosphère chaude et lumineuse qui nous oriente vers l'Auteur et le Consommateur de la foi.