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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
Publié : mer. 24 févr. 2016 14:53
par Louis Mc Duff
CHAPITRE V
CHEZ LES ESQUIMAUX
(suite)
Je ne saurais donner des points à sa description; je la lui emprunte d'autant plus volontiers que cette transcription m'affranchira d'une accusation d'un excès de réalisme que d'aucuns pourraient être tentés de m'adresser. II écrit donc:

« Le sol est jonché de peaux, de poils, entrailles de caribous, viandes fraîches, viandes sèches, ossements et [bois ou] cornes, débris de repas et mille impuretés de toutes sortes, suite d'un séjour prolongé d'hommes et de chiens. L'aspect est repoussant de saleté. Les caribous récemment abattus gisent pêle-mêle au milieu des ordures. Nul ne songe à les vider ni à les dépecer. A ces fins gourmets il faut du faisandé. Je ne parle pas de ces mille libertés que se permettent les enfants, voire même les chiens qui jouent au milieu de ces viandes informes. Il est des choses qu'on ne saurait exprimer.
« Bientôt cependant les chaleurs de l'été se font sentir. On ne se fera jamais une idée de ces horreurs. Un nuage de mouches couvre les chairs faisandées toutes saignantes, étendues à terre parmi tant d'immondices. Le bourdonnement de ces milliers d'insectes s'entend à de grandes distances. Ce qui fut viande naguère n'est plus maintenant qu'une affreuse pourriture vivante qui grouille partout.
« La terre elle-même, tout imprégnée de sang, ne résiste plus à ces vers dévorants. On n'aperçoit plus un brin de mousse ni de foin autour de ces débris infects, l'odeur
nauséabonde qui se dégage de toutes ces horreurs devient insupportable. Le vent souffle-t-il du côté du camp? on ne saurait plus respirer. Les sauvages abandonnent leur loge. Moi aussi, je quitte ma tente et me mets à errer tout le jour.
« Là je médite en silence sur la voracité des moustiques qui me mangent tout vivant. Ils sont légion et se fourrent partout. Le moustiquaire qui me protège en est tout couvert. Leur musique grinçante m'abasourdit. Un vrai fléau »
Du campement considéré comme tel passons à l'intérieur de la demeure esquimaude…
Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
Publié : jeu. 25 févr. 2016 13:52
par Louis Mc Duff
CHAPITRE V
CHEZ LES ESQUIMAUX
(suite)
Du campement considéré comme tel passons à l'intérieur de la demeure esquimaude.
« C'est une loge conique et hermétiquement close de toutes parts. Elle est de peau de caribou, poil en dehors. Soulevez la peau qui ferme l'entrée. Une forte odeur vous saisit à la gorge. Ces loges sont si bien fermées qu'elles ne laissent même pas entrer un moustique; mais, par contre, elles sont de vrais accumulateurs de l'odeur nauséabonde qui se dégage du camp.
« En outre, la propreté n'y brille pas (1). Restes de repas, menus morceaux de gras ou de graisse fondue qui se hâtent de rancir pour mieux aiguiser l'appétit, voilà l'aspect de la salle à manger. Cette même loge sert de chambre à coucher, et, comme telle, n'est qu'une sentine infecte. L'ameublement est fort simple. Quelques peaux de caribou étendues au fond servent de tapis le jour et de lit la nuit. Admirez en passant les perches qui soutiennent ce palais. Elles ont appartenu aux ancêtres, qui les cherchèrent jadis au pays des Montagnais et se les transmettent de père en fils comme un précieux héritage » (2).
Parlerons-nous maintenant de la cuisine ? C'est un sujet tout aussi scabreux. Je laisse donc encore la parole à notre jeune apôtre.
« Les Esquimaux sont mangeurs de cru. C'est même ce que signifie leur nom. L'été, pourtant, ils mangent rarement la viande crue et saignante, mais plutôt celle qui a été séchée au soleil. La préparation ou le séchage de la viande constitue donc la cuisine ordinaire des ménagères esquimaudes. Ce sont elles, en effet, qui ont laissé faisander à point les pièces de gibier, étendues pêle-mêle dans le camp décrit plus haut. Ce sont elles qui dépècent maintenant la viande en tranches épaisses, et l'étendent à terre sans aucun souci de propreté. Elles encore qui doivent surveiller le séchage de la viande.
« Ni les mouches, ni les vers qui pullulent, ni la pluie

qui hâte la décomposition, n'entrent en ligne de compte dans leurs préoccupations. La viande reste étendue par terre, jusqu'à ce que la chaleur ait tué les derniers vers. Ensuite elles la retournent ou, s'il faut parler avec plus de vérité, elles retournent ce qui fut viande. La cuisine est faite. Chacun, hommes, femmes, enfants, voire même les chiens, peut, si l'appétit lui en dit, choisir et déguster ces débris informes et repoussants » (3)
Et le repas? …
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(1) Missions des O. M. I., vol. pour 1907, p. 342. — (2) Ibid., p. 343. — (3) Ibid., p. 346.
Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
Publié : ven. 26 févr. 2016 12:34
par Louis Mc Duff
CHAPITRE V
CHEZ LES ESQUIMAUX
(suite)
Et le repas? Le missionnaire en décrit deux espèces, un repas d'été et un d'hiver.
« J'avais », écrit-il, « été invité personnellement au repas de poisson. Il y avait longtemps que je n'en avais point mangé; c'était l'heure du dîner, il fallait faire plaisir au monde, une occasion d'apprendre la langue : j'acceptai. Naïf que j'étais, de me croire assez esquimaudé pour partager le repas de mes gens!
« J'entre dans la loge obscure. Tout le monde est couché à plat ventre autour du plat. Dans le bouillon et parmi les restes du repas précédent nageaient deux poissons blancs, bouillis tout ronds, sans être écaillés ni vidés. L'un des convives coupe, un autre arrache, un troisième plus expéditif encore enlève le morceau, y croque à belles dents et le rejette dans le plat. Puis un silence, les mâchoires fonctionnent avidement; soudain les lèvres s'entr'ouvrent, les dents se desserrent, et un jet puissant d'écailles, d'arêtes et d'os broyés s'échappe de toutes les bouches dans la direction du plat.
« Le bouillon saute et sursaute de toutes parts. Au même instant les quatre doigts et le pouce se retrouvent ensemble au plat. Les plus vifs s'empressent de saisir le reste, et un autre recherche les menus débris de chair mâchée, et plaisante sur la maladresse du convive malhabile qui l'a rejetée avec les écailles.
« Je regardais, triste et étonné, cette scène sauvage. Quatre têtes s'abattent à la fois sur le bouillon, qui disparaît en un clin d'œil. Les buveurs se relèvent, prennent une longue haleine en signe de satisfaction. Un enfant verse un reste de bouillon dans le plat et la scène recommence. On apporte ensuite de l'eau en quantité, la chaudière passe de bouche en bouche. Le menu est épuisé, tous les récipients vidés, le repas est fini » (4).
Turquetil continue un peu plus loin:

« Nous voici en novembre. J'allais aux malades. Entrant dans la loge, je restai un instant interloqué à la vue du spectacle que j'avais sous les yeux. Un corps de caribou gît à terre dépouillé de sa peau. On ne l'a pas vidé, on n'a même pas coupé les cornes. Tous s'acharnent aux côtes. L'intérieur est mis à jour. On crève la panse qui contient l'assaisonnement indispensable.
« Tout le sang figé et congelé qui entoure le cœur et les poumons est l'autre condiment nécessaire. Alors seulement commence le festin. Ce spectacle m'impressionne plus que tout ce que j'avais vu jusqu'alors. Je n'ai donné ici que les grandes lignes. Un tableau trop fidèle mettrait à nu des choses qu'on ne peut lire sans dégoût » (5).
Gageons que la plupart des lecteurs en ont assez. Rétrogradons maintenant un peu.
Dès les premiers jours après l'arrivée du missionnaire…
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(4) Ibid., p. 347. — (5) Ibid., p. 348.
Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
Publié : sam. 27 févr. 2016 14:06
par Louis Mc Duff
CHAPITRE V
CHEZ LES ESQUIMAUX
(suite)

Dès les premiers jours après l'arrivée du missionnaire, ce ne sont que questions sur questions de la part des Esquimaux.
— Viens-tu de l'autre côté de la mer? Ton père vit-il encore?
La réponse est négative.
— Retourneras-tu dans ton pays?
— Je ne puis; c'est trop loin, et je suis venu dans ce pays pour y rester.
— Dans ce cas tu dois avoir le cœur bien fort, dit-on. Quant à nous, nous ne serions pas capables de quitter notre pays pour aller chez les blancs. Mais que viens-tu faire par ici?
Voilà qui devient sérieux, on le voit. Alors, se servant du jargon montagnais, le prêtre explique aussi bien qu'il peut sa mission sur la terre, qui est de préparer à la vie éternelle du ciel — son premier sermon! Fit-il impression? On en parla longtemps, paraît-il. Mais la vie éternelle est quelque chose de bien nouveau pour l'entendement natif, un sujet fort peu intéressant aux glaces des Esquimaux. Ils cherchèrent donc quelque chose de plus pratique.
—Qui t'a envoyé ici? lui demande-t-on.
— Le grand chef des Priants pour ce pays.
— T'a-t-il dit de venir seul?
— Non, mais je n'ai pu trouver de Montagnais. Ils avaient peur de vous, et disaient que vous tueriez le prêtre.
— Et toi, tu n'as pas peur?
— Si vous prenez le fusil ou la hache, vous pouvez me tuer, puisque vous tuez bien le caribou, qui est plus fort que moi. Mais vous ne me tuerez pas par la sorcellerie. C'est une mauvaise chose, qui n'est bonne à rien. Je n'ai pas peur, puisque je suis venu pour voir ce que vous ferez avec les blancs.
Que se passa-t-il alors dans l'esprit de ces païens? Ils furent évidemment satisfaits de ses réponses, puisque l'un des assistants se chargea dès lors de lui fournir chaque jour de la viande fraîche, tandis qu'un autre jeune homme s'attachait à lui pour lui apprendre la langue. En même temps, l'un et l'autre le mettaient désormais au courant de tout ce qui se disait sur son compte.
— Il ne faut pas tuer le prêtre, disaient les vieux. Il est seul parmi nous et a confiance en nous.
On lui demanda bien un jour si le missionnaire mettait les gens à mort quand on ne l'écoutait pas.
— Je ne suis pas un agent de police, se contenta-t-il alors de répondre, et dès lors ils redoublèrent de bonne volonté à son égard.
Restait la question des mœurs…
Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
Publié : dim. 28 févr. 2016 13:34
par Louis Mc Duff
CHAPITRE V
CHEZ LES ESQUIMAUX
(suite)
Restait la question des mœurs. Je retrouve dans l'exposé qu'il en a fait comme un éclaircissement de ce j'en ai déjà écrit d'après d'autres.
« La corruption extrême des sauvages des pays chauds a fait croire que le climat joue un grand rôle dans la question des passions », dit-il. « Volontiers on se figurerait trouver des anges en ces déserts glacés. Hélas! la nature humaine, corrompue par le péché, se retrouve partout la même. Il m'est absolument impossible d'entrer dans aucun détail sur les mœurs privées et sur la famille des Esquimaux. Comment passer dans la boue sans se salir?
« Qu'il me suffise de dire que l'enfant suce le vice avec le lait maternel. Je n'entends pas seulement parler ici des mauvais exemples qu'il a sous les yeux, mais bien d'une formation positive, d'un apprentissage forcé subis par l'enfant de la part d'un chacun en guise de caresses. Ainsi éveille-t-on chez lui la nature. La malice, par suite, devance l'âge, et l'âge consomme la malice. La seule pensée de tant de misères morales fait saigner le cœur » ! (6) .
Quant à la femme elle est souvent appelée chienne par son mari, alors même qu'il n'est pas mû par le moindre mouvement d'impatience. L'une d'elles se mourait près du prêtre. Elle râlait avec peine, et la souffrance contractait

ses membres amaigris. Pendant ce temps, son conjoint restait impassible, et mêlait ses railleries et ses plaisanteries déplacées à celles de ses compagnons. Ce que voyant, le missionnaire reprocha au vieux son manque de cœur.
— Mais ne vois-tu pas que ce n'est qu'une femme? fit alors le mari de celle qui agonisait.
Sur quoi il reçut une semonce, un petit sermon assez cru qui l'humilia sans doute, mais ne changea nullement ses sentiments. En attendant, la civilisation frappait ainsi discrètement à la porte de la société esquimaude, et, comme d'habitude, le prêtre s'en montrait le précurseur attitré.
Un autre jour qu'il était dégoûté de l'inconduite de ses gens et fatigué des propos plus que libres dans lesquels ils se complaisaient, il s'empara de leur propre expression telle qu'adaptée à leurs femmes:
— Va-t-en, chien, dit-il à l'un de ses voisins; je suis venu ici pour voir des hommes, non pas des chiens.
Et peu à peu dans ces esprits grossiers s'introduisait la notion que le prêtre est réellement un homme supérieur, puisqu'il réclame sans cesse les convenances dans les paroles comme dans les actes. Ces réprimandes, accompagnées du ton courroucé qui convenait, valaient bien un petit sermon.
« J'ai passé cinq mois en compagnie des Esquimaux », écrit-il plus tard, et je n'osai jamais mettre le pied dans leurs loges sans être formellement appelé par eux. On savait qu'il fallait être correct avec le Père, car j'avais posé mes conditions. Je dois dire d'ailleurs qu'ils me comprirent vite, et se montrèrent toujours réservés en ma présence » (7).
Avec le relâchement des mœurs…
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(6) Missions des O. M. I., p. 351. — (7) Ibid., p. 353.
Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
Publié : lun. 29 févr. 2016 13:57
par Louis Mc Duff
CHAPITRE V
CHEZ LES ESQUIMAUX
(suite)

Avec le relâchement des mœurs, la sorcellerie est le point qu'il dut le plus âprement combattre, point qui parfois ne fut pas sans occasionner pour lui quelque danger. C'était en juillet 1906. Le jeune homme chargé de lui fournir des vivres s'était singulièrement attaché à lui lorsque, sans aucune cause apparente, il tomba gravement malade, et son cas fut bientôt désespéré. Or, chose curieuse, dès que le prêtre s'en approchait, il se sentait délivré de son mal; aussitôt le prêtre parti, il devenait comme fou furieux, et donnait les signes les moins équivoques de douleurs aiguës de nature mystérieuse.
Des Esquimaux du Nord venaient justement d'arriver, en vue de se procurer de leurs compatriotes un peu de cette poudre et de ces balles que personne ne pouvait leur fournir dans leur pays. Chacun voulut alors essayer de sa magie sur le pauvre jeune homme; mais son ami le prêtre s'y opposait autant qu'il pouvait. Le premier sorcier du pays fut néanmoins mandé en toute hâte. Mais, plus confiant dans le missionnaire, le malade demanda un jour à venir coucher avec son maître.
Comme on voulait l'introduire dans la tente de celui-ci, une force inconnue et incompréhensible détermina en lui une violente crise; mais, une fois entré, il reprit vite ses sens et s'endormit. A midi, il demandait à manger et refusait les services du magicien. On put ainsi se rendre compte de la puissance du prêtre, ce qui produisit une forte impression.
Mais le soir même, arrivait le grand jongleur. La nuit venue, celui-ci fait sur lui ses incantations. Au milieu de la cérémonie burlesque, un cri inhumain, un hurlement à glacer d'effroi se fait entendre, et le sorcier, les yeux hagards, finit par s'endormir. C'était le sommeil magique, pendant lequel le magicien est supposé apprendre la cause du mal et la manière de le guérir.
L'esprit évoqué était de mauvaise humeur, paraît-il, et la présence du prêtre semblait le gêner beaucoup.
Le lendemain soir…
Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
Publié : mar. 01 mars 2016 13:42
par Louis Mc Duff
CHAPITRE V
CHEZ LES ESQUIMAUX
(suite)
Le lendemain soir, le sorcier errait à l'aventure sur les hauteurs des alentours.
Il fit dire au prêtre de ne pas sortir la nuit, parce que l'esprit avait peur de lui. Bientôt recommencent les cris, objurgations et hurlements de la veille. On vient alors annoncer au missionnaire que le malade va guérir : on a découvert qu'un sorcier du Nord lui a jeté un sort, lequel disparaîtra avec la mort de l'étranger. On a trouvé celui-ci, et on l'a poignardé de trois coups de coutelas.
Mais pendant qu'on se réjouit de la guérison imminente du jeune homme, celui-ci est un fou furieux et agit comme tel, essayant de mordre quiconque s'approche de lui, même ses propres enfants. Le prêtre seul est reconnu de lui, et il se calme comme automatiquement en sa présence.
On recommence donc les diableries, et, comme résultat final, le patient expire misérablement, en des circonstances si singulières que Turquetil est tenté de voir en elles les signes d'une vraie possession du démon.
Dès lors on se mit à vanter son pouvoir sur les esprits. Mais tous ces discours n'étaient au fond que ruse et piège recelant comme une menace indirecte, une épée de Damoclès maintenant suspendue sur sa tête. Si le jeune homme n'avait pas guéri sous l'action du magicien, c'était, pensait-on, parce que le prêtre voyait ses incantations d'un mauvais œil et en paralysait les effets. Toute la faute en retombait donc sur lui. Ne voit-on pas le danger?
Fort heureusement que Dieu vint à son secours. Alors qu'un mouvement de malaise, de ressentiment au souvenir de l'échec du sorcier eût mis sa vie en péril, quatre familles montagnaises lui arrivèrent inopinément, fort étonnées de trouver le prêtre seul avec les Esquimaux, d'autant plus qu'elles étaient elles-mêmes venues là sans trop savoir pourquoi. Ces sauvages comprirent vite qu'il se tramait quelque chose contre lui, et voulurent le ramener chez eux. Mais il insista pour rester, et ce fut cette insistance qui le sauva. Rien de tel que la confiance et le calme pour mériter les bonnes grâces de ces infidèles!
Il profita pourtant des canots des Montagnais pour pousser une pointe vers le Nord, visitant ainsi trois campements d'Esquimaux, parmi lesquels il put se perfectionner dans sa connaissance de leur caractère. Il rentra après neuf jours d'absence.
Il engagea alors fortement les parents…
Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
Publié : mer. 02 mars 2016 13:41
par Louis Mc Duff
CHAPITRE V
CHEZ LES ESQUIMAUX
(suite)

Il engagea alors fortement les parents à laisser baptiser leurs enfants en bas âge. Comme ils croyaient sa magie plus forte que la leur, ils n'osèrent pas le contredire, et un jour fut fixé pour la cérémonie. Mais personne ne vint. Il n'y avait plus un homme au camp, et les femmes ne pouvaient rien faire sans la permission de leurs maris. Le prêtre revint trois fois à la charge ; mais ce fut peine perdue. Dieu voulait intervenir lui-même, pour que son messager sût bien que la conquête de ces jeunes âmes n'était pas due uniquement à ses efforts.
Un Esquimau vint un jour trouver le Père.
— Mon frère, qui l'an passé eut la jambe fracassée par une balle, est tombé en sortant de son canot, dit-il, et les os se sont de nouveau brisés. Viens le guérir.
« Médiocre médecin, j'étais nul comme chirurgien », écrit le P. Turquetil à ce sujet (8). Pilules cathartiques, remèdes contre la toux, emplâtres et médecines pour les plaies telles que borax, acide carbolique, etc., telle était toute sa pharmacie. Pour lésions internes, rien. On lui tendait évidemment un piège.
Il fallait pourtant faire quelque chose, sous peine de passer pour indifférent aux misères des aborigènes. Il envoya donc à l'infirme un peu de borax et d'acide carbolique pour en laver la jambe, promettant une visite pour le lendemain.
Le jour suivant, un dimanche, il eut la messe avec les Montagnais, auxquels il recommanda de prier pour qu'il obtînt la permission de baptiser les enfants. Chemin faisant, il croyait entendre déjà les cris de douleur, sinon les reproches, du malade. Celui-ci était guéri ! ...
— Je ne souffre plus du tout, déclare-t-il en jetant sur le prêtre un regard d'affectueuse gratitude.
Puis, comme d'habitude, terrible philippique de celui-ci contre la sorcellerie, dont l'inanité est patente, et hymne d'actions de grâces au Dieu tout-puissant, qui seul tient la vie et la mort entre ses mains.
Quelques jours plus tard, autre guérison qui parut tout aussi miraculeuse. Une autre fois encore, dans la nuit du 30 octobre, le prêtre dormait paisiblement lorsque soudain un Esquimau se précipite sur lui.
— Père, père, sorcier, sorcier, crie-t-il, le fils du chef se meurt, et le chef te demande.
Le missionnaire se lève à la hâte, et trouve le patient sans connaissance, poussant des cris affreux, la face congestionnée et livide et tout le corps en proie à de terribles convulsions. Il lui fait respirer dix minutes de l'ammoniaque, après quoi le jeune homme le regarde fixement, comme pour se rappeler quelque chose; puis il lui tend une main amie, tout en faisant signe qu'il ne peut parler. Le prêtre lui recommande de rester bien tranquille; puis voilà le patient qui s'adresse à son père et à sa mère.
— Je pensais mourir, fait-il, et vous vous ne faisiez autre chose que de pleurer. Le prêtre, lui, n'a point pleuré, mais il est fort et bon et il m'a guéri.
Le lendemain matin, complètement remis de son mal, il partait pour la chasse!
Pareille faveur se paie. Aussi le chef apporte-t-il force présents au prêtre.
— Je n'en ai pas besoin, déclare celui-ci. Ce qu'il me faut, c'est la permission de faire, par le baptême, vos petits garçons et vos petites filles enfants de Dieu qui a guéri ton fils, permission qui, le chef l'admit enfin, ne pouvait se refuser.
Ce furent les prémices de cette nation barbare.
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(8) Missions, p. 491.
A suivre: Chapitre VI. Première Mission esquimaude.
Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
Publié : jeu. 03 mars 2016 13:08
par Louis Mc Duff
CHAPITRE VI
PREMIÈRE MISSION ESQUIMAUDE
Le R. P. Turquetil ne rentra qu'au mois de novembre 1906 dans sa mission du lac Caribou. Au cours de l'hiver 1907, il se rendit à Prince-Albert en vue de s'entendre avec son supérieur sur l'établissement d'un poste chez les Esquimaux. Mais l'érection d'un nouveau vicariat apostolique pour l'Est était déjà à l'étude. Il fallait attendre la solution de cette question avant de rien entreprendre.
Entretemps, il prodigua, à titre de supérieur local (1), les soins les plus assidus aux Montagnais mangeurs de caribou, qui, en grands enfants qu'ils étaient, réclamaient une attention de tous les instants. Un Déné ne va trop souvent pas loin sans tomber s'il n'est soutenu et fortifié par les efforts du prêtre, de même qu'une montre s'arrête infailliblement si elle n'est remontée tous les jours.
Cette espèce d'interruption dans la préparation de l'œuvre à laquelle il s'était consacré de préférence dut être une rude épreuve pour notre missionnaire. Il avait faim et soif de la conquête à Jésus-Christ de la peuplade dont il avait fait la connaissance, au prix des privations de toutes sortes qu'il avait endurées chez elle et des répugnances gastronomiques qu'il avait mainte fois dû surmonter.
Une de ces privations, légère en apparence, qui n'en pourrait pas moins sembler insupportable à beaucoup de blancs, était le manque de sel dans la cuisine indigène. Or ce condiment réputé indispensable à la vie humaine, il s'en était passé pendant plus de six mois de suite. Ce qui ne l'empêcha pas d'entendre plus tard un savant déclarer ex cathedra que l'homme ne peut vivre sans sel, et citer l'exemple d'une tribu de la lointaine Russie qui, incapable d'exporter son poisson pendant la grande guerre, ne pouvait recevoir en retour le sel nécessaire à la vie; en sorte que ces gens moururent de faim à côté de montagnes de poisson.
Cette assertion a coutume de faire bien rire notre héros, qui, lui aussi, sait raisonner, et a en plus l'expérience en sa faveur.
— L'Esquimau se repaît du contenu de l'estomac du caribou, c'est-à-dire de l'herbe et du lichen que l'animal a absorbés et ruminés. Ces matières végétales sont-elles donc l'équivalent du sel? a-t-il coutume de dire. A ma connaissance, les Esquimaux passent non pas des mois, mais des années et des années sans sel, et ne s'en trouvent pas moins bien.
Quant à lui personnellement, avouons qu'il doit être doué d'un estomac quelque peu apparenté à celui des Esquimaux, vu qu'il ne serait guère appétissant pour le lecteur d'apprendre la nature de certains « mets » qu'il a dû ingurgiter, en compagnie de ses ouailles peu difficiles sous ce rapport — ne serait-ce que le poisson cru et vivant dont nous avons déjà parlé.
Les privations d'ordre matériel étaient donc un jeu pour notre missionnaire...
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(1) Ayant comme socius le P. Louis Egenolf, qui s'y trouve encore, maintenant à titre de directeur, ou supérieur.
Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
Publié : ven. 04 mars 2016 13:52
par Louis Mc Duff
CHAPITRE VI
PREMIÈRE MISSION ESQUIMAUDE
(suite)
Les privations d'ordre matériel étaient donc un jeu pour notre missionnaire. Aussi l'appréhension d'avoir encore à s'y soumettre ne pouvait l'empêcher de soupirer après l'évangélisation de ces barbares.
Comme intercesseur auprès des Supérieurs majeurs pour hâter l'établissement de la mission esquimaude si désirée, le P. Turquetil avait alors le bon, le saint P. Gasté, maintenant. à son pays natal, Laval, Mayenne. « J'ai traité avec le R. P. Grandin l'affaire de l'établissement de votre Mission projetée chez les Esquimaux », écrivait-il au P. Turquetil en date du 13 avril 1909. « Il n'en était pas partisan dès l'abord, je vous l'assure. Il a fini cependant par y consentir, à la condition, toutefois, qu'elle fût fixée à la limite du bois (2). Par là seront enfin accomplis les vœux que j'ai toujours formés pour leur évangélisation » (3).
Et comme s'il eût pris pour décidé ce qui n'était qu'en projet, le Père lavallois lui envoyait déjà des aumônes en argent et en nature : ornements sacerdotaux, mobilier d'églises, etc.
L'heure allait enfin sonner pour le P. Turquetil où le grand œuvre de sa vie devait commencer. Le 28 août 1910, le Pape avait nommé le Père Ovide Charlebois, O.M.I., titulaire d'un nouveau vicariat apostolique, créé sous le nom de Keewatin (4). Le premier acte officiel du nouveau dignitaire fut en faveur de notre zélé missionnaire.

Visitant, au lendemain de son sacre, les bureaux de la Catholic Church Extension à Toronto, Mgr Charlebois reçut communication d'une lettre provenant d'un membre de la gendarmerie canadienne, qui avait passé quelques années à Fullerton (5) , au nord-est du soi-disant fjord, ou plutôt estuaire, du fleuve Chesterfield, que Turquetil avait toujours considéré comme la place la plus propice pour l'établissement d'une mission. Ce fonctionnaire demandait maintenant un prêtre, pour les Esquimaux, qu'il déclarait bien disposés.
Le nouveau prélat n'hésita pas un instant. Dans un magnifique élan de foi et de zèle apostolique, avant même de s'être lui-même bâti une maison, il décida de fonder une station de missionnaires chez les Esquimaux de la baie d'Hudson, et envoya une obédience à cet effet au R. P. Turquetil. C'était la première donnée dans le nouveau vicariat.
Cela se passait en janvier 1911. Le récipiendaire de cette « faveur », qui était venu en traîneau à chiens à Prince-Albert, s'en retourna au lac Caribou, et, avec les mêmes chiens, entreprit le voyage de cette place à Churchill, sur la baie d'Hudson.
Arrivé là après une terrible course…
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(2) Condition qui démontre bien comme on ignorait alors jusqu'aux éléments pratiques de la question. — (3) Paris, 13 avril 1909. — (4) Prononcer Kîwêtinn. — (5) Cap très prononcé juste à l'ouest de l'île Southampton.