Dictionnaire de Théologie Catholique a écrit :
MARTYRE.
7. Résistance du martyr, sa patience et sa constance jusqu'à la mort (c. XVII). — Un des cas les plus intéressants et des plus discutés est de décider si le martyre suppose la non-résistance à la mort.
Ce qui fait hésiter, c'est le passage de la IIa-IIæ, q. CXXIV, a. 5, ad 3um, où saint Thomas semble indiquer que l'on peut considérer comme martyr le soldat qui meurt dans une guerre entreprise pour la défense de la foi. On a beaucoup discuté sur ce point pendant la grande guerre, et il est pénible de constater que, loin de faire avancer la question, la plupart de ceux qui ont pris part à cette controverse semblaient ignorer les éléments de la question, tels qu'ils sont réunis avec une sage diligence et honnêtement discutés par Benoît XIV.
— Saint Thomas s'exprime plus clairement encore, In I6um Sent , dist , XLIX, q.X, a. 3, quest. 2, ad 11um : Cum quis propter bonum commune non relatum ad Christum mortem sustinet, aureolam non meretur : sed, si hoc referatur ad Christum, aureolam merebitur et martyr erit ; utpote, si rempublicam defendat ab hostium impugnatione, qui iidem Christi corrumpere moliuntur et in tali defensione mortem sustineat. Ainsi Sylvius, Paludanus, saint Antonin, Capisucchi, Hurtado.
Dans cette opinion, il faut une guerre entre fidèles et infidèles, non pour motif politique, mais pour cause de religion ; alors ceux qui luttent pour défendre la religion contre les infidèles meurent martyrs, car la mort leur est infligée en haine de la foi. Et leur résistance n'est pas un obstacle à leur titre de martyr, car, disent ces théologiens, ils luttent non primario pour défendre leur vie, mais pour la cause de l'Église et la vraie foi contre les adversaires du Christ ; ils ne défendent leur vie que secundario en tant qu'elle est nécessaire à l'Église et à la foi chrétienne.
D'autres, trouvant peut-être cette distinction quelque peu subtile, réduisent le martyre à l'acceptation de la mort dans l'intervalle qui s'écoule entre la blessure et la mort, ainsi Capisucchi, ou mieux au cas de soldats chrétiens tombant entre les mains des infidèles et sommés d'apostasier, puis, sur leur refus, mis à mort, ainsi les Salmanticenses. C'est ce qui arriva vers l'an 1250, comme le raconte une lettre du roi saint Louis, Gesta Dei per Francos, t. I, p. 1199. Dans un tel cas, rien ne manque pour un vrai martyre et la lutte qui a précédé n'empêche pas le martyre. C'est d'ailleurs un cas tout différent de celui proposé par le cardinal de Lauria, d'un homme condamné à mort pour de vrais crimes par un prince infidèle et qui déclare accepter de mourir pour la foi qu'il professe ; car un tel homme n'est pas martyr, puisque celui qui le fait mourir n'agit aucunement en haine de la foi.
Le cas difficile et vraiment controversé est celui de soldats qui luttent et résistent dans une guerre entreprise pour la foi. C'est pourquoi dans la cause du bienheureux Josaphat, archevêque de Polotsk, les auditeurs de la Rote firent remarquer que beaucoup de théologiens refusent d'admettre le martyre quand la victime résiste, se défend, meurt par nécessité, non par volonté, et tombe parce que ses forces sont incapables de triompher de ses ennemis. Ainsi Raynaud, de Lauria, Lessius, Maurus, Gotti. La raison en est que le martyr doit imiter le Christ,qui rendit témoignage à la vérité en souffrant, non en luttant et en résistant, selon la parole de I Petr. XI, 23. C'est ce qu'affirme Tertullien, Adv. Marcionem, I. IV, c.XXXCX, c'est le cas de saint Maurice et de ses compagnons de la Légion thébaine. Jadis un texte de saint Basile, Epist., CLXXXVIII, Ad Amphilochium, décida l'empereur Phocas à renoncer à demander la canonisation de soldats morts en luttant contre les ennemis de la foi chrétienne. De même on n'a jamais placé au nombre des martyrs ceux qui moururent pendant les croisades. Il est vrai que l'on pourrait répondre qu'ils ne furent pas tués en haine de la foi.
On oppose en sens contraire certaines paroles qui assimilent aux martyrs les soldats tombés pour la cause de la foi, mais rien ne force de prendre le mot martyr au sens strict dans ces discours destinés à enflammer le zèle des combattants. Voir le cas spécial de saint Procule, protecteur de Bologne, qui est minutieusement discuté.
Tout le monde est d'accord pour exiger, chez le martyr, la patience et la constance jusqu'à la fin, ainsi qu'il est dit clans l'hymne de l'office de plusieurs martyrs : Voir aussi De civ. Dei, XXII, IXet X, XXI. Il faut que le martyr ait persévéré jusqu'à la mort invicte et patienter. Mais comment prouver cette persévérance ? Certains admettent qu'il suffit de l'absence de signe contraire, ainsi le card. Petra, le card. de Lauria. Mais il faut distinguer la persévérance interne et la persévérance externe. La première n'est connue que de Dieu ; la deuxième est soumise au jugement de l'Église qui conjecture l'autre par celle-ci. Il faut donc que les paroles, les signes et les faits prouvent la persévérance externe. Telle est la discipline traditionnelle de l'Église.
Qu'on n'objecte pas l'exemple de saints vénérés par l'Église comme martyrs sans qu'on ait pu constater leur persévérance jusqu'à la mort, tel saint Julien, dont saint Chrysostome narre le martyre, P. G., t. L, col. 671 : Allato sacco, et arena completo, cum in eum scorpiones, viperas et dracones injecisset, cum illis et sanctum injecit et in mare demisit. Mais il est naturel de conjecturer la persévérance jusqu'à la mort en se fondant sur ses actes et sa conduite jusqu'au moment où il est enfermé dans le sac.
Par ailleurs on pourrait objecter ce que nous avons admis plus haut que la volonté habituelle suffit pour le martyre ; dès lors que penser du cas d'un homme qui a désiré le martyre, puis qui, n'y pensant plus, est tué en haine de la foi ? Dans ce cas, il est évident qu'on ne peut prouver la persévérance jusqu'à la fin ; mais Benoît XIV distingue sagement le martyr coram Deo et le martyr coram Ecelesia. On peut l'être dans le premier sens, sans l'être dans le second. Ajoutons que certains auteurs exigent pour prouver la persévérance interne des miracles postérieurs à la mort ; mais cette opinion ne s'impose pas, car l'Église qui ne juge que de l'extérieur est fondée à prouver les sentiments internes par les signes extérieurs.