Re: Chant ecclésiastique
Publié : jeu. 03 sept. 2015 17:04
[i]Annales archéologiques[/i], Tome V, Paris, 1845, pp 264-266 a écrit :
Ces huit tons étaient contenus dans une échelle qui commençait au la grave, correspondant à celui de notre clef de fa (quatrième ligne), jusqu'au sol de la seconde octave. Les sons de la première octave étaient représentés par les sept premières lettres majuscules de l'alphabet romain , et ceux de la seconde octave, par les mêmes lettres minuscules, dans l'ordre suivant :
la, si, ut, re, mi, fa, sol, la , si, ut, re, mi, fa, sol.
A. B. C. D. E. F. G. a. b. c. d. e. f. g.
Plus tard, lorsqu'on eut ajouté une octave aux deux premières, cette troisième octave fut représentée aussi par les sept premières lettres minuscules de l'alphabet, mais redoublées, ainsi qu'il suit :
la, si, ut, re, mi, fa, sol, la.
aa. bb. cc. dd. ee. ff. gg. aa.
On voit que ce système de notation est on ne peut plus simple. Celui des Grecs, qui avait été en usage jusque-là, l'étant beaucoup moins, les quinze sons que nous venons d'exposer, en y comprenant l'octave, étaient, dans la musique grecque, exprimés par des lettres entières ou mutilées, simples, doubles et allongées, tournées tantôt à droite, tantôt à gauche, renversées ou horizontales, fermées ou accentuées, comme on en peut voir le tableau figuratif dans Alipus, et dans la dissertation de M. Perne sur la « Notation musicale des Grecs ».
Malheureusement, à la notation grégorienne succéda bientôt celle des Lombards et ensuite celle des Saxons, aussi obscures et compliquées que la première était claire et facile. Ces deux nouvelles notations, qui n'ont pu encore être débrouillées complétement , malgré tous les efforts de la science moderne, nous ont dérobé jusqu'à ce jour l'intelligence d'un grand nombre
de mélodies ecclésiastiques, dans les églises qui les avaient adoptées, et suivies pendant plusieurs siècles. Il en résulte une lacune on ne peut plus regrettable dans l'histoire du chant religieux.
Néanmoins il ne faudrait pas trop s'en exagérer la portée. C'est tout ce que nous pouvons dire, en attendant que l'ordre des matières nous amène à en parler plus longuement que nous ne le pouvons faire ici. La question qui doit nous occuper exclusivement aujourd'hui, c'est celle de la tonalité grégorienne, considérée dans sa nature, dans ses effets et dans ses rapports avec la tonalité moderne. C'est là une question capitale dont nous allons embrasser les éléments constitutifs, nous réservant d'y revenir plus tard pour l'envisager sous d'autres aspects et en faire l'objet de nouvelles considérations. Pour bien comprendre les conditions de la tonalité ecclésiastique, il faut les comparer avec celles, plus généralement connues, de la tonalité moderne. C'est pourquoi nous allons exposer successivement ces deux tonalités, pour voir en quoi elles se ressemblent et en quoi elles diffèrent.
Notre gamme actuelle se compose de cinq tons et de deux demi-tons; en tout huit tons, si l'on y ajoute l'octave qui n'est que la répétition du premier. Dans cette gamme, ut, re, mi, fa, sol, la, si, ut, les demi-tons sont placés entre le mi et le fa, entre le si et l'ut. Cette position des deux demi-tons entre les 3e et 4e, 7e et 8e degrés, est invariable dans la gamme d'ut et dans toutes celles qu'on peut établir sur chacune des notes qui la composent, attendu qu'elles doivent être exactement modelées sur celle d'ut, dans l'ordre de succession des tons et des demi-tons. En effet, que l'on prenne pour tonique ou première note de la gamme qu'il s'agit de former, le re, le mi, le fa, ou toute autre, toujours les deux demi-tons devront. être espacés entre eux, comme ils le sont dans la gamme modèle, et cette parfaite similitude, on l'obtiendra en posant les deux demi-tons entre les 3° et 4e, les 7e et 8e degrés, au moyen de dièzes ou de bémols. Je m'explique. Comme, d'une part, on ne saurait prendre pour tonique ou note fondamentale d'une gamme quelconque, une autre note que celle d'ut, sans bouleverser plus ou moins la position respective des cinq tons et des deux demi-tons de la gamme modèle, et comme, d'une autre part , l'invariabilité clans l'ordre de succession de ces cinq tons et deux demi-tons pour toutes les sept gammes est la condition rigoureuse du système musical moderne, on a imaginé, pour la maintenir, des signes qui, en exhaussant ou en abaissant, selon l'occurrence, les notes qui s'étaient trouvées rapprochées ou éloignées d'un demi-ton de trop, par suite de l'intervertissement de la gamme modèle, rétabliraient dans les positions voulues les cinq tons et les deux demi-tons. Supposons, par exemple, que désirant former une gamme dans le mode majeur ( le seul qui nous occupe maintenant ), il me convienne de la faire procéder, au lieu d'ut à ut, de re à re, ainsi qu'il suit : re, mi, fa, sol, la, si, ut, re; je remarque de prime abord que, dans cette nouvelle gamme, l'ordre de succession des cinq tons et des deux demi-tons a été bouleversé, puisqu'au lieu de se trouver, comme dans la gamme modèle d'ut, entre les 3e et 4°, les 7e et 8° degrés, les demi-tons sont placés entre les 2e et 3e, les 6e et 7e degrés, c'est-à-dire de mi à fa, au lieu de fa à sol, et de si à ut, au lieu d'ut à re, comme l'exigerait la contexture de cette gamme de re à re. Il faudra donc, pour remettre les choses à leur place, rapprocher d'un demi-ton, au moyen d'un signe conventionnel qu'on appelle dièze, le fa et le sol, l'ut et le re, qui étaient séparés d'un ton plein, et qui, en vertu de cette altération, représenteront les deux demi-tons dans la position respective qu'ils doivent avoir, en même temps que, par une conséquence obligée, ils remettront les cinq tons également en leur lieu et place. On peut faire la même expérience sur chacune des sept notes de la gamme, en les considérant tour à tour comme notes toniques ou fondamentales d'une gamme nouvelle. Observons seulement que la succession diatonique rigoureusement exigée, pouvant être plus ou moins intervertie, selon qu'on prend pour tonique une note ou une autre ( comme il est très-facile de s'en faire à soi-même la démonstration), on rétablira cette succession diatonique dans son état normal, en exhaussant ou en baissant d'un demi-ton, selon l'occurrence, les notes qui auraient besoin de cette altération. Or les signes de ces altérations, qui seront des dièzes ou des bémols on les placera en tête de chaque morceau de musique, immédiatement après la clef, pour indiquer les notes qui doivent en être affectées pendant tout le cours de la pièce, à moins qu'un autre signe ne vienne les altérer accidentellement, d'une autre manière. Voilà ce qu'on appelle « l'armature de la clef » , dont la signification est une véritable énigme pour tant d'écoliers. Ainsi rien de plus aisé à comprendre que cette théorie des dièzes ou, selon le cas, des bémols, dont on arme la clef au commencement de chaque morceau,. Au lieu de compliquer l'exécution du chant, comme on se le figure communément, ils la simplifient, puisqu'ils servent à ramener toutes les gammes à une gamme unique, celle d'ut; mais tel est l'empire de la routine, qu'on voit encore de nos jours des professeurs de musique, imbus des idées les plus fausses sur cette théorie, que plusieurs même d'entre eux ignorent complétement.
Telle est, en abrégé, la constitution tonale moderne, sans parler d'autres éléments moins importants qui la composent et dont nous parlerons bientôt.