L'École thérésienne et les Blessures d'amour mystique

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Si vis pacem
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Re: L'École thérésienne et les Blessures d'amour mystique

#11 Message par Si vis pacem » ven. 29 mars 2019 21:09

  Gabriel de Sainte Marie-Madeleine – L'École thérésienne et les Blessures d'amour mystique. (in Études Carmélitaines, octobre 1936, pp. 215-216) a écrit :
Je rappelais tout à l'heure que, selon la doctrine du Saint, la plaie extérieure est un frein pour la blessure intérieure, à moins de causer la mort. Il est en effet des blessures d'amour qui causent la mort et elles sont particulièrement éminentes : ce sont des transports d'amour qui brisent l'enveloppe fragile du corps et font que l'âme s'évade pour aller jouir éternellement de son Bien-Aimé. Saint Jean de la Croix en a traité avec sa maîtrise habituelle en commentant le dernier vers de la première strophe de la Vive Flamme. Il a fait remarquer que trois « toiles » font obstacle à la rencontre de l'âme avec Dieu. Les deux premières, qui sont constituées par diverses attaches aux créatures, n'existent plus chez l'âme transformée, complètement purifiée de tout attachement imparfait. Mais il reste la « toile sensible qui concerne l'union de l'âme avec le corps (1). » Celle-ci cédera sous les assauts de l'amour. « La mort naturelle des âmes arrivées à cet état, poursuit le Saint, bien que semblable à celle des autres au point de vue du comportement de la nature, en diffère néanmoins beaucoup par la cause et le mode. Les autres mourront pour cause de maladie ou de vieillesse, celles-ci mourront également malades ou avancées en âge, mais ce qui arrachera l'âme au corps ce sera uniquement un élan, une aspiration d'amour plus ardente que celle des élans antérieurs, et qui cette fois aura la puissance et l'énergie nécessaire pour rompre la toile et emporter le joyau de l'âme (2). »

Ici il n'y a plus question de frein. La blessure d'amour se répercute sur le corps mais elle ne se laisse pas limiter par lui : le corps cède et la poussée impétueuse de l'amour va se terminer dans l'amour éternel de la vie bienheureuse : « Ici toutes les richesses de l'âme se rassemblent et s'unissent ensemble et les torrents de l'amour de l'âme vont se jeter dans la mer, et ces torrents d'amour sont si vastes et si tranquilles qu'eux-mêmes ils paraissent des mers (3). »



(1)Llama B, c. 1, n. 29.
(2)Ibid., n. 30 ; trad. Hoorn. (retouchée) p. 165..
(3)Ibid.


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#12 Message par Si vis pacem » sam. 30 mars 2019 22:24

  Gabriel de Sainte Marie-Madeleine – L'École thérésienne et les Blessures d'amour mystique. (in Études Carmélitaines, octobre 1936, pp. 216-217) a écrit :
Pour récapituler : les blessures d'amour sont des grâces mystiques très élevées, appartenant à la voie unitive ou tout au moins à ses abords. Elles sont un embrasement d'amour passif, à la fois suave et douloureux. La suavité est un effet de l'amour ; la douleur est causée par le sentiment de l'absence de l'Aimé ou par le désir d'une union plus totale. La blessure d'amour peut être causée soit par une touche divine substantielle « sans forme ni figure », soit par une touche divine accompagnée d'une vision intellectuelle qui fait comprendre à l'âme plus clairement ce qui se passe en elle. Elle peut avoir aussi son retentissement dans le corps et y causer une plaie sensible. La plus élevée est la première, la moins élevée est la dernière, c'est-à-dire la blessure d'amour accompagnée de blessures sensibles ou de stigmates. Ceux-ci sont un frein pour la blessure intérieure, à moins d'entraîner la mort. Mais même la blessure intérieure accompagnée de plaies sensibles est une grâce mystique très haute. Les stigmates sont donc la manifestation extérieure d'une grâce mystique d'ordre très élevé ; ils la supposent dans la personne qui en est gratifiée.

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#13 Message par Si vis pacem » lun. 01 avr. 2019 22:24

  Gabriel de Sainte Marie-Madeleine – L'École thérésienne et les Blessures d'amour mystique. (in Études Carmélitaines, octobre 1936, p. 217) a écrit :

Les blessures d'amour chez sainte Thérèse




L'expérience mystique de sainte Thérèse, particulièrement riche et variée, peut nous aider beaucoup à nous faire une idée plus concrète de l'enseignement de saint Jean de la Croix exposé ci-dessus. Nous trouvons chez elle toutes sortes de blessures d'amour dont le Docteur mystique nous a parlé. Il en est même une qui présente un intérêt particulier à cause de sa célébrité, c'est la blessure qui lui fut faite au cœur et dont on remarque encore les traces sur la précieuse relique que conservent les Carmélites d'Albe. J'ai cru utile de reprendre dans la mesure du possible l'étude historique de la transverbération du cœur de sainte Thérèse et il me semble que le résultat des recherches entreprises, bien qu'encore provisoire à certains points de vue, est néanmoins propre à faire avancer l'étude d'un fait mystique assurément remarquable.


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#14 Message par Si vis pacem » mar. 02 avr. 2019 22:44

  Gabriel de Sainte Marie-Madeleine – L'École thérésienne et les Blessures d'amour mystique. (in Études Carmélitaines, octobre 1936, pp. 217-218) a écrit :
Sainte Thérèse a parlé tout d'abord fréquemment des blessures d'amour simplement expérimentées, c'est-à-dire non accompagnées de vision. Remarquons pourtant que celles qu'elle a décrites avec quelque détail appartiennent à l'époque qui précède le mariage spirituel. Elle en parle : 1°) dans le livre de sa Vie, au chapitre 20 et 29 (vers l'an 1562) ; 2°) dans la seconde Relation au Père Rodrigue Alvarez (l'année 1576) ; 3°) dans le Château, sixièmes Demeures, aux chapitres 2 et 11 (en 1577). Elle ne s'attarde guère à celles que saint Jean de la Croix a attribuées à l'époque du mariage. Quand elle décrit celui-ci, sainte Thérèse nous parle de l'abandon de l'âme à la volonté divine et du désir de servir Dieu qui chez elle caractérisent le mariage ; elle y parle rarement de son désir de voir Dieu. Elle le rappelle pourtant par deux fois, à savoir dans le chapitre 3 des septièmes Demeures, puis dans la Relation à Mgr Velasquez, évêque d'Osma, qui date de 1581 et est un admirable tableau de l'âme de Thérèse parvenue à pleine maturité. De plus, il paraît solidement établi, comme nous le verrons plus bas, que la Sainte mourut dans un transport d'amour. C'est un fait important qu'il ne faut pas perdre de vue. Outre les blessures simplement « expérimentées », sainte Thérèse connaît également les blessures accompagnées d'une vision qui les fait comprendre. C'est ainsi que le chapitre 29 de sa Vie nous rapporte la vision du chérubin (ou séraphin) qui lui transperce le cœur et les entrailles. Qu'il y ait aussi chez elle la troisième sorte de blessure, c'est-à-dire celle qui s'accompagne de plaie extérieure, c'est ce dont témoigne l'état actuel de son cœur.

C'est tout à fait à dessein que pour montrer l’existence de blessures d'amour extérieures chez sainte Thérèse, je me réfère à l'état actuel de son cœur ; car j'ai pu m'en rendre compte clairement, c'est de la constatation de la blessure existant dans son cœur conservé sans corruption que l'on a inféré la réalité ou plutôt la « matérialité » de la transverbération. Ce fut encore particulièrement sur l'existence de la blessure du cœur que l'on se fonda pour obtenir la fête de la Transverbération. Nous allons donc tâcher de faire l'histoire de cette importante constatation.


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#15 Message par Si vis pacem » jeu. 04 avr. 2019 23:27

  Gabriel de Sainte Marie-Madeleine – L'École thérésienne et les Blessures d'amour mystique. (in Études Carmélitaines, octobre 1936, pp. 218-219) a écrit :
Je ne sache pas qu'on se soit jusqu'ici occupé beaucoup de la question. On demeure étonné quand on constate combien les biographes, surtout les plus anciens, se montrent peu informés sur le fait de l'« extraction » du cœur. Beaucoup n'en disent rien. À ma connaissance, le Père Frédéric de Saint-Antoine, dans sa biographie italienne parue à Rome (1753) (1), est le premier à examiner quelque peu en détail et d'une façon méthodique la question de la transverbération. Or, touchant le fait de l'« extraction », il ne nous apporte qu'une légende recueillie par le Père Philippe de la Trinité et consignée par celui-ci dans sa Summa theologiæ mysticæ. Relisons-en le texte. « Voici ce que j'appris d'une relation qui se disait certaine : une moniale de notre couvent d'Albe, — à l'époque où l'on détacha le bras de la (sainte) défunte dans le but de le laisser au monastère tandis que le reste du corps devait être transporté à Avila, — s'empara du cœur de la sainte Mère. Longtemps elle conserva en secret ces saintes reliques ; mais finalement, agitée par des scrupules de conscience, elle déclara son vol sacré à son supérieur et restitua le cœur qu'elle avait accaparé afin que tous pussent honoré publiquement ce qui jusqu'ici n'était honoré que par elle seule d'un culte privé (2). »

Ce n'est pas l'unique légende qui circula sur ce sujet ; quelques-unes dérivent apparemment de celle-ci ; une autre, sans paraître en dépendre, raconte un fait analogue (3). Inutile de nous y attarder, car il semble bien que ces légendes aient définitivement vécu. Déjà depuis quelques années on a relevé, dans le Procès de béatification de la Sainte, un texte que le Père Silverio publia en note, au chapitre 29 de la Vida dans son édition critique des œuvres de sainte Thérèse (4). Il s'agit du témoignage de la Mère Catalina de San Angelo. Le voici : « Mgr l'évêque Don Jérôme Manrique de vénérée mémoire, qui fut évêque de Salamanque, alors qu'il instruisit dans ce couvent l'enquête informative concernant l'incorruption du corps de la dite sainte Mère Thérèse de Jésus, le vit et le toucha de ses mains ; il se fit accompagner de médecins insignes (muy famosos) afin qu'ils visitassent le dit saint corps. Ceux-ci, trouvant le dit saint corps sans corruption et répandant un grand parfum, voulurent se rendre compte si le dit saint corps avait été embaumé. Ils ouvrirent donc le dit saint corps par un côté et trouvèrent qu'il était sans corruption et sans aucun préservatif. C'est alors que l'on fit subir au dit saint corps l'extraction du cœur que l'on voit à présent dans ce couvent dans un ostensoir (veril) d'argent … lorsque le dit cœur fut extrait du dit saint corps, le témoin le prit et le garda durant un certain temps, vu qu'à cette époque, comme elle l'a déjà dit, elle était prieure (5). »



(1) – Federigo di S. Antonio. Della vita di Santa Teresa di Gesù, libri cinque ; l. I, c. 17 Brescia, 1853. (Première édition en 1753).
(2)Summa theologiæ mysticæ, p. III, tr; 3, d. I, a. 8 Lugduni, 1656.
(3)Corazón transverberado de Santa Teresa de Jesus, por Fruto Yurrita. Mensajero de S. Teresa, Madrid, 1924, p. 70
(4)Obras de Santa Teresa de Jesu. Tomo I. Libro de la Vida. Burgos, 1915, p.234, note 2
(5)Processus remissorialis in causa Canonizationis Matris Teresiæ de Jesu. Salamantin. Alvæ. Fol. 43, r. art. 97. - Archives Généralices de l'Ordre des Carmes Déch. Plut. 385, b².


  

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#16 Message par Si vis pacem » sam. 06 avr. 2019 18:40

  Gabriel de Sainte Marie-Madeleine – L'École thérésienne et les Blessures d'amour mystique. (in Études Carmélitaines, octobre 1936, pp. 219-220) a écrit :
Le Père Silverio, à l'endroit cité, réfère ce témoignage au procès informatif de Salamanque qui date de 1591. Mais il y a erreur manifeste. Il est clair qu'à l'époque où parle le témoin, l'évêque Manrique n'est plus de ce monde ; il est dit en effet « de buena memoria, obispo que fué de Salamanca » (de vénérée mémoire, qui fut évêque de Salamanque). Or, c'est lui qui instruisit le dit procès de Salamanque et qui, en 1592, examina juridiquement à Albe l'état du corps de la Sainte. Après bien des recherches nous avons retrouvé ce témoignage dans le procès rémissorial de 1610, accompagné d'autres détails intéressants.
Le bollandiste Van der Moeren, qui dans ses Acta Sanctæ Theresiæ avait repris l'étude de la transverbération, en étroite dépendance de Frédéric de Saint Antoine (1) mais en profitant également d'autres sources, particulièrement du procès de béatification dont il consulta un Summarium (2), a dû frôler le texte cité par le Père Silverio ; il ne l'a pourtant pas relevé. Par contre, il en cite un autre de la même Mère Catalina, où celle-ci nous parle non plus de l'extraction du cœur, mais de son état. Nous en parlerons plus bas. Notons pour le moment que Van der Moeren ne parvient pas à se dégager complètement de la légende rapportée par Philippe de la Trinité (3). Nous devons donc conclure que l'« histoire » de l'extraction est demeurée quelque peu mystérieuse presque jusqu'à nos jours.



(1)Acta Sanctorum Octobris. Die 15. De S. Teresia Virgine (Van der Moeren). Bruxelles. 1845. n. 1436, p. 429.
(2)o. c. n. 1441, p. 430. — Les Archives Généralices conservent une partie d'un Summarium analogue à celui dont parle Van der Moeren. Peut-être est-ce son brouillon. Plut. 312, r.
(3) – Van der Moeren. o. c. n. 1442, p. 430


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#17 Message par Si vis pacem » dim. 07 avr. 2019 22:42

  Gabriel de Sainte Marie-Madeleine – L'École thérésienne et les Blessures d'amour mystique. (in Études Carmélitaines, octobre 1936, pp. 220-221) a écrit :
À première vue ce mystère semble quelque peu étrange ; mais quand on replace le fait de l'extraction dans les circonstances dont il fut entouré, on se l'explique. Ces circonstances les voici : l'examen canonique de l'état du corps de sainte Thérèse par l'évêque Menrique eut lieu le 29 mars 1592, jour de Pâques (1). Des détails intéressants nous sont livrés par les témoins du procès informatif d'Albe instruit les jours suivants. C'était l'après-diner note un témoin (2) ; il y avait trois ans qu'on avait plus ouvert le cercueil, rapporte un autre (3).Après l'examen, on déposerait le corps dans un nouveau cercueil, que la duchesse d'Albe, doña Maria de Toledo, avait donné à cet effet au monastère (4). Pas un de ces témoins — dont quelques-uns (plusieurs moniales du monastère) parlent à deux jours de distance de la visite de Manrique, — ne parle de l'extraction du cœur. La Mère Catalina est la seule à la rapporter dans son témoignage qui date de 18 ans plus tard. Et pourtant, elle a dit que ce fut à l'occasion de cette visite que se fit l'extraction du cœur. Comment faut-il comprendre cette assertion ?

En tout cas, croyons-nous, l'extraction ne se fit pas devant les religieuses de la Communauté présentes à l'examen canonique du corps. Cela nous pouvons l'établir, semble-t-il, par le témoignage même de la Mère Catalina. Voici comment elle poursuit immédiatement après le témoignage rapporté plus haut : « Lorsque le cœur fut extrait du dit saint corps, le témoin le prit et le conserva durant un certain temps, vu qu'à cette époque, comme déjà elle a dit, elle était prieure ; au bout duquel elle le montra à la Mère Agnès de Jésus, qui est prieure actuellement. Celle-ci le prit en main et il paraît qu'elle eut quelque doute si c'était bien là le cœur de la Mère Thérèse de Jésus ou quelque autre partie de son corps. Alors, selon ce que la susdite Mère a référé à ce témoin et à d'autres religieuses, elle sentit que la main droite, dans laquelle elle le tenait, lui donnait des pulsations. Troublée, elle comprit de suite que c'était bien le cœur de la dite sainte Mère, et, le déposant de sa main, elle commença à la fermer et à la serrer pour voir si les pulsations qu'elle avait ressenties quand elle tenait le cœur en main continuaient quand elle ne le tenait plus, s'imaginant qu'il s'agissait peut-être de quelque altération du pouls. Et elle se rendit compte que les pulsations et battements qu'elle avait ressentis auparavant avaient disparu. En suite de quoi elle demeura certaine et convaincue, et elle l'est encore aujourd'hui, que c'était bien là le cœur de la dite sainte Mère Thérèse de Jésus, comme c'est la vérité (5). »



(1) – Témoignage de Mariana de Jesùs, C. D. au procès informatif d'Albe, le 1° avril 1592. Procesos de beatificación y canonización de Sta. Teresa de Jesús. Silverio de S. Ter. Burgos, 1934 ; (jusqu'ici deux tomes parus). Tome I, p.85.
(2) – Témoignage de Beatrice de Jesùs. C. D. au procès informatif d'Albe, le I avril 1594. Procesos, T. I, p. 118-119
(3) – Témoignage déjà cité de Mariana de Jesùs.
(4)Ibid..
(5)Processus remissorialis, déjà cité, ib.


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Re: L'École thérésienne et les Blessures d'amour mystique

#18 Message par Si vis pacem » lun. 08 avr. 2019 21:44

  Gabriel de Sainte Marie-Madeleine – L'École thérésienne et les Blessures d'amour mystique. (in Études Carmélitaines, octobre 1936, pp. 221-222) a écrit :
Il est donc clair que la Mère Agnès n'avait pas assisté à l'extraction, car elle ignorait le fait. Or la Mère Agnès est un des membres les plus en vue de la Communauté ; elle a été 7 fois prieure. Elle avait été mise en charge par sainte Thérèse elle-même et elle l'était, paraît-il, à l'époque de sa mort (1). Elle l'avait été une seconde fois depuis, avant 1592 (2). Si l'extraction avait eu lieu en public, il n'est guère probable qu'elle n'y aurait assisté ; ou si par hasard elle n'avait pu être présente, elle aurait dû nécessairement apprendre le fait par ses compagnes. Il faut conclure que l'extraction se fit en cachette. J'ajouterai qu'on eut l'occasion de le faire, car il semble bien qu'après la « translation » le cercueil resta ouvert durant plusieurs jours. En effet, un autre personnage vint « visiter » le corps quelques jours plus tard. Au même procès informatif de Salamanque nous trouvons le témoignage du Licencié Martin Arias qui, probablement à la date du 10 avril, raconte ce qui suit : « Ce témoin avec la permission du Provincial, entra dans le monastère des Déchaussées de cette ville, pour voir le corps de la dite Mère Thérèse de Jésus, le mercredi 8 du présent mois d'avril de cette années et il trouva le dit corps entier, sans aucune corruption et sans qu'on lui eut rien (ninguna cosa) enlevé des parties intérieures comme sont les intestins, le poumon, le foie et les autres parties, lesquelles parties sont très aptes à la corruption (3). »
Si nous prenons ce témoignage à la lettre, il faut conclure que le 8 avril le cœur était encore en place. Mais le jour où on ferma définitivement le cercueil, la prieure du monastère, la Mère Catalina de San Angelo, le tenait chez elle et « elle le garda et le retint durant quelque temps (4). » Nous avons vu que finalement elle le montra à la Mère Agnès. En 1610, le cœur se trouve dans un reliquaire d'argent. Cela, la Mère Agnès l'atteste aussi bien que la Mère Catalina (5).



(1) - Processus remissorialis, déjà cité, fol 64. (Témoignage de Ynes de Jesùs : «  Io qual bio esta testigo por su propia persona porque a la saçon que la dicha santa madre muriò era priora y perlada en esto su convento de la incarnacion de alva como agora lo es ... » Ce témoignage est en contradiction avec celui des premiers biographes qui assurent que la prieure du monastère, lors de la mort de sainte Thérèse, était la Mère Juana del Espiritu Santo (Ribera, I. III, c. 15).
(2) – Nous tenons ces détails grâce à l'obligeance des Mères Carmélites d'Albe qui ont bien voulu, à notre demande, dresser la liste des Prieures de l'époque en question. Comme le livre officiel des élections du monastère ne débute qu'avec l'année 1620 elles ont dû se servir à cet effet d'autres documents conservés dans leurs archives et qui ne leur permirent d'établir la série des Prieures qu'avec une certaine approximation. Les dates précises des divers triennats en particulier sont peu connues
(3) – Témoignage du Licencié Martin Arias, Procesos I, p. 144 Le père Silverio note qu'il fit sa déclaration « le même jour que le témoin précédent » ce qui correspond au 4 avril ; mais il doit y avoir confusion, puisque notre témoin rapporte ce qu'il a fait le 8 avril. Je crois que le témoignage est du 10 avril.
(4)Cf. le témoignage cité plus haut, p. 219, note 5
(5)Processus remissorialis ..., fol. 64, r. — Témoignage de la Mère Ynes (Agnès) de Jesù art. 99 : « y que este mismo olor save que sale de su santo braço y coraçon que esta dibidido y por si de su santo cuerpo y se muestra en este su convento de la encarnacion de alva en sus relicarios de plata en que estan por Reliquia ... ».


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Re: L'École thérésienne et les Blessures d'amour mystique

#19 Message par Si vis pacem » mar. 09 avr. 2019 21:26

  Gabriel de Sainte Marie-Madeleine – L'École thérésienne et les Blessures d'amour mystique. (in Études Carmélitaines, octobre 1936, pp. 222-223) a écrit :
L'extraction du cœur n'eut donc aucune publicité et l'on s'explique dès lors comment, aisément, des légendes ont pu se former. Nous venons de voir que, malgré l'erreur de date, la légende rapportée par Philippe de la Trinité pourrait bien contenir un fond de vérité (1). En tout cas nous nous expliquons pourquoi dans les premières années qui suivirent l'extraction on fit peu mention du cœur séparé du corps et moins encore de la blessure que le cœur présente. C'est de celle-ci que nous allons maintenant nous occuper.

Écoutons d'abord ce que nous dit la Mère Catalina qui fut, lors de l'extraction, la dépositaire du précieux trésor. Van der Moeren avait recueilli cette partie de son témoignage, traduit en latin, dans le Summarium (2) ; nous l'avons retrouvé dans son texte espagnol dans le procès remissorial (3). Il porte sur l'article 95 du questionnaire (rotulo) mentionnant que « la servante de Dieu mourut d'un grand transport d'amour de Dieu après avoir passé toute la journée en oraison (4) » et affirme : « des personnes spirituelles ont affirmé … que la sainte Mère Thérèse de Jésus mourut d'un grand transport d'amour de Dieu et le témoin croit voir un grand indice de ce que l'article affirme dans le fait suivant : Quand on sépara le cœur du reste du corps de la dite Mère Thérèse de Jésus, elle vit que le cœur était crevé d'un côté ; et le témoin le vit parce qu'on déposa le cœur dans ses mains quand on le détacha, vu qu'à cette époque elle était prieure de ce monastère (5). »

Ce témoignage est très important pour un double motif. D'abord, parce qu'il parle d'une « crevaison » du cœur ; ensuite parce que cette blessure est mise en rapport avec la mort d'amour de la Sainte. C'est, de plus, le premier en date et il faudra aller loin avant d'en trouver un second (6). Notons qu'il nous est donné à 18 ans de distance de l'extraction du cœur (7). Un beau temps s'est donc écoulé, et bien qu'à l'époque où le témoin parle le cœur puisse être vénéré et examiné par tous puisqu'il se trouve dans un reliquaire de verre et d'argent (8), il n'existe encore aucune tradition rattachant la blessure du cœur à la vision de l'ange transperçant le cœur de sainte Thérèse en 1559. Nous allons pouvoir constater que ce rattachement ne se fit que graduellement ; et tout indique que ce fut l'examen plus minutieux de la blessure qui conduisit à cette conclusion.



(1) - Cf. plus haut, p. 219, note 2
(2) – Van der Moeren. o. c. n. 1441, p. 430
(3)Processus remissorialis ..., fol. 73, r. ; à l'article 95.
(4)Processus remissorialis ..., fol. 4, r., art. 95 : « Obiit dei serva ex impetu quodam magno amoris dei postquam totum illum diem in oratione permanserat ... »
(5) – « De mas desto personas espirituales san dicho de la dicha santa madre Teresa de Jesus muriò de un grande ympetu que le diò de amor de dios y a esta testigo le parece que sea ansi como lo dice el articulo por ver que quando sacaron el coraçon al cuerpo de la dicha santa madre Teresa de Jesus estava el coraçon reventado por un lado como esta testigo lo viò porque se lo pusieron en la mano quando lo sacaron porque a la saçon esta testigo era priora deste convento ... » — Processus remissorialis ..., fol. 73, r. ; à l'article 95.
(6) – Le second en date est celui de Philippe de la Trinité dans la Summa theologiæ mysticæ imprimée en 1656.
(7) – En effet, le témoignage date du 5 mai 1610 (cf. Processus remissorialis ..., fol. 71r.) 18 ans après l'extraction du cœur et après la constatation de la blessure, le témoin ne songe pas encore à la rattacher à la vision de la transverbération de 1559.
(8) – Le verre du reliquaire fut plus d'une fois brisé, sous la poussée des gaz exhalés par le cœur ; finalement on se décida à laisser le reliquaire ouvert à sa partie supérieure. Cf. Van der Moeren. o. c. n. 1443, p. 431


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Re: L'École thérésienne et les Blessures d'amour mystique

#20 Message par Si vis pacem » jeu. 11 avr. 2019 21:56

  Gabriel de Sainte Marie-Madeleine – L'École thérésienne et les Blessures d'amour mystique. (in Études Carmélitaines, octobre 1936, pp. 223-224) a écrit :
Bien que notre documentation ne soit pas absolument complète (1), nous croyons pouvoir affirmer avec certitude que, dans la première moitié du XVII° siècle, on ne relève ni chez les biographes de la Sainte, ni chez les théologiens mystiques de l'école thérésienne aucune tradition rattachant la blessure du cœur de la Sainte à la vision du Séraphin rapportée dans la Vie, chapitre 29.

Parlons d'abord des biographes. La plupart nous rapporte la vision de la Sainte à peu près dans les mêmes termes dont elle se sert dans sa Vie. Il n'est certes pas exclu à priori de donner à leur narration une interprétation « réaliste » ; mais rien ne nous force de le faire. Le jésuite Ribera publie son importante biographie en 1590 (donc avant l'extraction du cœur) (2). À la narration de la vision des fiançailles de la Sainte (le clou sanglant qui lui est donné en gage par Notre-Seigneur) et à celle de la transverbération, suit une dissertation où il se fait l'apologiste des hautes faveurs conférées à Thérèse (3) ; mais on ne peut rien conclure de certain quant à son interprétation de la transverbération. Yepes, autre grand biographe, prépare la seconde édition de son œuvre en 1606. Il ignore vraisemblablement tout de l'existence de la blessure. De sa narration, faite en grande partie avec les paroles de la Sainte, on ne peut tirer rien de clair (4). Julien d'Avila, chapelain de la Sainte, écrit avant 1611. Après avoir cité le texte de sainte Thérèse, il fait ressortir la valeur spirituelle de la vision (5). La brève narration d'Antonio de la Encarnacion, en 1614, ne spécifie rien (6). Pas plus celle de Maria de San José dans son libro de Recreaciones (7). Jean de Jésus-Marie — qui en parle quatre fois : deux fois dans sa courte biographie de la Sainte et deux fois dans ses sermons — ne nous permet de conclure à rien de corporel (8). Enfin Filippo Lopezio, en 1647, parle un langage réaliste mais qui peut s'entendre aussi d'une pure vision (9).



(1) - Nous n'avons pas eu sous la main toutes les biographies anciennes, mais seulement les plus importantes.
(2) – Remarquons en passant que saint Jean de la Croix non plus n'a pas connu l'existence de la blessure au cœur de Thérèse, puisqu'il est mort en 1591 tandis que l'extraction du cœur date de 1592.
(3) – Francisco de Ribera S.J. La vida de la Madre Teresa de Jesùs. Salamanca, 1590. L. I, c. 10.
(4) – Diego de Yepes. Vida, virtudes y milagros de la bienaventurada Virgen, Teresa de Jesùs. Madrid, 1587. Mais la seconde édition, de 1606, est complétée. L I. c. 14.
(5) – Maestro Julian de Avila. Vida de Santa Teresa de Jesùs. Obra inedita, anotada y adicionada por Don Vicente de la Fuente. Madrid, 1881, P. I. c. 15.
(6) – F. Antonio de la Encarnacion. Vida i Milagros de la Esclarecida i Serafica Virgen Santa Teresa ... En Salamanca, ano de 1614. — Anotada por Fr. Gerardo de S. Juan de la Cruz. Toledo, 1914. C. 8, p. 41.
(7) – Maria de San José. Libro de las recreaciones, octava recr. — Ed. Silverio, Burgos, 1913 ; p. 76.
(8) – Joannes a Jesu Maria. In natali S. Theresiæ, Opera omnia III, p 485. Item, p. 522. — Vita B. V. Teresiæ, l. 1 c. 11 ; l. 4, c. 7. (1608) — Op. oia III, p. 570 et 601.
(9) – Filippo Lopezio. Compendio della vita della Serafica Vergine S. Teresa di Giesù, Roma 1647. Cap. 9, p. 35.


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