LE PURGATOIRE D'APRÈS SAINTE CATHERINE DE GÊNES
(M. l'Abbé Postel)
Cette illustre veuve, qui vivait au XVe siècle, avait été dès l'enfance un modèle de mortification et de tendre piété. Elle avait eu le désir de se faire religieuse ; mais des circonstances où elle dut voir la volonté de Dieu, la retinrent dans les liens de la vie séculière, où elle sut se sanctifier par une attentive correspondance aux grâces singulières dont elle était l'objet de la part de Notre-Seigneur. Elle fut favorisée de visions et d'extases, où les choses de l'autre vie lui étaient montrées avec une grande clarté. C'est pourquoi on attache une valeur particulière à tout ce qu'elle a dit ou écrit sur ces sujets. Son court traité du Purgatoire est surtout célèbre : nous allons en donner des extraits (1).
« Les âmes qui sont dans le Purgatoire ne peuvent, selon qu'il me semble le comprendre, avoir d'autre volonté ni d'autre désir que de rester dans ce lieu de souffrance, parce qu'elles savent qu'elles y sont par un ordre très équitable de la justice de Dieu. Elles éprouvent une si grande joie de se voir dans l'ordre de Dieu, qui accomplit en elles tout ce qu'il lui plait et de la manière qu'il lui plait, qu'aucune considération capable d'augmenter leurs souffrances ne peut se représenter à leur esprit. Elles contemplent uniquement l'opération de la bonté de Dieu, et cette ineffable miséricorde dont il use envers l'homme en faisant du Purgatoire le chemin qui le conduit à lui. Quant à ce qui est de leur intérêt propre, peines ou biens, il leur est absolument impossible d'y arrêter leurs regards ; si elles le pouvaient, elles ne seraient pas dans la charité pure.
Je ne crois pas que, après la félicité des saints au Paradis, il puisse exister une joie comparable à celles des âmes du Purgatoire. Une incessante communication devient de jour en jour plus intime, à mesure qu'elle consume dans ces âmes l'obstacle qu'elle y rencontre. Cet obstacle n'est autre que la rouille ou les restes du péché. Comme le feu du Purgatoire va sans cesse consumant cette rouille, l'âme s'ouvre de plus en plus à la communication de Dieu. J'explique ma pensée par une comparaison. Exposez au soleil un cristal couvert d'un voile épais : il ne peut recevoir les rayons; et la faute n'en est point au soleil, qui ne cesse de briller, mais au voile qui arrête les rayons. Que ce voile vienne peu à peu à se consumer, le cristal, successivement découvert, recevra de plus en plus les rayons du soleil, et, quand l'obstacle aura disparu tout à fait, le cristal sera entièrement pénétré par la lumière. Ainsi en est-il des âmes dans le Purgatoire. La rouille du péché est le voile qui intercepte pour elles les rayons du vrai soleil, qui est Dieu. Le feu va consumant de jour en jour cette rouille ; et, à mesure qu'elle est consumée, les unes réfléchissent de mieux en mieux la lumière du soleil de vie; leur joie augmente à mesure que diminue la rouille, et qu'elles sont mieux exposées aux divins rayons. Ainsi, l'un va toujours en augmentant, l'autre en diminuant toujours jusqu'à ce que le temps de l'épreuve soit accompli. Qu'on ne croie pas cependant que la peine diminue : ce qui diminue, c'est la durée. Mais, dans l'ultime de leur volonté, ces âmes ne pourraient jamais se résoudre à dire que ces peines soient des peines, tant elles sont heureuses de la disposition de Dieu, à laquelle leur volonté est unie par le lien de la pure charité.
D'autre part cependant, elles endurent une peine si extrême, qu'il n'est point de langue qui la puisse raconter, qu'il n'est pas même d'entendement qui puisse comprendre la plus petite étincelle du feu qui les consume, à moins que Dieu ne la lui montre par une faveur spéciale. Il a daigné, par grâce, me faire voir une de ces étincelles; mais je n'ai pas de termes pour la décrire. Quant à la vue que le Seigneur me donna alors, elle n'est jamais sortie de mon esprit.
Les âmes du Purgatoire ont une volonté en tout conforme à celle de Dieu : aussi Dieu, dans sa bonté, leur fait ressentir l'amour infini qu'il a pour elles : ce qui fait que, du côté de la volonté, elles éprouvent un véritable bonheur. Elles sont purifiées de tout péché quant à la faute, et leur pureté sous ce rapport est maintenant aussi entière que quand elles sortaient des mains du Créateur. Ayant eu en ce monde un repentir sincère de tous leurs péchés, et s'en étant confessées avec une ferme volonté de ne les plus commettre, Dieu leur a pardonné aussitôt ; et, ce pardon ayant effacé la faute, il ne leur reste plus que la rouille du péché, dont elles se purifient par la peine du feu. Ainsi, pures de tout péché quant à la coulpe ou faute, et unies à Dieu par la volonté, elles le voient clairement selon le degré de lumière où il lui plaît de se révéler à chacune d'elles; elles comprennent de plus en plus quel inénarrable bonheur c'est de jouir de Dieu, et que les âmes sont créées pour cette fin. Elles trouvent encore en elles une conformité qui les attire si fortement l'un vers l'autre, en vertu de l'instinct naturel qui porte l'âme vers Dieu, qu'il n'y a ni raisonnements, ni comparaisons, ni exemples, qui puissent faire connaître cette attraction unitive telle que l'âme la sent en effet et la comprend par un sentiment intérieur. Je vais néanmoins, pour en donner une idée, me servir d'une image qui s'offre en ce moment à mon esprit.
S'il n'y avait dans le monde entier qu'un seul pain, destiné par sa seule vue à satisfaire la faim de toutes les créatures ; si maintenant un homme, qui aurait ce besoin de nourriture qui nous est naturel à tous dans l'état de santé, ne l'apaisait pas et, cependant si, privé de tout aliment, il ne pouvait ni mourir ni être malade, n'est-il pas clair qu'il serait en proie à une faim toujours plus grande ? Supposez que cet homme sût que ce pain unique peut seul, par sa vue le rassasier, et que sans lui il restera avec sa faim dans une intolérable torture n'est-il pas évident que plus il approcherait de ce pain sans pouvoir y porter les yeux, plus ses désirs seraient irrités ? Que son tourment serait d'autant plus cruel que son instinct appelle avec plus de force la vue de ce pain, unique objet de son envie ? Voilà précisément la faim qu'éprouvent les âmes du Purgatoire. Elles ont l'espérance de voir un jour ce pain divin et de s'en rassasier à souhait; mais la faim et le martyre qu'elles endurent est quelque chose d'ineffable, tant qu'il ne leur est pas encore donné de se rassasier de Jésus-Christ, vrai Dieu, notre Sauveur et notre amour.»
La sainte explique alors ce que nous avons dit plus haut sur le sentiment d'expiation nécessaire qui est dans ces âmes, et qui leur fait bénir avec reconnaissance la sagesse divine.
« De même que l'âme nette de toute tache, entièrement purifiée, ne trouve son repos qu'en Dieu, parce qu'elle a été créée pour cette fin, de même l'âme en état de péché n'a point d'autre centre que l'Enfer, établi par la divine justice pour être son terme. C'est pourquoi, à l'instant même où une âme en état de péché se sépare du corps, elle va droit au lieu qui lui est préparé sans autre guide que le péché lui-même ; et, si elle ne trouvait alors ce lieu de tourments constitué par la justice de Dieu, elle serait dans un Enfer plus cruel que celui qu'elle rencontre, parce que partout ailleurs elle se verrait hors de cet ordre de la justice qui participe toujours de la céleste miséricorde : participation qui fait que Dieu n'inflige jamais à l'âme une peine aussi grande qu'elle le mérite. Ne trouvant donc point de lieu plus en rapport avec son état criminel, ni où elle souffrira moins, l'âme, obéissant aux lois de l'ordre éternel, se précipite dans l'Enfer comme dans son centre, comme dans le séjour qui lui est propre.
Il se passe quelque chose d'analogue pour le Purgatoire. L'âme en état de grâce qui, après s'être séparée de son corps, ne se trouve point dans cette pureté parfaite en laquelle elle fut créée, voit en elle-même un obstacle qui l'empêche de s'unir à Dieu ; mais, voyant en même temps que cet obstacle peut être levé par le Purgatoire, elle s'y précipite soudain, et de tout l'élan de sa volonté, et si elle ne rencontrait pas alors cette invention de Dieu, si excellemment propre à détruire l'obstacle qui l'arrête, elle sentirait à l'instant même au-dedans d'elle, une sorte d'Enfer bien plus terrible que le Purgatoire, en voyant en soi un mur de séparation l'empêchant de s'unir à sa fin suprême qui est Dieu. Cette impuissance, quoique passagère, de s'élancer entre les bras de son Dieu, crée en elle un supplice ineffable, auprès duquel le Purgatoire, en quelque sorte, ne compte pas.»
Et, développant cette idée si belle à la fois et si vraie, Sainte Catherine de Gênes continue : « Je dis encore: Dieu me fait voir que, pour ce qui est de lui, il ne ferme la porte du Ciel à personne.»
Ce qui suit mérite tout à fait qu'on s'y arrête. « Tous ceux qui veulent y entrer y entrent ; et, comme il est tout miséricorde, à tous il tend les bras pour nous recevoir dans sa gloire. Mais il me fait voir, en même temps, que sa divine essence est d'une pureté si grande et si incompréhensible, que l'âme qui sent en elle le plus léger atome d'imperfection se précipiterait plutôt en mille Enfers que de se présenter en cet état devant une majesté si sainte. C'est pourquoi, trouvant le Purgatoire établi de Dieu pour purifier les âmes de leurs taches, elle y court avec bonheur, et regarde comme une grande miséricorde ce moyen qui lui est offert de détruire en elle-même l'obstacle qui l'empêche de s'élancer dans les bras de son Dieu.
Qu'on juge donc par-là, de ce que doit être le Purgatoire. Il est tel qu'il n'y a ni langue qui en puisse parler dignement, ni esprit qui le puisse bien comprendre. Je vois seulement que quant à la grandeur de la peine, il égale l'Enfer, et je vois néanmoins que l'âme qui a en elle la plus petite tache, accepte cette peine comme une faveur inestimable du Ciel à son égard, et qu'elle compte pour rien tout ce qu'elle endure, lorsqu'elle le compare à ses taches qui l'arrêtent dans son élan pour se fondre en Dieu. Ainsi, suivant ma pensée, la peine qui est au-dessus de toutes les autres dans les âmes du Purgatoire, est de voir qu'il y a en elles quelque chose qui déplaît à Dieu, et d'avoir offensé volontairement une si admirable bonté.»
Et maintenant, quels seront les rapports entre Dieu et cette âme précipitée dans l'expiation ? Ici, la doctrine de Sainte Catherine s'élève encore.
« J'aperçois en Dieu une correspondance aux sentiments de l'âme qu'il m'est impossible de bien rendre. Elle est telle que, lorsque le bon Maître la voit revenir à la pureté dans laquelle il l'a créée, il lui lance des rayons d'amour qui l'embrasent, et il l'attire à lui avec une force capable de l'anéantir, tout immortelle qu'elle est. L'âme en demeure tellement transformée en Dieu, qu'elle se voit n'être qu'une même chose avec lui. Et ce Dieu d'amour continue toujours de l'attirer et de l'embraser, sans la laisser un moment, jusqu'à ce qu'il l'ait fait revenir à l'état d'où elle était sortie, c'est-à-dire à la pureté dans laquelle il l'avait créée. Or, se sentant attirée ainsi à la chaleur de cet amour, embrasée de son très doux Seigneur et Dieu, l'âme se liquéfie tout entière.
Voyant ensuite, à la lumière divine, que Dieu ne cesse de l'attirer, et de la conduire amoureusement à sa dernière perfection avec un soin si tendre et une continuelle providence, et qu'il le fait uniquement par amour pour elle, elle se sent encore plus consumée du désir de rendre à Dieu amour pour amour et de s'élancer dans ses bras; mais, retenue par l'obstacle du péché, elle ne peut suivre cet attrait que Dieu lui inspire: c'est-à-dire qu'elle ne peut répondre à ce regard unitif dont Dieu l'a regardée pour l'attirer à lui. Ce n'est pas tout. Comprenant ce que c'est de se voir retardée dans la possession de ce Dieu souverainement aimé et de ne pouvoir le contempler dans sa divine lumière ; tourmentée d'ailleurs par son propre instinct, qui la porte à se voir libre de tout empêchement pour suivre ce regard unitif qui l'attire; elle se sent, livrée à une peine qu'aucun terme ne peut rendre : et c'est cette peine, résultant pour elle de tout ce qu'elle voit, qui est, à proprement parler, la peine du Purgatoire. Quelque grande que soit cette peine, l'ardeur de son amour pour Dieu ne lui permet pas d'en tenir compte.»
Ce tableau est d'une parfaite beauté.
« La souffrance des souffrances, continue la sainte, l'unique martyre de ces âmes, en quelque sorte, est l'opposition qu'elles trouvent en elles à la volonté et à la bonté de Dieu, qu'elles voient clairement brûler pour elles du plus tendre et du plus sincère amour. Et cet amour de Dieu, accompagné de ce regard unitif, continue de les attirer avec tant de force et de persévérance, qu'il semble que Dieu n'ait point d'autre occupation que celle-là. C'est ce qui allume dans ces âmes un feu réciproque d'amour pour Dieu, qui est si vif et si violent qu'elles se précipiteraient avec joie dans un Purgatoire et dans un feu beaucoup plus terrible que n'est le leur, si elles pouvaient par là lever plus tôt l'obstacle qui les empêche de suivre leur élan vers Dieu et de s'unir à lui.»
Ste Catherine, complétant cette démonstration, fait voir comment le Seigneur, par les rayons qu'il fait darder de lui sur ces âmes, produit sur elles le double effet de les purifier, comme le feu purifie l'or, et d'anéantir les causes qui les retiennent dans ce lieu d'expiation.
« Lorsque l'or a passé par le feu, et qu'il a acquis le dernier degré de pureté qu'on lui puisse donner, il ne se consume plus, ne diminue plus jamais, quelque vif que puisse être le feu où on l'affine, parce qu'il ne rencontre plus aucun mélange de corps impurs et étrangers sur lesquels il puisse agir. Ainsi de l'âme purifiée dans le feu de l'amour divin : Dieu l'y retient jusqu'à ce que ce feu ait consumé en elle toute imperfection, et lui ait communiqué le degré de perfection qu'il lui destine de toute éternité. Cette âme entre alors dans un état de pureté si absolue, que, n'ayant rien en elle que ce feu puisse purifier, elle demeure toute en Dieu, sans avoir, pour ainsi dire un être qui lui soit propre, mais seulement l'être de Dieu même, Et quand Dieu, de degré en degré, a enfin élevé jusqu'à lui cette âme ainsi purifiée, elle demeure désormais impassible, parce qu'il n'y a plus rien en elle que le feu puisse consumer. Et, supposé que, dans cet état de pureté parfaite, elle fût encore retenue dans le feu, ce feu, loin de lui être une source de douleur, serait plutôt pour elle un feu de divin amour, et comme la vie éternelle elle-même, sans ombre de souffrance.»
Insistons avec la sainte sur cette considération déjà plusieurs fois présentée :
« Si, par impossible, une de ces âmes à qui il ne reste plus qu'un peu de Purgatoire à faire, était présentée à la claire vision de Dieu, elle regarderait cela comme une grave injure, et, paraître devant Dieu en cet état, serait pour elle un tourment plus terrible que dix Purgatoires. En effet, cette pureté infinie et cette souveraine justice ne pourraient la supporter ; ce serait chose inconvenante de la part de Dieu ; et cette âme, de son côté, voyant que Dieu ne serait pas pleinement satisfait, ne pourrait se résoudre à frustrer les droits de sa justice, Quand il ne lui manquerait qu'une demi-seconde de souffrance pour être entièrement pure aux yeux de Dieu, ce serait pour elle un tourment intolérable que de paraître devant lui avec cette dernière rouille du péché ; pour s'en délivrer, elle se précipiterait plutôt milieu de toutes les tortures fût-ce les plus cruelles de l'Enfer même.»
(1) En suivant la traduction du Père Marcel Bouix, publiée en 1863.