Magnificat anima mea Dominum.

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Laetitia
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Re: Magnificat anima mea Dominum.

#21 Message par Laetitia » ven. 09 déc. 2016 23:08

Saint Jean Eudes a écrit : CHAPITRE IX. (suite)

Écoutons maintenant Richard de Saint-Victor. lequel, expliquant ces paroles du Prophète royal : Descendet sicut pluvia in vellus, etc., s'écrie en cette façon (1) : « O la gloire de la bienheureuse Vierge ! ô grâce merveilleuse ! ô gloire singulière ! Admirable bonté de l'Enfant de Marie! admirable dignité de la Mère de ce divin Enfant ! Oh ! quelle bonté de cet adorable Enfant, qui étant Fils de Dieu, veut être Fils de l'homme; qui étant le Roi de gloire, veut être le Fils de Marie ! Oh ! Quelle dignité de la Mère de Jésus, de posséder le fruit de la fécondité avec la fleur de la virginité ! Quelle merveille de voir une Vierge qui a un Fils, et un Fils non pas tel quel, mais un Fils qui est Dieu Véritablement c'est une gloire qui est très singulière que la gloire de Marie. Descendet sicut pluvia in vellus : Il descendra comme la pluie sur la toison. Qui est-ce qui descendra ? C'est le Fils unique de Dieu. D'où descendra-t-il et où descendra-t-il ? Du sein adorable du divin Père dans le sein virginal de sa Mère. » C'est ainsi que parle Richard de Saint-Victor.

Voulez-vous entendre après cela le saint Cardinal Hugues expliquant ces paroles du Psalmiste : Cantate Domino canticum novum, quia mirabilia fecit (2) : « Chantez au Seigneur un nouveau cantique, parce qu'il a fait des choses merveilleuses » ? Quelles sont ces choses merveilleuses ? C'est, dit ce très pieux Cardinal, qu'il a fait Dieu homme, une Vierge Mère, et le coeur fidèle croyant ces deux choses. Chose admirable que Dieu ait livré son propre Fils pour des esclaves, son Bien-aimé pour ses ennemis. Le Juge souverain pour les criminels et pour les condamnés, le premier pour les derniers (car l'homme est la dernière de toutes les créatures), et l'innocent pour les impies (3)

Disons encore, avec plusieurs saints Docteurs, que Dieu a déployé la puissance de son bras en l'Incarnation de son Verbe, d'autant que toutes les créatures qui sont en l'univers, étant contenues en quelque manière en la nature humaine, elles ont reçu une dignité, une noblesse et une excellence merveilleuse, lorsque cette nature a été unie personnellement au Fils de Dieu; d'autant qu'elles sont entrées dans une liaison merveilleuse avec leur Créateur, ce qui a donné un ornement inconcevable et une perfection indicible à ce grand univers.

Voici encore deux choses très considérables. La première est qu'il n'y a rien en quoi la divine Puissance paraisse davantage que dans la rémission et dans la destruction du péché, selon ces paroles de la sainte Église: Deus qui omnipotentiam tuam parcendo maxime et miserando manifestas : « O Dieu, qui faites plus paraître votre toute-puissance en nous pardonnant nos péchés et en nous faisant miséricorde, qu'en toute autre chose. » La raison est parce que l'injure qui est faite à Dieu par le péché est si grande, qu'il n'y a que la puissance infinie d'une bonté immense qui la puisse pardonner; et que le péché est un monstre si effroyable, qu'il n'y a que le bras du Tout-Puissant qui le puisse écraser.

La seconde chose en laquelle cette adorable Puissance éclate merveilleusement, est dans la vertu et dans la force qu'elle donne aux saints Martyrs, et à toutes les personnes qui souffrent des peines extraordinaires, afin de les porter généreusement et chrétiennement pour l'amour de celui qui a souffert pour eux les tourments et la mort de la croix.

Voilà un petit abrégé des miracles innombrables que le bras tout-puissant du Verbe incarné a opérés et opère tous les jours pour la gloire de son divin Père, pour l'honneur de sa très sacrée Mère, pour le salut et la sanctification des hommes, et pour les exciter à le servir et à l'aimer de tout leur coeur, comme il les aime de tout le sien.


(1) « O gloria Virginis !... o gratia mirabilis, o gloria singularis ! Stupenda dignatio Prolis, stupenda dignitas Matris ! Qualis, quanta dedignatio Prolis, Filium Dei Patris fieri filium hominis, Dominum gloriae fieri filium Mariae ! Qualis, quantave dignitas Matris habere fructum foecunditatis cum flore virginitatis; virginem habere filium, nec qualemcumque, sed Deum ! Vere singnlaris gloria Mariae... Descendet sicut pluvia in vellus. Quis ? Haud dubium quod Chrstus Jesus. Sed unde, quaeso, vel quomodo ? De sinu summi Patris in uterum Virginis Matris.» Adnot. in Psal. 71.
(2) Psal. XCVII, 1.
(3) « Fecit enim Deum hominem, Matrem Virginem, cor fidele his duobus acquiescens... Mirabilia enim fuerunt haec quod Deus tradidit Filium pro servis, dilectum pro inimicis, Judicem pro damnatis, primum pro novissimis, quia homo est novissima creatura, innocentem pro impiis. » Card. Hug. in ps.97.
à suivre.

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Re: Magnificat anima mea Dominum.

#22 Message par Laetitia » sam. 10 déc. 2016 15:27

Saint Jean Eudes a écrit : CHAPITRE X.

Explication de ces paroles : Dispersit superbos mente cordis sui.

Outre les effets de la divine Puissance marqués ci-dessus, en voici encore un très considérable qui est déclaré en ces paroles de la bienheureuse Vierge : Dispersit superbos mente cordis sui: « Il a dissipé et détruit les desseins que les superbes méditaient en leur coeur. » Que veut dire cela, et qui sont ces superbes ? Les saints Pères l'expliquent en diverses manières. Quelques-uns disent que ces superbes sont les anges rebelles que Dieu a chassés du ciel et précipités dans l'enfer pour leur superbe.

D'autres entendent cela de Pharaon, de Sennachérib, de Nabuchodonosor, d'Antiochus et des autres ennemis du peuple d'Israël. Saint Cyrille et saint Augustin l'expliquent des démons que Notre-Seigneur a chassés des corps et des âmes des hommes, lorsqu'il est venu en ce monde.

Le même saint Augustin écrit que, par ces superbes, l'on peut entendre les Juifs qui ont méprisé l'humble avènement de notre Sauveur, à raison de quoi ils ont été réprouvés.

Hugues de Saint-Victor et Denys le Chartreux disent que ces paroles désignent tous les hommes dans lesquels la superbe règne particulièrement. Le Cardinal Hugues déclare que ces superbes sont les hérétiques, dont les esprits sont partagés et divisés par la diversité de leurs pensées et de leurs erreurs.

Il y en a d'autres qui assurent que ces superbes sont tous les pécheurs généralement, qui se rendent rebelles aux divines volontés.

Enfin quelques saints Docteurs écrivent qu'il faut appliquer ces paroles aux empereurs, aux rois, aux princes, aux philosophes et à tous les tyrans qui se sont opposés à la publication du saint Évangile, et que Dieu a exterminés et jetés dans les flammes éternelles. Ce qui se doit entendre aussi de tous ceux qui persécuteront l'Église jusqu'au temps de l'Antéchrist. Car la plupart des paroles de ce divin Cantique sont autant de prophéties, qui sont exprimées en temps passé, dispersit superbos, comme si les choses étaient déjà faites, pour montrer qu'elles se feront aussi certainement comme si elles étaient déjà arrivées.
à suivre.

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Re: Magnificat anima mea Dominum.

#23 Message par Laetitia » sam. 10 déc. 2016 23:05

Saint Jean Eudes a écrit : CHAPITRE X. (suite)

Voyons maintenant ce que veulent dire ces paroles : Mente cordis sui.

Saint Augustin les explique ainsi (1) : « Il a détruit les superbes par un secret et profond conseil de sa divine volonté. Car c'est par un profond conseil que Dieu s'est fait homme, et que l'innocent a souffert pour racheter le coupable : conseil très secret que le démon n'a pu connaître. »

Mais parce que la diction grecque porte : Mente cordis ipsorum, cela donne lieu à d'autres Docteurs d'y donner cette explication : Il a détruit et exterminé ceux qui avaient le coeur plein d'une haute estime d'eux-mêmes; ou bien : Il a dissipé les pensées et les conseils que les superbes méditaient dans leur coeur, conformément à ces paroles du prophète Isaïe : Inite consilium, et dissipabitur (2).

Voici un autre secret très considérable que la bienheureuse Vierge nous découvre par ces paroles : Dispersit superbos mente cordis sui. Car cela veut dire, selon le sentiment de plusieurs graves auteurs, que non seulement Dieu dissipe et anéantit les pensées malignes et les conseils pernicieux que les méchants machinent contre lui et contre ses amis; mais encore qu'il fait en sorte que toutes leurs prétentions tournent à leur confusion, à la gloire de sa divine Majesté et à l'accroissement de la sainteté et du bonheur éternel de ceux qui le servent. Et ce qui est encore davantage, c'est qu'il les bat de leurs propres armes : Mente cordis sui. Car il fait que les flèches que leur malice décoche contre lui et contre ses enfants, retournent contre eux-mêmes : Sagitta superborum factae sunt plaga eorum (3) . Il fait servir leurs desseins à l'accomplissement des siens; il fait que les inventions malignes de leur impiété tournent à leur perdition et à l'avantage de ses serviteurs. Il change les obstacles qu'ils apportent aux oeuvres de sa gloire, en moyens très puissants dont il se sert pour y donner plus de fermeté, plus de perfection et plus d'éclat. La malice de Satan contre le premier homme n'a-t-elle pas tourné à sa confusion et à l'avantage non seulement de cet homme, mais de toute sa postérité, puisque Dieu a tiré tant et de si grands biens du mal dans lequel la tentation du démon a fait tomber, que la sainte Église chante : O felix culpa, ô bienheureuse coulpe, etc ?

La maudite envie et la mauvaise volonté des frères de Joseph contre lui n'a-t-elle pas servi de moyen à la divine Providence, pour l'élever jusqu'à la participation du trône royal de l'Égypte, et pour lui donner le glorieux titre du Dieu de Pharaon ? De quoi a servi aux successeurs de ce même Pharaon la dureté et la cruauté qu'il a exercée contre le peuple de Dieu, sinon pour l'abîmer lui et toute son armée dans le fond de la mer Rouge, et pour faire éclater davantage la protection de Dieu sur les siens ? Qu'est-ce que les perfides Juifs et les malins esprits prétendaient en traitant le Fils de Dieu si ignominieusement et si cruellement comme ils l'ont traite, sinon de rendre son nom infâme et odieux à tout le monde: Nomen ejus non memoretur amplius (4), et ainsi de renverser tous ses desseins et d'anéantir le grand oeuvre qu'il avait entrepris pour la rédemption du monde ? Mais ne s'est-il pas servi de leur impiété abominable pour accomplir les conseils de son infinie bonté au regard du genre humain ? Quelle était l'intention des tyrans qui ont massacré tant de millions de saints Martyrs, sinon de ruiner et d'exterminer entièrement la religion chrétienne ? Et néanmoins la divine Puissance n'a-t-elle pas employé ce moyen pour en rendre l'établissement plus ferme, plus saint, plus étendu et plus glorieux ? Enfin on peut dire avec vérité de tous ceux qui persécutent et qui traversent les serviteurs de Dieu, ce que saint Augustin a dit de l'impie Hérode, lorsqu'il a fait mourir tant d'Innocents, afin de perdre celui qui était venu pour sauver tout le monde : Ecce profanus hostis nunquam beatis parvulis tantum prodesse potuisset obsequio, quantum profuit odio (5) : « Voici une chose merveilleuse, c'est que la haine et la cruauté de cet impie ennemi de Dieu et des hommes, a été beaucoup plus avantageuse à ces bienheureux enfants, que toute l'amitié qu'il aurait pu avoir pour eux, et que toutes les faveurs qu'il leur aurait pu faire. »
C'est ainsi que le bras tout-puissant du Verbe incarné renverse les entreprises des superbes, par la pensée même de leur coeur : Dispersit superbos mente cordis sui. C'est par l'humilité de votre Coeur virginal, ô Reine du ciel, que toutes ces grandes choses s'accomplissent, puisque c'est cette merveilleuse humilité qui a tiré le Verbe divin du sein de son Père, et qui l'a incarné dans votre sein virginal; et que c'est aussi à vous qu'il appartient de briser la tête du serpent, c'est-à-dire d'écraser l'orgueil et la superbe. C'est pourquoi l'on peut bien vous dire : Tu gloria Jerusalem, tu laetitia Israel, tu honorificentia populi nostri, quia fecisti viriliter (6) : «Vous êtes la gloire de Jérusalem, vous êtes la joie d'Israël, vous êtes l'honneur du peuple chrétien, parce que vous avez combattu généreusement et avez vaincu glorieusement les ennemis de son salut. »
Cette première parole : Vous êtes la gloire de Jérusalem, est la voix des Anges, dont les ruines ont été réparées par votre moyen. La seconde : Vous êtes la joie d'Israël, c'est la voix des hommes, dont la tristesse a été changée en joie par votre entremise. La troisième : Vous êtes l'honneur du peuple chrétien, c'est la voix des femmes, dont l'infamie a été effacée par le béni fruit de votre ventre. La quatrième : Vous avez combattu et vaincu glorieusement, est la voix des âmes saintes qui étaient prisonnières dans les limbes, et qui ont été affranchies de leur captivité par votre Fils bien-aimé, le Rédempteur du monde.

O très sainte et très désirable humilité de Marie, vous êtes la source de toutes sortes de biens. O superbe détestable, tu es la cause de tous les maux de la terre et de l'enfer. Abominatio Domini omnis arrogans (7) , dit le Saint-Esprit: Non seulement le superbe et l'arrogant est abominable devant Dieu, mais « c'est l'abomination même. » Afin d'exciter en nos coeurs une grande frayeur et détestation de ce vice exécrable, écoutons et pesons les paroles du grand saint Prosper, la seconde âme de saint Augustin (8).

« Je ne parle point, dit-il, de ceux dans lesquels la superbe règne si manifestement qu'elle ne peut pas ni même ne veut pas se cacher. Je parle seulement de ceux dont les exemples sont pernicieux et redoutables, qui semblent être aucunement convertis et faire quelque progrès dans la voie du salut, mais qui sont remplis et possédés d'une superbe secrète qui, les aveuglant, les précipite dans un abîme de maux dans lequel elle les enfonce sans cesse de plus en plus, afin qu'ils n'en puissent jamais sortir. Cette superbe diabolique prépare une maison au diable dans leurs coeurs. Elle lui ouvre une grande porte quand il se présente pour y entrer, et elle l'y reçoit à bras ouverts. Elle permet à ceux qu'elle captive de vivre comme il leur plaît, de s'abandonner à toutes leurs passions. Elle les désarme de toutes les vertus, et elle fait mourir en eux tout ce qui peut s'opposer tant à elle qu'à tous les autres vices. De là vient que ceux qui sont empoisonnés de cette peste, non seulement n'ont aucun respect pour les commandements, de leurs anciens et supérieurs, mais ils les jugent et les condamnent; et lorsqu'ils les avertissent de leurs manquements, ils n'en reçoivent que des murmures et des rebellions insolentes. Ils veulent avoir le premier lieu partout, se préférant impudemment à ceux qui sont au-dessus d'eux et qui valent mieux qu'eux. Ils font des railleries de la simplicité de leurs frères spirituels, et veulent faire passer effrontément leurs avis et leurs sentiments par-dessus tous les autres. Si vous vous offrez à leur rendre quelque service, ils le méprisent; si vous leur refusez quelque chose, ils s'empressent avec importunité pour l'avoir. Ils font plus d'état de leur naissance que d'une vie bien réglée; ils méprisent avec arrogance ceux qui sont plus jeunes qu'eux; ils ne peuvent se persuader que personne leur doive être comparé, et croient que c'est leur faire tort de leur égaler les plus anciens, au-dessus desquels l'enflure de leur coeur les élève. Il n'y a aucune retenue ni respect pour personne dans leurs actions, ni modestie dans leurs discours, ni discipline dans leurs moeurs. Leur esprit est plein d'opiniâtreté, leur coeur de dureté, et leur bouche de vanterie. Leur humilité n'est qu'hypocrisie; leurs railleries sont piquantes et mordantes; leur haine ne finit point, la soumission et l'obéissance leur est insupportable, mais ils veulent commander partout. Ils se rendent odieux à tous les bons; paresseux et négligents aux bonnes actions; prompts à parler des choses mêmes qu'ils ignorent; toujours prêts à supplanter les autres et à blesser la Société fraternelle; téméraires à entreprendre ce qui est par-dessus leurs forces; criards en parlant, présomptueux en enseignant, dédaigneux en leurs regards, dissolus dans les éclats de leurs ris démesurés, onéreux à leurs amis, méconnaissants des bienfaits qu'ils ont reçus, arrogants dans leurs commandements.

Voilà les marques de la maudite superbe, qui est abominable devant Dieu, et qui l'oblige d'abandonner les coeurs qui en sont infectés. C'est le pain et la pâture du diable; c'est ce qui attire dans les âmes pour en prendre possession; Il les élève pour les écraser; il les flatte pour les perdre et pour triompher de leur perdition.
N'est-il pas très juste que Dieu emploie son bras tout-puissant pour perdre et exterminer ces orgueilleux, et pour les précipiter dans les feux éternels » qui sont préparés aux princes de la superbe, en prononçant contre eux cet arrêt épouvantable : Que ce superbe soit autant supplicié et tourmenté qu'il s'est élevé et glorifié : Quantum glorificavit se, tantum date illi tormentum (9).

O Reine des humbles, écrasez dans nos coeurs tout ce qui est contraire à l'humilité, et y faites régner cette sainte vertu, pour la gloire de votre Fils.

(1) « Et hoc mente cordis sui, id est in profundo consilio suo dispersit eos. Profundum consilium fuit ut pro me Deus fieret homo, et innocens pateretur, ut redimeretur nocens: et in his erat consilium, nec poterat illud diabolus praevidere. » S. Aug. in Magnif.
(2) Isa. VIII, 10.
(3) Psal. LXIII, 8.
(4) Jerem. XI, 19.VIII-73
(5) Serm. 10, de Sanctis.
(6) Judith, XV, 10.
(7) Prov, XVI, 5.
(8) Saint Prosper d'Aquitaine contemporain de saint Augustin, et converti comme lui, se nourrit des livres du saint Docteur, auquel il s'unit pour la défense de la grâce contre les Sémi-Pélagiens.Voici le passage de ses écrits que cite le V. P. Eudes : « Hos ergo pratereo in quibus superbia tam aperte regnat, ut ne dignetur se occultare, nec valeat. Illos tantum dolendos ostendo; atque eorum exempla cavenda denuntio, quos jam conversos et aliquantulum proficientes superbia occulte captivat, quos in profundum malorum fraudulenta do minatione praecipitat, et ne inde unquam possint emergere jugiter calcat. Ipsa in cordibus talium locum diabolo facit; ipsa ei advenienti immunitum pectus familiariter pandit; introeuntem suscipit. Ipsa captis ejus perdite vivendi constituit. Ipsa omnes virtutibus exarmat, quos semel invaserit. Ipsa quidquid in eis remanserit, quod vitiis posset obniti, ne contra se forte convalescnt, interimit. Inde est quod hi, quos superbae mentis tabes purulenta corruperit, seniorum suorum non observant imperata, sed judicant de suis negligentiis objurgati, aut rebellant insolenter, aut murmurant, de loco superiori disceptant, praeferri se etiam melioribus impudenter affectant;
simplicitatem spiritualium fratrum irridenter exagitant; suas sententias procaciter jactant; obsequia delata fastidiunt, negata pertinaciter quarunt; natales moribus ante ponunt; juniores suos elati despiciunt; conferri sibi aliquos posse non credunt; aequari senioribus designantur; super eos se solo animi tumore constituunt. Non servant in obsequio reverentiam, in sermone modestiam, in moribus disciplinam. Habent in intentione pertinaciam, in corde duritiam, in sermocinatione jactantiam. In humilitate fallaces, in jocatione mordaces, in odio pertinaces. Subjectionis impatientes, potentia sectatores, omnibus bonis odibiles. Ad omne opus bonum pigri, ad communionem seri ad obsequium duri,ad loquendum quod nesciunt prompti, ad supplantandum parati ad omnia quibus subsistit fraterna societas inhumani. Temerarii in audendo, clamosi in loquendo, fastidiosi in videndo, praesumptuosi in docendo, efferati deformiter in cachinno. Onerosi amicis, infesti quietis, ingrati beneficiis, inflati obsequiis, et imperiosi subjectis. Haec sunt superbiae grassantis indicia, quibus Deus offenditur, et recedit, ac superba cord destituit. His malis diabolus pastus exultat; inviataur, ut veniant: superbas mentes intrat, ut teneat: erigit ut elidat: fovet, ut perdat; qui inexplebiliter de ipsa perditorum captivitate tripudiat, ut captivos suos quos superbiae viribus sibi sujecit, jure possideat, et omnia illa mala, quae superius comprehendi, per illos exerceat. Merito igitur per justum Dei judicium deseruntur hujusmodi occculto damnati supplicio...
» De Vita contemplativa, cap.8.
(9) Apoc. XVIII, 7.
à suivre.

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Re: Magnificat anima mea Dominum.

#24 Message par Laetitia » dim. 11 déc. 2016 19:10

Saint Jean Eudes a écrit : CHAPITRE XI.

Explication du septième verset : Deposuit potentes de sede, et exaltavit humiles : «Il a fait descendre les puissants de leurs trônes, et il a élevé les petits.»

Le temps étant venu, auquel il plut au Père des miséricordes d'accomplir le dessein qu'il avait de toute éternité de sauver le genre humain, sa divine Sagesse, dont les conseils sont impénétrables, voulut employer à cette fin des moyens qui apparemment n'avaient aucune aptitude ni conformité à la hauteur de ce grand oeuvre. Quels sont ces moyens ? Les voici. Il envoie son Fils unique en ce monde, dans un état passible et mortel, et dans une telle abjection et bassesse qu'il dit lui-même : Ego sum vermis, et non homo (1) : «Je suis un ver de terre et non pas un homme» et qu'il porte pour titre d'honneur dans ses Écritures : Novissimus virorum (2), «le dernier de tous les hommes. » Ce Père adorable veut que son Fils, qui est né de toute éternité dans son sein, et qui est Dieu comme lui,prenne naissance d'une Mère, laquelle est très sainte à la vérité, mais si abjecte et si petite à ses yeux et aux yeux du monde, qu'elle se regarde et se traite comme la dernière de toutes les créatures.

De plus, ce Père divin, voulant donner à son Fils des coadjuteurs et des coopérateurs pour travailler avec lui à ce grand ouvrage de la rédemption de l'univers, il lui donne douze pauvres pêcheurs sans science, sans éloquence et sans aucune qualité qui les relève devant les hommes. Il envoie ces douze pêcheurs par toute la terre, pour détruire une religion qui est tout à fait conforme aux inclinations humaines, et qui est enracinée depuis plusieurs milliers d'années dans les coeurs de tous les hommes, et pour en établir une autre toute nouvelle, opposée à la première et contraire à tous les sentiments de la nature.
Ces douze pauvres pêcheurs vont par tout le monde, pour prêcher et établir cette nouvelle religion, et pour détruire la première. Mais comment sont-ils reçus ? Tout le monde s'élève contre eux, les grands, les petits, les riches, les pauvres, les hommes, les femmes, les savants, les ignorants, les philosophes, les prêtres des faux dieux, les rois, les princes; tous les hommes généralement emploient toute leur industrie pour s'opposer à la prédication de l'Évangile que ces douze pêcheurs s'efforcent de publier. On les prend, on les jette dans les prisons, les fers aux pieds et aux mains, on les traite comme des scélérats et des magiciens, on les fouette, on les écorche tout vifs, on les brûle, on les lapide, on les crucifie, en un mot on leur fait souffrir tous les supplices les plus atroces.

Mais qu'arrive-t-il ? Après tout ils remportent la victoire, ils triomphent glorieusement des grands, des puissants, des savants, et de tous les monarques de la terre. Ils anéantissent la religion ou plutôt l'irréligion et l'idolâtrie abominable que l'enfer avait établie par toute la terre, et ils établissent la foi et la religion chrétienne par tout le monde. Enfin ils demeurent les maîtres de l'univers, et Dieu leur donne la principauté de la terre : Constitues eos principes super omnem terram (3). Il renverse les trônes des rois et les chaires des philosophes; il donne le premier empire du monde à un pauvre pêcheur, qu'il élève à un si haut degré de puissance et de gloire, que les rois et les princes tiennent à grand honneur de baiser la poudre de son sépulcre et les pieds de ses successeurs. Qu'est-ce que tout cela, sinon l'accomplissement de cette prophétie de la bienheureuse Vierge : Deposuit potentes de sede, et exaltavit humiles ? «Il a fait descendre les puissances de leurs trônes, et il a élevé les petits et les humbles.»
Remarquez que quoique ces paroles, ainsi que les autres qui sont contenues dans ce divin Cantique, expriment un temps passé : Deposuit, etc. , elles comprennent néanmoins le passé, le présent et l'avenir, parce qu'elles sont prononcées par un esprit prophétique. Et en effet l'accomplissement de cette prophétie a paru manifestement dans les siècles passés, et paraîtra de plus en plus dans les siècles à venir et jusqu'à la fin du monde. Dans les siècles passés, la divine Puissance n'a-t-elle pas déposé le superbe Saül, pour mettre l'humble David en sa place ?
N'a-t-elle pas confondu et détruit l'arrogant Aman et la superbe Vasthi, pour mettre l'humble Mardochée et la pieuse Esther en leur place ? Josué n'a-t-il pas exterminé plus de trente rois Chananéens, pour mettre leurs royaumes en la possession du peuple d'Israël ?
Notre divin Sauveur n'a-t-il pas délivre le genre humain de l'esclavage des démons, qui avant son Incarnation avaient asservi tout le monde à leur cruelle tyrannie ? N'a-t-il pas banni l'ange rebelle du ciel et l'homme révolté du paradis ? Et celui-ci s'étant humilié par la pénitence, n'a-t-il pas été rétabli dans la grâce de son Créateur ? N'a-t-il pas arraché l'impie Dioclétien de son trône impérial, pour y mettre le pieux Constantin ? N'a-t-il pas chassé l'arrogant Eugène, pour donner le trône de l'empire à l'humble Théodose ? N'a-t-il pas exterminé les grands-prêtres des Juifs, les Scribes et les Pharisiens, pour donner leur autorité à de pauvres pêcheurs, et pour les faire asseoir avec lui dans le trône de sa divine justice, et leur communiquer la puissance que son Père lui a donnée de juger les hommes et les Anges ? C'est ainsi qu'il humilie et détruit les grands et les puissants de la terre qui abusent de leur pouvoir, et qu'il élève les petits et les humbles qui pratiquent ces paroles de son Apôtre: Humiliamini sub potenti manu Dei, et exaltabit vos (4) : « Humiliez-vous sous la puissante main de Dieu, et il vous exaltera.» C'est ce qu'il a toujours fait, dès le commencement du monde, et ce qu'il fera jusqu'à la consommation des siècles et jusqu'au temps de l'Antéchrist, qui par son abominable superbe voudra s'élever même jusqu'au-dessus de Dieu : Supra me omne quod dicitun Deus (5). Mais celui qui s'est anéanti pour confondre les arrogants et pour exalter les humbles, le tuera du souffle de sa bouche : Interficiet eum spiritu oris sui (6) , et le précipitera dans le plus profond des abîmes; et ayant ressuscité ses deux prophètes Élie et Énoch, il les fera monter publiquement et glorieusement dans le ciel, à la vue et à la confusion de leurs ennemis.

(1) Psal. XXI, 7.
(2) Isa. LIII, 3.
(3) Psal. XLIV, 17.
(4) I Pet. V, 6.
(5) II Thess. II,4.
(6) II Thess. II,8.
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Re: Magnificat anima mea Dominum.

#25 Message par Laetitia » dim. 11 déc. 2016 19:21

Saint Jean Eudes a écrit : CHAPITRE XI.(suite)

Voulez-vous voir encore un effet merveilleux de cette grande prophétie de la Reine du ciel ?

Écoutez ce qui est rapporté par saint Antonin (1) et par plusieurs autres graves auteurs, de Julien l'apostat. Cet impie allant faire la guerre contre les Perses, protesta qu'à son retour il exterminerait les chrétiens, dont il était l'ennemi mortel.
Mais saint Basile, ayant compassion du peuple qu'il voyait fort effrayé des menaces de cet apostat, fit assembler le clergé et tous les fidèles, avec les femmes et les petits enfants, dans une église dédiée à la très sainte Vierge, là où ils demeurèrent trois jours, jeûnant et priant continuellement cette Mère de bonté de les prendre en sa sainte protection contre la fureur de ce tyran. Pendant qu'ils étaient dans la ferveur de leurs prières, saint Basile vit une grande multitude d'Anges, au milieu desquels la Reine du ciel étant assise dans un trône glorieux, elle commanda qu'on lui fît venir Mercure, lequel, peu d'années auparavant, avait dans la profession des armes trouvé la couronne du martyre. Au même temps ce saint Martyr s'étant présenté devant cette grande Princesse, avec ses armes à la main : « Allez, lui dit-elle, et mettez à mort l'apostat Julien qui blasphème contre Dieu et contre mon Fils. » Au même temps saint Mercure se transporte au milieu de l'armée de Julien, là où l'ayant frappé d'un grand coup de lance, il disparut aussitôt.
Cependant ce misérable prince, jetant d'horribles cris, et vomissant son âme avec les bouillons de sang qui sortaient de sa plaie, tomba mort en la place, proférant des blasphèmes exécrables contre notre Sauveur. Saint Basile, qui avait vu en esprit toutes ces choses, vient trouver les chrétiens qui étaient encore assemblés, et les assure que l'apostat est mort et que saint Mercure l'a tué par le commandement de la Reine du ciel. Il les exhorte d'en rendre grâces à Dieu et à la bienheureuse Vierge. Ensuite de quoi saint Basile et plusieurs autres étant allés au sépulcre du saint Martyr, là où ses armes étaient gardées, ils y trouvèrent sa lance toute rouge du sang de ce malheureux apostat. Et peu de jours après, un gentil-homme venant de l'armée, raconta comme cela s'était passé, et en quelle manière ce misérable avait été frappé d'un coup de lance par un soldat inconnu.
C'est ainsi que Dieu arracha de son trône ce superbe et détestable empereur, et qu'il fit triompher l'humilité et la piété de saint Basile et de tous les fidèles, de l'impiété et de la fureur de cet horrible monstre d'enfer. C'est ainsi que la divine Providence terrasse les superbes et exalte les humbles.

Le saint abbé Blosius rapporte (2) de sainte Gertrude, de l'Ordre de Saint-Benoît, que l'humilité avait pris une possession si parfaite de son coeur, qu'elle s'estimait très indigne de tous les dons de Dieu; qu'elle se regardait et traitait comme la dernière de toutes les créatures; qu'elle croyait que tous les autres rendaient plus de service et d'honneur à Dieu, par une seule pensée et par l'innocence de leur conversation, qu'elle ne faisait par tous ses travaux et exercices; et qu'un jour, marchant dans son Monastère, elle parlait ainsi à Dieu : Ah! mon Seigneur, l'un des plus grands miracles que vous fassiez en ce monde est de permettre que la terre porte une misérable pécheresse comme je suis. A quoi ce très bénin Sauveur fit cette réponse : C'est à bon droit que la terre vous porte, puisque tout le ciel attend et désire ardemment l'heure bienheureuse en laquelle il vous recevra et vous portera.
Si cette Sainte avait de si bas sentiments d'elle-même, jugez quelle a été l'humilité de la Reine de tous les Saints.

O Reine des coeurs humbles, détruisez entièrement en nous la maudite superbe, et faites régner dans nos coeurs l'humilité de votre Fils et la vôtre, afin que les enfants aient quelque ressemblance avec leur très adorable Père et leur très aimable Mère.

(1) Part. 2, tit,9, cap. 5,§ 8.
(2) « Ipsa in lumine veritatis agnoscebat se omnibus Dei donis indignam, Quoscumque homines videbat, sibi praeponebat: et eos quibus dona Dei communicabat, credebat sola cogitatione et innocentia seu conversatione inculpata plus mereri, quam ipsa omnibus exercitiis et laboribus suis potuisset. Aliquando iter fuciens, prae nimia sui abjectione dixit ad Dominum: Ah ! Domine mi; inter praecipua miracula quae facis, istud valde eximium esse arbitror, quod permittis ut me vilissimam peccatricem terra ferat. Ad quae verba Dominus benigne respondit: Merito terra se tibi calcandum praebet, quandoquidem omnis caelorum dignitas ineffabili desiderio jucundissimum illam horam expectact, qua te excipiat et portet. » In Monil. spirit. Cap. 18.
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Re: Magnificat anima mea Dominum.

#26 Message par Laetitia » lun. 12 déc. 2016 16:11

Saint Jean Eudes a écrit : CHAPITRE XII.

Explication du huitième verset : Esurientes implevit bonis, et divites dimisit inanes : « Il a comblé de biens ceux qui avaient faim, et a laissé vides ceux qui étaient riches

Ces paroles de la bienheureuse Vierge, étant prononcées par un esprit prophétique, ainsi que les précédentes, comprennent encore le temps passé, le présent et l'avenir, selon les diverses explications que les saints Docteurs y donnent. Quelques-uns les expliquent des bons et des mauvais Anges, des Anges humbles et des anges superbes, des Anges obéissant à Dieu et des anges révoltés contre Dieu. Les bons Anges, reconnaissant que Dieu les a tirés du néant, et qu'ils ont reçu de sa divine bonté toutes leurs perfections, ils les lui renvoient et lui en font hommage, ne se réservant que le néant. A raison de quoi Dieu les fait passer de l'état de la grâce dans lequel ils sont, en l'état de gloire, les comblant des biens inestimables qui sont renfermés dans la bienheureuse éternité.

Les mauvais anges, au contraire, contemplant les excellences dont Dieu les a ornés en leur création, ils y prennent leur complaisance, se les appropriant et s'en glorifiant comme s'ils les avaient d'eux-mêmes, par une superbe et arrogance insupportable, qui oblige la divine Justice de les dépouiller de toutes leurs clartés et perfections, de les réduire dans une extrême misère et pauvreté, et de les précipiter dans le fond des enfers.

Quelques autres expliquent ces paroles des Gentils convertis à Dieu par la foi chrétienne, et des Juifs demeurant dans leur aveuglement. Les Gentils, avant la venue du Fils de Dieu en la terre, étaient dans une extrême pauvreté (ce qui est marqué par cette parole, Esurientes); car non seulement ils ne connaissaient point leur Créateur, mais ils n'adoraient point d'autre Dieu que le diable. Et lorsqu'ils ont embrassé la religion chrétienne, Dieu les a enrichis des trésors inconcevables qu'elle possède. Au contraire, les perfides Juifs n'ayant point voulu recevoir le Sauveur du monde, mais étant demeurés dans leur endurcissement, ils ont été dépouillés de tous les dons, grâces et faveurs dont Dieu les avait honorés : Divites dimisit inanes.

D'autres saints Pères entendent ces paroles des saints Patriarches, des saints Prophètes et de tous les justes de l'ancienne Loi, qui avaient une faim insatiable, une soif très ardente et des désirs très véhéments de la venue du Rédempteur; et qui, par ce moyen, ont été remplis de grâce et de sainteté : Esurientes implevit bonis. Au lieu que les prêtres arrogants des Juifs et les superbes Pharisiens, se persuadent être riches en vertu et en sainteté, et méprisant les grâces que le Fils de Dieu leur présentait, ont perdu misérablement la Loi, la foi et le salut éternel que Dieu leur avait mis entre les mains.
Comme la bienheureuse Vierge avait une foi beaucoup plus parfaite et un amour presque infiniment plus ardent au regard du Sauveur qui devait venir en la terre, sa faim aussi, sa soif et ses désirs étaient beaucoup plus grands et plus embrasés que tous les désirs des Patriarches, des Prophètes et des Saints qui l'avaient précédée ou qui vivaient de son temps. Aussi est-il vrai que cet adorable Sauveur tant attendu, tant désiré, tant demandé à Dieu, et qui était le Fils unique et bien-aimé de ses entrailles virginales, l'a comblée d'une infinité de biens inconcevables et inexplicables, pendant les neuf mois qu'elle l'a porté dans ses sacrés flancs, et durant tout le temps qu'il a conversé familièrement avec elle en ce monde, et lorsqu'après son Ascension, elle l'a reçu tant de fois dans sa sainte poitrine et dans son Coeur maternel par le moyen de la sainte Eucharistie, et surtout depuis qu'elle le possède parfaitement dans le ciel.

Saint Augustin applique cette parole, Esurientes, aux humbles, et celle-ci, Divites, aux superbes. Les humbles, dit-il (1) , reconnaissent qu'ils n'ont rien d'eux-mêmes, et qu'ils ont un besoin extrême du secours et de la grâce du ciel; mais les superbes se persuadent qu'ils sont remplis de grâce et de vertu. C'est pourquoi Dieu prend plaisir de verser ses dons en ceux-là, et de les ôter à ceux-ci.

Ces mêmes paroles s'entendent encore, selon le sentiment de plusieurs saints Docteurs, de tous les pauvres qui ont le coeur détaché des choses de la terre, et qui aiment et embrassent la pauvreté pour l'amour de celui qui, possédant tous les trésors de la Divinité, a voulu se faire pauvre pour l'amour de nous, afin de nous mettre en possession des richesses éternelles. Mais il les faut entendre spécialement de ceux qui se sont dépouillés volontairement de toutes choses, par le saint vœu de pauvreté, afin d'imiter plus parfaitement notre divin Sauveur et sa très sainte Mère dans l'état de leur pauvreté, qui était si grande que le Fils de Dieu a prononcé ces paroles:Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel ont des nids; mais le Fils de l'homme n'a pas où se reposer sa tête (2). Oh! que cette pauvreté volontaire contient de grand trésors, puisque notre Seigneur a dit: Bienheureux les pauvres, d'autant que le royaume des cieux est à eux (3) ! Oh! que la possession des richesses de la terre est dangereuse, puisque celui qui est la Vérité éternelle a dit: Malheur à vous, riches, parce que vous avez ici votre consolation (4) ! Et parlant par son Apôtre, il prononce ces terribles paroles: Ceux qui ont passion pour les richesses tombent dans la tentation et dans les pièges du diable, et en plusieurs désirs inutiles et dangereux qui plongent les hommes dans la mort et dans la perdition (5). C'est pourquoi, si vous aimez les richesses, n'aimez point les fausses richesses de la terre; mais aimez les véritables richesses du ciel, qui sont la crainte et l'amour de Dieu, la charité vers le prochain, l'humilité, l'obéissance, la patience, la pureté, et les autres vertus chrétiennes qui vous mettront en possession d'un empire éternel.

Voici une explication des susdites paroles : Esurientes, etc., qui est de grande consolation. C'est encore une prophétie de la sacro-sainte Mère de Dieu, qui comprend une conversion extraordinaire, laquelle se doit faire par tout le monde, des infidèles, des juifs, les hérétiques et des faux chrétiens, et qui est prédite et annoncée depuis longtemps par l'oracle des saintes Écritures, par la bouche de l'Église, et par la voix des saints Pères et de plusieurs autres saintes personnes par lesquelles l'Esprit de Dieu a parlé. Ouvrez les livres sacrés, et vous y entendrez ce divin Esprit, lequel parlant de Notre-Seigneur, par la bouche du Prophète royal, assure qu'il dominera et régnera par toute la terre (6) ; que tous les rois de la terre l'adoreront; que tous les peuples le serviront (7) ; que toutes les tribus seront bénites en lui; que toutes les nations le magnifieront (8) ; que tout l'univers sera rempli de sa gloire (9) ; que toutes les générations qu'il a faites, quelles qu'elles soient, viendront, l'adoreront, et glorifieront son saint nom (10) ; que tout le rond de la terre se convertira à lui, et que toutes les familles du monde se prosterneront devant sa face pour l'adorer (11).

(1) « Esurientes vocat eos qui se vero bono indigere cognoscunt; divites intelligere vult qui supebi sunt, et se prae aliis in donis gratiarum abundare eexistimant. Ergo sicut humiles modica de se sentiendo, majorem gratiam merentur accipere ita superbi de se praesumendo, etiam ea quae accepere amittunt. » D Aug in Magnif.
(2) « Vulpes foveas habent et volucres caeli nidos Filius autem hominis non habet ubi caput reclinet.» Matth. VIII, 20.
(3) « Beati pauperes, quia vestrum est regnum Dei.»Luc VI, 20.
(4) « Vae vobis divitibus, quia habetis consolationem vestram.» Luc VI, 24.
(5) « Nam qui volunt divites fieri, incidunt in tentationem et in laqueum diaboli, et desideria multa inutilia et nociva, quae mergunt homines in interitum et perditionem » I Tim VI, 9.
(6) « Et dominabitur a mari usque ad mare, et a flumine usque ad terminos orbis terrarum » Psal. LXXI, 8.
(7) « Et adorabunt eum omnes reges terrae, omnes gentes servient ei » Id. 11.
(8) « Et benedicentur in ipso omnes tribus terrae; omnes gentes magnificabunt eum » Id. 17.
(9) « Et replebitur majestate ejus omnis terra.» Id. 19.
(10) « Omnes gentes quascumque fecisti, venient et adorabunt coram te, Domine; et glorificabunt nomen tuum. » Psal. LXXXV, 9.
(11) « Reminiscentur et convertentur Ad Dominum universi fines terrae. Et adorabunt in conspectu ejus universa familiae gentium.»Psal. XXI, 28.
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Re: Magnificat anima mea Dominum.

#27 Message par Laetitia » mar. 13 déc. 2016 10:16

Saint Jean Eudes a écrit : CHAPITRE XII. (suite)

N'oyez-vous pas le Père éternel, lequel, parlant à son Fils dans le second psaume, lui promet de lui donner pour son héritage toutes les nations du monde, et de le mettre en possession de toute la terre (1) ?
N'entendez-vous pas l'Église qui fait si souvent cette prière à Dieu : Omnis terra adoret te, et psallat tibi,psalmum dicat nomini tuo, Domine (2) : O Seigneur, que toute la terre vous adore, et qu'elle chante les louanges de votre saint nom ? » Ne savez-vous pas les prières solennelles que la même Église fait tous les ans, au Vendredi-Saint, pour la sanctification de tous ses enfants et pour la conversion de tous les hérétiques, de tous les Juifs et de tous les païens; et que tous les jours elle oblige tous les prêtres qui célèbrent le saint Sacrifice de la messe, de l'offrir à Dieu pour tous les hommes et de demander le salut de tout le monde en disant ces paroles: Offerimus tibi calicem salutatis, tuam deprecantes clementiam, ut in conspectu divinae Majestatis tuae, pro nostra, ET TOTIUS MUNDI SALUTE, cum odore suavitatis ascendat ? Or dites-moi, je vous prie, le Saint-Esprit qui anime et qui conduit l'Église en toutes choses, lui fait-il faire des prières qui soient inutiles et sans effet ? Cette grande conversion a été révélée par l'Esprit de Dieu, non seulement aux Prophètes de l'ancienne Loi, mais aussi aux plus saints et saintes de la nouvelle loi.

Le grand apôtre saint Paul nous assure-t-il pas que tous les Juifs se convertiront, et que leur conversion sera suivie de celle de tout le monde (3) ? Sur quoi je vous prie de considérer qu'il n'y a point d'hommes au monde plus opposés à Dieu, plus contraires à notre Sauveur, plus ennemis de sa religion, plus indignes de sa grâce, et par conséquent plus éloignés de la conversion que ces perfides. C'est pourquoi, si nonobstant tout cela, Dieu leur doit faire cette miséricorde, il y a grand sujet de croire qu'il ne la refusera pas à tous les autres hommes.

Sainte Hildegarde l'a dit clairement, ainsi qu'il est marqué dans le second livre de sa vie, au chapitre second; et elle l'a appris du Saint-Esprit, puisque les livres de ses Révélations ont été approuvés dans un Concile, après y avoir été lus publiquement, par le commandement du Pape Eugène III qui y présidait, devant les Pères du Concile, entre lesquels était saint Bernard.
« Le temps viendra, dit un jour Notre-Seigneur à sainte Brigitte (4), dont les révélations ont été aussi approuvées de trois Papes et de deux Conciles généraux, qu'il n'y aura qu'une bergerie, un pasteur et une foi, et que Dieu sera connu clairement de tous.»
« Sachez, lui dit-il encore une autre fois (5), que les païens auront tant de dévotion, que les chrétiens ne seront que leurs serviteurs en la vie spirituelle; et alors les Écritures seront accomplies, qui disent que le peuple qui ne me connaît point me glorifiera, et que les déserts seront édifiés. En ce temps-là tous chanteront : Gloire soit au Père, au Fils et au Saint-Esprit, et honneur à tous les Saints ! »

Tous les saints Pères demeurent d'accord (6) qu'après la mort de l'Antéchrist, tout le monde se convertira, et quoique quelques-uns d'entre eux disent que le monde ne durera, après cette mort, que quelques jours, et d'autres quelques mois, plusieurs néanmoins tiennent qu'il subsistera encore beaucoup d'années.

Sainte Catherine de Sienne, saint Vincent Ferrier, saint François de Paule et plusieurs autres Saints ont prédit cette conversion générale. Ce sera pour lors que cette grande prophétie de la Reine des Prophètes s'accomplira : Esurientes implevit bonis; non pas peut-être selon toute la perfection qui serait à souhaiter, et en sorte qu'il ne reste aucune personne sur la terre qui ne connaisse et aime Dieu. Mais, quoique cette conversion ne soit peut-être pas générale, ce sera néanmoins un délicieux et magnifique festin pour tous ceux qui ont une grande faim et une soif ardente de la gloire de Dieu et du salut des âmes. Car ils seront comblés d'un contentement et d'une joie inconcevable, de voir leur Créateur et leur Sauveur connu, servi et honoré par tout le monde, et sa très digne Mère aussi; et que les démons, qui possèdent tant de riches trésors sur la terre, c'est-à-dire tant d'âmes d'infidèles, de juifs, d'hérétiques et de méchants catholiques, en soient dépossédés, selon ces divines paroles : Et divines dimisit inanes.

Que si cette prophétie ne s'accomplit pas tout à fait en la terre, elle aura son entier et parfait accomplissement dans le ciel. Car ce sera là que la faim insatiable et la soif embrasée que tous les Saints ont en la terre, pendant qu'ils y demeurent, de la gloire de Dieu et du salut des âmes, sera parfaitement rassasiée et éteinte, et que ces paroles seront accomplies en chacun d'eux : Satiabor, cum apparuerit gloria tua (7).

Il n'y a point d'esprit qui puisse comprendre, ni de langue qui soit capable d'exprimer la moindre parcelle des biens inestimables et inénarrables dont Dieu les remplira, pour le zèle avec lequel ils auront procure son honneur en la terre, et le salut des âmes qu'ils auront délivrées de la possession des démons. O Mère de miséricorde, qui, par vos prières et mérites, avez avancé le temps de l'Incarnation du Sauveur du monde, avancez encore, s'il vous plaît, le temps désirable de cette grande conversion, qui est si nécessaire pour le salut de tant d'âmes qui périssent tous les jours. Hélas! ayez-en pitié, ô Mère de grâce, et priez votre Fils qu'il ait pitié de l'ouvrage de ses mains, qu'il ait compassion de tant de douleurs que son humanité sainte a souffertes, et du précieux sang qu'elle a répandu pour sauver les âmes qui descendent continuellement dans les enfers.

(1) « Postula a me, et dabo tibi Gentes haereditatem tuam, et possessionem tuam terminos terrae.»Psal. II, 8.
(2) Psal.LXV,4.
(3) « Et sic omnis Israel salvus fieret, sicut scriptum est Veniet ex Sion, qui eripiat et avertat impietatem a Jacob » Rom. XI, 31.
(4) « Veniet tempus quo fiet unum ovile et unum pastor, una fides et una clara cognitio Dei. » Revel. Lib. 6, cap. 77.
(5) « Scias quod adhuc tanta erit devotio in Gentilibus, quod Christiani erunt spiritualiter quasi eorum servi, et complebuntur Scriptura quod populus non intelligens glorificavit me, et aedificabuntur deserta, et cantabunt omnes Gloria Patri, et Filio, et Spiritui sancto, et honor omnibus Sanctis ejus.» Revel. lib. 6, cap 83.
(6) Lyran in cap. 3 Epist. I ad Thess.; Dionys. Carth ibid.; Cornel a Lapide, in cap 11 Epist. Ad Rom. Vers 15.
(7) Ps. XVI, 15.
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Re: Magnificat anima mea Dominum.

#28 Message par Laetitia » mar. 13 déc. 2016 22:14

Saint Jean Eudes a écrit : CHAPITRE XIII.

Explication du neuvième verset : Suscepit Israel puerum suum, recordatus misericordiae suae : « Il a pris Israël son serviteur et son enfant, se ressouvenant de sa miséricorde. »

Le grand Dieu a fait deux créatures au commencement du monde, l'Ange et l'homme: l'Ange dans le ciel, et l'homme sur la terre. Tous deux ont été si ingrats, qu'ils se sont révoltés contre leur Créateur: l'Ange par sa superbe, et l'homme par sa désobéissance au commandement de son Dieu. Le péché de l'Ange, étant un péché de superbe, a été trouvé si énorme devant Dieu, que sa divine Justice l'a obligé de le chasser du paradis et de le jeter dans l'enfer. Mais sa Miséricorde voyant que l'homme était tombé dans le péché par la tentation et la séduction de Satan, elle en a eu compassion et a pris résolution de le retirer de l'état misérable dans lequel il était réduit, et même elle s'y est engagée par la promesse qu'elle en a faite. Et tous les péchés innombrables et très énormes qui ont été commis depuis cette promesse, par les Juifs, par les Gentils et par tous les hommes, n'ont point été capables d'en empêcher l'exécution; mais ils l'ont retardée durant plusieurs siècles, pendant lesquels toute la race d'Adam, condamnée et réprouvée de Dieu, était plongée dans un abîme de ténèbres et dans un gouffre de maux infinis et inexplicables, dont il lui était impossible de sortir par elle-même. Plus elle allait en avant, plus elle s'enfonçait dans ce gouffre et se vautrait dans la boue et dans la fange de ses crimes: Jacebat in malis, dit saint Augustin, vel etiam volutabatur, et de malis in mala precipitabatur totius humani generis massa damnata (1).

Dieu n'était connu que dans la Judée : Notus in Judae Deus, et encore très imparfaitement et de fort peu de personnes. Tout le reste était enseveli dans les ténèbres de l'enfer, toute la terre était remplie d'idoles et d'idolâtres, et la tyrannie de Satan opprimait tout l'univers. La loi de Moïse montrait le péché, mais elle ne le guérissait pas. De sorte qu'il semblait que Dieu, par un très juste jugement, eût entièrement oublie le genre humain dans ce déplorable état, en punition de ses crimes. Sa miséricorde ne paraissait point; on ne voyait que des marques terribles de son ire, qui avait précipité la troisième partie des Anges dans l'enfer; qui avait abîmé tout le monde dans un déluge général; qui avait englouti Pharaon et toute son armée dans les eaux de la mer Rouge; qui avait fait descendre du ciel des torrents de feu et de flammes pour réduire en cendres plusieurs villes; qui avait livré plusieurs fois son peuple à la fureur de ses ennemis; et qui avait fait souffrir aux hommes plusieurs autres effroyables châtiments. Mais enfin le Fils de Dieu, se souvenant de ses miséricordes qu'il semblait avoir oubliées durant plus de quatre mille ans : Recordatus misericordia sua, et de la promesse qu'il avait faite à Adam, à Abraham, à David et à plusieurs autres Prophètes, de retirer le genre humain de cet abîme de maux, il descend lui-même du ciel dans le sein virginal de la divine Marie; là où il unit à sa personne divine cette nature si misérable qu'il avait ainsi abandonnée, se fait homme pour sauver tous les hommes qui voudront être du nombre des vrais Israélites, c'est-à-dire qui voudront croire en lui et l'aimer.

C'est ce que la bienheureuse Vierge nous annonce par ces paroles : Suscepit Israel puerum suum, recordatus misericordiae suae; car plusieurs saints Docteurs les expliquent du mystère de l'Incarnation. C'est ici la conclusion de son divin Cantique; c'est une récapitulation des mystères ineffables qui y sont contenus; c'est la fin de la Loi et des Prophètes; c'est l'accomplissement des ombres; c'est la consommation des figures. C'est comme si elle disait : Voilà l'effet des prédictions des Prophètes; voilà ce que les ombres ont marqué; voilà ce que les Patriarches ont espéré; voilà la vérité des promesses de Dieu accomplie; voilà ce qui me fait chanter du plus profond de mon Coeur: Magnificat anima mea Dominum. Voilà le grand sujet de mes joies et de mes ravissements: Et exultavit spiritus meus in Deo salutari meo. Voilà ce qui me fera proclamer bienheureuse par toutes les nations. Voilà les choses grandes que le Tout-Puissant m'a faites. Voilà l'origine et la source inépuisable des grâces indicibles et des miséricordes inconcevables que Dieu répandra de génération en génération sur tous ceux qui le craignent. Voilà les plus grands miracles de sa puissance infinie et de sa bonté immense. Voilà ce qui exaltera les humbles et ce qui confondra les superbes : Suscepit Israel puerum suum.

Mais quel est cet Israël ? Plusieurs Saints disent que ces paroles se doivent appliquer premièrement au peuple d'Israël, le Fils de Dieu ayant voulu s'incarner et prendre naissance des Israélites, nonobstant leurs ingratitudes passées et tous les outrages qu'il en devait recevoir. J'ai dit, premièrement, car le Verbe divin s'est uni aussi à toute la nature humaine, et non pas seulement au peuple d'Israël.

(1) Lib. Enchiridii, cap. 26 et 27.
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Re: Magnificat anima mea Dominum.

#29 Message par Laetitia » mer. 14 déc. 2016 16:33

Saint Jean Eudes a écrit : CHAPITRE XIII.(suite)

Mais pourquoi est-ce que la bienheureuse Vierge dit : Suscepit Israel puerum suum ? C'est le Saint-Esprit qui parle par sa bouche, et qui nous marque deux choses par cette parole: Puerum. Car premièrement, il nous donne à entendre que le Fils de Dieu ne s'est pas seulement fait homme, afin de nous faire Dieux; mais qu'il s'est fait Enfant, afin de nous faire enfants de Dieu : Puer natus est nobis.

Secondement, il nous met le Verbe incarné devant les yeux, non pas seulement comme homme et comme enfant, mais comme serviteur : puerum. C'est ce que le même Saint-Esprit nous déclare encore par la bouche de saint Paul, en ces termes: Humiliavit semetipsum, formam servi accipiens (1) : «Il s'est humilié soi-même, prenant la forme de serviteur. » Et n'oyons-nous pas notre Sauveur qui nous dit lui-même qu'il n'est pas venu pour être
servi, mais pour servir : Filius hominis non venit ministrari, sed ministrare (2) . Oh! excès d'amour incomparable! le souverain Monarque de l'univers prend la forme de serviteur, pour nous délivrer de l'esclavage de Satan, et pour nous faire enfants de Dieu! O mon Sauveur, nous ne sommes pas dignes d'être vos esclaves, et, ne vous contentant pas de nous appeler vos amis et vos frères, vous nous faites enfants du même Père adorable dont vous êtes le Fils bien-aimé, et par conséquent ses héritiers et vos cohéritiers.

Vous passez encore plus outre; car, par un autre excès de bonté qui n'en a eu jamais de pareil, vous voulez porter la qualité et être en effet l'Époux de nos âmes, et que nos âmes soient vos véritables épouses, et par conséquent qu'elles ne soient qu'un avec vous, et que vous soyez en communauté de biens avec elles.

Cela n'est pas encore suffisant pour contenter les ardeurs de votre amour au regard de nous. Vous voulez être notre chef, et que nous soyons vos membres; et par conséquent que nous ne soyons qu'un avec vous, comme les membres ne sont qu'un avec leur chef; que nous soyons animés d'un même esprit; que nous vivions d'une même vie, que nous n'ayons qu'un même coeur et une même âme; et qu'enfin nous soyons consommés en unité avec vous et avec votre Père, comme ce divin Père et vous n'êtes qu'un. N'est-ce pas, mon très cher Jésus, ce que vous lui avez demandé pour nous en la veille de votre mort,quand vous lui avez fait cette prière : Sicut tu Pater in me, et ego in te, et ipsi in nobis unum sint (3). « Comme vous, mon Père, êtes en moi, et que je suis en vous, qu'ainsi ils ne soient qu'un en nous. » Ego in eis, et tu in me, ut sint consummati in unum (4) : «Je suis en eux, et vous êtes en moi, afin qu'ils soient consommés en unité avec nous, et que le monde connaisse que vous m'avez envoyé, et que vous les avez aimés comme vous m'avez aimé. Oh ! Miracle d'amour ! Oh ! prodige de charité ! Oh ! abîme de bonté !
O mon Sauveur, je ne m'étonne pas si vous nous assurez que vous nous mettrez en possession du même royaume que votre Père vous a donné; que vous nous ferez manger à une même table avec vous, et que vous nous ferez asseoir dans votre trône, in throno meo, comme vous êtes assis dans le trône de votre Père. Car, si nous ne sommes qu'un avec vous, nous devons posséder un même royaume, manger à une même table, être assis dans un même trône, être animés d'un même esprit, vivre d'une même vie, et n'avoir qu'un coeur et qu'une âme avec vous.
Se peut-on imaginer une bonté plus admirable ? Y a-t-il jamais eu, et est-il possible de concevoir une bonté semblable ? O coeur humain, que tu es dur, que tu es insensible, que tu es dénaturé, si une telle bonté n'est pas capable de t'amollir ! O monstre d'ingratitude, qu'aimeras-tu, si tu n'aimes celui qui a tant d'amour pour toi, voire qui est tout coeur et tout amour envers toi ?

Voilà les merveilles qui sont comprises en ces paroles de la Mère de Jésus : Suscepit Israel puerum suum, puisqu'elles nous marquent le mystère de l'Incarnation, qui est la source de tous ces miracles de charité et d'une infinité d'autres. Mais quelle est la première cause de ce mystère ineffable, et conséquemment de tous les biens infinis qui en procèdent ? N'oyez-vous pas la très sacrée Vierge qui nous la met devant les yeux en ces paroles : Recordatus misericordiae suae ? Oui, Mère de grâce, c'est cette divine Miséricorde qui est le principe de l'Incarnation de votre Fils, et de tous les trésors immenses que nous possédons par ce divin mystère. Mais n'est-il pas vrai aussi, qu'après cette incomparable Miséricorde, nous en avons l'obligation à votre Coeur maternel ? Car, par quel moyen avez-vous tiré le Verbe éternel du sein adorable de son Père, dans votre sein virginal et dans vos sacrées entrailles ? N'oyons-nous pas le Saint-Esprit qui, vous faisant parler, vous fait dire que, pendant que le Roi éternel était reposant dans le sein et dans le Coeur de son Père, la très profonde humilité de votre aimable Coeur a rendu une odeur si agréable et si puissante, que, s'étant élevée jusqu'à lui, il en a été tellement charmé qu'elle l'a attiré dedans vous, où il s'est incarné pour la rédemption de l'univers ?
N'est-ce pas ce qui est signifié par ces divines paroles : Dum esset Rex in accubitu suo, nardus mea dedit odorem suum (5) .C'est l'explication que les Saints y donnent, disant que le nard est une herbe fort petite, mais très odoriférante, qui représente votre humilité.
Mais, outre le mérite et la force de cette sainte vertu, combien de soupirs très ardents aurez-vous envoyés vers le ciel ? Combien de larmes avez-vous répandues ? Combien de jeûnes et de mortifications avez-vous pratiquées ? Combien de prières très ardentes et très enflammées avez-vous faites, pour obtenir du Père des miséricordes l'accomplissement de ses promesses touchant l'Incarnation de son Fils, et pour faire retentir aux oreilles de ce même Fils, ces prières et ces cris de tous les saints Patriarches, Prophètes et Justes qui ont précédé sa venue en la terre : Veni Domine, veni et noli tardare, veni et libera nos: « Venez, Seigneur, venez et ne tardez point davantage, venez et nous délivrez de tant de maux dont la terre est comblée. »

C'est donc à l'humilité, à l'amour, à la charité et au zèle de votre Coeur admirable, ô Vierge sainte, que nous sommes obligés, après la divine Miséricorde, de son adorable Incarnation, marquée en ces saintes paroles de votre divin Cantique : Suscepit Israel puerum suum. Oh ! que tous les Anges et tous les Saints vous chantent à jamais un cantique de reconnaissance de louanges, de bénédictions et d'actions de grâces immortelles, au nom de tout le genre humain, pour les obligations inénarrables dont il vous sera redevable éternellement.

(1) Philip. II, 7-8.
(2) Matth. XX, 28.
(3) Joan. XVII, 21.
(4) Joan. XVII,23.
(5) Cant. I, 11.
à suivre

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Laetitia
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Re: Magnificat anima mea Dominum.

#30 Message par Laetitia » mer. 14 déc. 2016 21:34

Saint Jean Eudes a écrit : CHAPITRE XIV.

Explication du dixième verset du divin Cantique de la bienheureuse Vierge : Sicut locutus est ad patres nostros, Abraham et semini ejus in saecula : « Comme il l'avait promis à nos pères, à Abraham et à sa postérité pour jamais.»

Ce dernier verset du sacré Cantique de la bienheureuse Vierge nous met devant les yeux la vérité de Dieu en ses paroles, et sa fidélité en ses promesses. C'est à bon droit qu'il s'appelle dans ses Écritures, Fidelis et Verax (1) , le Fidèle et le Véritable. Car non seulement il est véritable en ses paroles, mais il est la Vérité même, et la Vérité essentielle, éternelle et immuable. Non seulement il est fidèle en ses promesses, mais il est la Fidélité même, infiniment puissante, infiniment sage et infiniment bonne : - Infiniment puissante, pour vaincre tous les obstacles qui peuvent s'opposer à l'accomplissement de ses promesses; - Infiniment sage, pour les accomplir au temps, aux lieux et en la façon la plus convenable; - Infiniment bonne, pour les accomplir en la manière la plus utile et la plus avantageuse pour ceux à qui il les a faites. Les hommes parlent beaucoup et sont fort faciles à promettre beaucoup de choses; mais leurs paroles et leurs promesses ne sont bien souvent que des mensonges et des tromperies.

Dieu parle peu : Semel locutus est Deus (2) ; il n'a qu'une parole en la bouche : Verbum erat apud Deum (3) ; mais avec cette seule parole il a donné l'être à toutes choses : Dixit et facta sunt (4) .

Avec cette unique parole il porte et conserve toutes choses : Portans omnia verbo virtutis suae (5) ; avec cette seule parole il gouverne toutes choses; avec cette seule parole il fait et accomplit véritablement et fidèlement toutes ses promesses, et il fait toujours plus qu'il n'a promis. Il a promis d'abord à Abraham de lui donner un fils qui s'appellera Isaac, et il lui en donne un nombre sans nombre. Il lui a promis ensuite de multiplier ses enfants à l'égal des étoiles du ciel: et il lui donne un Fils qui est le Créateur et le souverain Seigneur de la terre et du ciel, et qui est homme et Dieu tout ensemble. Il a promis à Adam et aux autres Patriarches et Prophètes de délivrer les hommes de la perdition dans laquelle le péché les a plongés: et il ne se contente pas de les retirer de ce malheureux état, et de les affranchir de l'esclavage de Satan; mais il se fait homme afin de les faire Dieux, et il se fait Fils de l'homme afin de les faire enfants de Dieu; il descend du ciel en la terre pour les faire monter de la terre au ciel. Ce sont les promesses qu'il a faites à Adam, à Abraham et aux autres Pères et Patriarches, dont la bienheureuse Vierge fait mention en ces dernières paroles de son divin Cantique: Sicut locutus est ad patres nostros, Abraham et semini ejus in saecula : « Comme il avait promis à nos pères, à Abraham et à sa postérité pour jamais »; promesse qu'il a accomplie lorsqu'il s'est incarné en ses bénites entrailles. C'est ce qu'il a déclaré aux Juifs quand il leur a dit : Abraham pater vester exultavit, ut videret diem meum : vidit et gavisus est (6) : « Abraham a désiré ardemment de voir mon jour », c'est-à-dire le jour de mon Incarnation, et de ma naissance, et de ma demeure sur la terre, dont il espérait son salut et le salut de tout le monde. « Il l'a vu », c'est-à-dire il l'a connu par la foi, ou bien il l'a connu par la révélation que mon Père lui en a donnée, «et il en a reçu une grande joie. »

Conformément à cela, nous entendons un Ange parlant dans les livres de sainte Brigitte (7), qui déclare à cette Sainte : « Qu'une des plus grandes consolations que Dieu ait données à ses amis de l'ancienne Loi, c'est-à-dire aux saints Patriarches et aux saints Prophètes, a été de leur faire voir son Fils naissant au monde pour le salut du monde, et la Mère admirable de laquelle il devait naître.
« Que c'est la consolation que sa divine Majesté donna particulièrement au saint patriarche Abraham, lorsqu'il lui fit connaître que l'un et l'autre devaient naître de sa race, dont il reçut une joie beaucoup plus grande que de la naissance de son fils Isaac et de tous ceux qui devaient sortir de lui, quoiqu'ils dussent être en aussi grand nombre, selon la promesse de Dieu, que les étoiles du ciel: parce qu'il avait beaucoup plus d'amour pour un tel Fils et pour une telle Fille, que pour tous ses autres enfants ensemble.
« Qu'Adam même ayant fait une grande pénitence de son péché, qui lui causait une douleur beaucoup plus sensible pour la considération de l'offense qu'il avait faite à son Créateur, que pour le dommage qu'il en avait reçu, et que Dieu, par une bonté infinie, le voulant consoler, lui fit connaître que son Fils se ferait homme et qu'il naîtrait d'une Vierge, pour le retirer, lui et sa postérité, du profond abîme de misères où il s'était précipité avec tout le genre humain. »

(1) Apoc, XIX, 11.
(2) Psal. LXI, 12.
(3) Joan. I, 1.
(4) Psal. CXLVIII, 5.
(5) Hebr. I, 3.
(6) Joan. VIII, 56.
(7) In Serm. Angel. cap. 8.
à suivre

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