Les Oblats de Marie-Immaculée chez les Esquimeaux

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Abbé Zins
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INUK "Au dos de la terre ! "

par le R.P. ROGER BULIARD, O.M.I.



CHAPITRE III


BURNSIDE :

MON PARRAIN CHEZ LES « BŒUFS MUSQUÉS »




Hala n'était qu'un grognard, après tout ; ses comparses qui avaient souri valaient beaucoup moins. Il y avait parmi eux plusieurs meurtriers connus comme tels ; celui-ci affichait deux femmes à la barbe des célibataires forcés, celle-là par contre se partageait deux hommes, etc., etc.

Quand ils venaient écouter la parole du Père, c'était surtout pour enquêter ou se moquer.

Pensez donc ! L'Oblat était seul, dans un logis de misère, sans provisions !

Les Esquimaux, qui, je l'ai déjà dit, associent volontiers les idées de bonté et de puissance à celles de prospérité et de vérité, s'arrêtèrent aux apparences et constatèrent que, pour le moment du moins, il n'y avait pas grand profit matériel à espérer ; on verrait plus tard !

En attendant, on pouvait jouer quelques bons tours au Grands-Sourcils et mettre sa patience à l'épreuve ! ...

« — Monstres d'ingratitude ! Manches à balai ! » : c'est la seule boutade que le P. Delalande laissa jamais échapper, en riant de bon coeur au souvenir de ses ouailles de la première heure.
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Abbé Zins
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CHAPITRE III


BURNSIDE :

MON PARRAIN CHEZ LES « BŒUFS MUSQUÉS »




Quatre catéchumènes s'ajoutèrent cependant aux quelques précédents. L'un d'eux, aux mains habiles, fut employé comme charpentier ; ayant fabriqué un prie-dieu sur dessin, il demanda à quoi pouvait servir ce meuble curieux de forme inusitée : « — C'est pourquoi, ça ? — Pour prier. Nous autres, nous nous agenouillons devant Dieu, comme vous devriez le faire, vous aussi. Toi, par exemple, tu devrais prier ; qu'en dis-tu ? »

C'est là que l'attendait le Charpentier de Nazareth : « — Si tu veux, Falla ! » répondit-il. Et il se mit au catéchisme.

La fondation matérielle ne devait plus tarder.

Au printemps de 1936, avant même que la neige eut disparu, le Père et le Frère, aidés d'un Esquimau, commencèrent à élever leur nouvelle Mission de Notre-Dame de Sion.
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Abbé Zins
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CHAPITRE III


BURNSIDE :

MON PARRAIN CHEZ LES « BŒUFS MUSQUÉS »




En attendant de loger sous un toit solide, ils se serrèrent dans leur masure ; le plafond qui dégelait pleurait dans dix-huit petites boîtes suspendues en l'air et impuissantes à enrayer l'inondation et à protéger lits et vêtements...

Bientôt la fatigue se fit sentir ; la pluie s'en mêla, un brouillard persistant refusa tout rayon de soleil ; des tornades répétées menaçaient constamment la fragile charpente ; à croire que des forces occultes s'acharnaient sur les deux imperturbables missionnaires.

Quand, à la fin de l'été, le Père Adam, une recrue de Belgique, arriva, sur un petit schooner, pour leur donner un coup de main, deux figure radieuses l'accueillirent, mais combien défaites par le surmenage !

Dès le lendemain, la chanson des marteaux s'amplifia et la besogne fut accélérée.

L'aménagement intérieur n'était point encore terminé que le P. Delalande s'attaquait à une autre construction : un livre de prières en esquimau.

Pour se reposer de ses heures studieuses, il s'adonnait à la pêche et aux voyages.

Au cours du même hiver, nous le voyons d'abord sur terre, loin au sud, puis à Ellice, plus loin encore à l'est à Perry, enfin à Cambridge au nord ; il se montre même à Coppermine !

Infatigable, semant partout ses grands gestes et ses « sabre de bois ! », parlant toujours de « les avoir » un jour ou l'autres sans omettre d'ajouter : « Et ce sera encore l'autre, vous verrez ! »
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Abbé Zins
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CHAPITRE III


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Encore quelques catéchumènes ; la semence monte lentement là comme ailleurs.

Le Père Lucien mijote déjà un nouveau plan : une Mission à Cambridge qu'il appellerait Notre-Dame-de-l'Arctique... « — Enorme ! »

Il y fait d'abord deux ou trois « descentes » selon son expression ; puis il emprunte la baraque d'un trappeur disparu.

Le P. de Coccola s'y installe, y passe seul le printemps et l'été 1939. Mais la guerre a éclaté ; le renfort n'arrive plus.

Le P. Adam, les poumons gelés, dit-on, est évacué d'urgence de Burnside ; le P. de Coccola exténué est contraint de prendre un long repos.

Cambridge est abandonné : c'est la première fois que nous lâchons pieds depuis la nouvelle offensive.

La Mission de Burnside elle-même doit être fermée pendant deux ans.

...Nous, les restants, étions bien un peu découragés. Pas le P. Delalande !

« — La guerre est finie, le renfort arrivera bientôt... Ils ne vont quand même pas nous laisser tomber. Alors on remettra ça et on les aura la même chose, O.K. ? »

En attendant il a un plan, pas « énormes celui-ci, juste sensationnel. Comme disait Foch », proclame-t-il sentencieusement, l'offensive est la meilleure des défensives ; c'est à l'est qu'il faudra attaquer, à King William Land... « 600 km à peine, rien, quoi ! »
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Abbé Zins
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CHAPITRE III


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D'après lui, aucun problème, et l'affaire était comme dans le sac.

Imaginez donc son horreur quand, quelques mois plus tard, nous apprenions que, sur sa chasse privée, s'était aventuré, venant du Vicariat voisin, un autre conquérant, un autre de ces insatiables ermites des Glaces Polaires en quête de toujours plus loin, toujours plus seul : le P. Henry. Bien mieux, on le disait pratiquement installé...

Le P. Delalande, simulant une autre de ces furies pour la forme et pour le principe, s'écria :

« — Ça, c'est un coup de poignard dans le dos ; plus, c'est de la piraterie organisée, du braconnage en série, ces gars de la Baie d'Hudson chez nous !

Des coups comme ça, ça ne se ferait même pas dans l'épicerie... »



Mais d'ajouter vite avec un sourire tant soit peu condescendant :

« — C'est quand même pas mal du tout, tu sais... pour des types de l'Est ! ... »

« Bienheureux ceux qui ont faim ! »
a dit le Maître (1).



(1) ... Finalement à bout de souffle, qui l'eût jamais cru ? et physiquement épuisé, le P. Delalande fut évacué, presque de force, et emmené à l'hôpital des Esquimaux à Québec.

Là, ses patients et lui partagèrent leur commune nostalgie des pays d'en-haut. Comme eux il ne se résigna jamais à renoncer à son sort d'exilé pas plus qu'il ne put se résigner à son genre. A soixante ans bien accomplis il apprit à patiner juste pour leur montrer à ces ronds de cuir... »

Un matin on le trouva mort dans son lit, les traits calmes, les mains jointes sur la poitrine. Mort seul, comme un Esquimau.
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CHAPITRE IV


VICTORIA

EXPLORATION — ESSAIS




« ALLEZ, n'hésitez pas à entraîner vos Oblats jusqu'au bout du monde habité, n'y aurait-il là-haut qu'une seule famille esquimaude ! »

avait commandé le Pape Pie XI à Mgr Breynat.

Dix ans après cette consigne, quatre Missions s'échelonnaient sur la côte arctique,
toutes dédiées à notre Patronne, Marie :

N.-D. de Lourdes à Lettie Harbour (1928), N.-D. de Lumières à Coppermine (1929), N.-D. de Sion à Burnside (1936), N.-D. des Anges à Stanton (1937).

Mais tous ces clochers, ainsi que la petite croix de bois noirci de la tombe de nos martyrs, ne marquaient toujours que des étapes laborieuses, et pas le point final, de la poussée des Oblats vers le Pôle.

Au delà de la Terre ferme, il y avait encore les espaces immenses, presque inconnus, de la Terre de Victoria et des îles Polaires.

C'est seulement quand ces territoires auraient été atteints que le Christ aurait vraiment étendu Son Règne jusqu'au bout du monde.

Alors, de toutes ces chapelles échelonnées sur le Continent, comme d'autant de bras, la Vierge présenterait triomphalement son Fils aux habitants du dos de la Terre.

Pour en bien marquer le symbole, le Saint Père lui-même avait demandé que cette ultime Mission fût dédiée au Christ-Roi.

Ce qui suit est l'histoire de ce dernier pas... « — Toute la nuit nous avons essayé, et nous n'avons rien pris, mais sur ta demande, Maître, nous jetterons nos filets... »
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CHAPITRE IV


VICTORIA

EXPLORATION — ESSAIS




C'est en 1937 que je reçus à Coppermine une lettre de Mgr Breynat qui m'enjoignait d'entreprendre une exploration vers le nord en vue de recenser la population, localiser les différents camps d'Esquimaux, étudier les possibilités d'un poste missionnaire sur la côte ouest de Victoria.

Je n'avais que quatre semaines devant moi, puisque je devais être de retour pour Pâques à Coppermine, où mon Vicaire Apostolique viendrait par avion prendre connaissance de mon rapport.

Fermement décidé à ne rebrousser chemin qu'à l'extrême limite du temps nécessaire au retour et lorsque mes provisions feraient défaut, j'attelai dare-dare onze de mes meilleurs chiens et partis dans l'inconnu.

Ma traîne géante était chargée outre mesure par suite de l'énorme quantité de nourriture, indispensable à mon attelage pour une période de plusieurs semaines.

J'étais en bonne compagnie.

La Police devant, sur bruits de meurtre et d'autres menaces, opérer une patrouille dans ma direction, Frenchy, un brave Canadien, me proposa de courir avec lui l'aventure.

Nous étions persuadés l'un et l'autre d'avaler les distances, mais nous eûmes à peine franchi 150 km que (je m'en réfère à mon Journal).
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CHAPITRE IV


VICTORIA

EXPLORATION — ESSAIS




2 mars ..... les chemins, terribles partout, ne sont que glaces amoncelées ; nos chiens y tombent et s'y battent à chaque pas ; nos traîneaux roulent de tous côtés.

Trempés de sueur, noue sentons, à chaque arrêt, nos vêtements humides se coller et sε geler sur notre corps. Maintes fois, nous devons nous tailler une route à la hache.

Finalement mon compagnon brise sa traîne et nous devons camper sur les lieux de l'accident ; à ce rythme, notre randonnée promet d'être plus que palpitante !


9 mars. — On nous prévient à Read Island que faire route par mer est impossible, la glace n'offrant qu'infranchissable chaos : ce qui va nous imposer un portage de trois ou quatre jours par voie de terre. (Voir la carte.)

Pendant que je cherche un guide, Frenchy, ayant perdu, dans les glaçons, toute cette boue gelée qui sert de patins à nos traîneaux, et n'ayant pas le loisir d'en trouver d'autre, se décide à cuire une espèce de son pour la remplacer ; à l'entendre, cet enduit de fortune devra donner des glisseurs extra !...

Deux heures après l'avoir étalée, il se glisse dans l'obscurité pour voir si sa mixture a suffisamment gelé ; quand il veut à tâtons constater si son nouveau genre de patins est bien lisse, sa main ne rencontre plus que du bois : à côté, quelques jeunes chiens se pourlèchent encore les babines, ayant trouvé excellente cette e cuisine au son !...

L'infortuné gendarme ne fut pas beau à voir pendant quelques minutes... sans compter que cette farce nous retarda de vingt-quatre heures !
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Abbé Zins
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CHAPITRE IV


VICTORIA

EXPLORATION — ESSAIS




11 mars. — Kuthek, notre guide, commença par se perdre dans le dédale des collines ; nous n'avions du reste fait qu'échanger des champs de glace pour des chevauchements de roches encore plus durs ; tantôt nous grimpons de terribles montées où nous halons avec nos chiens, tantôt nous nous enfonçons dans des ravins où les traînes s'ensevelissent dans la neige molle, tantôt nous rampons à vif sur les cailloux... Si nous savions du moins où nous nous dirigeons exactement !



12 mars. — Bien que notre fameux guide nous ait promis de meilleurs chemins, cela va de mal en pis. Frenchy se fâche ; Kuthek, pour s'excuser, dit qu'il prend des raccourcis ; je lui fais remarquer que nous vaguons dans toutes les directions, même vers le sud quand notre route devrait aller droit au nord.

Du coup, mon Frenchy redresse ses six pieds et promet à Kuthek, s'il ne s'amende, une incursion toute spéciale dans le bas de ses reins où le dos perd son nom (ce qui s'appliquerait à la lettre doublement, le nom de Kuthek signifiant précisément la fesse !). Fait curieux, la « boussole » de notre guide s'en améliore soudain !
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VICTORIA

EXPLORATION — ESSAIS




13 mars.— Nous descendons vers la mer. La poudrerie a cessé, mais il fait un froid redoutable ; très loin derrière nous, nous laissons une grande traînée de vapeur blanche qui s'envole de nos chiens dans l'air sec.


14 mars. — Nous comptions camper chez les Esquimaux ; ne parvenant pas à les découvrir, nous bâtissons encore un iglu. Deux des chiens de Frenchy se détachent ; c'est une véritable comédie pour les rattraper : ce sont des loups féroces qui mordent avec appétit tout ce qui les approche.

Nous avions déjà décidé de nous exercer au tir sur leurs silhouettes fuyantes quand mes chiens réussissent à les cerner et à les terrasser, ce qui nous permet de les capturer.


15 mars. — Enfin le camp de Nadloariuk : cinq ou six iglus, où nous pouvons nous sécher et nous réchauffer un peu.

C'est là que Kahak avait juré de tirer sur le premier Blanc qui montrerait le nez ; notre arrivée subite l'a vraisemblablement empêché d'arrêter sa tactique : maintenant, doux comme un agnelet, il préfère ne pas abréger nos jours de peur de raccourcir aussi les siens !

Résultat : ses compagnons nous font une réception des plus amicales, extrêmement étonnés de m'entendre parler l'esquimau ; c'est le premier Grands-Sourcils qu'ils entendent converser dans leur langue.
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