CHAPITRE VII
SEMANT DANS LES LARMES
(suite)
Donc maintenant disette intellectuelle pour les missionnaires: pas de courrier, et disette matérielle, point de vivres! Tout le monde s'en ressentit, naturellement, indigènes et blancs, mais pas tous au même degré, vu que les premiers peuvent faire bombance avec ce qui fait horreur aux seconds.
La Compagnie avait acheté d'eux des peaux de morse qui. écrit le P. Turquetil, « ne sentaient pas la rose » (7), étant donné l'état de semi-putréfaction de l'animal auquel elles avaient appartenu. Après les avoir laissé tremper dans l'eau, on les coupa en lanières à coups de hache, et, bouillies pendant vingt-quatre heures, ces peaux, qui sont extrêmement épaisses et coriaces, servirent de nourriture aux natifs et probablement à d'autres.
« Ce qui est difficile, ce qui est impossible », écrivait encore le directeur de la mission, « c'est de refuser [l'aumône] aux gens qui se trouvent dans une situation extrême. Il nous arrive des voyageurs dont les chiens sont morts de faim en route, et ces pauvres gens, exténués eux-mêmes, exposent si bien leur cas quand nous les questionnons que, sans rien demander ni quêter, ils excitent la pitié et obtiennent toujours quelque chose » (8).
En dépit de leur propre détresse, les Pères avaient alors toute une famille à leur charge : père, mère et deux enfants ; puis ils adoptèrent temporairement le bébé d'un des Esquimaux naufragés.
Ce qu'il y avait de plus déplorable dans les circonstances était le fait que la disette qui sévissait parmi les indigènes était trop souvent due à leur attachement à leurs superstitions, qui prohibaient tel et tel travail en telles et telles conditions, défense ridicule contre laquelle invectivaient en vain les deux prêtres.
Ceux-ci, le plus âgé surtout, pouvaient maintenant se faire assez comprendre de leurs ouailles — si l'on peut appeler ainsi des gens qui n'appartenaient nullement à leur bercail. Le P. Turquetil se crut dès lors assez fort en esquimau pour donner son premier sermon. C'était le jour de la Pentecôte 1915, et l'impression qu'il produisit fut, paraît-il, énorme. Mais ce fut un succès de nouveauté. L'Esquimau, né malin, incrédule et gouailleur, ne se laissa pas si facilement gagner.
Du reste, disons-le à la honte de notre civilisation…
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(7) Missions des O. M. I., 1914, p. 322. — (8) Ibid. p. 323.
Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE VII
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(suite)
Du reste, disons-le à la honte de notre civilisation, un obstacle à la conversion des indigènes qui n'était pas à dédaigner était le scandale causé par quelques-uns des blancs qu'ils connaissaient, et qui se faisaient une gloire de ne croire ni à Dieu ni à diable — sans doute pour pouvoir être plus libres dans leurs rapports avec les Esquimaudes.
Mais les Esquimaux, qui étaient encore pires au point de vue des mœurs, fermaient volontiers les yeux sur leurs dérèglements, et ne considéraient dans le blanc que les effets de son génie : machines de toutes sortes, produits aussi précieux qu'admirables et inventions toutes plus extraordinaires les unes que les autres.
— Si ce que dit le Barbu est vrai, disaient-ils, les blancs, qui ne sont pas fous, le sauraient aussi bien que lui, et se garderaient de tout ce qui pourrait les mener en enfer.
Puis, pour en avoir le cœur net, ils allèrent jusqu'à demander formellement à ces blancs ce qu'ils pensaient de l'enseignement du prêtre.
— Mais c'est bien simple, assurèrent-ils; votre Barbu est un fou, dont personne ne voulait dans son pays. Ne pouvant rester là, il est venu ici essayer de vous initier à ses folies.
Et les Esquimaux juraient bien qu'on ne les y prendrait pas, résolution qui n'était pour eux que trop facile à tenir, vu qu'ils sont par nature tenaces dans leurs idées et ancrés dans les croyances et pratiques qu'ils tiennent de leurs ancêtres.
Pendant ce temps…
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE VII
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Pendant ce temps, de généreux bienfaiteurs, même dans la vieille France, s'intéressaient au sort des missionnaires et de ceux qu'ils ne pouvaient encore regarder comme leurs ouailles. Parmi ces bienfaiteurs le P. Gasté avec ses amis de Laval, ne fut pas le moindre. Dès le 23 avril 1912, il leur envoyait, avec une bonne somme d'argent, certains objets que je ne puis m'empêcher d'énumérer ici.
C'étaient un petit calice de voyage ayant servi au P. Gasté dans son oratoire privé; un ciboire neuf tout en vermeil donné par la Comtesse de Quatrebarbes ; une croix d'autel avec ses chandeliers; un encensoir avec sa navette; une étole pastorale noire, une chape rouge, deux ornements blancs, un ornement vert, un autre violet, un autre encore pour voyages à cinq couleurs. Puis du linge d'autel : pâles, purificatoires, corporaux, amicts, manuterges, quatre aubes, bourse pour bénédictions, etc. En plus, il y avait pour un Père ou un Frère une couverture, trois excellents pardessus ayant appartenu à un M. de la Péraudière, etc.
Puis c'étaient, en différentes fois, des sommes d'argent variant entre 500, 800, 1,300 et 1,500 francs.
Plus précieux encore pour les deux missionnaires étaient les encouragements qui leur venaient du vétéran retiré avec sa sœur, alors âgée de 91 ans.
« Faut-il vous dire, mes bons Pères », écrivait le P. Gasté, « que votre héroïque courage, votre patiente endurance, en même temps que votre gaîté imperturbable et votre admirable union m'édifient singulièrement, et non pas moi seul, mais encore tous ceux qui peuvent connaître par vos lettres (9) vos lourdes épreuves, non moins que votre rude genre de vie dans ces déserts de glace, où vous travaillez si généreusement à la gloire de Dieu et au salut des âmes les plus abandonnées » (10)
Et de peur que le découragement ne vînt enfin les abattre en présence de l'apparente inutilité de leurs efforts, le même P. Gasté leur mandait deux ans plus tard :
« Quelques entraves que présente à votre ministère actuel l'état des choses qui vous entourent encore, ne désespérez point de l'avenir. Votre endurance religieuse et héroïque vous prépare des triomphes superbes, si vous savez tenir jusqu'au bout. Dussiez-vous ne pas voir vous-mêmes ces triomphes, ce que j'ai peine à croire, vos successeurs récolteraient le fruit de vos travaux. Vous auriez semé dans des larmes bien méritoires, ils récolteraient, eux, dans la joie et la reconnaissance les gerbes abondantes de la moisson que vous leur auriez préparée.. .
« Courage, donc, toujours et quand même, bien chers frères et amis de cœur » (11).
Ces encouragements étaient bien réconfortants, d'autant plus qu'aucun changement n'était alors visible dans les dispositions des Esquimaux, gens tenaces s'il en fut, qui n'abandonnent qu'à bon escient la voie suivie par leurs pères.
Néanmoins l'expérience a prouvé que…
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(9) Que reproduisait la Semaine Religieuse de Laval. — (10) Laval, 3 juin 1914. — (11) Laval, le 5 juin 1916. Le P. Gasté avait alors près de 86 ans et sa sœur 93!
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
A suivre : Chapitre VIII : Récoltant dans l'allégresseCHAPITRE VII
SEMANT DANS LES LARMES
(suite)
Néanmoins l'expérience a prouvé que, comparés aux Indiens, qui les méprisent autant qu'ils en sont méprisés (12), il y a chez eux de l'étoffe pour de grandes choses, de fait, plus qu'on en trouve chez les sauvages. Ceux-ci, je me permettrai d'assimiler à une pelote de caoutchouc pleine d'air. Vous la pressez avec le doigt; elle cède de suite, mais revient aussi vite à son état premier dès que vous la lâchez.
C'est le cas de l'Indien qui, n'osant vous contredire en face, suit immédiatement vos directives, quitte, dans trop de cas, à revenir à son vomissement.
La boule à laquelle je comparerai l'Esquimau n'est pas pleine de vent; elle est solide et résiste à la pression du doigt; mais quand cette pression est parvenue à avoir raison de sa résistance, elle retient la forme que vous lui avez imprimée.
C'était là une caractéristique que les premiers missionnaires ne pouvaient deviner. En attendant, ils « semaient dans les larmes » (13) ; récolteraient-ils un jour dans l'allégresse? Le P. Turquetil ne se décourageait point devant les moqueries à peine voilées dont sa prédication était l'objet; mais il n'en était pas de même de l'excellent P. Le Blanc, tout bon, généreux et confiant qu'il était.
Lui aussi dut se mettre à prêcher. Il le fit un an après son supérieur. Mais quand, après avoir bien préparé son sermon, il entendit ses plus grands amis, ceux pour lesquels il s'était pendant presque quatre ans dévoué corps et âme, rire de lui et dire qu'il devait être aussi bête que le Barbu pour ajouter foi à pareilles sornettes, il en fut tout déconcerté, et reçut comme un choc dont il ne devait pas se relever. Il avait été si bon pour les Esquimaux ; il se glorifiait de n'avoir que des amis parmi eux, et voilà comment ils l'en récompensaient!
Il se reprit pourtant assez vite, et continua même à prêcher, mais sans résultat.
Plus tard, un courrier de France lui apprit à la fois la mort de son père et celle de trois de ses frères tombés au champ d'honneur. C'en était trop pour lui, et la nature exigea un copieux tribut de larmes. Malheureusement, il fut surpris pleurant par un Esquimau, qui en fut scandalisé.
— Comment? dit-il, mais après tout ce n'est qu'une femme ! Voyez-le donc qui pleure !
Cette circonstance scella son sort. Désormais, dans la solitude de la Mission, son état ne fit qu'empirer, et, peu après, son supérieur dut se convaincre qu'un changement d'air et de scènes était devenu impérieux pour lui.
« Autre épreuve », écrivait-il le 11 septembre 1916, « le R. P. Le Blanc, mon compagnon, est ruiné de santé ; on ne le reconnaît plus. Heureusement le bateau arrive; autrement il n'y aurait plus d'espoir pour lui de se rétablir » (14).
Le pauvre Père s'en alla donc avec le départ du Nascopie. Mais il ne survécut point au voyage (15). Pendant ce temps, le P. Turquetil restait seul prêtre à la Mission, situation de tous points douloureuse dans un poste si isolé. Il était évidemment écrit qu'il boirait jusqu'à la lie le calice que le Ciel lui présentait. Quatre années de perdues apparemment; pas une seule conversion, pas un baptême même d'enfant? Au lieu de cela les rires et les moqueries de ceux dont il s'était promis de sauver les âmes !
Et pourtant, indice d'un caractère fortement trempa, il ne se découragea point.
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(12) Les Esquimaux prétendent que les Indiens sont issus de leurs lentes. — (13) Ps., CXXV, 5. — (14) Les Cloches de Saint-Boniface, 1916. — (15) A l'annonce de sa mort, Mgr Charlebois, très ému, déclara: «Je sens que mon vicariat perd, en la personne du R. P. Le Blanc, un missionnaire dévoué, prêt à tous les sacrifices et aux plus grandes privations pour la conversion des pauvres Esquimaux. Je considère qu'il est victime de son grand dévouement pour le salut des âmes. » (Ibid., ibid., p. 313).
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE VIII
RÉCOLTANT DANS L’ALLÉGRESSE
« Le P. Turquetil restait seul prêtre », ai-je dit. Il ne fut jamais seul Oblat à la mission qu'il avait fondée quatre ans auparavant. Car lorsque le Nascopie était arrivé, le 7 septembre 1916, en était débarqué un frère convers dans toute la force de l'âge qui, comme compagnon, en valait deux sous bien des rapports.
Né à Saint-Tite des Caps, diocèse de Québec, au cours de 1885, le Frère Prime Girard, c'était son nom, avait fait ses premiers vœux en 1904 et ses derniers dix ans plus tard. Il appartenait depuis assez longtemps à la province du Manitoba, qui, pour les Oblats, comprend le diocèse de Régina, où il travailla quelque temps, lorsqu'il s'offrit spontanément pour la difficile mission des Esquimaux de la baie d'Hudson, et le P. Turquetil, qui n'était point lui-même d'humeur morose, allait passer de bonnes journées avec lui.
Car le Frère Girard, il ne peut y avoir de mal à le dire, est ce qu'on est convenu d'appeler un type impayable. Véritable boute-en-train, aussi enjoué qu'actif, il a le don de dérider le misanthrope le plus invétéré, surtout lorsqu'il vous attaque avec les quelques mots latins qu'il a retenus d'une éducation qui n'était point préparatoire à l'état de frère convers, ou qu'il vous accable de grands mots scientifiques, parfois quelque peu écorchés, terminant le tout par un solennel : « Voyez-vous, nous autres savants »... couronné d'un formidable éclat de rire.
Le cher Frère se mit de suite à l'étude de la langue, et sous l'excellent guide qu'était maintenant le P. Turquetil, il ne tarda pas à faire des progrès qui réjouirent grandement maître et élève, d'autant plus que celui-ci était sérieux dans son enjouement et aussi laborieux que plein de zèle. Sa carrière ultérieure allait, du reste, le prouver abondamment.
Un autre sujet de consolation pour son supérieur allait bientôt consister dans une première recrue, lilium inter spinas (1) une jeune fille de dix-sept à dix-huit ans, baptisée sous le nom de Maria. Elle allait donner satisfaction malgré les difficultés de sa situation. Il lui fallait bien du courage, en plein milieu païen, tous ses parents, jusqu'à son père et sa mère, se moquant d'elle et essayant de la pousser au mal. Elle assistait à la messe chaque jour, et communiait le dimanche et les jours de fête. La communion, le Saint-Sacrifice, le scapulaire et la prière, telle était sa sauvegarde.
Mais hæc quid sunt inter tantos ? (2) qu'était cette jeune fille entre tant d'autres? pourrais-je dire, en altérant légèrement le sens de la question évangélique. Les Esquimaux comme peuplade restaient parfaitement infidèles, bien décidés à ne jamais se faire chrétiens.
Or la grande guerre battait son plein. Nombre de missionnaires étaient au front, plusieurs avaient disparu, et beaucoup de troupeaux se trouvaient sans pasteur. D'un autre côté, inutile de compter sur de plus jeunes; tous étaient mobilisés.
De plus, à l'époque où nous sommes…
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(1) « Lis entre les épines ». Cant., II, 2. — (2) Joan., VI, 9.
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE VIII
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(suite)
De plus, à l'époque où nous sommes arrivés dans notre récit, 1916, sur les quatre Pères oblats qui avaient évangélisé les Esquimaux — dont deux non loin de la mer Glaciale, — trois étaient morts. Les PP. Rouvière et Leroux avaient été massacrés par ceux qu'ils s'efforçaient de convertir, tandis que le compagnon du P. Turquetil était mort à la peine. Celui-ci restait seul vivant.
Mais pas encore un seul baptême (Maria avait été baptisée à Churchill par une dame catholique), pas même l'espoir d'en avoir aucun pendant de longues années! Les Esquimaux passaient alors pour inconvertissables auprès de bien des gens qui croyaient les connaître. De partout on entendait dire:
— On vous le disait bien ; vous avez perdu trois Oblats sur quatre: vous allez perdre le quatrième. C'est tout ce que vous gagnerez. Le temps n'est pas encore venu d'évangéliser les Esquimaux.
Un peu sous cette impression, et aussi devant le manque de missionnaires pour les places où il y avait des chrétiens, Mgr Charlebois, tout saint homme qu'il était, écrivait au P. Turquetil:
« Il faut me dire si vous avez quelque espoir de faire des baptêmes sous peu. Si oui, je vous laisserai encore là-bas; si non, il faudra revenir l'année prochaine. J'ai trop de missions sans prêtre ».
C'était en 1916. Le Père ne put répondre qu'une chose, à savoir qu'il était sûr du succès final, mais qu'il lui était impossible de prévoir aucune conversion à brève échéance. Il y avait plutôt comme une recrudescence de moqueries, sinon d'hostilité, parmi ses gens. A peine deux ou trois individus se prétendaient les amis du missionnaire; mais c'était par intérêt matériel. Il n'y avait rien de sérieux. Et il attendait.
Dans cette extrémité…
- Louis Mc Duff
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- Inscription : dim. 10 déc. 2006 1:00
Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE VIII
RÉCOLTANT DANS L’ALLÉGRESSE
(suite)
Dans cette extrémité, notre apôtre eut recours aux bons offices d'un ami lointain, mais haut placé dans le monde missionnaire. C'était Mgr Fréri, alors Directeur Général pour l'Amérique de l'Œuvre de la Propagation de la Foi, à New-York. Il lui demanda d'intervenir près de son Ordinaire. Le prélat américain écrivit une belle lettre à l'évêque canadien, qui le porta à patienter encore un peu.
Le bon P. Gasté avait écrit à une bienfaitrice de Laval : « Si le P. Turquetil ne trouve pas le moyen de se tirer de ce mauvais pas, aucun autre ne pourra le faire » (3). C'était le plus grand compliment qui eût pu être décerné à son habileté, à son sens pratique, et cela par quelqu'un qui l'avait bien connu au lac Caribou. Nous voyons par sa récente démarche que le vétéran lavallois ne s'était pas trompé.
Néanmoins la situation devenait critique. Sans amélioration prochaine dans les dispositions des indigènes, pas de délai possible. Il fallait les abandonner à leur sort. Mais Dieu ne pouvait laisser tant de foi de la part de son serviteur, tant de dévouement apparemment inutile, tant de patience et de sacrifices en dépit de la plus décourageante indifférence, sans finir par se laisser toucher. Le salut était proche, mais l'Auteur de tout bien voulut que l'une des âmes qui lui étaient le plus chères en devînt l'instrument.
Quelques mois après…
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(3) Lettre à Mlle Charlotte Croissant, de Laval.
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE VIII
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(suite)
Quelques mois après la communication de son Ordinaire, un courrier extraordinaire apporta au prêtre quelques lettres qui s'étaient attardées en chemin, pour avoir manqué le bateau d'été. A côté de cette correspondance, il trouva une toute petite brochure: Histoire d'une petite âme, qui attira son attention. Pour la première fois, notre Père normand entendait parler d'une compatriote, Sœur Thérèse, morte en odeur de sainteté. Il vit que cette « Petite Fleur » du Bon Dieu avait quitté la terre dans le diocèse où lui était né, et l'on prétendait qu'elle s'intéressait beaucoup aux missions.
Puis, dans un bout de papier plié en quatre, il trouva un peu de terre provenant, assurait-on, de sous le premier cercueil de la servante de Dieu. Alors, de concert avec le Frère Girard, il jeta quelques grains de cette terre sur les cheveux de païens, tout à fait à leur insu, et cela pendant qu'on leur faisait admirer quelques images.
Chose étrange, le dimanche suivant ils vinrent à la messe, alors que ces gens étaient dans l'habitude de partir ce jour-là à la chasse, en recommandant au prêtre de bien prier, de bien chanter: « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien », mais ajoutant qu'eux avaient bien plus de confiance dans leur fusil.
Les voici à la Mission. Aux questions du Père, ils répondent qu'ils ne viennent pas pour se moquer de lui, ni de la religion, mais pour apprendre le chemin du ciel. Ils ont été bien mauvais, mais ils sont maintenant décidés à changer de vie. Le prêtre n'en revenait pas. La petite Sœur de son pays aurait-elle donc opéré un miracle, et le plus grand des miracles, celui de la conversion d'inconvertissables?
C'était bien le cas, et ses gens étaient sincères. On les vit dès lors tous les matins à la sainte messe, où ils apprenaient les prières et les cantiques. Tous les soirs, ils avaient une heure de catéchisme, sans manquer une seule réunion, au risque d'avoir à se passer du gibier qui était leur pain quotidien. Où est l'incrédule qui ne verra pas un miracle de toute première classe dans ce changement subit et définitif?
Après un strict catéchuménat de neuf longs mois, le P. Turquetil était au comble de la joie lorsque, le 2 juillet 1917, en la fête de la Visitation de la sainte Vierge, il eut l'inexprimable bonheur de baptiser les membres de quatre familles esquimaudes — les véritables prémices de leur nation. L'ennemi de tout bien était vaincu, le ministre de Dieu triomphait de l'enfer, et... la mission des Esquimaux était sauvée!
Gloire à Dieu au plus haut des cieux et remerciements à sa très humble servante, amie des missions, le Lis de Lisieux, que l'univers honore aujourd'hui sous le vocable de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus !
Après de si heureux commencements…
- Louis Mc Duff
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- Inscription : dim. 10 déc. 2006 1:00
Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE VIII
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(suite)
Après de si heureux commencements, le supérieur de la mission voulut encore les consolider et en assurer la continuation en faisant imprimer des livres de prières, de catéchismes et de cantiques dans la langue de ses néophytes. A cet effet, accompagné du Frère Girard, qui ne pouvait rester si longtemps sans prêtre, il arrivait à Montréal le 24 octobre 1917.
« A la nouvelle de notre départ », écrit-il alors, « ces pauvres gens pleurèrent à chaudes larmes, et ne se consolèrent que lorsqu'ils eurent l'assurance que je retournerais l'an prochain. Ils aimaient tant à venir à la sainte messe chaque matin, à y recevoir la sainte communion, à réciter leurs prières en commun, à chanter ensemble ! Que le Sacré-Cœur de Jésus les conserve et en fasse des apôtres parmi leurs compatriotes païens » (4) !
Encore une fois, quel changement!
La lettre à laquelle nous faisons cet emprunt nous fournit de nombreux menus détails, que je condenserai dans les quelques lignes qui suivent.
Dans leur petite maison-chapelle, le P. Turquetil et le F. Girard essayaient de tirer le meilleur parti possible des trop courtes journées de l'hiver. Oui, trop courtes, dit le Père, car l'heure de la grâce a enfin sonné pour nos pauvres païens, et c'est le cœur plein de reconnaissance envers Dieu que nous entrons dans cette nouvelle année.
L'exemple des premiers chrétiens de Chesterfield fut, nous apprend-il, bientôt suivi par d'autres, et, sur huit familles qui restaient là, cinq se joignirent aux néophytes — en tout vingt-cinq personnes. Dès lors, il avait chaque matin au moins une dizaine de familles à la sainte messe. Il nous décrit alors l'emploi du temps des deux missionnaires.
Après déjeûner, Turquetil s'appliquait à traduire en esquimau les différentes prières et à les écrire en caractères syllabiques pour ceux de ses gens qui savaient lire. Ce travail l'absorbait jusqu'à midi, pendant que le Frère s'occupait de tout ce que comporte l'entretien d'une maison.
A une heure, ce religieux interrompait ses travaux manuels pour enseigner l'A B C aux enfants d'une école qui fonctionnait dès lors. Pendant ce temps, son supérieur disait son bréviaire, puis, à deux heures, il prenait ces mêmes enfants pour le catéchisme; après quoi il préparait l'instruction des adultes pour le soir.
Règle générale, si primitifs que soient les Esquimaux, il n'entre pas dans leur caractère de se suivre les uns les autres à la façon des moutons de Panurge. Ils se laissent plutôt guider, je veux dire influencer, mener par un esprit de contradiction.
Là-dessus, le P. Turquetil cite l'exemple d'un jeune sorcier mal marié, qui se convertit parce que son compagnon, vieux goguenard « trop lourd avec sa forte charpente et sa grosse bedaine pour essayer de monter au ciel », assurait-il, refusait de prendre en considération les avis du prêtre.
Cependant le P. Turquetil ne pouvait rester sans compagnon prêtre à sa lointaine mission….
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(4) Les Cloches, 1917, p. 321.
- Louis Mc Duff
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- Inscription : dim. 10 déc. 2006 1:00
Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE VIII
RÉCOLTANT DANS L’ALLÉGRESSE
(suite)
Cependant le P. Turquetil ne pouvait rester sans compagnon prêtre à sa lointaine mission. Où trouver ce compagnon, alors que plusieurs postes étaient encore sans prêtre? Le fondateur de N.-D. de la Délivrande se rappela alors un compagnon de noviciat, le Fr. Pioger (5), qui, sans doute par esprit d'humilité, s'était joint aux rangs des frères convers, après qu'il eut fait toutes ses études à Liège et à Rome.
Il était alors membre du même vicariat du Keewatin, et était habitué à la vie des missions sauvages, ayant résidé successivement au lac Caribou, au lac Canard, et au Portage la Loche. Comme il n'était point dans les ordres, son départ ne pourrait nuire à aucune mission. Le P. Turquetil le demanda à ses supérieurs, et l'obtint sans trop de difficulté. Il fut donc ordonné au Pas, le 29 juin 1918, par Sa Grandeur Mgr Charlebois, et partit de suite pour Chesterfield.
Les deux prêtres firent ensemble le voyage sur l'unique bateau qui faisait une fois l'an le trajet entre Montréal et la mission esquimaude.
Avant d'aller plus loin, serait-on curieux d'avoir une idée des frais qu'entraînait le séjour des missionnaires dans ce poste lointain? La compagnie du bateau ne chargeait pas moins de 85 dollars par tonne pour le charbon, soit à peu près 1300 francs au cours actuel du change, qui était alors encore plus haut qu'aujourd'hui!
Le 2 août suivant, les deux prêtres et le frère arrivaient, à bord du Nascopie, en vue de la Mission. « Salut ! Notre-Dame de la Délivrande », s'écria alors le P. Pioger, en apercevant le petit clocher de l'église. Puis il débarqua avec le P. Turquetil, qui était salué des cris joyeux de Atatasiar! mon Grand'père ! pendant que le nouvel arrivé était pris pour son frère, par les Esquimaux ravis de n'être plus orphelins.
« Nos chrétiens sont tous bien, tous sont fidèles à leurs devoirs de chrétiens », écrivait peu après le P. Pioger. « Une famille chrétienne reste ici, proche de la Mission; chaque jour ils sont là à la sainte messe, et chaque matin j'ai le bonheur de leur distribuer la sainte communion. Chez ces pauvres chrétiens, pas de respect humain devant les païens. Leur tenue durant la prière est bien édifiante; on voit qu'ils comprennent et aiment leur religion » (6).
Au commencement de l'hiver, le nouveau Père…
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(5) Le P. Paul Pioger naquit à La Flèche, diocèse du Mans, le 15 avril 1877. — (6) L'Ami du Foyer, août 1919, p. 9.
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