CHAPITRE VI
PREMIÈRE MISSION ESQUIMAUDE
(suite)
Arrivé là après une terrible course, il prend tous les renseignements voulus, et fait un rapport concluant à la possibilité, que dis-je? à la nécessité, d'ouvrir un poste permanent à l'entrée de la longue baie Chesterfield, par le 63° 20', où la compagnie de la baie d'Hudson établissait elle-même un petit fort de traite.
Par sa position géographique, ce point semblait d'ailleurs désigné d'avance pour le siège de la nouvelle fondation religieuse, étant, pour ainsi dire, le centre de groupes importants d'Esquimaux, comme ceux du cap Fullerton, du cap Esquimau, du lac Baker, juste à l'ouest du fjord-fleuve, et d'autres camps de l'intérieur dans l'intérieur des terres : rivières Doubawnt, Kasan, etc.
Mû par son zèle dévorant, le P. Turquetil se demandait même si pareille fondation n'avait pas été déjà différée trop longtemps. Car, bien que les ministres protestants établis à Churchill depuis plus d'un siècle n'eussent jamais fondé aucun poste de mission en pays esquimau, ils avaient cependant trouvé le moyen de distribuer nombre de bibles ou livres de prières provenant des missionnaires Moraves du Labrador (6) . Un Esquimau adopté à la mission protestante de Churchill leur servait de truchement.
Le P. Turquetil note le résultat de cette propagande: quelques indigènes avaient appris à lire les caractères syllabiques des Cris. Lisant la Bible, Dieu et le Christ leur apparurent comme des êtres supérieurs aux autres ; aussi donnaient-ils ces noms à leurs meilleurs chiens.
Ailleurs, le P. Turquetil excuse volontiers ces ministres de n'avoir pas fait davantage. « La Compagnie de la Baie d'Hudson elle-même, pourtant si avide de fourrures, qui avait fondé des postes de traite partout dans le Nord-Ouest, n'avait pas encore osé s'établir au pays des Esquimaux. Comment vivre sans feu, disait-on, dans le pays le plus froid du monde? »
Mais quand vint le prêtre catholique, en 1911, déclarant son intention d'aller à Chesterfield, l'année suivante, on dépêcha un métis avec une toute petite cabane qu'on prît à Churchill pour la transporter à Chesterfield. Mais le poste ne fût réellement construit qu'en 1912, en même temps que la mission catholique. Pour une fois, la Compagnie ne pouvait se vanter de traduire H. B. C. par : here before Christ (7) .
Cela n'empêcha pas les ministres de crier bien haut à « l'invasion » du prêtre catholique, du prêtre français dans leur paroisse, et cela en pays britannique ! L'histoire dira un jour tout ce qui fût mis en œuvre pour contrecarrer l'entreprise du P. Turquetil ; on y verra sans doute aussi que, sans lui, ce pays esquimau serait encore fermé aujourd'hui à tout apostolat chrétien.
Voilà donc la fondation de la mission à l'entrée de la grande rivière Chesterfield…
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(6) Ne dirait-on pas que ces pauvres protestants se servent près des Esquimaux de la Bible comme d'un fétiche, estimant que sa seule possession suffit à sauver un primitif, ou du moins à le protéger de tout danger? — (7) Ici avant le Christ.
Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE VI
PREMIÈRE MISSION ESQUIMAUDE
(suite)
Voilà donc la fondation de la mission à l'entrée de la grande rivière Chesterfield (8) décidée en principe. En second lieu, il est maintenant reconnu, comme résultat des explorations de son premier supérieur, que l'accès à cette place — de fait à n'importe quelle place peuplée d'Esquimaux — par la voie de terre n'est pas pratique, bien plus impossible. Il faut avoir recours à la mer pour s'y rendre, et surtout pour y transporter les matériaux indispensables à l'érection de pareil poste.
Le lecteur ne pourra s'en étonner qui aura quelque idée de la situation. Chesterfield, comme du reste tout le littoral de la mer intérieure qu'on appelle baie d'Hudson et le territoire qui l'avoisine, à trois cents milles à la ronde, est une triste solitude sans le moindre terrain cultivable; en été un sol rocailleux, hérissé de pierres aiguës, et sans aucune trace de végétation, et, pendant les dix mois de l'hiver, un désert de neige et de glace.
Ce qui veut dire que vous n'y trouvez en aucune saison les éléments d'une planche pour y bâtir un gîte, pas plus qu'un morceau de bois de chauffage si vous voulez y passer la saison froide. Si vous désirez y élever la plus humble bâtisse, il vous est nécessaire d'y transporter les matériaux nécessaires; si vous devez y séjourner longtemps, il vous faut tonnes sur tonnes de charbon, qui ne peut vous parvenir qu'au prix d'une forte somme d'argent.
Et pourtant, confiant dans la belle œuvre de la Propagation de la Foi et comptant sur la générosité canadienne et française, le P. Turquetil devait accomplir ce miracle.
Il commença donc par des tournées de prédications et de conférences qui faisaient connaître la nature de la belle mission qui lui était confiée et amorçait la munificence chrétienne. Ce furent ensuite mille allées et venues, déterminées par des achats de toutes sortes, aux prix les plus avantageux; puis, après délais sur délais, il se procura un passage sur un bateau de la compagnie de la baie d'Hudson pour lui-même, son fret et le compagnon qui venait de lui arriver de France.
Celui-ci était le R. P. Armand-René Le Blanc, O. M. I, natif de Saint-Servan, Morbihan. Il avait fait son noviciat au Bestin, Belgique, et, après un an de caserne, à Belfort, avait fait son scolasticat à Liège, où il avait prononcé ses derniers vœux le 1er avril 1907. Il venait de recevoir son obédience pour Chesterfield.
C'était un homme plein de santé et d'entrain, gai comme un pinson et heureux de vivre, qui allait se montrer un excellent compagnon pour son supérieur, jusqu'au jour où une épreuve au-dessus de ses forces devait le terrasser.
Après des atermoiements sans nombre…
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(8) Appelée mal à propos baie ou inlet.
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE VI
PREMIÈRE MISSION ESQUIMAUDE
(suite)
Après des atermoiements sans nombre, au bout desquels on se demandait encore si le Nascopie, le bateau à bord duquel les deux missionnaires avaient pris passage, pourrait se rendre jusqu'à Chesterfield, il démarra enfin, le 24 juillet, du quai où l'on avait été obligé de le charger de nouveau, vu qu'à un premier débarcadère sa cargaison l'avait enfoncé dans le lit du fleuve, pas assez profond à cet endroit.
Il avait à bord, outre son équipage et les deux missionnaires catholiques, un ministre protestant, missionnaire à un poste du Baffin Land, et il devait faire escale en plusieurs localités pour lesquelles il avait des marchandises. Après avoir quitté l'estuaire du Saint-Laurent, il fut bientôt obligé de se frayer un chemin au travers de véritables champs d'icebergs, dont une fois pas moins de vingt l'entouraient.
« Le froid est intense, le brouillard très épais », écrit alors le directeur de la mission projetée (9). Rien d'étonnant à cela, puisqu'on se trouve dès lors dans le grand réfrigérateur de l'Amérique du Nord, le stream du pôle, dont les deux prêtres auront constamment à subir les effets dans leurs lointains parages.
Le 3 août, un énorme iceberg vient même se planter juste en face du Nascopie, auquel il barre un moment le passage. Il touche le fond, paraît-il, et ne peut plus remuer.
A Rigolet, petit poste de traite sur la côte du Labrador, les missionnaires tombent sur une douzaine de familles d'Esquimaux, dont le P. Le Blanc admire la corpulence, sans pouvoir apprécier en elles la beauté des personnes du soi-disant beau sexe.
A Port Burwell, nouveau groupe des mêmes indigènes, qui compte cette fois cent-dix âmes. Ces gens vivent de la mission qu'y entretiennent les Frères Moraves. Ils sont, comme partout ailleurs, gais, actifs et sans le souci du lendemain. A l'entrée du havre au Lac (Lake Harbour), se trouvent cinq cents congénères de ces barbares, qui bénéficient d'une autre mission protestante datant de trois ans. Pendant ce laps de temps, le ministre n'a encore pu baptiser que six personnes.
Le lendemain, 19 août, le petit navire mouille à l'extrémité sud-ouest du détroit, et le dimanche 25, il touche à Churchill, qui n'est encore qu'un simple poste de traite (10),
malgré son passé historique et les ruines imposantes de ces vieilles fortifications (11).
Enfin, le 3 septembre 1911, en la fête de la Mère du Bon Pasteur…
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(9) Missions des Oblats de Marie Immaculée, pour 1913, p. 339. — (10) Chacun sait qu'en devenant tout récemment la tête de ligne du chemin de fer du Pas à la baie d'Hudson, ce poste a été d'emblée bombardé ville, avec une population récente de 1,517 habitants en été, tombée à 500 en 1935. On ne donne pas son chiffre pour la saison d'hiver. — (11) Ce poste s'appelait alors le fort du Prince de Galles, et avait été construit d'énormes blocs de pierre, qui le rendaient moralement imprenable autrement que par la famine. De fait, son mur de façade, fait de roches et de terre, a encore pas moins de 45 pieds d'épaisseur ! Or, le 9 août 1782, l'amiral La Pérouse s'en empara sans coup férir, son commandant, l'explorateur Samuel Hearne ayant alors fait preuve d'une couardise qui dégoûta ses propres gens. Voir ill. Nº 28.
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE VI
PREMIÈRE MISSION ESQUIMAUDE
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Enfin, le 3 septembre 1911, en la fête de la Mère du Bon Pasteur, date appropriée à l'événement, s'il en est, on arrive à Chesterfield, par un beau temps clair, calme et même chaud. Tout porte à la joie. Le moment solennel, après lequel le P. Turquetil soupire depuis douze ans, est enfin arrivé. Les missionnaires y trouvent vingt-deux tentes d'Esquimaux, tout un village.
« Les gens sont propres et paraissent avancés en civilisation », écrira plus tard, avec un soupçon d'optimisme qui ne durera peut-être pas longtemps, le supérieur de la mission qu'il va fonder demain. « L'endroit est plaisant. Un beau lit de sable de gravier, près d'un petit lac d'eau fraîche courante d'un mille et demi de long. La chasse est fort abondante, la pêche aussi; les Esquimaux viennent nombreux au petit poste ouvert l'an dernier » (12) .
Va sans dire que les nouveaux arrivés ne pouvaient de suite se rendre compte de tous ces détails. Pour le moment des soucis plus pressants réclament leur attention.
Après avoir salué ceux qu'ils considèrent comme leurs ouailles, que ne manque pas d'impressionner leur croix d'Oblats, ils cherchent à fixer le site de leur future demeure. Le sol est partout couvert de gros cailloux qui en font un véritable casse-cou. Ils vont plus loin et, à une certaine distance du fort de traite, ils tombent sur une dépression dans la roche remplie d'un beau sable blanc plane comme un tapis de billard, non loin du petit lac susmentionné.
Leur décision est vite prise : c'est là qu'ils vont s'établir. Ils bâtiront sur le sable; mais leur édifice n'a pas besoin de fondations, et il n'en sera pas moins solide. « J'aurais voulu planter une croix à cet endroit », écrit le P. Le Blanc, qui nous a laissé une intéressante relation de l'établissement de la Mission. « Hélas ! dans tout le pays je ne pourrais trouver deux morceaux de bois pour en faire une minuscule; attendons que notre bois soit arrivé » (13) .
Voilà donc le lecteur bien fixé sur la nature du sol et l'absolue nudité du pays.
C'est alors que les deux Pères s'aperçoivent que…
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(12 ) Missions, ubi suprà, p. 347. — (13) Missions des O. M. I., pour 1913, p. 349.
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE VI
PREMIÈRE MISSION ESQUIMAUDE
(suite)
C'est alors que les deux Pères s'aperçoivent que les gens du Nascopie ont jeté pêle-mêle, sur la grève qui avoisine le fort, les effets de la mission avec ceux de la compagnie de la baie d'Hudson, maladroite méprise qui a pour résultat un surcroît de travail bien inutile. Heureusement que les Esquimaux, fiers de recevoir chez eux des étrangers dont ils espèrent beaucoup plus d'avantages matériels que de secours spirituels, les aident de grand cœur à tout charrier à l'endroit choisi pour la mission.
Ce n'est pas une petite corvée, car rien qu'en ce qui regarde les planches, pas moins de quatorze mille pieds sont à transporter à quatre cents mètres de là où on les a laissés ! Et il y a le charbon, qui empêchera les missionnaires de geler vifs, sans compter une infinité de caisses, où se cachent surtout les fruits de la charité canadienne.
Trait de mœurs indigènes, on voit des femmes, dont une avec un bébé dans son capuchon en peau de caribou, porter des sacs de charbon de plus de cent livres !
Cet ouvrage de malencontreux transport ne prend pas moins de deux jours, au bout desquels les 84.000 livres de marchandises sont rendues là où l'on va les utiliser.
Dès le lendemain matin, les deux Oblats se mettent à la construction de leur nouveau gîte. Aucun d'eux n'est charpentier— il n'est pas question de maçons en Amérique— mais ils ont dû prendre quelques leçons dans l'art de bâtir en bois avant leur départ, et, aidés de quatre Esquimaux dégourdis, ils ont vite dressé la carcasse de leur maison: deux pans de mur faits de madriers cloués ensemble sur le sable en forment les principaux côtés, entre l'extrémité desquels ils introduisent les deux bouts dominés par le pignon (14). Puis ils assujettissent le tout ensemble le plus solidement qu'ils peuvent ; car le vent est quelque chose de terrible en ce pays, leur assure-t-on.
Image 28.
Ils en ont une preuve la nuit suivante. Aussi, de bon matin, après avoir été hébergés par un M. Ford, le « bourgeois » du fort, courent-ils au théâtre de leurs efforts de la veille, où ils constatent avec la plus vive satisfaction que la charpente de leur maison a résisté à l'orage.
Celle-ci ressemble en ce moment à une gigantesque cage de dix mètres de long, sur cinq de large et quatre de haut.
Les deux charpentiers improvisés reprennent vite scie et marteau, recouvrant d'un rang de planches à l'extérieur les barreaux de leur cage, qui graduellement prend la forme d'une maison ; puis ils posent la charpente du toit.
A Chesterfield, la journée officielle de huit heures est inconnue. A quatre heures et demie chaque matin, le marteau du directeur, qui concasse le biscuit pour la journée, donne le Benedicamus Domino, la prière est faite en commun, le déjeûner préparé, et l'on commence un travail acharné. Un jour de plus ou de moins, à la saison où nous sommes, peut faire une immense différence : interrompre la construction pour dix mois, et alors que fera-t-on?
Qu'on ne s'imagine pourtant pas que ce dur labeur assombrisse l'humeur de n'importe qui. Au contraire, c'est sur le chantier une gaieté, et même un tapage, incroyables. On est heureux, joyeux et satisfait, même quand le marteau s'avise de retomber sur un doigt au lieu du clou que l'on visait.
A la fin de la première semaine, le toit était fini. Nouveau sujet de satisfaction : on pourra, maintenant s'abriter contre la pluie, ou la neige ; car ici l'hiver ne se fait jamais attendre.
Le travail était pourtant loin d'être achevé: à peine ébauché. Une deuxième rangée de planches recouvrant les joints de la première doit se poser à l'extérieur, et la même manœuvre se répéter à l'intérieur. Puis il y a le plancher, et dès lors on installe le petit poêle de cuisine. On a enfin un chez soi, bien qu'il n'y ait encore ni portes ni fenêtres, pour l'apposition desquelles toute l'habileté du P. Turquetil doit être mise à contribution.
Puis une idée vient à l'esprit des deux apôtres: …
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(14) V. les gravures 58
et 59.
illustrant la construction de l'hôpital.
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
A suivre : CHAPITRE VII. SEMANT DANS LES LARMESCHAPITRE VI
PREMIÈRE MISSION ESQUIMAUDE
(suite)
Puis une idée vient à l'esprit des deux apôtres: si nous disions la messe devant les Esquimaux, dont un bon nombre
sont arrivés pour traiter leurs fourrures? Nous leur ferions ainsi comprendre, non pas sans doute ce qu'est le Saint-Sacrifice, mais au moins combien nous attachons d'importance à la prière et à tout ce qui nous rattache à Dieu. Ces pauvres gens ne pourraient qu'en être bien impressionnés, et les premières impressions restent d'habitude.
Aussitôt dit, aussitôt fait. De suite un autel avec un simulacre de tabernacle est improvisé, le tout garni de belles tentures et enrichi de dentelles de prix, et chacun des indigènes est convié chez les nouveaux arrivés.
Le lendemain, à dix heures du matin, les Esquimaux se dirigent sur la Mission. Là le P. Turquetil leur donne à entendre qu'ils ont à se découvrir, à mettre pour le moment leur pipe de côté et à se tenir bien tranquilles.
La messe commence alors, célébrée par le P. Le Blanc, pendant que son supérieur tire les accents les plus harmonieux du petit harmonium qu'ils ont apporté avec eux (15). Puis celui-ci essaie de faire comprendre, dans un mélange de mots esquimaux assaisonnés des termes anglais connus de quelques hommes, comment les prêtres n'étaient pas venus comme les gens du fort pour avoir leurs fourrures, ou faire le commerce avec eux, mais pour leur enseigner à bien vivre et par là mériter d'aller au ciel, la patrie commune vers laquelle chacun doit tendre.
Cette première messe au pays esquimau eut au moins l'avantage d'apporter quelque consolation aux deux apôtres qui, dans leur ignorance du véritable caractère esquimau en ce qui est du surnaturel, purent facilement s'imaginer qu'ils avaient fait du bien à leurs ouailles. En réalité, ils leur avaient donné comme une exhibition de ce qu'était leur grande « médecine », leur sorcellerie à eux — telle était sans nul doute l'impression des assistants à cette cérémonie de nature si insolite pour eux.
N'importe, ils étaient heureux, d'autant plus qu'ils travaillaient dès lors à la disposition intérieure de leur demeure, maintenant presque achevée. Le 2 février 1913, ils installaient le Saint-Sacrement dans leur chapelle intérieure minuscule. Dieu était avec eux, et ils étaient avec Dieu. Ils pouvaient maintenant s'attaquer au travail intellectuel et attendre les prémices de leur ministère sacerdotal.
Pour exercer ce ministère, est-il besoin de le dire…
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(15) Tous les primitifs goûtent fort la musique.
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE VII
SEMANT DANS LES LARMES
Pour exercer ce ministère, est-il besoin de le dire, il fallait pouvoir parler convenablement ; car les Esquimaux sont par nature moqueurs et même gouailleurs. Ils n'accepteront que ce qui leur est dit d'une manière correcte. D'où connaissance assez parfaite de la langue comme condition sine quâ non de succès, même relatif.
Or les idiomes des aborigènes américains, modelés sur un type absolument différent de celui des nôtres comme terminologie, et surtout comme morphologie, pour parler comme les savants, c'est-à-dire composés de mots formés d'après des règles difficiles à saisir, ne peuvent guère s'apprendre sans livre, ou du moins sans commencer par faire des fautes monumentales.
Sans être hérissé des mêmes difficultés que, par exemple, les langues dénées de la Colombie Britannique, l'esquimau ne fait pourtant point exception à la règle générale. Il peut se vanter de particularités sui generis. Au point de vue de la prononciation, il est plus abordable, vu que sa phonétique, ses sons, n'ont pas la complexité et la délicatesse de ceux qui distinguent les dialectes dénés; mais ses substantifs et ses verbes subissent tant de transformations, qu'on ne peut faire aucun progrès dans l'étude de cette langue tant qu'on n'a pas découvert le mécanisme qui est à la base de tous ces changements.
L'esquimau n'accolera jamais ensemble deux substantifs, comme les Anglais le font pour des noms comme railway, tramway, steamboat, etc., mais il ouvre en deux le substantif, entre le radical et la terminaison, et y intercale toutes les idées immatérielles, tout ce qui n'est pas substantif, de manière à ne faire qu'un mot du tout. C'est ce qu'on appelle le procédé de l'incorporation.
Ainsi un seul terme pourra signifier, selon sa facture particulière:
Avoir une maison, ou faire une maison;
Avoir une belle maison, ou faire une belle maison, une nouvelle maison.
D'où, par exemple, « et pourtant, je voudrais bien avoir une nouvelle maison », qui se rend par un seul mot. Car « avoir » ne se conçoit pas seul, mais suppose la possession de quelque chose, ce qui peut aussi se dire de « faire, vouloir », etc. De même pour ces idées: « et pourtant », et tout ce qui est adverbe de manière, d'être ou d'agir; comme: « il parle beaucoup, il marche vite », etc. : une seule idée, un seul mot.
Mais il est extrêmement difficile au débutant qui comprend qu'on parle d'une maison de savoir ce qu'on en dit.
Et quand, plus tard, le missionnaire s'essaie à composer ainsi des mots longs de huit à quinze syllabes, il doit connaître les règles de la juxtaposition propres aux différentes idées — car on ne les met pas indistinctement où l'on veut, chacune a sa place dans le mot. Puis il doit bien observer les règles d'euphonie, tel son suivi d'un autre changeant de telle ou telle façon, non pas de telle autre.
Sans quoi il dira parfois tout le contraire de ce qu'il a en tête. Ainsi dans l'expression : " il ne peut presque pas marcher ", qui se rend par un seul mot, si vous mettez la négation à la mauvaise place, vous dites: " il peut marcher, et non pas presque ", c'est-à-dire qu'il est un grand marcheur.
Une autre difficulté pour les missionnaires venait de…
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE VII
SEMANT DANS LES LARMES
(suite)
Une autre difficulté pour les missionnaires venait de ce que l'Esquimau n'était pas habitué à penser aux choses surnaturelles, et partant n'en parlait pas. Il fallait donc choisir dans son vocabulaire, si riche pour les choses de nature matérielle, les mots, les nuances qui rendraient le mieux l'idée abstraite.
Le P. Turquetil nous apprend dans l'un de ses intéressants rapports comment, au cours de sa troisième année, ayant pu se procurer quelques passages de la Bible traduits en esquimau par les Frères Moraves du Labrador, et ayant lu à ses gens cette recommandation de Notre-Seigneur: « Soyez parfaits comme votre Père du ciel est parfait», les Esquimaux répétèrent ce texte mot à mot, et en approuvèrent pleinement l'exactitude. Mais quand le Père, surpris, leur demanda ce qu'ils avaient compris :
— C'est bien simple, répondirent-ils, le livre dit qu'il faut être gros et gras, jamais malade; il en est ainsi au ciel !
Si des gens qui ont passé des années et des années en compagnie d'Esquimaux, et peuvent profiter des travaux de leurs devanciers (1), commettent de pareilles énormités dans ce qu'ils ont la prétention de donner comme la parole de Dieu, comment, à plus forte raison, deux Français fraîchement débarqués, et sans l'aide d'une page écrite ou imprimée, ne pouvaient-ils pas tomber dans des fautes de prononciation ou de grammaire, en bégayant une langue qui leur avait jusque-là été totalement étrangère?
Ils pouvaient aussi parfois prendre pour le nom de certains objets une expression destinée simplement à dénoter l'ignorance de leurs soi-disant guides linguistiques. Par exemple, un mot apparemment très simple, amiarô, était noté par eux comme l'équivalent de notre substantif « charbon », alors qu'en réalité il signifie: je ne connais pas cela (2).
C'étaient alors parmi les naturels des scènes d'un burlesque achevé. Les Esquimaux étaient pris d'un fou rire incontrôlable qui n'en finissait pas. Ils se roulaient sur le plancher, et quand, finalement, l'un d'eux pouvait s'échapper de la maison des Pères, il appelait hommes, femmes et enfants campés sous la tente, et chacun de s'écrier:
— Allons, Barbu (3), répète donc ce que tu as dit, afin que nous aussi nous puissions rire.
« Sans grammaire, sans dictionnaire, sans professeur, nous avions notre oreille, notre langue, un crayon, du papier et beaucoup de patience », n'en devait pas moins écrire plus tard celui qui avait le don de tant égayer ses ouailles sans le vouloir. Et il finit par réussir dans l'étude de ce qui, au commencement, n'était guère pour lui que mystère sur mystère.
En attendant…
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(1) Les Frères Moraves sont en Amérique nord-est depuis deux cents ans. — (2) La réponse de l'indigène, évidemment, à la question du prêtre: Comment dis-tu charbon? — (3) Le nom sous lequel les Esquimaux connaissaient le P. Turquetil.
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE VII
SEMANT DANS LES LARMES
(suite)
En attendant, chacun des deux Pères s'occupait de son mieux à la maison, en dehors des heures de classe. Avec les nombreux exercices religieux des Oblats, les mille petits détails du ménage, sinon le parachèvement de l'habitation commune, impossible de rester oisif. En outre, les missionnaires s'échappaient parfois encore, pour apprendre au contact des Esquimaux, et leur montrer un intérêt qui ne pouvait que tourner à bien. C'est ainsi que le P. Le Blanc écrivait en juin 1913 à Mgr Charlebois, O. M. I. son Ordinaire :
« Je suis rarement sorti au cœur de l'hiver. Trois ou quatre fois, habillé de peau des pieds à la tête, je suis allé voir les Esquimaux chasser le phoque et le morse sur la glace. Mon grand nez a pâli plusieurs fois devant les bourrasques qui le fouettaient, mais les Esquimaux veillaient sur moi, et venaient le frotter lorsqu'il se gelait . . .
« Nous avons passé de longues soirées d'hiver à faire toutes sortes de petits travaux de menuiserie, de sculpture, etc., tout en étudiant la langue . . .
« Nous voici à la mi-juin bientôt. J'ai peine à y croire. Nous avons encore de la neige et de la glace partout, et pas un arbre, pas une fleur ne vient nous annoncer que la saison chaude arrive. Quel triste pays quand même! Mais ce qui n'est pas triste, Monseigneur, c'est notre petite vie de famille et notre affection pour vous » (4).
Ces petites sorties ne pouvaient avoir que de bons résultats, sans compter qu'elles constituaient pour les missionnaires d'honnêtes récréations les jours sur semaine. La vie était si monotone, au sein de leur grand silence blanc, comme on a baptisé leur milieu ! Le dimanche, il en allait autrement, et cette remarque nous rappelle la grande croix que les deux apôtres eurent si longtemps à porter.
Il y avait près d'un an qu'ils s'étaient établis parmi les Esquimaux, et ils n'avaient pas encore eu le moindre ministère à exercer, pas même un baptême d'enfant à conférer. Pas encore le plus faible signe d'une velléité de conversion, ou d'une simple tendance à accepter l'instruction, forcément fragmentaire, ou les manières de faire, de ceux qui avaient tout quitté pour sauver leurs âmes !
Que dis-je? Il semblait même que ces esprits grossiers n'avaient pas encore saisi la nature de leur mission parmi eux!
« Les dimanches et les jours de fête sont assez tristes », écrivaient les deux Pères à Mgr Langevin, O. M. I., archevêque de Saint-Boniface. Nous avons presque toujours du monde, mais pas un seul chrétien, personne qui comprenne quelque chose aux cérémonies, pas de cloche, pas de confessions ni de communions, pas même de catéchisme, juste quelques Esquimaux qui viennent pour entendre la musique et par crainte de nous déplaire en ne venant pas.
« Ces pauvres gens nous prennent pour des sorciers, et croient que nous pourrions les tuer, si nous n'étions pas contents. Ils ne connaissent pas mieux. Quand ils voient l'autel illuminé, les ornements, le prêtre qui prie, chante, asperge ou encense, la petite lampe qui brûle constamment dans la chapelle, quand ils nous entendent dire le chapelet, réciter les litanies — comme il n'y a personne pour leur expliquer ce que cela veut dire — ils pensent que nous faisons quelque sorcellerie, et ils ont peur, ne sachant pas à quel esprit nous nous adressons.
« Eux ils croient à des dieux ou à des déesses au fond de l'eau, qui sont les maîtres absolus des hommes et des animaux. Des sorciers consultent ces esprits, et, comme ils sont grassement payés pour faire leur magie, ils ne seront pas les premiers à se convertir » (5).
A côté de cette ignorance…
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(4) Les Cloches de Saint-Boniface, pour 1913, p. 412. — (5) Ibid., 1914, p. 134.
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE VII
SEMANT DANS LES LARMES
(suite)
A côté de cette ignorance, sinon indifférence, religieuse qui fendait le cœur des apôtres, il y avait encore les soucis d'ordre matériel qui surgissaient longtemps après les pre-
mières difficultés de leur installation au pays. Par exemple, leur vicaire apostolique, Mgr Charlebois, leur avait envoyé, non seulement un courrier abondant, mais des provisions et du combustible — combien nécessaire! — mais ils ne reçurent rien. Leur supérieur fut longtemps sans pouvoir communiquer avec eux, mais apprit par un tiers que les deux missionnaires et trois ou quatre employés de la compagnie de la baie d'Hudson, ayant ramassé tout ce qui restait du combustible de l'année précédente, logeaient tous ensemble dans une unique chambre, vivant de la chasse tout comme ceux que les premiers étaient venus évangéliser.
Qu'était-il donc arrivé?
Tout d'abord, ne recevant rien du monde civilisé, et le bateau sauveur s'obstinant à ne pas faire son apparition au moment voulu, ils avaient commencé par faire la guerre au caribou. Malheureusement ce gibier se tenait soigneusement loin de leurs fusils, bien plus, du pays tout entier. En sorte que, pressées par la famine, les autorités de la compagnie des traiteurs avaient dépêché à Churchill, lieu de ravitaillement, une baleinière montée par des Esquimaux.
C'était en juin 1913. Enfin, pensait-on, on allait avoir vivres et correspondance. Les semaines, puis les mois, se succédèrent; rien n'arrivait. L'automne, si vite suivi de l'hiver dans ces parages, approchait, et l'on s'attendait jour après jour à voir poindre à l'horizon les blanches voiles de la baleinière qui allait sauver la situation. Les yeux inquiets de traiteurs et missionnaires en furent pour leur peine. Rien ne vint.
L'année s'acheva pour tous dans ce qu'on pourrait qualifier de morne consternation. Or le 10 janvier, un cri retentit soudain:
— Les voilà qui arrivent.
— Qui?
—Les Esquimaux, nos baleiniers.
— Sont-ils tous vivants?
— Oui, tous vivants.
— Deo gratias! s'écrièrent les deux prêtres; merci, merci (6) , fit la foule.
On apprit bien vite qu'une goélette de cent tonnes, destinée à faire le service entre Churchill et Chesterfield Inlet n'étant point arrivée à temps, les Esquimaux de la baleinière avaient repris la mer, et étaient sur leur retour lorsqu'ils furent assaillis par une tempête qui jeta leur embarcation sur les rochers de la côte, où elle se perdit corps et biens.
L'un d'eux se mit alors en route pour Churchill, dans le but d'y trouver secours et assistance, mais il tomba sur un autre groupe de naufragés, dont le bateau, maintenant en pièces lui aussi, avait été envoyé pour ravitailler Chesterfield. N'était-ce pas jouer de malheur?
Tout était perdu ; dix ou douze tonnes de provisions et deux sacs de lettres, etc., dont l'un fut bien recouvré, mais avec presque tout son contenu en bouillie!
Donc maintenant…
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(6) Chez sauvages et Esquimaux, ce mot français est reconnu comme l'expression de la reconnaissance.
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