CHAPITRE III
AU LAC CARIBOU
(suite)
Il arriva donc que Turquetil et un guide métis tombèrent un jour sur une de ces vilaines bêtes qui, contre leurs habitudes, s'était laissé prendre au piège, au moment où elle voulait en soustraire l'appât. Le métis qui, comme tous les sauvages, avait probablement une dent toute particulière contre cette gent malfaisante, se chargea de punir le mécréant.
Armé de son fouet garni de plomb, il cingle le maudit qui grogne des jurons de son cru, rugit et bondit sous l'effet de
sa castigation. Le sang coule, puis tout d'un coup voilà que, sous les bonds désespérés de la bête, la chaîne du piège se casse, le carcajou s'enfuit et le fouet du métis tombe dans le vide!
De suite, l'instinct du conducteur de traîneau à chiens qu'était le compagnon du Père s'éveille en lui. Il se met à crier : Hô ! hô ! c'est-à-dire : Arrête ! comme il l'eût fait à un chien qui se sauve, au grand ébahissement de son maître qui se tord de rire.
On s'amusa si longtemps de la méprise du métis justicier public que l'animal put gagner le large et disparaître pour toujours.
— C'est égal, fit alors son bourreau, par manière de consolation pour les quolibets dont il devint victime, je lui ai fait tant de blessures qu'il passera désormais tout son temps à les lécher. Il ne pourra manger, et mourra de faim.
Cruel! fera quelqu'un peu au courant des habitudes du carcajou. S'il lui prenait fantaisie de se faire trappeur, il changerait vite d'opinion. Le « diable des bois » en effet, ne saurait être mieux nommé. C'est pour le chasseur un véritable fléau. La dextérité avec laquelle il parvient à dérober les appâts des pièges et par là nullifier l'œuvre du trappeur, sans s'y faire prendre lui-même, et l'habitude qu'il a de dérober le gibier qui s'est fait prendre et d'en détruire ainsi la fourrure, est vraiment incroyable. Aussi quand on peut avoir l'extrême chance d'en capturer un, personne ne le manque, et je me rappelle avoir lu quelque part dans un livre du P. Petitot (10), que, dans le pays où il exerçait son ministère — vallée du Mackenzie — les Indiens avaient l'habitude de l'écorcher vif, puis de le lâcher dans les bois, où il ne tardait pas à crever de froid.
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(10) L'un des plus savants missionnaires du Grand Nord Canadien.
À suivre : Chapitre IV. Vers les Esquimaux.
Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE IV
VERS LES ESQUIMAUX
Que sont donc ces fameux Esquimaux après lesquels soupirait notre P. Turquetil? Ils sont la famille humaine la plus originale du monde, jusqu'alors la plus délaissée au point de vue religieux, une race toute spéciale en Amérique qui est essentiellement maritime et riveraine, directement ou indirectement, des côtes nord de ce continent. Elle est composée de gens qui passent la plus grande partie de leur vie dans la neige et la glace, en des maisons de neige durcie appelées iglous, et pourtant ne connaissent d'autre feu que la faible lueur d'un brin de mousse nageant dans la graisse fondue d'une lampe en pierre —pour la bonne raison que le bois de chauffage manque complètement dans toute l'étendue de leur territoire (1) .
Bien que celui-ci soit aujourd'hui un peu plus restreint qu'il ne l'était avant l'arrivée des blancs dans l'Est du Canada, il mesure encore au-delà de 5.000 milles de long sur pas plus de 50 de large en certaines places. Commençant à un certain point de l'Alaska occidentale, il contourne cette presqu'île, passe par les bouches du Mackenzie et l'embouchure de la Coppermine, à l'extrême nord du continent, comprend les îles aussi nombreuses qu'importantes comme superficie du Nord-Est, ainsi que les côtes de l'immense baie d'Hudson et celles du Groenland, pour aller se terminer aux confins du Labrador (2).
Une des particularités les plus curieuses de cette race, fière malgré sa vie nécessairement si primitive, est le fait que, en ce qui est de sa langue et de ses coutumes, elle est infiniment plus homogène que les tribus indiennes ne le sont entre elles. Un Esquimau de l'Alaska comprendra sans peine un naturel des rives labradoriennes, tandis que, sur la côte de la Colombie Britannique, par exemple, les habitants de deux villages co-limitrophes parleront des langues diamétralement opposées.
Tout d'abord, bien qu'ils soient aussi nomades qu'eux, les Esquimaux ne sont point des Indiens. Même au point de vue physique ils ont le teint plus clair, pâlot sans être absolument blanc, la figure ronde presque en forme de pleine lune, les yeux petits, souvent enfoncés comme dans une fente plus ou moins oblique à l'instar des Mongols, les joues et les membres replets et dodus, la bouche large, assez souvent entr'ouverte et des lèvres retroussées, laissant voir deux rangées de petites dents blanches, avec de larges épaules qui les rendent trapus, le tout terminé par d'élégants petits pieds et des mains à l'avenant.
Leur accoutrement leur est propre et merveilleusement adapté aux conditions climatériques dans lesquelles ils vivent, sans être strictement uniforme partout. Il consiste surtout dans une espèce de justaucorps, des braies ou culottes terminées par une paire de bottes qui leur servent de poches (3). Le justaucorps, souvent orné de lisières de peaux à poil de couleur voyante et de nombreuses franges, est remarquable par un appendice en forme de large queue, plus long chez la femme que chez son conjoint.
Tout le costume esquimau, des pieds à la tête...
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(1) Du moins dans l'Est et le Nord américains. — (2) Les Esquimaux occupaient autrefois jusqu'aux rivages septentrionaux du golfe du Saint-Laurent et de Terre-Neuve. — (3) Chose singulière pour quiconque n'a point étudié les mœurs des différents peuples, les poches ont toujours été inconnues des primitifs.
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE IV
VERS LES ESQUIMAUX
(suite)
Tout le costume esquimau, des pieds à la tête, doit provenir de la chasse. La peau de caribou est la plus recherchée, parce que de beaucoup la meilleure ; fait-elle défaut, l'Esquimau recourt à la peau de phoque, d'ours blanc, de renard blanc, de lièvre, de marmotte, d'oiseau même. On comprend que la préparation et la couture de ces différentes peaux diffèrent du tout au tout : mais l'Esquimau saura se tirer d'affaire, pourvu qu'il ait réussi à tuer autre chose que des poissons.
Bien souvent, les peaux des animaux tués en hiver, sont dégelées à la chaleur du corps, lorsque la graisse fait défaut pour alimenter la lampe en pierre, et toujours c'est la mâchoire de la femme qui tanne la peau (4), l'assouplit, la met en état de se plier aux formes du corps, permet de la coudre de façon imperméable au vent et à l'eau.
Le couvre-chef est généralement de forme variée, bien que toujours en peau, parfois celle de la tête d'un animal, souvent remplacé par un capuchon de même matière surtout dans l'habit des femmes.
Deux points technologiques distinctifs de la race se rencontrent partout. Ils ont trait à l'habitation et à la navigation. En hiver, l'Esquimau gîte dans iglou, espèce de hutte semi-sphérique, comme certains fours de France, mais composée de blocs de neige durcie au contact des vents, très communs dans les steppes de son pays. On la ferme hermétiquement une fois qu'on s'y est introduit pour y rester quelque temps.
D'abord glaciale à faire claquer les dents, sa température se transforme peu à peu, sous l'effet de la respiration et de la lampe à huile de phoque, en une étuve si chaude, en même temps que si nidoreuse, qu'on est obligé de se dépouiller de tout vêtement — ce qui, pour ces barbares aux mœurs plus ou moins canines, est loin d'être un inconvénient, au contraire.
Pendant leur été de quelques semaines, les Esquimaux remplacent l'iglou par la tipi (tuperk dans leur langue), demeure imitant la loge conique des Indiens des plaines, quand ils peuvent se procurer les perches nécessaires à sa charpente.
Toute la vie de ces aborigènes se passe…
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(4) V. illustration N° 16.
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE IV
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Toute la vie de ces aborigènes se passe à la chasse et à la pêche. Durant l'été (5) , qui varie d'un à trois mois, selon la latitude, chasse et pêche se font en canot, embarcation légère appelée kayak, pointue à chacun des deux bouts, faite de menues tiges de bois charrié par les rivières, ou, à défaut de bois, de cornes de caribou ou dos de mammifères marins servant de charpente. Là-dessus sont étendues des peaux de caribou ou de phoque, cousues de manière à demeurer parfaitement imperméables.
Cette embarcation est toute couverte des mêmes peaux, à l'exception d'un espace laissant un trou circulaire au milieu, juste assez grand pour permettre l'introduction du corps humain; en sorte que le chasseur peut s'y asseoir à l'abri de n'importe quel « paquet d'eau », et s'y laisser impunément balloter par les vagues.
L'Esquimau manie alors un aviron à double palette, qui lui facilite grandement la gouverne de l'esquif.
Pour la famille il a l'oumiak, construit des mêmes matériaux, mais complètement ouvert en dessus, comme nos propres bateaux, et considérablement plus grand que le kayak, qui n'est fait que pour un homme (6) . Il est muni de rames en règle, qui sont maniées par les femmes.
Car, ainsi que chez tous les primitifs, le sort de la femme est extrêmement peu enviable chez les Esquimaux. C'est le factotum du ménage et la bête de somme dans les voyages sur terre. On la prend et on s'en divorce selon les caprices du moment — bien que sa rareté chez eux, fruit de l'infanticide des petites filles en bas âge, ait fini par lui donner une certaine importance dans la société. On peut même la troquer, par motif d'intérêt, contre ce qui nous paraîtrait bien peu, comparé à la valeur d'une créature humaine. Les règles de la bienséance, ou des motifs de grande amitié, peuvent même porter à la prêter momentanément à un étranger.
Mais arrêtons-nous sur ce point…
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(5) Par été j'entends ici la saison sans neige. — (6) Des voyageurs prétendent qu'en certaines régions des kayaks accommodent deux personnes. L'oumiak est aussi parfois remplacé par plusieurs kayaks attachés ensemble côte à côte.
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE IV
VERS LES ESQUIMAUX
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Mais arrêtons-nous sur ce point, qui pourrait nous mener bien loin et sur lequel il nous faudra peut-être revenir, nous contentant de déclarer pour la seconde fois qu'une plume honnête se refuse à décrire les mœurs esquimaudes, telles qu'elles étaient avant l'introduction du christianisme chez les primitifs qui nous occupent en ce moment.
Si bien que lorsque, personnellement, j'appris que le P. Turquetil pensait sérieusement à faire des chrétiens de ces gens-là, je ne pus m'empêcher de hausser les épaules, remarquant que c'était peine perdue, vu qu'ils ne voudraient jamais se plier aux prescriptions de la morale de l'Evangile.
Car ces primitifs sont très indépendants, et savent dire non sans la moindre gêne. Assez soupçonneux vis-à-vis de ceux avec lesquels ils ne sont point familiers, ils peuvent se fâcher, et alors la dague et le fusil seront assez facilement mis à réquisition. Règle générale, ils se défient des étrangers qu'ils rencontrent pour la première fois; et il serait difficile de nommer un endroit de leur pays où, par suite de cette disposition, il n'y a pas eu de massacre ou tentative de meurtre des premiers explorateurs.
Par ailleurs, chez eux, comme avec certaines nations qui ne passent point pour primitives, c'est la loi du plus fort qui est toujours la meilleure.
Enumérer leurs défauts nous entraînerait trop loin, et j'ai bien peur que…
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE IV
VERS LES ESQUIMAUX
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Enumérer leurs défauts nous entraînerait trop loin, et j'ai bien peur que Mgr Turquetil, qui les aime comme un père, ne trouve que j'en ai déjà eu trop long sur ce chapitre. Il est aussi plus agréable de parler de leurs bonnes qualités. Ils en ont au moins une : le respect pour les lois de l'hospitalité. L'étranger qui a trouvé un hôte parmi eux est, par le fait même, comme momentanément adopté par le maître de céans, qui est censé responsable non seulement de son bien-être matériel, mais même de sa vie, tant qu'il reste sous son toit.
De plus, si l'Esquimau suit l'impulsion de la concupiscence à un point qui l'éloigne beaucoup de notre idéal chrétien, il faut lui rendre ce témoignage qu'il ignore les crimes contre nature. On n'en pourrait pas dire autant de certains civilisés.
Aux points de vue industriel et mécanique, il est bien supérieur au sauvage. Il travaille l'ivoire en véritable artiste, se fait des conserves, ou lunettes à neige, et des articles de jeu. Au contact des blancs, il ne tarde même pas à apprendre leurs métiers, se trouvant vite aussi bien chez lui au gouvernail d'une goélette que dans l'intérieur d'un kayak.
Une comparaison entre le traîneau esquimau et celui de l'Indien nous éclairera de suite sur la supériorité du premier. Tandis que le traîneau sauvage (7) consiste en une simple planche de bouleau à partie antérieure recourbée en haut, celui de l'Esquimau requiert beaucoup de travail (et un travail difficile) dans sa construction, étant monté sur une paire de patins reliés au véhicule par des montants en règle, tout comme chez nous.
Ces patins reçoivent une couche de tourbe pulvérisée, délayée dans l'eau, puis appliquée tout humide sur le bois, où elle adhère fortement en gelant. Ensuite, on la polit, et finalement l'Esquimau l'enduit d'une couche de glace pure, faisant fondre la neige dans sa bouche, et envoyant l'eau sur un morceau de peau d'ours blanc, qui a tout son poil, lequel sert alors comme de brosse pour bien égaliser le tout.
Un autre bon point qu'on peut décerner à l'Esquimau est son amour du travail. Non pas, évidemment, qu'il ne sache pas goûter à l'occasion au far niente si doux au tempérament indien ; mais l'oisiveté comme telle n'est point recherchée ni cultivée par lui. Et la preuve que le travail ne lui répugne aucunement est qu'il s'y adonne méthodiquement et assidûment en votre absence comme en votre présence, alors qu'il peut être à votre service. Bien plus, après une journée bien employée, il trouve encore le moyen de s'occuper dans l'intimité de l'iglou.
Dans le premier cas, il travaille parce qu'il y va de sa vie; dans le second, il obéit à son instinct d'artiste.
La pierre ponce, l'ivoire, l'os et autres matériaux prendront toutes sortes de formes sous l'action de ses mains habiles et patientes. Il s'essaiera alors non seulement à la fabrication de pipes, couteaux, lances, flèches et harpons, mais à de véritables œuvres d'art, comme la sculpture d'ours blancs, de morses et de phoques. Le P. Turquetil nous parle d'un artiste indigène qui avait sculpté un Christ en miniature, qu'il qualifie de « petit chef-d'œuvre pour le naturel de la pose, les proportions et le fini des moindres détails » (8)
Comment concilier cet amour du travail et ce sens artistique, qui semblent l'apanage de la civilisation, avec les conditions matérielles inqualifiables auxquelles ces primitifs se condamnent volontairement, que dis-je? qu'ils trouvent toutes naturelles; par exemple, cette dégoûtante saleté, surtout dans le manger, qui ne pourrait se décrire sans soulever le cœur le moins délicat?
L'explication de cette apparente anomalie ne pourrait-elle se trouver dans la rareté de l'eau au pays esquimau?
Pendant une grande partie de l'année, l'aborigène n'a que la neige et la glace pour se désaltérer — c'est dire à peu près rien pour se laver. En conséquence, l'habitude a fini par lui faire fermer les yeux sur ce que personne d'entre nous ne pourrait tolérer.
Ce n'était pourtant point ce manque de propreté qui pouvait être un obstacle à la conversion de cette race…
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(7) Le fameux toboggan si connu des Canadiens. V. ill, Nº 21.
— ( 8 ) L'Ami du Foyer, juillet 1923, p. 179.
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE IV
VERS LES ESQUIMAUX
(suite)
Ce n'était pourtant point ce manque de propreté qui pouvait être un obstacle à la conversion de cette race. Ses us et coutumes indescriptibles étaient bien ce qui me faisait, comme je l'ai dit, plus que douter du succès de n'importe qui à la christianiser. Mais son futur apôtre ne fut point de mon opinion. Jeune et ardent, dévoré par un zèle de bon aloi, et sans se laisser rebuter par ses échecs précédents, il voulut, en 1906, tenter un suprême effort, et faire chez elle un nouvel essai d'évangélisation.
Cette tournée devait avoir au moins le résultat pratique de le mettre en contact avec un de ses camps dans l'intérieur des terres, où il resta plusieurs mois (9) , étudiant les natifs et leur langue, et leur prodiguant les preuves du plus vif intérêt; ce qui devait avoir pour résultat ultime de les prédisposer, et par eux leurs compatriotes, en faveur du prêtre catholique.
Accompagnons-le dans son expédition apostolique, puis achevons notre étude de leurs coutumes, telles que trahies par ceux qu'il rencontra. Cette étude ne sera pas toujours bien agréable : il nous faudra souvent nous affranchir de nos idées européennes et vaincre le dégoût que certaines scènes pourront susciter en nous. Mais les cacher complètement au lecteur serait amoindrir d'autant le mérite de leur premier missionnaire.
Celui-ci, qui avait dès lors pris pour devise: Da mihi animas, cætera tolle (10) , reprenait, le 25 avril 1906, le chemin de la sauvagerie toute pure, en compagnie d'une famille indienne qui lui servait de guide. En route donc pour le Grand Nord !
Les trois premiers jours, le temps est sec et froid, ce qui met en liesse ses cinq chiens de trait. Puis vient une chaleur qui, ramollissant la neige et la faisant adhérer au bois du traîneau, est loin de favoriser la course. Le 4 mai, le petit parti tombe sur un camp de sauvages, qui vivotent des débris putréfiés du gibier abattu l'automne précédent. Puis vient la famine, suivie d'une incroyable abondance, par suite du passage d'une bande de rennes (11).
Bientôt le missionnaire atteint la grande steppe, les Terres Stériles, avec lesquelles nous avons déjà fait connaissance. Là ses compagnons, poussés par la peur des terribles Esquimaux, trouvent toutes sortes d'excuses pour refuser d'aller plus loin (12).
— Eh! bien, moi, j'irai quand même, déclare le Père. Que deux hommes me conduisent seulement chez les Esquimaux. Ils reviendront de suite, et je resterai seul s'il le faut.
Son ton résolu fait impression sur les hommes, et il emporte la partie en dépit des lamentations des femmes, qui ne veulent point les laisser partir. Et il se remet en route.
C'est maintenant l'abondance qui règne au désert. Les premiers compagnons du missionnaire avaient abattu douze caribous. « Le soir il y en avait 80 de tués, et le lendemain soir, 200 » (13).
Passons par-dessus les mille autres petits détails d'une pérégrination dans une région dont la monotonie — mousses et lichens, lichens et mousses, accompagnés d'une petite plante à tige ligneuse — n'a peut-être d'égale que celle des sables du Sahara, et arrivons avec la caravane au premier campement des Esquimaux.
Nous voilà au dimanche 3 juin 1906. C'est la fête de la Pentecôte: …
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(9) Son voyage dura sept mois en tout. — (10) « Donnez-moi des âmes, prenez le reste» (Gen., XIV, 21). — (11) Ces bandes comprennent souvent des centaines et des centaines de têtes. Cet animal est le reindeer des Anglais, le Rangifer arcticus caboti des naturalistes, bien différent et moins gros que le véritable caribou (Rangifer caribou caribou), qui n'est pas grégaire comme lui. — (12) Dans ces parages, les Terres Stériles sont le territoire exclusif des Esquimaux. — (13) Missions des O. M. I., vol. de 1907.
- Louis Mc Duff
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Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE IV
VERS LES ESQUIMAUX
(suite)
Nous voiià au dimanche 3 juin 1906. C'est la fête de la Pentecôte: daigne l'Esprit de lumière éclairer les cœurs de ces pauvres gens, naturellement si soupçonneux, qui n'ont jamais entendu parler de Lui, et leur inspirer des sentiments de bienveillance à l'endroit de son envoyé!
Du plus loin qu'ils l'aperçoivent, les Esquimaudes accourent et semblent caresser les traînaux de son parti.
— As-tu vu les Esquimaux qui sont allés au lac Caribou ce printemps? lui demande-t-on.
Cette seule question est comme un éclair qui met la situation sous son véritable jour, en même temps qu'elle révèle le danger dans lequel se trouve le prêtre. Il interroge à son tour.
— Combien d'entre eux sont revenus? demande-t-il.
— Nous étions douze, fait quelqu'un ; trois seulement sont arrivés. Un seul pouvait encore marcher, les deux autres se traînaient sur les genoux et sur les coudes. Trois autres, qui avaient perdu connaissance, ont pu être sauvés ;
on n'a point de nouvelles des autres. Et toi, ajoute l'Esquimau, as-tu vu leurs compagnons? Ou bien es-tu tombé sur leurs cadavres, ou simplement leurs pistes?
— Je n'ai rien vu, je ne sais rien; nous avons pris un autre chemin, répond le prêtre.
Là-dessus, c'est une tempête, un ouragan de sanglots, de hurlements et de récriminations, tempête et ouragan d'autant plus dangereux pour le blanc que c'est d'ordinaire dans le deuil, à la perte d'un des leurs que ces primitifs puisent la force de s'adonner à ces excès qui caractérisent l'Esquimau. Et il est question ici de pas moins de six morts ! . . .
Heureusement que le P. Turquetil est connu pour un véritable ami de cette race; autrement sa vie ne vaudrait pas cher.
Après cette explosion de douleur, mêlée d'une colère…
- Louis Mc Duff
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- Inscription : dim. 10 déc. 2006 1:00
Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
A suivre : Chapitre V. Chez les Esquimaux.CHAPITRE IV
VERS LES ESQUIMAUX
(suite)
Après cette explosion de douleur, mêlée d'une colère qui se réveille à ces lugubres souvenirs, un vieillard se fait l'interprète de la foule par une charge à fond contre les blancs, qui sont, paraît-il, la cause réelle de ce désastre.
— Ils pouvaient nous aider, déclare-t-il ; ils ne l'ont pas fait. Ils feignent de nous aimer, et ils n'aiment que nos fourrures. Ils ont pendu deux des nôtres coupables d'avoir tué un mauvais chef de leur nation. Pourquoi ces blancs-là se mêlent-ils de nos affaires s'ils nous laissent mourir de faim quand nous sommes dans le besoin? Ils sont fourbes et sans cœur. Ici nous pleurons à journées entières. Il n'y a plus que des veuves et des orphelins. Tous les hommes ont péri (14) ; les corbeaux et les loups les dévorent.
Pauvre Père, il souffrait tellement de cette scène qu'il ne savait que répondre. Ces barbares comprirent sans doute sa propre douleur, car ils admirent que, lui du moins, les aimait réellement. Il avait fait ses preuves.
Quant à ses compagnons indiens, leur crainte naturelle des habitants des glaces redoublait devant cette bourrasque. Comment laisser le Père au milieu de ces barbares? Il parvint pourtant à les tranquilliser. Il resterait quand même, mais eux s'en allèrent, et le laissèrent seul avec ces primitifs au cœur ulcéré.
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(14) Façon de parler qui montre que, tout différents qu'ils soient de bien des manières des Indiens de l'intérieur des terres, ces Esquimaux leur ressemblent sous le rapport des exagérations. Le sauvage déné, montagnais, mangeur de caribou ou porteur de la Colombie, ne peut parler, surtout quand il est excité, sans se laisser aller aux plus extravagantes majorations, ou, quand il y va de son intérêt, minorations.
- Louis Mc Duff
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- Inscription : dim. 10 déc. 2006 1:00
Re: Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.
CHAPITRE V
CHEZ LES ESQUIMAUX
Voilà donc notre pauvre missionnaire comme abandonné chez des primitifs ignorants, et, pour le moment, ennemis de sa race. Pourra-t-il un jour en sortir indemne? N'aura-t-il pas plutôt le sort de tant d'autres qui y ont laissé leurs os?
Mais le prêtre n'est pas par nature porté aux idées noires. Contre mauvaise fortune bon cœur, et surtout gardons-nous de trahir la moindre méfiance ; ce serait peut-être mortel, l'Esquimau étant disposé à croire que l'hôte confiant ne peut nourrir de mauvaises intentions.
Il dresse donc sa tente au beau milieu des loges, et se trouve bientôt assailli par une multitude de curieux, grands et petits, qu'il essaie de satisfaire de son mieux. Puis, seul avec ses pensées, il se prend à réfléchir qu'il n'est pas mal imprudent, trop osé. Ces infidèles n'ont aucune idée de ce qu'il est réellement. Ils s'attendent à force présents, poudre, tabac, verroteries, etc., alors que lui pense, au contraire, recevoir d'eux, et cela gratuitement, des vivres et de quoi les faire cuire. N'est-ce pas le comble de la présomption que de s'imaginer qu'on peut demander cela à des inconnus en ce moment mal disposés?
Et puis, d'après ses plans, il doit rester cinq mois au milieu de ces barbares; ne se fatiguera-t-on pas de lui? Et alors que devenir?
L'esprit à la torture et la tête en feu, il en vient jusqu'à pleurer malgré lui. Si sa visite est un échec, c'en est fait du salut de ce peuple. Elle compromet gravement l'avenir des fondations qu'il a en vue, pense-t-il, et il ne pourra que faire son meâ culpâ de s'être avancé trop vite et sans préparation suffisante.
Il se met alors à dire son chapelet, et retrouve la paix de l'esprit avec l'espoir d'un succès au moins relatif. Et il examine enfin la physionomie du campement où il s'est échoué. Je ne saurais donner des points à sa description; je la lui emprunte d'autant plus volontiers que cette transcription m'affranchira d'une accusation d'un excès de réalisme que d'aucuns pourraient être tentés de m'adresser. II écrit donc: …
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