DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE
Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE
Thomas de Jorz (14e siècle.)
Thomas de Jorz ou Jorte, anglais, cardinal de l’ordre de saint Dominique, confesseur et conseiller d’Etat du Roi Edouard, vivait au commencement du XIVe siècle. Son commentaire sur l’Apocalypse que je vais citer a été longtemps attribué à saint Thomas. .
« Je donnerai à mes deux témoins. Comme il parle d’Elie et d’Enoch qui seront un grand sujet de consolation pour les fidèles, voici comment il procède. Premièrement il parle de leur prédication; secondement de leur pouvoir, troisièmement de leur récompense. Touchant la prédication, il y a trois choses : 1° la grâce pour prêcher, « je donnerai; » 2° l’acte même de la prédication, ils prophétiseront ; 3° la durée de la prédication, 1260 jours. Il y aura en eux un double martyre ; l’un dans leur chair, l’autre au dedans d’eux-mêmes. Car ils auront le cœur navré de tout ce qu’ils verront et ils auront beaucoup de contradictions à soutenir. »
(à suivre...)
Thomas de Jorz ou Jorte, anglais, cardinal de l’ordre de saint Dominique, confesseur et conseiller d’Etat du Roi Edouard, vivait au commencement du XIVe siècle. Son commentaire sur l’Apocalypse que je vais citer a été longtemps attribué à saint Thomas. .
« Je donnerai à mes deux témoins. Comme il parle d’Elie et d’Enoch qui seront un grand sujet de consolation pour les fidèles, voici comment il procède. Premièrement il parle de leur prédication; secondement de leur pouvoir, troisièmement de leur récompense. Touchant la prédication, il y a trois choses : 1° la grâce pour prêcher, « je donnerai; » 2° l’acte même de la prédication, ils prophétiseront ; 3° la durée de la prédication, 1260 jours. Il y aura en eux un double martyre ; l’un dans leur chair, l’autre au dedans d’eux-mêmes. Car ils auront le cœur navré de tout ce qu’ils verront et ils auront beaucoup de contradictions à soutenir. »
(à suivre...)
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NICOLAS DE LYRE
Nicolas de Lyre, religieux de l’ordre de saint François, est celui dont on a joint les commentaires à la glose ordinaire. Il mourut vers le milieu du XIVe siècle.
« Je vous enverrai le prophète Elie qui est réservé parmi les vivants avec Enoch, afin qu’ils prêchent tous les deux contre la perfidie de l’Antéchrist; c’est pour cela qu’il est ajouté, avant que vienne le jour ; c’est-à-dire le jour du jugement, qui sera précédé de la persécution de l’Antéchrist. »
(à suivre...)
Nicolas de Lyre, religieux de l’ordre de saint François, est celui dont on a joint les commentaires à la glose ordinaire. Il mourut vers le milieu du XIVe siècle.
« Je vous enverrai le prophète Elie qui est réservé parmi les vivants avec Enoch, afin qu’ils prêchent tous les deux contre la perfidie de l’Antéchrist; c’est pour cela qu’il est ajouté, avant que vienne le jour ; c’est-à-dire le jour du jugement, qui sera précédé de la persécution de l’Antéchrist. »
(à suivre...)
Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE
Gerson (15e siècle.)
Gerson qui était versé dans l’étude de l’antiquité, regardait la venue d’Elie comme tellement certaine et tellement reconnue de tout le monde, qu’il ne se fait jamais sur cela aucune difficulté, lorsque l’occasion s’en présente.
Dans le second sermon sur le 2e dimanche de l’Avent, parlant des signes qui précéderont le second avènement : « On peut, dit-il, faire ici plusieurs questions curieuses. Quand viendra le Seigneur? Peut-on savoir quand, ou doit-on le chercher ? Viendra-t-il dans l’hiver ? Dans l’été? La nuit ? Le jour ? Enoch, Elie et l’Antéchrist viendront-ils immédiatement avant la fin du monde, ou aura-t-on mille ans pour faire pénitence? Il me paraît que non; mais que tout d’un coup les hommes buvant et mangeant. »
Gerson ne répond qu’en deux mots à ces questions qui paraissent avoir été célèbres de son temps et qui le détournent de son sujet. Mais ce peu de mots nous apprend que le oui ou le non sur la venue d’Elie n’était point alors la matière des questions curieuses et que tous les prédicateurs supposaient comme certain qu’Elie viendra vers la fin des temps, y mêlant seulement d’autres questions curieuses. Gerson croit que la fin du monde suivra tout d’un coup la venue d’Elie, d’Enoch et de l’Antéchrist, ce qui veut dire seulement peu de temps en comparaison des prétendus mille ans des Millénaires.
Voici encore des questions curieuses de ce temps-là :
« Quelques-uns forment ici une question, savoir si Jésus-Christ et saint Jean portaient des souliers, et comment saint Jean dit: Je ne suis pas Elie, ni prophète, puisque le Sauveur paraît dire le contraire. Laissons ces questions aux écoles et revenons à notre sujet. »
Ce n’est pas une question de scolastique que de savoir comment on doit accorder le témoignage de Jésus-Christ avec celui de Jean-Baptiste ; mais Gerson veut apparemment dire qu’il ne prétend pas dans un sermon traiter ces choses en manière de scolastique, comme faisaient les prédicateurs de son temps, ni dire : « Il y a trois choses dans l’homme, la substance, la vertu et l’opération. Jean n’était pas Elie quant à la substance... » Gerson ne juge pas à propos de traiter des ministères qui viennent d’en haut comme des propriétés métaphysiques de l’homme.
(à suivre...)
Gerson qui était versé dans l’étude de l’antiquité, regardait la venue d’Elie comme tellement certaine et tellement reconnue de tout le monde, qu’il ne se fait jamais sur cela aucune difficulté, lorsque l’occasion s’en présente.
Dans le second sermon sur le 2e dimanche de l’Avent, parlant des signes qui précéderont le second avènement : « On peut, dit-il, faire ici plusieurs questions curieuses. Quand viendra le Seigneur? Peut-on savoir quand, ou doit-on le chercher ? Viendra-t-il dans l’hiver ? Dans l’été? La nuit ? Le jour ? Enoch, Elie et l’Antéchrist viendront-ils immédiatement avant la fin du monde, ou aura-t-on mille ans pour faire pénitence? Il me paraît que non; mais que tout d’un coup les hommes buvant et mangeant. »
Gerson ne répond qu’en deux mots à ces questions qui paraissent avoir été célèbres de son temps et qui le détournent de son sujet. Mais ce peu de mots nous apprend que le oui ou le non sur la venue d’Elie n’était point alors la matière des questions curieuses et que tous les prédicateurs supposaient comme certain qu’Elie viendra vers la fin des temps, y mêlant seulement d’autres questions curieuses. Gerson croit que la fin du monde suivra tout d’un coup la venue d’Elie, d’Enoch et de l’Antéchrist, ce qui veut dire seulement peu de temps en comparaison des prétendus mille ans des Millénaires.
Voici encore des questions curieuses de ce temps-là :
« Quelques-uns forment ici une question, savoir si Jésus-Christ et saint Jean portaient des souliers, et comment saint Jean dit: Je ne suis pas Elie, ni prophète, puisque le Sauveur paraît dire le contraire. Laissons ces questions aux écoles et revenons à notre sujet. »
Ce n’est pas une question de scolastique que de savoir comment on doit accorder le témoignage de Jésus-Christ avec celui de Jean-Baptiste ; mais Gerson veut apparemment dire qu’il ne prétend pas dans un sermon traiter ces choses en manière de scolastique, comme faisaient les prédicateurs de son temps, ni dire : « Il y a trois choses dans l’homme, la substance, la vertu et l’opération. Jean n’était pas Elie quant à la substance... » Gerson ne juge pas à propos de traiter des ministères qui viennent d’en haut comme des propriétés métaphysiques de l’homme.
(à suivre...)
Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE
DENIS-LE-CHARTREUX
Ce chartreux appelé communément Denis de Rikel, lieu de sa naissance, a vécu 48 ans chez les chartreux de Ruremonde pendant le quinzième siècle. Il a composé un grand nombre d’ouvrages qui étaient admirés du pape Eugène IV.
« Elie doit venir à la fin des siècles pour convertir les Juifs et précéder le second avènement comme Jean a précédé le premier. »
« Elie viendra comme le disent les Scribes parce qu’il précédera mon second avènement, et il rétablira toutes choses.
C’est ainsi que le Sauveur dit : Quand je serai élevé, j’attirerai toutes choses à moi. Or, Elie sera le ministre de ce rétablissement. »
(à suivre...)
Ce chartreux appelé communément Denis de Rikel, lieu de sa naissance, a vécu 48 ans chez les chartreux de Ruremonde pendant le quinzième siècle. Il a composé un grand nombre d’ouvrages qui étaient admirés du pape Eugène IV.
« Elie doit venir à la fin des siècles pour convertir les Juifs et précéder le second avènement comme Jean a précédé le premier. »
« Elie viendra comme le disent les Scribes parce qu’il précédera mon second avènement, et il rétablira toutes choses.
C’est ainsi que le Sauveur dit : Quand je serai élevé, j’attirerai toutes choses à moi. Or, Elie sera le ministre de ce rétablissement. »
(à suivre...)
Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE
TOLET
Le cardinal Tolet, espagnol, était un des plus grands théologiens du seizième siècle. Le pape Grégoire XIII lui adressa un bref où il le fit juge de ses propres ouvrages. Ce fut lui qui travailla du côté de l’Espagne à réconcilier Henri IV avec le Saint-Siège.
« Il le précédera dans l’esprit etc. Il aura le même emploi qu’Elie, quand il viendra. Car il précédera devant le Seigneur, et il sera précurseur du premier avènement, comme Elie doit être du second. Elie dont Zacharie savait bien que Malachie avait prédit : J'enverrai Elie de Thesbé. »
(à suivre...)
Le cardinal Tolet, espagnol, était un des plus grands théologiens du seizième siècle. Le pape Grégoire XIII lui adressa un bref où il le fit juge de ses propres ouvrages. Ce fut lui qui travailla du côté de l’Espagne à réconcilier Henri IV avec le Saint-Siège.
« Il le précédera dans l’esprit etc. Il aura le même emploi qu’Elie, quand il viendra. Car il précédera devant le Seigneur, et il sera précurseur du premier avènement, comme Elie doit être du second. Elie dont Zacharie savait bien que Malachie avait prédit : J'enverrai Elie de Thesbé. »
(à suivre...)
Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE
Je m’arrête ici. Les lecteurs ne m’en sauront pas de mauvais gré ; non plus que moi à ceux qui se contentant des témoignages des premiers siècles, auront passé les derniers. Je leur ai fait grâce de plusieurs témoignages qui ne sont pas moins formels que ceux que j’ai rapportés, depuis le seizième jusqu’à la fin du dix-septième. Il ne s’agit plus tant de la tradition que des théologiens qui ont traité cette matière, et qui sont entre les mains de tout le monde.
(à suivre...)
(à suivre...)
Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE
§3.
Réflexions sur la tradition et réponse aux difficultés.
Sur ces témoignages des pères et des docteurs de l’Eglise, voici les réflexions qui se présentent : 1° Les pères ont dit unanimement qu’Elie viendra. 2° Ils ont parlé positivement et avec une pleine assurance. 3° Ils ont tous parlé d’après les Ecritures. Il faut développer ces trois réflexions et en tirer des conséquences.
Première réflexion : Les pères ont dit unanimement qu’Elie viendra.
La tradition que j’ai citée n’est pas seulement un recueil des témoignages qui m’étaient favorables. J’ai consulté tous les pères sur cette matière. Je n’en ai pas trouvé un seul qui se soit vu engagé à parler du retour d’Elie, et qui n’ait attesté qu’Elie doit venir. On n’en peut excepter que les deux auteurs du dixième et douzième siècle auxquels je reviendrai bientôt.
L’occasion de parler de la venue d’Elie se présentait naturellement à ceux qui commentaient ou le prophète Malachie, ou les Evangiles, ou l’Apocalypse. Je n’ai pas rencontré un seul père qui ait commenté cette partie des Ecritures, et dont le texte fût sans lacune, qui n’ait dit qu’Elie doit précéder le second avènement. Il y a des pères qui n’ont point fait de commentaires, mais qui ont écrit des livres de controverse. Ceux-là ont examiné avec soin le sens des prophéties et ils ont parlé comme les premiers. Il y en a qui n’ont composé ni commentaires, ni ouvrages de controverse. Leur témoignage sur la venue d’Elie s’est mêlé dans leurs moralités. Ceux qui ont composé et des sermons et des commentaires nous ont souvent témoigné, même dans leurs sermons, ce qu’ils avaient déjà attesté dans leurs commentaires. Et si quelques-uns, en très-petit nombre, dont nous n’avons que des sermons, se sont abstenus de parler du retour d’Elie dans une homélie, je ne crois pas qu’on ait droit de rien conclure de leur silence. Ce n’était pas là l’endroit de nous donner leur témoignage. Tous les pères d’ailleurs n’ont pas parlé de toute vérité. Chacun a choisi ses matières comme il le jugeait à propos, et apparemment qu’on ne conclura pas que les pères ont douté de beaucoup de vérités importantes sur ce qu’ils ne nous en ont rien dit. Car outre que cette induction ferait injure aux plus grands hommes de l’Eglise, elle est démentie par tous ceux d’entre les pères qui, n’ayant rien dit du retour d’Elie dans certains ouvrages, où l’occasion s’en présentait, nous l’ont attesté dans d’autres.
On ne peut pas nous opposer ce prétendu partage de sentiments qu’on a cru voir dans saint Jérôme. Nous avons montré que la différence des commentaires sur Jean et Elie, n'emportait pas avec elle une différence de sentiments sur l’avènement d’Elie, mais seulement une différence de sentiments sur le texte de l’Evangile; et que les deux ressemblances, l'une des mêmes dons et des mêmes grâces du Saint-Esprit, l'autre des mêmes ministères, étaient si peu opposées que saint Jérôme lui-même sur qui on fonde cette prétendue opposition, a mis l’une à la suite de l’autre, et a même fait naître l’une de l’autre, savoir la ressemblance des ministères de la ressemblance des mêmes dons et des mêmes grâces du Saint-Esprit. Ce que nous avons dit de saint Jérôme, nous le pouvions dire de saint Augustin, de saint Chrysostôme, de saint Ambroise et de quelques autres. Plusieurs pères ont appuyé tantôt sur une des deux ressemblances, tantôt sur l’autre : ils ne regardaient donc point ces deux ressemblances comme l’effet d’un partage de sentiments.
Si ce partage était réel touchant l’avènement même du prophète Elie, nous en verrions des traces dans l’antiquité, comme nous en voyons sur les circonstances.
Nous voyons par exemple que les uns ont dit qu’Elie convertira les Juifs; que d’autres ont regardé Elie comme l’apôtre des peuples infidèles et non point seulement des Juifs ; d’autres comme devant rétablir les Eglises, et non point seulement en former de nouvelles; d’autres, comme devant confirmer dans la foi ceux qui croiront déjà, comme étendant généralement sa mission sur les justes comme sur les pécheurs. Que quelques-uns font arriver la résurrection générale d’abord après la mission et le couronnement d’Elie; que d’autres accordent encore quelque durée au monde pour donner le temps aux hommes de faire pénitence ; que ceux-ci associent Moïse à Elie ; ceux-là Jérémie, ou saint Jean l’Evangéliste; d’autres Enoch; que dans ce partage de sentiments il n’y a pas un seul père qui ne mette Elie à la tête de cette grande mission des derniers temps.
Ainsi le partage des sentiments sur les circonstances de la venue d’Elie a paru dès la première antiquité. Mais il paraît dès les premiers siècles une grande unanimité touchant la venue même. Je demande ce qu’il en faut conclure.
Je n’ai point voulu grossir ma tradition des auteurs moins célèbres, ni de ceux dont les ouvrages portent des noms empruntés. J’ai omis des témoignages qu’on trouve dans diverses éditions de saint Justin, de saint Cyprien, de saint Ambroise, de saint Augustin, de saint Grégoire de Nysse, de Jean de Jérusalem, de saint Grégoire le Grand, de saint Thomas. J’ai omis encore presque tous les théologiens et commentateurs des deux derniers siècles, qui ont parlé comme les pères de l’Eglise. Ainsi l’unanimité est telle qu’on n’en peut désirer une plus grande, et que j’aurais pu dire avec Malvenda, et alii inumeri, et une infinité d’autres.
(à suivre...)
Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE
Seconde réflexion : Les pères et les docteurs de l’Eglise ont parlé positivement et avec une pleine assurance.
Ils n’ont point dit : Quelques-uns pensent, il est vraisemblable, il est très-probable qu’Elie viendra. Ce langage était inconnu avant les deux derniers siècles. Mais voici en manière de récapitulation quel a été le langage des pères.
Saint Justin : Or, c’est cela même que le Seigneur nous a appris, et nous savons que cela arrivera quand le Seigneur viendra des cieux dans la gloire.
Saint Irénée : (Enoch) est réservé pour être témoin du juste jugement de Dieu ; et saint Irénée associe partout la destinée d’Elie avec celle d’Enoch.
Tertullien : Elie viendra dans son propre corps : personne n’a encore revu Elie dans le monde.
Origène : Il y a un autre avènement. Le Seigneur ne rejette pas ce que les Scribes leur avaient appris d’Elie.
Saint Hippolyte : Il était nécessaire que les précurseurs (Elie et Enoch) se manifestassent.
Saint Victorin: Le prophète Elie doit précéder l'Antéchrist; car le Seigneur a dit etc.
Lactance : Un grand prophète sera envoyé de Dieu.
Saint Hilaire : C'est une vérité certaine que Dieu a révélé aux trois témoins; et ce père expose dans la plus grande assurance qu'il n'y a eu avant lui aucun doute sur la venue d'Elie.
Victorin dAntioche : Le Seigneur confirme l’oracle du prophète en disant : Elie viendra.
Saint Ephrem : Dieu plein de miséricorde enverra Elie.
Saint Ambroise : Le Seigneur le rendra à la terre. Il est précurseur du second avènement.
Saint Chrysostôme : Le prophètes ont dit qu’Elie viendrait. Ne craignez point, car Elie viendra.
Saint Jérôme : Il viendra dans son propre corps, et c'est Jésus-Christ lui-même que saint Jérôme fait parler.
Saint Augustin : Le Seigneur dit : Elie viendra. Ecoutez mes frères, combien ce que je dis est véritable. Voilà donc ce que fera Elie.
Théodoret : Voilà, dit-il, que j’enverrai Elie, et il nomme le second avènement.
Saint Cyrille : Elie l’annoncera comme étant proche et sur le point d’arriver.
André de Césarée : Ô bonté infinie de Dieu, qui apporte aussitôt le remède au mal. Le Seigneur armera ses saint (Elie et Enoch) de la vertu des vrais miracles.
Saint Prosper : Dans la prophétie de Malachie le Seigneur a dit, etc. c’est ce qui est montré à découvert dans l’Apocalypse.
Cosme d’Alexandrie : C’est Elie qui est réservé, c’est lui qui à la fin des siècles, etc.
Aretas : Cela est clair et évident par l’Ecriture.
Primase : La grâce et la forme du ministère est la même dans tous les deux ; Elie doit précéder le second avènement.
Procope : Remarquez ce qui est dit : J’enverrai Elie, etc, Elie ôtera aux Juifs cette ancienne inimitié qu’ils ont contre Jacob.
Saint Grégoire-le-Grand : Un de ces grands prédicateurs nous a été promis par la vérité même.
Saint Maxime : Elie précédera de bien près.
Saint Julien de Tolède: C’est certainement pour le second avènement qu’il annonce Elie.
Augustin d’Irlande : Elie est réservé pour rendre témoignage.
André de Crète : Il précédera dans l’Esprit, etc. C’est parce qu’Elie est précurseur.
Bède : Elie a été fait précurseur du juge.
Saint Jean Damascène : Elie sera envoyé.
Ambroise Autpert : Elie sera témoin ; c’est parler selon la vérité.
Alcuin : c’est la créance de l’Eglise.
Druthmar : Elie précédera.
Paschase : Il est vrai, etc., c’est-à-dire au second avènement.
Angelome : Elie doit payer le tribut à la mort.
Strabon : Elie doit précéder.
Haymon : Jean est Elie, je ne suis pas Elie; tous les deux disent la vérité ; Elie précédera l’avènement du juge.
Raban Maur: Elie sera précurseur. Enoch et Elie seront envoyés.
Pierre Damien : L’Antéchrist fera mourir Elie et Enoch.
Théophilacte : Il viendra au second avènement.
Euthymius : Malachie a dit, etc. Et en effet, Elie doit venir pour précéder l’avènement du Christ, mais c’est le second.
Saint Anselme ou un de ses disciples : A la prédication d’Elie et d’Enoch, les Juifs reviendront à la religion chrétienne.
Saint Bruno d’Asti : Ces deux témoins sont, selon la lettre Elie et Enoch.
Richard de Saint-Victor : Je donnerai à mes deux témoins, etc., il parle d’Elie et d’Enoch.
Hervé : Jésus-Christ en disant : Elie doit venir, montre que ce n’est pas encore son second avènement.
Hugues de Saint-Cher: Il est constant qu’Elie viendra.
Saint Thomas : Il sera mis à mort par l’Antéchrist, parce que la sentence de mort qui a été prononcée etc.
Thomas de Sorz : Enoch et Elie seront un grand sujet de consolation pour les fidèles.
Nicolas de Lyre : Le Seigneur répond en peu de mots qu’Elie précédera.
Gerson : Après Enoch et Elie, tout d’un coup les hommes buvant et mangeant etc.
Denis le Chartreux : Elie viendra ; il sera le ministre de ce rétablissement.
Tolet : Zacharie savait bien que Malachie avait dit : J'enverrai Elie de Thesbé. Elie sera précurseur du second avènement.
Dans toutes ces expressions les pères et les docteurs de l’Eglise n’ont laissé paraître aucune lueur de doute, ni de simple opinion. Aucun d’eux ne réfute ni un doute ni un sentiment contraire. On n’en aperçoit pas la moindre trace avant le Xe siècle. Aucun ne cherche à étayer son sentiment, comme il arrive ordinairement sur les matières douteuses ou contestées. Si les derniers copient les premiers, ils le font avec confiance, et ils supposent toujours que les autres ont parlé positivement, et dit ce qu’ils devaient dire.
Il y a plus encore. Les pères ont attesté la venue d’Elie dans des ouvrages polémiques ; genre d’ouvrage où l’on se tient sur ses gardes, et où l’on n’avance rien, que du moins on n’en soit bien persuadé. Ils l’ont attestée contre les Juifs, à qui il était avantageux de persuader qu’on ne doit pas attendre Elie, si cette attente n’est pas légitime, mais ce qui est encore plus digne de remarque, ils l’ont attestée contre des hérétiques qui en abusaient.
Les Carpocratiens ayant lu dans Malachie qu’Elie viendra, et dans l’Evangile que Jean-Baptiste est Elie, citaient la parole de Jésus-Christ en preuve de la métempsychose ; car autrement, disaient-ils, Jean ne pourrait pas être Elie. Il ne l’est pas selon selon le corps, puisqu’il est fils de Zacharie, il ne le peut donc être que selon l'âme. C’est donc seulement le retour de son âme que Malachie nous a prédit. C’est donc cette âme qui est revenue dans Jean-Baptiste puisque Jésus a dit que Jean est Elie.
Tertullien répond aux Carpocratiens qu’Elie doit en effet revenir, comme l’a prédit Malachie ; mais ce retour n’est pas une métempsychose, puisqu’Elie n’étant point mort, il a toujours un corps affecté à son âme, et qu’il reviendra en corps et en âme tel qu’il était. S’il n’y avait alors qu’une simple opinion dans l’Eglise touchant l’avènement d’Elie, y avait-il rien de plus mal entendu que cette controverse de Tertullien? Pourquoi commencer par convenir qu’Elie reviendra, ou devait revenir, tandis que c’est là précisément de quoi l’on doute dans l’Eglise. Pourquoi obliger Carpocrate à reconnaître dans la prophétie de Malachie un Elie revenant dans le monde en corps et en âme, tandis que ce n’est peut-être qu’un Elie en esprit et en vertu? Pour arrêter tout court les disciples de Carpocrate, il suffisait de leur bien expliquer cette parole du Sauveur: Jean est Elie, et de leur montrer que ce sont les qualités d’Elie et non point l’âme d’Elie qui ont été données à Jean-Baptiste. Il était bien imprudent de s’embarrasser dans un retour d’Elie en corps et en âme, retour dont il ne s’agissait pas, et sur lequel on pouvait même être démenti par les chrétiens orthodoxes. Et quand même Tertullien ne voyant qu’une opinion dans l’esprit des autres, aurait été décidé en son particulier, est-il sage à un homme qui prend en main la cause de l’Eglise de ne la venger des hérésies que par des sentiments qui lui sont particuliers ?
Cette méthode de Tertullien a néanmoins été goûtée de tous les grands hommes de l’Eglise. Les pères qui ont parlé contre la métempsychose étaient les plus savants et les plus capables de bien raisonner. Ils ont tous adopté les raisonne-
de Tertullien. Jamais ils ne l’ont accusé d’avoir interprété Malachie suivant une simple opinion. Comment croirons-nous qu’un Origène, un saint Hilaire, un saint Jérôme aient donné à pleines voiles dans une controverse qui était gauche, et n’aient jamais pensé que ce n’est point par des opinions qu’on doit venger la vérité contre les hérésies ?
Cette pleine assurance où étaient les pères touchant la venue d’Elie, paraît encore dans la précaution que quelques-uns ont prise en commentant l’Apocalypse.
Tous les pères ont vu le retour d’Elie dans la prophétie de Malachie et dans l’Evangile, et la plupart y ont vu le retour d’Enoch en suivant une tradition qu’ils voyaient se garder dans l’Eglise. Or en même temps que les pères faisaient fonds sur l’Ecriture pour attester le retour d’Elie et sur la tradition pour y joindre celui d’Enoch, ils appliquaient ces deux retours aux deux témoins de l’Apocalypse ; l’application était fondée, du moins ils la jugeaient telle. Malgré cela plusieurs d’entre eux ne nous veulent point dire positivement qu’Elie et Enoch sont les deux témoins de l’Apocalypse, et ils se contentent de dire : La plupart entendent, ou tient qu’Elie et Enoch sont ceux que Jean n’a point nommés dans l’Apocalypse. Cela nous montre, ce me semble, qu’ici les degrés de certitude sont marqués dans les pères. Ceux qui ne voient pas que la tradition soit bien formée sur l’interprétation de l’Apocalypse, ne l’attribuent qu’à la plupart ou qu’à une créance qu'ils voient régner dans l’esprit des fidèles. Mais ne s’agit-il plus du sens de l’Apocalypse, aussitôt les pères se mettent en plein dans l’affirmative. C’est ce qu’ont fait en particulier saint Augustin et saint Jérôme. Saint Augustin ayant dit dans une lettre: C’est d’eux que la plupart entendent l’Apocalypse de Jean, nous assure partout ailleurs où il ne s’agit pas du sens de l’Apocalypse, qu’Elie viendra, et qu’il viendra pour accomplir la prophétie; la prophétie, dis-je, qui ne dit pas qu’Elie mourra, mais seulement qu’il viendra. Saint Jérôme ayant dit à Marcella qu’à l’égard d’Enoch et d’Elie qui sont représentés dans l’Apocalypse, c’est un livre plein de mystères, et n’en ayant point dit d’avantage, ne laisse pas d’assurer en commentant l’Evangile qu’Elie viendra dans son propre corps.
Or, l’assurance du langage des pères étant telle qu’on vient de dire, convient-il d’y opposer le doute qu’on croit voir dans Cassien et qui est réellement dans le moine d’Auxerre et dans l’abbé Rupert?
Supposons un moment que ces trois auteurs nous aient avancé que c’est une opinion ou une question purement problématique de savoir s’il y aura un antéchrist à la fin du monde, ou s’il n’y a point d’autre antéchrist que les premiers empereurs qui ont persécuté l’Eglise. Ces trois hommes seuls doutant l’un dans un désert de l’Egypte et les deux autres dans des siècles d’ignorance, nous feront-ils douter si l’Antéchrist viendra à la fin des siècles ? Et ne fût-il même que vraisemblable que l’Antéchrist est encore à venir, comme Estius a jugé à propos de nous le dire, trois doutes pareils et uniques dans l’antiquité ôteraient-ils beaucoup à la vraisemblance?
A l’égard de Cassien, je crois avoir montré qu’il ne nous a rien proposé de problématique. Mais dans le cas que je me sois trompé, la droite raison permet-elle d’opposer le langage obscur d’un seul homme aux témoignages clairs et formels des pères des quatre premiers siècles que Cassien n’avait peut-être pas consultés ?
Il est encore moins raisonnable de s’arrêter aux doutes de Remi d’Auxerre et de l’abbé Rupert. Ces deux auteurs, au milieu des perplexités où ils se trouvent, ne peuvent s’empêcher de reconnaître que, ce qu’ils n’osent assurer, est néanmoins tenu pour certain chez la plupart des nôtres. Mais ce qui arrête en particulier Rémi d’Auxerre, c’est qu’il voit des docteurs qui ont dit qu’Elie annoncé par Malachie est la prophétie et le chœur des prophètes. Ces docteurs étaient saint Jérôme tout seul que Rémi d’Auxerre multipliait par lui-même autant de fois qu’il avait lu de docteurs compilateur de Saint Jérôme. Remi n’apercevait pas qu’il ne copiait, lui et les docteurs, que le commentaire spirituel de saint Jérôme. Il n’avait point remarqué que saint Jérôme se serait contredit lui-même en disant tantôt qu’Elie est Jean-Baptiste, tantôt la prophétie et le cœur des prophètes, si ce père n’avait traité que le sens littéral de la prophétie. Il n’avait point lu le commentaire de saint Jérôme sur saint Mathieu, ou s’il l’avait lu il ne savait pas qu’il fût de saint Jérôme. Il est donc démontré que le défaut d’attention ou de lecture est la seule chose qui a tenu ce moine dans le doute, si Elie devait venir.
Il en est à peu près de même de l’abbé Rupert. L’unique chose qui arrête ce pieux abbé, ce sont, dit-il, les docteurs du nombre desquels est l’illustre saint Jérôme. Rupert n’appuie pas sur le nombre des docteurs ; car il ne les connaît que parce que son saint Jérôme a dit qu’il a suivi les docteurs. Il n’insiste que sur l’illustre saint Jérôme. Mais si Rupert avait su que saint Jérôme était un moine du dixième siècle, et que les docteurs étaient saint Jérôme tout seul, et que ce véritable saint Jérôme avait attesté le sens littéral de la venue d’Elie, que serait devenu son doute ? Aurait-il pu dès lors s’empêcher de parler comme avaient fait les pères des neuf premiers siècles.
(à suivre...)
Ils n’ont point dit : Quelques-uns pensent, il est vraisemblable, il est très-probable qu’Elie viendra. Ce langage était inconnu avant les deux derniers siècles. Mais voici en manière de récapitulation quel a été le langage des pères.
Saint Justin : Or, c’est cela même que le Seigneur nous a appris, et nous savons que cela arrivera quand le Seigneur viendra des cieux dans la gloire.
Saint Irénée : (Enoch) est réservé pour être témoin du juste jugement de Dieu ; et saint Irénée associe partout la destinée d’Elie avec celle d’Enoch.
Tertullien : Elie viendra dans son propre corps : personne n’a encore revu Elie dans le monde.
Origène : Il y a un autre avènement. Le Seigneur ne rejette pas ce que les Scribes leur avaient appris d’Elie.
Saint Hippolyte : Il était nécessaire que les précurseurs (Elie et Enoch) se manifestassent.
Saint Victorin: Le prophète Elie doit précéder l'Antéchrist; car le Seigneur a dit etc.
Lactance : Un grand prophète sera envoyé de Dieu.
Saint Hilaire : C'est une vérité certaine que Dieu a révélé aux trois témoins; et ce père expose dans la plus grande assurance qu'il n'y a eu avant lui aucun doute sur la venue d'Elie.
Victorin dAntioche : Le Seigneur confirme l’oracle du prophète en disant : Elie viendra.
Saint Ephrem : Dieu plein de miséricorde enverra Elie.
Saint Ambroise : Le Seigneur le rendra à la terre. Il est précurseur du second avènement.
Saint Chrysostôme : Le prophètes ont dit qu’Elie viendrait. Ne craignez point, car Elie viendra.
Saint Jérôme : Il viendra dans son propre corps, et c'est Jésus-Christ lui-même que saint Jérôme fait parler.
Saint Augustin : Le Seigneur dit : Elie viendra. Ecoutez mes frères, combien ce que je dis est véritable. Voilà donc ce que fera Elie.
Théodoret : Voilà, dit-il, que j’enverrai Elie, et il nomme le second avènement.
Saint Cyrille : Elie l’annoncera comme étant proche et sur le point d’arriver.
André de Césarée : Ô bonté infinie de Dieu, qui apporte aussitôt le remède au mal. Le Seigneur armera ses saint (Elie et Enoch) de la vertu des vrais miracles.
Saint Prosper : Dans la prophétie de Malachie le Seigneur a dit, etc. c’est ce qui est montré à découvert dans l’Apocalypse.
Cosme d’Alexandrie : C’est Elie qui est réservé, c’est lui qui à la fin des siècles, etc.
Aretas : Cela est clair et évident par l’Ecriture.
Primase : La grâce et la forme du ministère est la même dans tous les deux ; Elie doit précéder le second avènement.
Procope : Remarquez ce qui est dit : J’enverrai Elie, etc, Elie ôtera aux Juifs cette ancienne inimitié qu’ils ont contre Jacob.
Saint Grégoire-le-Grand : Un de ces grands prédicateurs nous a été promis par la vérité même.
Saint Maxime : Elie précédera de bien près.
Saint Julien de Tolède: C’est certainement pour le second avènement qu’il annonce Elie.
Augustin d’Irlande : Elie est réservé pour rendre témoignage.
André de Crète : Il précédera dans l’Esprit, etc. C’est parce qu’Elie est précurseur.
Bède : Elie a été fait précurseur du juge.
Saint Jean Damascène : Elie sera envoyé.
Ambroise Autpert : Elie sera témoin ; c’est parler selon la vérité.
Alcuin : c’est la créance de l’Eglise.
Druthmar : Elie précédera.
Paschase : Il est vrai, etc., c’est-à-dire au second avènement.
Angelome : Elie doit payer le tribut à la mort.
Strabon : Elie doit précéder.
Haymon : Jean est Elie, je ne suis pas Elie; tous les deux disent la vérité ; Elie précédera l’avènement du juge.
Raban Maur: Elie sera précurseur. Enoch et Elie seront envoyés.
Pierre Damien : L’Antéchrist fera mourir Elie et Enoch.
Théophilacte : Il viendra au second avènement.
Euthymius : Malachie a dit, etc. Et en effet, Elie doit venir pour précéder l’avènement du Christ, mais c’est le second.
Saint Anselme ou un de ses disciples : A la prédication d’Elie et d’Enoch, les Juifs reviendront à la religion chrétienne.
Saint Bruno d’Asti : Ces deux témoins sont, selon la lettre Elie et Enoch.
Richard de Saint-Victor : Je donnerai à mes deux témoins, etc., il parle d’Elie et d’Enoch.
Hervé : Jésus-Christ en disant : Elie doit venir, montre que ce n’est pas encore son second avènement.
Hugues de Saint-Cher: Il est constant qu’Elie viendra.
Saint Thomas : Il sera mis à mort par l’Antéchrist, parce que la sentence de mort qui a été prononcée etc.
Thomas de Sorz : Enoch et Elie seront un grand sujet de consolation pour les fidèles.
Nicolas de Lyre : Le Seigneur répond en peu de mots qu’Elie précédera.
Gerson : Après Enoch et Elie, tout d’un coup les hommes buvant et mangeant etc.
Denis le Chartreux : Elie viendra ; il sera le ministre de ce rétablissement.
Tolet : Zacharie savait bien que Malachie avait dit : J'enverrai Elie de Thesbé. Elie sera précurseur du second avènement.
Dans toutes ces expressions les pères et les docteurs de l’Eglise n’ont laissé paraître aucune lueur de doute, ni de simple opinion. Aucun d’eux ne réfute ni un doute ni un sentiment contraire. On n’en aperçoit pas la moindre trace avant le Xe siècle. Aucun ne cherche à étayer son sentiment, comme il arrive ordinairement sur les matières douteuses ou contestées. Si les derniers copient les premiers, ils le font avec confiance, et ils supposent toujours que les autres ont parlé positivement, et dit ce qu’ils devaient dire.
Il y a plus encore. Les pères ont attesté la venue d’Elie dans des ouvrages polémiques ; genre d’ouvrage où l’on se tient sur ses gardes, et où l’on n’avance rien, que du moins on n’en soit bien persuadé. Ils l’ont attestée contre les Juifs, à qui il était avantageux de persuader qu’on ne doit pas attendre Elie, si cette attente n’est pas légitime, mais ce qui est encore plus digne de remarque, ils l’ont attestée contre des hérétiques qui en abusaient.
Les Carpocratiens ayant lu dans Malachie qu’Elie viendra, et dans l’Evangile que Jean-Baptiste est Elie, citaient la parole de Jésus-Christ en preuve de la métempsychose ; car autrement, disaient-ils, Jean ne pourrait pas être Elie. Il ne l’est pas selon selon le corps, puisqu’il est fils de Zacharie, il ne le peut donc être que selon l'âme. C’est donc seulement le retour de son âme que Malachie nous a prédit. C’est donc cette âme qui est revenue dans Jean-Baptiste puisque Jésus a dit que Jean est Elie.
Tertullien répond aux Carpocratiens qu’Elie doit en effet revenir, comme l’a prédit Malachie ; mais ce retour n’est pas une métempsychose, puisqu’Elie n’étant point mort, il a toujours un corps affecté à son âme, et qu’il reviendra en corps et en âme tel qu’il était. S’il n’y avait alors qu’une simple opinion dans l’Eglise touchant l’avènement d’Elie, y avait-il rien de plus mal entendu que cette controverse de Tertullien? Pourquoi commencer par convenir qu’Elie reviendra, ou devait revenir, tandis que c’est là précisément de quoi l’on doute dans l’Eglise. Pourquoi obliger Carpocrate à reconnaître dans la prophétie de Malachie un Elie revenant dans le monde en corps et en âme, tandis que ce n’est peut-être qu’un Elie en esprit et en vertu? Pour arrêter tout court les disciples de Carpocrate, il suffisait de leur bien expliquer cette parole du Sauveur: Jean est Elie, et de leur montrer que ce sont les qualités d’Elie et non point l’âme d’Elie qui ont été données à Jean-Baptiste. Il était bien imprudent de s’embarrasser dans un retour d’Elie en corps et en âme, retour dont il ne s’agissait pas, et sur lequel on pouvait même être démenti par les chrétiens orthodoxes. Et quand même Tertullien ne voyant qu’une opinion dans l’esprit des autres, aurait été décidé en son particulier, est-il sage à un homme qui prend en main la cause de l’Eglise de ne la venger des hérésies que par des sentiments qui lui sont particuliers ?
Cette méthode de Tertullien a néanmoins été goûtée de tous les grands hommes de l’Eglise. Les pères qui ont parlé contre la métempsychose étaient les plus savants et les plus capables de bien raisonner. Ils ont tous adopté les raisonne-
de Tertullien. Jamais ils ne l’ont accusé d’avoir interprété Malachie suivant une simple opinion. Comment croirons-nous qu’un Origène, un saint Hilaire, un saint Jérôme aient donné à pleines voiles dans une controverse qui était gauche, et n’aient jamais pensé que ce n’est point par des opinions qu’on doit venger la vérité contre les hérésies ?
Cette pleine assurance où étaient les pères touchant la venue d’Elie, paraît encore dans la précaution que quelques-uns ont prise en commentant l’Apocalypse.
Tous les pères ont vu le retour d’Elie dans la prophétie de Malachie et dans l’Evangile, et la plupart y ont vu le retour d’Enoch en suivant une tradition qu’ils voyaient se garder dans l’Eglise. Or en même temps que les pères faisaient fonds sur l’Ecriture pour attester le retour d’Elie et sur la tradition pour y joindre celui d’Enoch, ils appliquaient ces deux retours aux deux témoins de l’Apocalypse ; l’application était fondée, du moins ils la jugeaient telle. Malgré cela plusieurs d’entre eux ne nous veulent point dire positivement qu’Elie et Enoch sont les deux témoins de l’Apocalypse, et ils se contentent de dire : La plupart entendent, ou tient qu’Elie et Enoch sont ceux que Jean n’a point nommés dans l’Apocalypse. Cela nous montre, ce me semble, qu’ici les degrés de certitude sont marqués dans les pères. Ceux qui ne voient pas que la tradition soit bien formée sur l’interprétation de l’Apocalypse, ne l’attribuent qu’à la plupart ou qu’à une créance qu'ils voient régner dans l’esprit des fidèles. Mais ne s’agit-il plus du sens de l’Apocalypse, aussitôt les pères se mettent en plein dans l’affirmative. C’est ce qu’ont fait en particulier saint Augustin et saint Jérôme. Saint Augustin ayant dit dans une lettre: C’est d’eux que la plupart entendent l’Apocalypse de Jean, nous assure partout ailleurs où il ne s’agit pas du sens de l’Apocalypse, qu’Elie viendra, et qu’il viendra pour accomplir la prophétie; la prophétie, dis-je, qui ne dit pas qu’Elie mourra, mais seulement qu’il viendra. Saint Jérôme ayant dit à Marcella qu’à l’égard d’Enoch et d’Elie qui sont représentés dans l’Apocalypse, c’est un livre plein de mystères, et n’en ayant point dit d’avantage, ne laisse pas d’assurer en commentant l’Evangile qu’Elie viendra dans son propre corps.
Or, l’assurance du langage des pères étant telle qu’on vient de dire, convient-il d’y opposer le doute qu’on croit voir dans Cassien et qui est réellement dans le moine d’Auxerre et dans l’abbé Rupert?
Supposons un moment que ces trois auteurs nous aient avancé que c’est une opinion ou une question purement problématique de savoir s’il y aura un antéchrist à la fin du monde, ou s’il n’y a point d’autre antéchrist que les premiers empereurs qui ont persécuté l’Eglise. Ces trois hommes seuls doutant l’un dans un désert de l’Egypte et les deux autres dans des siècles d’ignorance, nous feront-ils douter si l’Antéchrist viendra à la fin des siècles ? Et ne fût-il même que vraisemblable que l’Antéchrist est encore à venir, comme Estius a jugé à propos de nous le dire, trois doutes pareils et uniques dans l’antiquité ôteraient-ils beaucoup à la vraisemblance?
A l’égard de Cassien, je crois avoir montré qu’il ne nous a rien proposé de problématique. Mais dans le cas que je me sois trompé, la droite raison permet-elle d’opposer le langage obscur d’un seul homme aux témoignages clairs et formels des pères des quatre premiers siècles que Cassien n’avait peut-être pas consultés ?
Il est encore moins raisonnable de s’arrêter aux doutes de Remi d’Auxerre et de l’abbé Rupert. Ces deux auteurs, au milieu des perplexités où ils se trouvent, ne peuvent s’empêcher de reconnaître que, ce qu’ils n’osent assurer, est néanmoins tenu pour certain chez la plupart des nôtres. Mais ce qui arrête en particulier Rémi d’Auxerre, c’est qu’il voit des docteurs qui ont dit qu’Elie annoncé par Malachie est la prophétie et le chœur des prophètes. Ces docteurs étaient saint Jérôme tout seul que Rémi d’Auxerre multipliait par lui-même autant de fois qu’il avait lu de docteurs compilateur de Saint Jérôme. Remi n’apercevait pas qu’il ne copiait, lui et les docteurs, que le commentaire spirituel de saint Jérôme. Il n’avait point remarqué que saint Jérôme se serait contredit lui-même en disant tantôt qu’Elie est Jean-Baptiste, tantôt la prophétie et le cœur des prophètes, si ce père n’avait traité que le sens littéral de la prophétie. Il n’avait point lu le commentaire de saint Jérôme sur saint Mathieu, ou s’il l’avait lu il ne savait pas qu’il fût de saint Jérôme. Il est donc démontré que le défaut d’attention ou de lecture est la seule chose qui a tenu ce moine dans le doute, si Elie devait venir.
Il en est à peu près de même de l’abbé Rupert. L’unique chose qui arrête ce pieux abbé, ce sont, dit-il, les docteurs du nombre desquels est l’illustre saint Jérôme. Rupert n’appuie pas sur le nombre des docteurs ; car il ne les connaît que parce que son saint Jérôme a dit qu’il a suivi les docteurs. Il n’insiste que sur l’illustre saint Jérôme. Mais si Rupert avait su que saint Jérôme était un moine du dixième siècle, et que les docteurs étaient saint Jérôme tout seul, et que ce véritable saint Jérôme avait attesté le sens littéral de la venue d’Elie, que serait devenu son doute ? Aurait-il pu dès lors s’empêcher de parler comme avaient fait les pères des neuf premiers siècles.
(à suivre...)
Dernière modification par Mercè le ven. 14 nov. 2025 11:43, modifié 1 fois.
Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE
Il y en a qui veulent bien nous accorder que les pères ont paru ne point douter de l’avènement d’Elie. Mais quelque assurance que vous trouviez dans le langage des pères, ce ne sont là après tout, disent-ils, que de ces assertions qu’il faut bien distinguer d’une doctrine constante et invariable de l’Eglise. Car 1° s’il y avait chez les Juifs une tradition du retour d’Elie, on ne saurait prouver que les apôtres l’aient conservée. Ainsi une pareille tradition ne peut être démontrée comme venant immédiatement des apôtres ; 2° cette tradition n’appartient pas au fond même de la religion chrétienne. Elle n’en peut être que l’accessoire. Qu’Elie vienne ou ne vienne pas, la religion n’en sera pas moins ce qu’elle est. Ainsi une pareille tradition pourrait bien n’être qu’une de ces opinions que l’Eglise adopte quelquefois. Habet Ecclesia opiniones suas. C’est ce que dit Melchior Canus.
Ceux qui nous font ces difficultés nous permettent de nager pour ainsi dire entre la grande et la très-grande probabilité ; mais, ajoutent-ils, il ne faut point passer ces bornes. Il est louable de prouver qu’Elie viendra et d’y mettre en œuvre le génie de l’érudition. Il s’agit d’éclaircir une chose qui d’elle-même est très-probable. Il s’agit de l’honneur des pères qu’il est bon de défendre. Enfin il ne faut pas nier opiniâtrement la venue d’Elie. Mais tenons-nous-en là, et ne cherchons point à nous distinguer. Mais pense-t-on sérieusement à ce qu’on dit ?
Il est louable de prouver qu’Elie viendra. Est-il louable de s’employer à des recherches qui n’atteindront jamais à une certitude supérieure aux vraisemblances ? C’est entrer dans l’esprit de l’Eglise que de s’efforcer de prouver qu’Elie viendra. Je demande quel intérêt l’Eglise peut prendre à des vraisemblances ? L’Eglise nous donne-t-elle des problèmes à résoudre? Nous charge-t-elle de chercher l’inconnue, comme font les académies? Assurément l’Eglise ne prend intérêt qu’aux anciennes vérités. Et si ce que nous tâchons de prouver n’a point le caractère de la vérité, ni de l’antiquité, ce n’est plus comme dépositaires de l’esprit de l’Eglise, ni comme chargés de ses pouvoirs, que nous étalons toutes nos preuves. Ce n’est plus même selon l’esprit de l’Eglise que nous défendons l’honneur des pères. Il n’y a d’honneur pour l’Eglise que dans la vérité. C’est dans l’Eglise seule que règne absolument cette ancienne maxime : Rien n’est beau que le vrai. S’il est donc vrai que les pères ont assuré ce que l’Eglise ne croit pas certain, quel intérêt y a l’Eglise et à quel propos se charger de l’honneur des pères ? L’Eglise, il est vrai, ne permet pas qu’on traite avec mépris des hommes qu’elle respecte. Si c’est là ce qu’on entend par l’honneur des pères, cet honneur se réduit dans l’esprit de l’Eglise à combattre leur
sentiment sans passer les bornes du respect. Voilà ce qui peut être louable selon l’Eglise, et non point d'appuyer des assertions des pères, que l’Eglise ne croit pas marquées au coin de la vérité. On trouve qu'il y a plus de sagesse dans la retenue. Mais est-il sage de s’emprisonner dans les vraisemblances avant que la vérité soit inaccessible, et peut-on regarder la vérité comme inaccessible, tandis que l’Eglise applaudit à ceux qui la cherchent ?
Si toute la retenue ne consistait qu’à ne point taxer durement l’opinion contraire, j’avoue qu’alors la retenue serait sage, et conforme à l’esprit de l’Eglise. L’Eglise en effet n’a pas coutume d’approuver qu’on taxe en rigueur des opinions qui n’attaquent point ses mœurs ni son culte. Ainsi qu’on ne dise point avec Viegas : On ne peut sans errer dans la foi nier qu’Enoch et Elie viendront au temps de l’Antechrist; ni avec Bellarmin: L’opinion contraire est une hérésie ou tient de très-près à l’hérésie ; mais que l’on se contente à dire avec le grand évêque de Meaux : Il faut être plus que téméraire pour improuver la tradition de la venue d’Elie et d’Enoch. Il n’y aura rien dans cette retenue que de très-sage et de très-conforme à l’esprit de l’Eglise. Mais il ne faut pas que la forme emporte le fonds. Par exemple, on parle avec retenue, quand on avance qu’il faut être plus que téméraire pour improuver la tradition de la venue de l’Antéchrist. C’est à quoi nous nous renfermons par rapport à la venue d’Elie. La venue de l’Antéchrist n’est pas plus certaine que celle d’Elie. Il a été dit de l’Antéchrist qu’il viendra et qu’il est venu. La dernière assertion de l’Ecriture n’a jamais fait douter de la première. Les deux venues d’Elie et de l’Antéchrist ne peuvent donc qu’aller de pair ensemble.
Pour montrer à ceux qui se croient sages de douter que ce n’est pas se distinguer que de porter la venue d’Elie jusqu'à la certitude, je vais citer plusieurs théologiens.
Bellarmin et Viegas ont parlé comme je viens de le dire. Suarez: Cette assertion (qu’Elie viendra) est de foi ou touche de très près la foi (In 3 part. S. Thom. t. 2, disp. 55, sect. 2.)
Pererius : A l’égard du retour d’Elie, je ne vois personne qui en doute, et ce que j’ai dit d’Elie et qui nous a été confirmé par la tradition, c’est encore l’Ecriture qui nous l’atteste. (Lib. 15 in Danielem).
Jansenius de Gand et d’Ypres : Tous les pères ont entendu ces paroles : Elie viendra, du véritable Elie. Jean n'était pas Elie, selon le sens littéral, d’où l’on voit quelle a été la créance de l’Eglise touchant Elie et Enoch. Jansenius de Gand a parlé tout autrement sur les Evangiles qu’il n’avait fait sur l’Ecclésiastique, et les théologiens de son temps ont trouvé dans le dernier commentaire de cet évêque une rétractation du premier.
Alcazar : La venue d’Elie est une des choses que l’Eglise tient pour certaines. Ce savant jésuite nous le répète en plusieurs façons dans ses prolégomènes sur l’Apocalypse. Il ne voulait pas être soupçonné d’en douter, quoiqu’il ne trouvât pas qu’on pût prouver la venue d’Elie par l’Ecriture, et qu’il eût intérêt de ne point trop appuyer, comme l’a cru depuis M. Bossuet (1). A l’égard de ce grand évêque, je ne doute nullement qu’il n’eût appuyé de toute la force de son génie, si Elie fût entré dans le plan de son Apocalypse.
Le P. Alexandre : Notre proposition (qu’Elie viendra) doit être regardée absolument comme la doctrine de la tradition, quoi qu’en disent les hétérodoxes. (Hist. vet. Test. dissert. 6.).
Le P. Calmet : C’est la tradition constante de l’Eglise et de la Synagogue. (In Malach. c. 4, v. 6.)
On peut voir les commentaires de Cornélius à Lapide, de Maldonat, et encore d’autres, si l’on veut. En voilà plus qu'il La véritable empreinte de la tradition, c’est d’avoir passé dans tous les siècles, et d’y avoir réuni la grande et très-grande pluralité des suffrages. Il n’y a point de catholique qui ne l’avoue, et il y a un fait général qui le démontre. Ce fait est que toutes les opinions particulières qui ont paru dans l'Eglise, sont toujours demeurées particulières et n’ont point passé dans tous les siècles. L’opinion des Millénaires était une opinion particulière; elle n’a point passé dans tous les siècles. L’opinion des apparitions du Fils de Dieu aux patriarches de l’Ancien Testament était une opinion particulière, elle n’a point passé dans tous les siècles. L’opinion du délai des peines et des récompenses de l’autre vie jusqu’au temps du jugement dernier, était une opinion particulière; elle n’a point passé dans tous les siècles. Et pour nous rapprocher du sujet où nous sommes, l’opinion de Victorin sur le retour de Jérémie, celle de saint Hilaire sur celui de Moïse, celle de quelques autres sur Néron antéchrist ; toutes ces opinions ont conservé dans tous les siècles le caractère qu’elles avaient en naissant. Elles sont demeurées dans les ruisseaux, et n’ont jamais passé dans le grand fleuve qui coule dans tous les siècles. Or ce fait général de toutes les opinions qui se sont élevées dans l’Eglise, et qui est certain, rentre absolument dans ce principe, savoir, que tout ce qui a passé dans tous les siècles à la pluralité des suffrages, est la doctrine, non de quelques pères, mais de l’Eglise qui a parlé dans les pères. Or la doctrine de la venue d’Elie a passé dans tous les siècles et elle y a passé à la pluralité des suffrages ; pluralité si grande qu’on ne connaît pas un seul auteur qui l’ait combattue avant les deux derniers siècles. Pluralité si grande qu’il n’y a pas même un seul doute bien avéré avant le 10e et le 12° siècle, et que ces doutes même ne sont point des sujets de douter, la cause en étant connue.
Il y a donc dans la tradition de la venue d’Elie une très-grande unanimité, et par conséquent une doctrine constante et invariable de l’Eglise.
Ainsi ce qu’on ajoute, qu’on ne peut pas démontrer que les apôtres aient corrigé la tradition des Juifs, ni que la tradition soit apostolique, 1° n’est plus une objection à proposer. La tradition est apostolique, si elle a les deux caractères de la pluralité des temps et des suffrages. C’est le principe de tous les catholiques. Il faut donc avant de nous dire que la tradition n’est point apostolique, nous prouver que la tradition, telle
que nous l’avons vue, n'a point ces deux caractères.
2° Je demande à ceux qui veulent avoir des preuves immédiates d’apostolicité, comment ils s’y prendraient pour démontrer l’apostolicité de certains dogmes qui ne sont pas énoncés clairement dans l’Ecriture. La tradition de tous nos dogmes remonte-t-elle bien souvent plus haut qu’à saint Justin ? Nous démontrera-t-on par des preuves immédiates et tirées du temps même des apôtres, que tout ce que nous croyons sur la Trinité, sur l’Incarnation, sur certains sacrements, a passé de main en main du temps des apôtres à notre siècle par une succession immédiate de tous les écrivains ecclésiastiques de tous les lieux du monde et de tous les siècles?
Sera-t-on venu à nous objecter que nous n’avons point d’auteurs qui aient écrit du temps même des apôtres sur tous nos dogmes, et que, si nous en avions, il faudrait encore savoir s’ils ont donné tout ce qu’ils ont écrit comme venant immédiatement des apôtres, et qu’on ne peut les croire s’ils ne rendent pas ce témoignage? Veut-on enfin que la tradition de l’Eglise ait les mêmes preuves d’immédiation au temps des apôtres que la généalogie de nos rois aux premiers rois de France ? Mais s’agit-il ici d’une tradition fondée sur la promesse de celui qui nous a déclaré qu’il serait avec nous dans tous les temps ? La promesse de Jésus-Christ nous tient lieu de toutes les démonstrations physiques et immédiates. Ces démonstrations sont sujettes à tous les inconvénients qu’entraîne l’éloignement des temps et l’obscurité des anciens monuments. On peut absolument se tromper dans l’histoire et dans les généalogies sur certains faits particuliers, et s’y tromper sans ressources. Mais Jésus-Christ ayant promis d’être avec l’Eglise dans tous les temps, ne peut point permettre que l’erreur prévale dans toutes les Eglises, ni en même temps, ni dans tous les siècles. Ainsi la prescription nous suffit, et la pluralité des temps et des suffrages emporte avec elle l’immédiation aux apôtres.
3° L’immédiation au temps des apôtres par rapport à la venue d’Elie est établie par un fait particulier qu’il n’est pas raisonnable de contester. Le fait est dans la grande objection des Juifs à laquelle il est certain que les apôtres ont répondu, et après eux leurs disciples. Or, saint Justin, contemporain des disciples des apôtres, a répondu à cette objection et il y a répondu du même ton dont il affirme les plus grands dogmes de la foi ; ton et assurance qu’il ne prenait pas sur des opinions particulières. 4° Ce ne sont point les apôtres qui ont réformé la tradition des Juifs, c’est Jésus-Christ lui-même selon tous les pères. Car tous les pères, sans en excepter un seul, ont attesté que Jésus-Christ en disant : Elle viendra, Elie est venu, a établi deux avènements d’Elie, au lieu que les Juifs n’en attendaient qu’un.
On nous a dit encore que l’Eglise a ses opinions comme l’a remarqué Melchior Canus, et que la venue d’Elie en pourrait bien être une.
Mais quelque chose qu’ait voulu nous dire un auteur du XVIe siècle, il n'a pas apparemment ôté au XVIIIe la liberté de lui demander ses preuves. Quelles opinions l’Eglise a-t-elle adoptées (2) ? Je dis l’Eglise universelle, et non pas telle Eglise, car c’est de quoi il s’agit. Dans quel temps et comment les a-t-elle adoptées? Quel intérêt l’Eglise a-t-elle eu de mettre en honneur de simples opinions ? Le Saint-Esprit que l’Eglise invoque dans ses décisions, est le Dieu de la vérité. Est-il aussi le Dieu des vraisemblances ? L’apôtre, en nous disant que l’Eglise est l’appui et la colonne de la vérité, a-t-il oublié de nous dire qu’elle est l’appui et la colonne des opinions ? Ce n’est pas tout. Car s’il est sage à l’Eglise de tolérer des opinions, est-il sage de souffrir que ces opinions passent à titre de vérités? La vérité est le trésor et l’unique nécessaire de l’Eglise. Les vraisemblances ne peuvent être que son superflu. Ce ne sont point les vraisemblances, c’est la vérité qui nous sauve. Car nous serons jugés sur la vérité et non point sur des vraisemblances. Si donc l’Eglise adopte des opinions, il faut qu’en même temps elle ait soin de les revêtir de tous les caractères d’une pure et simple opinion, afin que les fidèles ne prennent point le change. L’Eglise l’a-t-elle jamais fait ? A-t-elle jamais averti les fidèles en adoptant telle ou telle pensée pieuse, que ce n’était qu’une opinion ? Mais à quel propos adopter et prendre sous sa protection des points de doctrine pour avertir ensuite les fidèles de n’en rien croire s’ils le veulent? Enfin il reste à nous apprendre comment un point de doctrine que tous les pères ont affirmé comme vérité et qui sur leur témoignage a passé pour telle dans tous les siècles, n’est cependant qu’une opinion pour l’Eglise.
(1) Alcazar et après lui M. Bossuet, ont expliqué l'Apocalypse sur les événements des quatre premiers siècles, et dans leur explication ces deux témoins ne sont que des témoins allégoriques.
(2) On ne doit point opposer ici la fête de la Conception de la sainte Vierge. Car cette fête n'a point été établie sur l’opinion d’une conception immaculée ; mais, comme remarque Bellarmin, sur la dévotion qu’on eut de célébrer la destination que Dieu a faite de Marie pour être la mère de son fils, de quelque manière qu’elle ait été conçue. C’est sous cette idée que la fête a passé à l’imitation de la fête de la conception de saint Jean, et elle était établie en Orient, dans le Nord, en Allemagne, en Angleterre et en France près de deux siècles avant qu’on parlât de conception immaculée. Depuis le XIVe siècle chacun a imaginé des raisons particulières de l'établissement de la fête. Les Orientaux y ont fait venir la fable de la conception annoncée à Joachim par un ange, et quelques moines d’Occident une conception sans péché, laquelle n’a pas été plus adoptée par l'Eglise que les fables des orientaux. (Note d'Houbigant).
(à suivre...)
Ceux qui nous font ces difficultés nous permettent de nager pour ainsi dire entre la grande et la très-grande probabilité ; mais, ajoutent-ils, il ne faut point passer ces bornes. Il est louable de prouver qu’Elie viendra et d’y mettre en œuvre le génie de l’érudition. Il s’agit d’éclaircir une chose qui d’elle-même est très-probable. Il s’agit de l’honneur des pères qu’il est bon de défendre. Enfin il ne faut pas nier opiniâtrement la venue d’Elie. Mais tenons-nous-en là, et ne cherchons point à nous distinguer. Mais pense-t-on sérieusement à ce qu’on dit ?
Il est louable de prouver qu’Elie viendra. Est-il louable de s’employer à des recherches qui n’atteindront jamais à une certitude supérieure aux vraisemblances ? C’est entrer dans l’esprit de l’Eglise que de s’efforcer de prouver qu’Elie viendra. Je demande quel intérêt l’Eglise peut prendre à des vraisemblances ? L’Eglise nous donne-t-elle des problèmes à résoudre? Nous charge-t-elle de chercher l’inconnue, comme font les académies? Assurément l’Eglise ne prend intérêt qu’aux anciennes vérités. Et si ce que nous tâchons de prouver n’a point le caractère de la vérité, ni de l’antiquité, ce n’est plus comme dépositaires de l’esprit de l’Eglise, ni comme chargés de ses pouvoirs, que nous étalons toutes nos preuves. Ce n’est plus même selon l’esprit de l’Eglise que nous défendons l’honneur des pères. Il n’y a d’honneur pour l’Eglise que dans la vérité. C’est dans l’Eglise seule que règne absolument cette ancienne maxime : Rien n’est beau que le vrai. S’il est donc vrai que les pères ont assuré ce que l’Eglise ne croit pas certain, quel intérêt y a l’Eglise et à quel propos se charger de l’honneur des pères ? L’Eglise, il est vrai, ne permet pas qu’on traite avec mépris des hommes qu’elle respecte. Si c’est là ce qu’on entend par l’honneur des pères, cet honneur se réduit dans l’esprit de l’Eglise à combattre leur
sentiment sans passer les bornes du respect. Voilà ce qui peut être louable selon l’Eglise, et non point d'appuyer des assertions des pères, que l’Eglise ne croit pas marquées au coin de la vérité. On trouve qu'il y a plus de sagesse dans la retenue. Mais est-il sage de s’emprisonner dans les vraisemblances avant que la vérité soit inaccessible, et peut-on regarder la vérité comme inaccessible, tandis que l’Eglise applaudit à ceux qui la cherchent ?
Si toute la retenue ne consistait qu’à ne point taxer durement l’opinion contraire, j’avoue qu’alors la retenue serait sage, et conforme à l’esprit de l’Eglise. L’Eglise en effet n’a pas coutume d’approuver qu’on taxe en rigueur des opinions qui n’attaquent point ses mœurs ni son culte. Ainsi qu’on ne dise point avec Viegas : On ne peut sans errer dans la foi nier qu’Enoch et Elie viendront au temps de l’Antechrist; ni avec Bellarmin: L’opinion contraire est une hérésie ou tient de très-près à l’hérésie ; mais que l’on se contente à dire avec le grand évêque de Meaux : Il faut être plus que téméraire pour improuver la tradition de la venue d’Elie et d’Enoch. Il n’y aura rien dans cette retenue que de très-sage et de très-conforme à l’esprit de l’Eglise. Mais il ne faut pas que la forme emporte le fonds. Par exemple, on parle avec retenue, quand on avance qu’il faut être plus que téméraire pour improuver la tradition de la venue de l’Antéchrist. C’est à quoi nous nous renfermons par rapport à la venue d’Elie. La venue de l’Antéchrist n’est pas plus certaine que celle d’Elie. Il a été dit de l’Antéchrist qu’il viendra et qu’il est venu. La dernière assertion de l’Ecriture n’a jamais fait douter de la première. Les deux venues d’Elie et de l’Antéchrist ne peuvent donc qu’aller de pair ensemble.
Pour montrer à ceux qui se croient sages de douter que ce n’est pas se distinguer que de porter la venue d’Elie jusqu'à la certitude, je vais citer plusieurs théologiens.
Bellarmin et Viegas ont parlé comme je viens de le dire. Suarez: Cette assertion (qu’Elie viendra) est de foi ou touche de très près la foi (In 3 part. S. Thom. t. 2, disp. 55, sect. 2.)
Pererius : A l’égard du retour d’Elie, je ne vois personne qui en doute, et ce que j’ai dit d’Elie et qui nous a été confirmé par la tradition, c’est encore l’Ecriture qui nous l’atteste. (Lib. 15 in Danielem).
Jansenius de Gand et d’Ypres : Tous les pères ont entendu ces paroles : Elie viendra, du véritable Elie. Jean n'était pas Elie, selon le sens littéral, d’où l’on voit quelle a été la créance de l’Eglise touchant Elie et Enoch. Jansenius de Gand a parlé tout autrement sur les Evangiles qu’il n’avait fait sur l’Ecclésiastique, et les théologiens de son temps ont trouvé dans le dernier commentaire de cet évêque une rétractation du premier.
Alcazar : La venue d’Elie est une des choses que l’Eglise tient pour certaines. Ce savant jésuite nous le répète en plusieurs façons dans ses prolégomènes sur l’Apocalypse. Il ne voulait pas être soupçonné d’en douter, quoiqu’il ne trouvât pas qu’on pût prouver la venue d’Elie par l’Ecriture, et qu’il eût intérêt de ne point trop appuyer, comme l’a cru depuis M. Bossuet (1). A l’égard de ce grand évêque, je ne doute nullement qu’il n’eût appuyé de toute la force de son génie, si Elie fût entré dans le plan de son Apocalypse.
Le P. Alexandre : Notre proposition (qu’Elie viendra) doit être regardée absolument comme la doctrine de la tradition, quoi qu’en disent les hétérodoxes. (Hist. vet. Test. dissert. 6.).
Le P. Calmet : C’est la tradition constante de l’Eglise et de la Synagogue. (In Malach. c. 4, v. 6.)
On peut voir les commentaires de Cornélius à Lapide, de Maldonat, et encore d’autres, si l’on veut. En voilà plus qu'il La véritable empreinte de la tradition, c’est d’avoir passé dans tous les siècles, et d’y avoir réuni la grande et très-grande pluralité des suffrages. Il n’y a point de catholique qui ne l’avoue, et il y a un fait général qui le démontre. Ce fait est que toutes les opinions particulières qui ont paru dans l'Eglise, sont toujours demeurées particulières et n’ont point passé dans tous les siècles. L’opinion des Millénaires était une opinion particulière; elle n’a point passé dans tous les siècles. L’opinion des apparitions du Fils de Dieu aux patriarches de l’Ancien Testament était une opinion particulière, elle n’a point passé dans tous les siècles. L’opinion du délai des peines et des récompenses de l’autre vie jusqu’au temps du jugement dernier, était une opinion particulière; elle n’a point passé dans tous les siècles. Et pour nous rapprocher du sujet où nous sommes, l’opinion de Victorin sur le retour de Jérémie, celle de saint Hilaire sur celui de Moïse, celle de quelques autres sur Néron antéchrist ; toutes ces opinions ont conservé dans tous les siècles le caractère qu’elles avaient en naissant. Elles sont demeurées dans les ruisseaux, et n’ont jamais passé dans le grand fleuve qui coule dans tous les siècles. Or ce fait général de toutes les opinions qui se sont élevées dans l’Eglise, et qui est certain, rentre absolument dans ce principe, savoir, que tout ce qui a passé dans tous les siècles à la pluralité des suffrages, est la doctrine, non de quelques pères, mais de l’Eglise qui a parlé dans les pères. Or la doctrine de la venue d’Elie a passé dans tous les siècles et elle y a passé à la pluralité des suffrages ; pluralité si grande qu’on ne connaît pas un seul auteur qui l’ait combattue avant les deux derniers siècles. Pluralité si grande qu’il n’y a pas même un seul doute bien avéré avant le 10e et le 12° siècle, et que ces doutes même ne sont point des sujets de douter, la cause en étant connue.
Il y a donc dans la tradition de la venue d’Elie une très-grande unanimité, et par conséquent une doctrine constante et invariable de l’Eglise.
Ainsi ce qu’on ajoute, qu’on ne peut pas démontrer que les apôtres aient corrigé la tradition des Juifs, ni que la tradition soit apostolique, 1° n’est plus une objection à proposer. La tradition est apostolique, si elle a les deux caractères de la pluralité des temps et des suffrages. C’est le principe de tous les catholiques. Il faut donc avant de nous dire que la tradition n’est point apostolique, nous prouver que la tradition, telle
que nous l’avons vue, n'a point ces deux caractères.
2° Je demande à ceux qui veulent avoir des preuves immédiates d’apostolicité, comment ils s’y prendraient pour démontrer l’apostolicité de certains dogmes qui ne sont pas énoncés clairement dans l’Ecriture. La tradition de tous nos dogmes remonte-t-elle bien souvent plus haut qu’à saint Justin ? Nous démontrera-t-on par des preuves immédiates et tirées du temps même des apôtres, que tout ce que nous croyons sur la Trinité, sur l’Incarnation, sur certains sacrements, a passé de main en main du temps des apôtres à notre siècle par une succession immédiate de tous les écrivains ecclésiastiques de tous les lieux du monde et de tous les siècles?
Sera-t-on venu à nous objecter que nous n’avons point d’auteurs qui aient écrit du temps même des apôtres sur tous nos dogmes, et que, si nous en avions, il faudrait encore savoir s’ils ont donné tout ce qu’ils ont écrit comme venant immédiatement des apôtres, et qu’on ne peut les croire s’ils ne rendent pas ce témoignage? Veut-on enfin que la tradition de l’Eglise ait les mêmes preuves d’immédiation au temps des apôtres que la généalogie de nos rois aux premiers rois de France ? Mais s’agit-il ici d’une tradition fondée sur la promesse de celui qui nous a déclaré qu’il serait avec nous dans tous les temps ? La promesse de Jésus-Christ nous tient lieu de toutes les démonstrations physiques et immédiates. Ces démonstrations sont sujettes à tous les inconvénients qu’entraîne l’éloignement des temps et l’obscurité des anciens monuments. On peut absolument se tromper dans l’histoire et dans les généalogies sur certains faits particuliers, et s’y tromper sans ressources. Mais Jésus-Christ ayant promis d’être avec l’Eglise dans tous les temps, ne peut point permettre que l’erreur prévale dans toutes les Eglises, ni en même temps, ni dans tous les siècles. Ainsi la prescription nous suffit, et la pluralité des temps et des suffrages emporte avec elle l’immédiation aux apôtres.
3° L’immédiation au temps des apôtres par rapport à la venue d’Elie est établie par un fait particulier qu’il n’est pas raisonnable de contester. Le fait est dans la grande objection des Juifs à laquelle il est certain que les apôtres ont répondu, et après eux leurs disciples. Or, saint Justin, contemporain des disciples des apôtres, a répondu à cette objection et il y a répondu du même ton dont il affirme les plus grands dogmes de la foi ; ton et assurance qu’il ne prenait pas sur des opinions particulières. 4° Ce ne sont point les apôtres qui ont réformé la tradition des Juifs, c’est Jésus-Christ lui-même selon tous les pères. Car tous les pères, sans en excepter un seul, ont attesté que Jésus-Christ en disant : Elle viendra, Elie est venu, a établi deux avènements d’Elie, au lieu que les Juifs n’en attendaient qu’un.
On nous a dit encore que l’Eglise a ses opinions comme l’a remarqué Melchior Canus, et que la venue d’Elie en pourrait bien être une.
Mais quelque chose qu’ait voulu nous dire un auteur du XVIe siècle, il n'a pas apparemment ôté au XVIIIe la liberté de lui demander ses preuves. Quelles opinions l’Eglise a-t-elle adoptées (2) ? Je dis l’Eglise universelle, et non pas telle Eglise, car c’est de quoi il s’agit. Dans quel temps et comment les a-t-elle adoptées? Quel intérêt l’Eglise a-t-elle eu de mettre en honneur de simples opinions ? Le Saint-Esprit que l’Eglise invoque dans ses décisions, est le Dieu de la vérité. Est-il aussi le Dieu des vraisemblances ? L’apôtre, en nous disant que l’Eglise est l’appui et la colonne de la vérité, a-t-il oublié de nous dire qu’elle est l’appui et la colonne des opinions ? Ce n’est pas tout. Car s’il est sage à l’Eglise de tolérer des opinions, est-il sage de souffrir que ces opinions passent à titre de vérités? La vérité est le trésor et l’unique nécessaire de l’Eglise. Les vraisemblances ne peuvent être que son superflu. Ce ne sont point les vraisemblances, c’est la vérité qui nous sauve. Car nous serons jugés sur la vérité et non point sur des vraisemblances. Si donc l’Eglise adopte des opinions, il faut qu’en même temps elle ait soin de les revêtir de tous les caractères d’une pure et simple opinion, afin que les fidèles ne prennent point le change. L’Eglise l’a-t-elle jamais fait ? A-t-elle jamais averti les fidèles en adoptant telle ou telle pensée pieuse, que ce n’était qu’une opinion ? Mais à quel propos adopter et prendre sous sa protection des points de doctrine pour avertir ensuite les fidèles de n’en rien croire s’ils le veulent? Enfin il reste à nous apprendre comment un point de doctrine que tous les pères ont affirmé comme vérité et qui sur leur témoignage a passé pour telle dans tous les siècles, n’est cependant qu’une opinion pour l’Eglise.
(1) Alcazar et après lui M. Bossuet, ont expliqué l'Apocalypse sur les événements des quatre premiers siècles, et dans leur explication ces deux témoins ne sont que des témoins allégoriques.
(2) On ne doit point opposer ici la fête de la Conception de la sainte Vierge. Car cette fête n'a point été établie sur l’opinion d’une conception immaculée ; mais, comme remarque Bellarmin, sur la dévotion qu’on eut de célébrer la destination que Dieu a faite de Marie pour être la mère de son fils, de quelque manière qu’elle ait été conçue. C’est sous cette idée que la fête a passé à l’imitation de la fête de la conception de saint Jean, et elle était établie en Orient, dans le Nord, en Allemagne, en Angleterre et en France près de deux siècles avant qu’on parlât de conception immaculée. Depuis le XIVe siècle chacun a imaginé des raisons particulières de l'établissement de la fête. Les Orientaux y ont fait venir la fable de la conception annoncée à Joachim par un ange, et quelques moines d’Occident une conception sans péché, laquelle n’a pas été plus adoptée par l'Eglise que les fables des orientaux. (Note d'Houbigant).
(à suivre...)
Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE
Troisième réflexion : Les pères ont parlé d’après les Ecritures.
Les pères interprètent sur la venue d'Elie la prophétie de Malachie et la parole de Sauveur : Elie viendra. Les pères se sont-ils tous accordés à mal entendre ces textes de l’Ecriture ?
Il y a dans les pères des explications de l’Ecriture qui concernent les dogmes de la foi, il y en a d’autres qui n’appartiennent point au dogme. Les pères, dit-on, ne peuvent se tromper dans les premiers, on vous l’accorde, et c’est parce que la tradition dogmatique les conduisait. Mais il n’en est pas de même des derniers.
Où nous mène cette distinction ? Si les pères ont pu s’accorder ensemble à nous donner comme certaine et comme attestée par l’Ecriture une chose qui n’y est attestée que probablement, et qui peut ne l’être point du tout, comment nous assurerons-nous qu’ils n’ont point vu aussi dans l’Ecriture des dogmes qui peuvent bien n’y pas être ?
Vous dites que la tradition les conduisait sur le dogme. Pour répondre avec clarté, je distingue deux sortes de traditions, savoir, les traditions vivantes et les traditions écrites. Les traditions vivantes sont celles que chaque siècle trouvait gravées dans l’état présent du culte et des mœurs de l’Eglise. Les traditions écrites sont celles qui attestent et conservent à la postérité le souvenir des traditions vivantes. Que les traditions vivantes soient une interprétation toute naturelle des dogmes de l’Eglise, c’est ce que tout le monde avoue. Mais ces traditions sont-elles toujours par elles-mêmes et sans le secours de la tradition écrite une preuve suffisante de tous nos dogmes ? Tous les dogmes de l’Eglise y sont-ils toujours parfaitement présentés?
Comment est-ce par exemple que le dogme de la présence réelle est représenté dans la tradition vivante ? L’Eglise adore ce qui ne paraît que du pain sur nos autels. Cette adoration s’explique-t-elle assez d’elle-même? Nous dit-elle que le culte de l’Eglise est un culte absolu et non pas un culte relatif, tel que nous le rendons aux images? Les derniers défenseurs de l’Eglise catholique auraient-ils suffisamment prouvé le sens véritable de cette adoration extérieure, si outre cette adoration même, qui est la tradition vivante, ils n’avaient eu recours aux anciens monuments que l’adoration de nos autels a été regardée de tout temps comme un culte de Latrie ? Il en est ainsi de plusieurs de nos dogmes. La tradition vivante de ces dogmes pouvant être mal interprétée, il est souvent nécessaire de l’expliquer par la tradition écrite, qui est le langage des conciles et des pères ; lequel langage ayant un sens fixe, n’est plus sujet à équivoque.
Ainsi la tradition écrite fait corps avec la tradition vivante, et toutes les deux ensemble font une preuve solidaire dont toute la force, en cas d’équivoque, est tirée de la tradition écrite.
Or cette tradition écrite étant d’un si grand poids à l’égard du dogme, comment n’aura-t-elle plus la même autorité, lorsqu’elle nous atteste des vérités moins nécessaires ? Est-ce l’importance de la matière qui fait la certitude du témoignage, ou n’est-ce point plutôt le témoignage même qui est rendu?
Voilà une chaîne perpétuelle de témoignages qui commencent aux premiers siècles et descendent jusqu’aux derniers pour nous apprendre qu'Elie reviendra dans le monde, et pour nous l’apprendre sur des textes de l’Ecriture. Si la venue d’Elie n’est pas certaine, tous les pères ont mal entendu ces textes. C’est mal entendre un texte que d’y trouver une certitude qui n’y est pas. Supposé donc que les pères se soient abusés sur ces textes qui contiennent nos dogmes, on ne peut plus nous donner pour toute réponse que la tradition conduisait les pères sur le dogme. Cette réponse n’est plus qu'une réponse vague, après ce que nous venons de dire. La venue d’Elie ne faisant point partie du culte des chrétiens, n'était point marquée dans une tradition vivante. Elle ne pouvait l’être que dans une tradition écrite. Or, c’est cette tradition écrite qu’il faut garantir de toute erreur. Il faut nous apprendre comment la même tradition écrite qui conduisait bien les pères sur le dogme, pouvait les égarer sur la venue d’Elie. Dieu, dites-vous, ne peut pas permettre que l’Eglise erre sur le dogme. Il n’y a rien de plus certain. Mais pourquoi cela est-il certain? C’est parce que Dieu a laissé dans l’Eglise des moyens ordinaires et toujours subsistants qui la préservent de l’erreur. Quels moyens? Nous venons de le dire. La tradition vivante et écrite, et en cas de doute sur la tradition vivante, c’est toujours la tradition écrite qui est la dernière analyse de la foi. Or, n’est-il pas évident que si cette tradition écrite peut abuser les pères sur un tel texte de l’Ecriture, elle pourra aussi les tromper sur tel autre. Quand une règle de calcul est certaine, elle ne nous trompe jamais sur quelque nombre donné que ce puisse être. Mais si la règle n’opère pas bien sur un tel nombre, on n’a point de sûreté quelle réussira mieux sur tous les autres, et c’est un pur hasard si jetant de l’erreur dans les petites sommes, elle se trouve plus juste sur les grandes.
Telle est l’hypothèse où l’on se met sans y prendre garde. Jésus-Christ laisse à son Eglise un moyen ordinaire et comme une règle commune, à l’effet de fixer le sens des Ecritures, le moyen n’opère pas également bien sur tous les textes de l’Ecriture. Il n’opère infailliblement que sur les textes qui contiennent nos principaux dogmes. Toutefois le moyen est toujours monté sur la même pratique, on le suppose. Et la pratique est d’examiner comment les pères ont interprété les Ecritures. Si la conduite de l’Eglise était différente, lorsqu'elle établit sur l’Ecriture la preuve de nos principaux dogmes, de ce qu’elle est, lorsqu’elle y recherche des vérités moins importantes, il n’y aurait rien à dire. Jésus-Christ pourrait d'un côté conserver à son Eglise la véritable interprétation des livres sacrés, et l’abandonner de l’autre à quelque erreur. Mais, je le répète, et dans le cas présent on le suppose, la conduite de l’Eglise est toujours la même. C’est toujours le même moyen qu’elle met en œuvre pour trouver dans l’Ecriture soit les vérités moins importantes, soit les plus capitales.
La tradition vivante du culte du Fils de Dieu est contestée par les Ariens. Ces hérétiques ne voient pas dans le culte de l’Eglise un culte de Latrie. N’y ayant point eu encore de concile général dans l’Eglise, les pères de Nicée n’ont d’autres armes contre les Ariens que l’Ecriture d’un côté et de l’autre les écrits des anciens pères. Les Ariens contestent le sens des Ecritures, on les accable de passages qui marquent la divinité du Verbe, ils n’en sentent point la force. Les pères de Nicée n’ont donc plus d’autre arme offensive contre les Ariens que les écrits des anciens pères, qui ont interprété soit l’Ecriture, soit le culte de l’Eglise sur la divinité du Verbe. Cette arme offensive est employée, et elle réussit entre les mains des pères de Nicée. Nous dira-t-on jamais pourquoi elle ne réussira pas touchant la venue d’Elie ? Nous dira-t-on pourquoi les pères rassemblés de plusieurs églises emploient utilement la preuve de la tradition écrite, et pourquoi cette preuve devient inutile entre les mains des pères rassemblés de tous les siècles?
Ce raisonnement prouve, ce me semble, que les pères n’ont pu se tromper dans tous les siècles sur le sens littéral de la venue d’Elie, qu’ils ont vue dans l’Ecriture; et que ce n’est point à propos qu’on voudrait distinguer les textes importants de ceux qui le sont moins. Jésus-Christ qui veille sur son Eglise ne veille pas d’une manière invisible et métaphysique. Sa vigilance est visible et elle s’exécute dans les moyens qu’il nous donne de conserver la vérité. Un de ces moyens est la prescription et l’universalité. Ce moyen est donc également sûr, soit que l’Eglise cherche les dogmes dans la tradition, soit qu’elle se trouve engagée à y chercher des vérités moins importantes.
Jésus-Christ en effet n’a distingué nulle part les vérités capitales de la foi avec celles qui le sont moins. Ne suffit-il pas qu’elles aient la même source pour être également certaines à notre égard? Les apôtres ont établi l’autorité de la tradition dans leurs épîtres ; ils l’ont établie sans la limiter, et en même temps ils ont laissé chaque chose dans le degré d’importance qui lui convient. Quand, par exemple, l’apôtre saint Paul nous a cité cette parole de Jésus-Christ : Il est plus heureux de donner que de recevoir, il ne nous a pas donné cette parole comme aussi importante que celle-ci : A moins que vous ne fassiez pénitence, vous périrez tous. Mais l’apôtre ayant appris l’une des disciples du Sauveur, il nous l’a donnée comme aussi certaine que l’autre. On pourrait ignorer la première puisque saint Paul est le premier à l’apprendre aux prêtres d’Ephèse. Mais elle n’en était pas moins émanée de la bouche du Sauveur.
Ce n’est donc point l’importance des vérités qui en fait connaître la certitude, mais la certitude est dérivée du canal même qui transmet la vérité. Il n’entre rien dans ce canal que ce qui nous vient des premiers siècles. Il n'y est jamais entré d’opinions particulières. Tout ce qui en sort ne peut donc être une simple opinion. Vérité dogmatique ou non, la certitude est la même, si les pères de tous les siècles ont trouvé cette vérité dans l’Ecriture.
Il y a des pères qui se sont quelquefois mépris sur le sens littéral des Ecritures. Mais alors on n’a point vu les derniers suivre les premiers. Alors la diversité des interprétations a paru, et les interprétations n'ont plus été regardées comme des témoignages du sens des Ecritures. Mais ici tous les pères s’accordent sur la même explication d’un fait annoncé dans les Ecritures ; ceux même qui ne s’accordent pas sur les circonstances du fait, sont d’accord sur le fonds. Le témoignage des pères est donc revêtu de tous les caractères d’une tradition constante de l’Eglise.
Je ne crains point d’assurer que cette troisième réflexion est tout à fait conforme au Concile de Trente dont voici les termes:
« Pour arrêter la licence des esprits téméraires, le Concile ordonne que dans les choses qui appartiennent à la foi et aux mœurs et font partie de l’édifice de la doctrine chrétienne, personne se confiant en son propre jugement n’ait la hardiesse d’interpréter l’Ecriture contre le sens que lui donne et lui a toujours donné la sainte Eglise notre mère, à qui il appartient de juger du vrai sens des Ecritures, ou contre le consentement des pères. » (Sess. 4.)
Ce décret du Concile de Trente n’est assurément point pour permettre à tout le monde de juger d’abord par son propre esprit de ce qui appartient ou n’appartient pas à la foi,
aux mœurs et à la doctrine chrétienne et nous défendre ensuite d’interpréter l’Ecriture contre le sentiment unanime des pères dans les choses que nous aurons bien voulu mettre au nombre de ce qui fait partie de la doctrine chrétienne. Car est-ce ainsi que le Concile eût arrêté la licence des esprits téméraires ? Le Concile n’a point dit qu’il appartient à l’Eglise de juger du vrai sens des Ecritures dans les seules matières dogmatiques et absolument nécessaires à la foi chrétienne.
Il a dit en général qu’il appartient à l’Eglise de juger du vrai sens des Ecritures, et il a regardé le consentement unanime des pères comme un juge naturel du vrai sens de l’Ecriture ; et le Concile n’a point dit encore dans les choses qui appartiennent de très-près à la foi et aux mœurs, etc., il a dit en général qui appartiennent, et il y a certainement compris toutes les choses sur lesquelles il y a dans l’Eglise un consentement unanime que le Concile égale en autorité à l’Eglise notre Sainte-Mère dans les choses qui appartiennent à la foi et à l’édifice de la doctrine chrétienne. Et assurément le Concile n’a point jugé que l’interprétation d’une célèbre prophétie et d’une parole de Jésus-Christ n’appartient ni de près ni de loin à la doctrine chrétienne, après qu’elle a été donnée par le consentement unanime des pères. On doit remarquer que le Concile défend seulement d’interpréter les Ecritures contre ce que croit la sainte Eglise, et contre le consentement unanime des pères. Le Concile ne regarde point comme téméraire toute interprétation nouvelle des Ecritures. Il ne prétend pas arrêter la plume des commentateurs. Il laisse au contraire une entière liberté de développer le sens des Ecritures et de proposer des vues nouvelles sur tous les endroits de l’Ecriture sur lesquels il n’y a ni créance fixe de l’Eglise, ni consentement unanime des pères. C’est de cette liberté que j’ai profité en expliquant la prophétie de Malachie. On a vu dans la tradition que les pères ont dit tantôt qu’Elie convertira le monde et toutes les nations infidèles, et tantôt qu’il convertira les Juifs. J’ai réuni ces deux sentiments qui ne sont pas exclusifs l’un de l’autre, comme je l’ai fait voir, parce que je les ai trouvés tout réunis dans le texte hébreu de Malachie.
Il y a même plus ici que le consentement unanime des pères, car il y a le consentement unanime de tous les fidèles. Les pères ont trouvé l’attente d’Elie gravée dans le cœur de tous les fidèles. C’était une attente comme héréditaire dans l’Eglise. Les pères n’ont point détrompé les fidèles. Ils les ont tous confirmés dans leur attente. Les deux seuls auteurs qui aient douté dans les dixième et douzième siècle, ont encore avoué que cette attente régnait de leur temps. Ainsi la voix du peuple se joint ici au consentement unanime des pères : voix qui ne sort pas d’une seule Eglise, mais de toutes les Eglises ; voix qu’on ne peut étouffer puisqu’il n’y a que la tradition qui ait droit de le faire, et que c’est la tradition même qui l’a formée.
Ceux qui doutent de la certitude de la tradition nous obligent d’examiner en peu de mots ce qu’Estius en a pensé. Je sais respecter le commentateur de saint Paul dans celui du maître des sentences. Mais je crois qu’il est permis à tout le monde d’examiner si un savant théologien a toujours raisonné conséquemment.
Estius, en commençant le livre des sentences, nous dit que c’est une tradition ancienne qu’Enoch et Elie viendront pour être les avant-coureurs du second avènement. Il dit ensuite que cette tradition devient déjà très-probable sur ce que l’Ecriture nous apprend qu’Enoch et Elie ne sont point morts ; mais que ce qui le prouve bien plus certainement, ce sont les textes de l’Ecriture. Il prouve en quatre manières que la prophétie de Malachie doit s’entendre à la lettre d’Elie de Thesbé. Il assure qu’il est sans difficulté que l’Ecclésiastique a eu en vue la prophétie de Malachie, et la personne même du prophète Elie. Il rapporte le texte de saint Mathieu c. 17 et le texte parallèle de saint Marc c. 12, et il les trouve si clairs, qu’il n’y fait pas de commentaire. Il dit qu’à l’égard des deux témoins de l’Apocalypse, il est assez prouvé qu’Elie en est un, puisqu’il est dit que les témoins auront le pouvoir de fermer le ciel, pouvoir qu’a eu Elie. Voici en passant une contradiction qu’il faut remarquer. Dans la suite Estius nous prouvant que sur ce qu’il est dit que les témoins auront le pouvoir de changer les eaux en sang, on n’en doit pas conclure que Moïse doive être un des deux témoins, établit ce principe, savoir qu’il est dit que les deux témoins feront tels et tels prodiges, mais qu’il n’est point dit que ceux qui les ont déjà faits, sont ceux qui reviendront sur la terre. Si c’est la votre principe, peut-on dire à Estius, vous ne deviez donc pas nous dire tout a l’heure que sur ce qu’il est dit que les deux témoins auront le pouvoir de fermer le ciel, il est assez prouvé qu’Elie sera un des témoins.
Après les textes de l’Ecriture, Estius descend aux témoignages de la tradition. Il nous dit que les pères ont pris à la lettre les textes de l’Ecriture qui promettent la venue d’Elie. Il ne rapporte pas les témoignages des pères, il se contente de citer les ouvrages, et de ces citations, si vous en ôtez quelques-unes d’ouvrages supposés, il en reste assez pour former une tradition d'à peu près douze siècles.
Sur ces assertions d’Estius, qui ne croira pas que ce théologien a regardé la venue d’Elie comme très-certaine, et comme attestée avec évidence par l’Ecriture et par la tradition de l’Eglise ? Cependant Estius, après tout cet appareil de preuves et de preuves soutenues par des réponses aux objections, ne regarde au même endroit la venue d’Elie que comme une chose vraisemblable et plus que probable, et il ne peut jamais sortir des vraisemblances, des convenances, des probabilités. Je demande au lecteur si c’est à quoi il devait s’attendre.
Estius ne juge pas que les pères aient parlé avec autant de force qu’Alcuin et qu’Arétas. Mais 1° nous avons vu que sans presser le mot fides dans Alcuin et le traduisant seulement créance, Alcuin a mis le retour d’Elie au nombre des signes des derniers temps qui arriveront très-certainement, quæ certissima futura esse creduntur. 2° qu’Arétas a dit que la venue d’Elie est claire dans les Ecritures. Or, ce qu’ont dit Alcuin et Arétas, tous les pères l’ont supposé, car tous ont parlé positivement. Tous ont dressé leurs commentaires sur la certitude du sens littéral de Malachie et de l’Evangile. Tous se sont rangés dans la même file de tradition, les pères latins comme les pères grecs. Estius lui-même appuie-t-il davantage sur tous les sens littéraux de l’Ecriture ? Quel prétexte avait-il donc pour affaiblir l’assertion des pères ? Si l’on examinait toutes les preuves que ce savant théologien a trouvées dans la tradition des véritables sentiments des pères, et toutes les assertions qu’il établit en conséquence, je ne sais pas si l’on y verrait des preuves plus positives que toutes celles qu’il nous a données du retour d’Elie. Estius ayant cité les pères des douze premiers siècles, ne fait mention d'aucun doute. Il ne parle ni de Cassien, ni d’un partage de sentiments qu’on a cru voir dans S. Jérôme, ni du doute de Rémi d’Auxerre. Il ne trouve point même que l’abbé Rupert ait douté. Tout ce qu’il nous cite de la tradition porte un caractère d’assurance et de certitude, et au bout de tout cela il se renferme dans la vraisemblance. N’ai-je pas droit de conclure qu’Estius n’avait pas bien examiné la nature de ses preuves et leur force ? Il est bien certain qu’un homme qui avait le jugement bon, comme l’avait ce théologien, n’aurait pas conclu si faiblement s’il avait consulté les originaux.
Si Estius ne voulait pas établir une foi proprement dite de la venue d’Elie, n’y a-t-il point de milieu entre une foi proprement dite et une probabilité ? Il y a entre les deux la certitude que nous avons sur tous les sens grammaticaux de l’Ecriture ; certitude qui n’est pas moins grande sur l’Ecriture que sur tous les livres du monde, après qu’un bon commentaire en a mis la pensée au grand jour. Il y a encore une certitude de tradition telle que nous l’avons sur beaucoup de vérités qui ne font pas l’objet de la foi proprement dit. Estius
était le maître de ne pas admettre ici une certitude de foi. Il n’y a en effet rien de tel que ce qui est partie nécessaire du culte, de la morale des chrétiens et qu’on ne peut ignorer ni enfreindre sans perdre son âme. Or la venue d’Elie n’est pas de cette espèce. Les chrétiens peuvent l’ignorer sans crime. Ils ne sont pas obligés de lire tel et tel endroit de l’Ecriture qui l’annonce clairement, ni en le lisant d’y fixer leur attention, puisque leur sort éternel n’en dépend pas. Mais si l’importance est ici d’un ordre inférieur, il n’en est pas de même de la certitude. Car la certitude de la venue d’Elie est égale à la certitude des vérités de la foi. Toutes les deux certitudes dérivent de la même source, des livres saints et de la tradition, et par conséquent doivent aller de pair, quoique l’une le cède à l’autre eu égard à l’importance.
Cet exemple d’un homme qui était déjà savant et assez versé dans l’Ecriture, lorsqu’il composa son ouvrage sur le maître des sentences, nous montre qu’un homme catholique et qui respecte en même temps l’Ecriture et la tradition, ne peut point raisonner conséquemment et s’en tenir à la vraisemblance par rapport à la venue d’Elie.
Les protestants qui se mettent tout à leur aise dans la négative, paraissent raisonner plus conséquemment, lorsqu’après s’être inscrits en faux contre la tradition des pères, ils nous expliquent l’Ecriture à leur manière. Mais ils rentrent dans l’inconséquence, parce qu’ils sont obligés de rentrer dans la tradition. Les anti-trinitaires leur ayant fait voir bien du pays sur l’obscurité de l’Ecriture, les protestants n’ont su leur dire autre chose, si ce n’est qu’il y avait dans l’Eglise une ancienne conformité de créance, qu’il faut expliquer les difficultés de l’Ecriture. C’est ainsi que les protestants sont revenus à la tradition, en se cachant de l’Eglise Romaine. Mais les premières Eglises apostoliques étaient-elles moins en état de nous transmettre une vérité littérale de Malachie et de l’Evangile que toutes les autres vérités qui formaient cette ancienne créance dont nous parlent les protestants?
Demandez encore aux protestants, à Grotius par exemple et à Flaccus Illyricus, pourquoi ils s’en rapportent à Justin, à Irénée, à Théophile d’Antioche, à Terlullien sur le véritable auteur de l’Apocalypse. « Ces auteurs, nous disent-ils, sont des hommes dignes de foi, et ils n’auraient pas affirmé si positivement que l’Apocalypse est de Jean l’Evangéliste, s’ils avaient aperçu que leurs prédécesseurs en eussent douté. » Voilà ce que nous répondrons à ces messieurs. Ces mêmes auteurs que vous jugez dignes de foi, n’auraient point affirmé si positivement que le sens littéral de la venue d’Elie est le vrai sens de Malachie et de l’Evangile, s’ils avaient aperçu que leurs prédécesseurs en eussent douté. Les deux assertions sont d’une nature différente, mais la certitude en était la même et avait la même source. Saint Justin assurait que l’Apocalypse était de Jean l’Evangéliste parce qu’il l’avait appris de la tradition. Il assurait de même, parce qu’il l’avait appris de la tradition, qu’ici le vrai sens des Ecritures était le sens de la venue d’Elie au second avènement. Pour avoir droit de contester le témoignage de ces premiers pères, il faudrait prouver qu’ils ne l’ont donné qu’à titre d’opinion ou de sentiment particulier, et que dès leurs temps même les sentiments n’étaient pas uniformes. Mais comment le prouvera-t-on, lorsqu’on voit que ce même sentiment a été adopté généralement dans tous les siècles, et qu’on ne trouve pas la moindre trace de doute avant les temps d’ignorance ? Les protestants qui ont paru si difficiles à contenter en fait de tradition, n’ignoraient pas qu'il y a eu des doutes très réels sur le véritable auteur de l’Apocalypse, après Justin, Irénée et Tertullien. Néanmoins ils se sont tenus contents des témoignages de ces premiers pères; preuve bien sensible que leur propre bon sens condamnait leur délicatesse, et qu’au fond ils sentaient bien que quelques doutes épars de côté et d’autre ne devaient pas l’emporter sur une tradition presque unanime, et que la presque unanimité seule donne à la tradition le vrai caractère d’une doctrine apostolique.
(à suivre...)
Les pères interprètent sur la venue d'Elie la prophétie de Malachie et la parole de Sauveur : Elie viendra. Les pères se sont-ils tous accordés à mal entendre ces textes de l’Ecriture ?
Il y a dans les pères des explications de l’Ecriture qui concernent les dogmes de la foi, il y en a d’autres qui n’appartiennent point au dogme. Les pères, dit-on, ne peuvent se tromper dans les premiers, on vous l’accorde, et c’est parce que la tradition dogmatique les conduisait. Mais il n’en est pas de même des derniers.
Où nous mène cette distinction ? Si les pères ont pu s’accorder ensemble à nous donner comme certaine et comme attestée par l’Ecriture une chose qui n’y est attestée que probablement, et qui peut ne l’être point du tout, comment nous assurerons-nous qu’ils n’ont point vu aussi dans l’Ecriture des dogmes qui peuvent bien n’y pas être ?
Vous dites que la tradition les conduisait sur le dogme. Pour répondre avec clarté, je distingue deux sortes de traditions, savoir, les traditions vivantes et les traditions écrites. Les traditions vivantes sont celles que chaque siècle trouvait gravées dans l’état présent du culte et des mœurs de l’Eglise. Les traditions écrites sont celles qui attestent et conservent à la postérité le souvenir des traditions vivantes. Que les traditions vivantes soient une interprétation toute naturelle des dogmes de l’Eglise, c’est ce que tout le monde avoue. Mais ces traditions sont-elles toujours par elles-mêmes et sans le secours de la tradition écrite une preuve suffisante de tous nos dogmes ? Tous les dogmes de l’Eglise y sont-ils toujours parfaitement présentés?
Comment est-ce par exemple que le dogme de la présence réelle est représenté dans la tradition vivante ? L’Eglise adore ce qui ne paraît que du pain sur nos autels. Cette adoration s’explique-t-elle assez d’elle-même? Nous dit-elle que le culte de l’Eglise est un culte absolu et non pas un culte relatif, tel que nous le rendons aux images? Les derniers défenseurs de l’Eglise catholique auraient-ils suffisamment prouvé le sens véritable de cette adoration extérieure, si outre cette adoration même, qui est la tradition vivante, ils n’avaient eu recours aux anciens monuments que l’adoration de nos autels a été regardée de tout temps comme un culte de Latrie ? Il en est ainsi de plusieurs de nos dogmes. La tradition vivante de ces dogmes pouvant être mal interprétée, il est souvent nécessaire de l’expliquer par la tradition écrite, qui est le langage des conciles et des pères ; lequel langage ayant un sens fixe, n’est plus sujet à équivoque.
Ainsi la tradition écrite fait corps avec la tradition vivante, et toutes les deux ensemble font une preuve solidaire dont toute la force, en cas d’équivoque, est tirée de la tradition écrite.
Or cette tradition écrite étant d’un si grand poids à l’égard du dogme, comment n’aura-t-elle plus la même autorité, lorsqu’elle nous atteste des vérités moins nécessaires ? Est-ce l’importance de la matière qui fait la certitude du témoignage, ou n’est-ce point plutôt le témoignage même qui est rendu?
Voilà une chaîne perpétuelle de témoignages qui commencent aux premiers siècles et descendent jusqu’aux derniers pour nous apprendre qu'Elie reviendra dans le monde, et pour nous l’apprendre sur des textes de l’Ecriture. Si la venue d’Elie n’est pas certaine, tous les pères ont mal entendu ces textes. C’est mal entendre un texte que d’y trouver une certitude qui n’y est pas. Supposé donc que les pères se soient abusés sur ces textes qui contiennent nos dogmes, on ne peut plus nous donner pour toute réponse que la tradition conduisait les pères sur le dogme. Cette réponse n’est plus qu'une réponse vague, après ce que nous venons de dire. La venue d’Elie ne faisant point partie du culte des chrétiens, n'était point marquée dans une tradition vivante. Elle ne pouvait l’être que dans une tradition écrite. Or, c’est cette tradition écrite qu’il faut garantir de toute erreur. Il faut nous apprendre comment la même tradition écrite qui conduisait bien les pères sur le dogme, pouvait les égarer sur la venue d’Elie. Dieu, dites-vous, ne peut pas permettre que l’Eglise erre sur le dogme. Il n’y a rien de plus certain. Mais pourquoi cela est-il certain? C’est parce que Dieu a laissé dans l’Eglise des moyens ordinaires et toujours subsistants qui la préservent de l’erreur. Quels moyens? Nous venons de le dire. La tradition vivante et écrite, et en cas de doute sur la tradition vivante, c’est toujours la tradition écrite qui est la dernière analyse de la foi. Or, n’est-il pas évident que si cette tradition écrite peut abuser les pères sur un tel texte de l’Ecriture, elle pourra aussi les tromper sur tel autre. Quand une règle de calcul est certaine, elle ne nous trompe jamais sur quelque nombre donné que ce puisse être. Mais si la règle n’opère pas bien sur un tel nombre, on n’a point de sûreté quelle réussira mieux sur tous les autres, et c’est un pur hasard si jetant de l’erreur dans les petites sommes, elle se trouve plus juste sur les grandes.
Telle est l’hypothèse où l’on se met sans y prendre garde. Jésus-Christ laisse à son Eglise un moyen ordinaire et comme une règle commune, à l’effet de fixer le sens des Ecritures, le moyen n’opère pas également bien sur tous les textes de l’Ecriture. Il n’opère infailliblement que sur les textes qui contiennent nos principaux dogmes. Toutefois le moyen est toujours monté sur la même pratique, on le suppose. Et la pratique est d’examiner comment les pères ont interprété les Ecritures. Si la conduite de l’Eglise était différente, lorsqu'elle établit sur l’Ecriture la preuve de nos principaux dogmes, de ce qu’elle est, lorsqu’elle y recherche des vérités moins importantes, il n’y aurait rien à dire. Jésus-Christ pourrait d'un côté conserver à son Eglise la véritable interprétation des livres sacrés, et l’abandonner de l’autre à quelque erreur. Mais, je le répète, et dans le cas présent on le suppose, la conduite de l’Eglise est toujours la même. C’est toujours le même moyen qu’elle met en œuvre pour trouver dans l’Ecriture soit les vérités moins importantes, soit les plus capitales.
La tradition vivante du culte du Fils de Dieu est contestée par les Ariens. Ces hérétiques ne voient pas dans le culte de l’Eglise un culte de Latrie. N’y ayant point eu encore de concile général dans l’Eglise, les pères de Nicée n’ont d’autres armes contre les Ariens que l’Ecriture d’un côté et de l’autre les écrits des anciens pères. Les Ariens contestent le sens des Ecritures, on les accable de passages qui marquent la divinité du Verbe, ils n’en sentent point la force. Les pères de Nicée n’ont donc plus d’autre arme offensive contre les Ariens que les écrits des anciens pères, qui ont interprété soit l’Ecriture, soit le culte de l’Eglise sur la divinité du Verbe. Cette arme offensive est employée, et elle réussit entre les mains des pères de Nicée. Nous dira-t-on jamais pourquoi elle ne réussira pas touchant la venue d’Elie ? Nous dira-t-on pourquoi les pères rassemblés de plusieurs églises emploient utilement la preuve de la tradition écrite, et pourquoi cette preuve devient inutile entre les mains des pères rassemblés de tous les siècles?
Ce raisonnement prouve, ce me semble, que les pères n’ont pu se tromper dans tous les siècles sur le sens littéral de la venue d’Elie, qu’ils ont vue dans l’Ecriture; et que ce n’est point à propos qu’on voudrait distinguer les textes importants de ceux qui le sont moins. Jésus-Christ qui veille sur son Eglise ne veille pas d’une manière invisible et métaphysique. Sa vigilance est visible et elle s’exécute dans les moyens qu’il nous donne de conserver la vérité. Un de ces moyens est la prescription et l’universalité. Ce moyen est donc également sûr, soit que l’Eglise cherche les dogmes dans la tradition, soit qu’elle se trouve engagée à y chercher des vérités moins importantes.
Jésus-Christ en effet n’a distingué nulle part les vérités capitales de la foi avec celles qui le sont moins. Ne suffit-il pas qu’elles aient la même source pour être également certaines à notre égard? Les apôtres ont établi l’autorité de la tradition dans leurs épîtres ; ils l’ont établie sans la limiter, et en même temps ils ont laissé chaque chose dans le degré d’importance qui lui convient. Quand, par exemple, l’apôtre saint Paul nous a cité cette parole de Jésus-Christ : Il est plus heureux de donner que de recevoir, il ne nous a pas donné cette parole comme aussi importante que celle-ci : A moins que vous ne fassiez pénitence, vous périrez tous. Mais l’apôtre ayant appris l’une des disciples du Sauveur, il nous l’a donnée comme aussi certaine que l’autre. On pourrait ignorer la première puisque saint Paul est le premier à l’apprendre aux prêtres d’Ephèse. Mais elle n’en était pas moins émanée de la bouche du Sauveur.
Ce n’est donc point l’importance des vérités qui en fait connaître la certitude, mais la certitude est dérivée du canal même qui transmet la vérité. Il n’entre rien dans ce canal que ce qui nous vient des premiers siècles. Il n'y est jamais entré d’opinions particulières. Tout ce qui en sort ne peut donc être une simple opinion. Vérité dogmatique ou non, la certitude est la même, si les pères de tous les siècles ont trouvé cette vérité dans l’Ecriture.
Il y a des pères qui se sont quelquefois mépris sur le sens littéral des Ecritures. Mais alors on n’a point vu les derniers suivre les premiers. Alors la diversité des interprétations a paru, et les interprétations n'ont plus été regardées comme des témoignages du sens des Ecritures. Mais ici tous les pères s’accordent sur la même explication d’un fait annoncé dans les Ecritures ; ceux même qui ne s’accordent pas sur les circonstances du fait, sont d’accord sur le fonds. Le témoignage des pères est donc revêtu de tous les caractères d’une tradition constante de l’Eglise.
Je ne crains point d’assurer que cette troisième réflexion est tout à fait conforme au Concile de Trente dont voici les termes:
« Pour arrêter la licence des esprits téméraires, le Concile ordonne que dans les choses qui appartiennent à la foi et aux mœurs et font partie de l’édifice de la doctrine chrétienne, personne se confiant en son propre jugement n’ait la hardiesse d’interpréter l’Ecriture contre le sens que lui donne et lui a toujours donné la sainte Eglise notre mère, à qui il appartient de juger du vrai sens des Ecritures, ou contre le consentement des pères. » (Sess. 4.)
Ce décret du Concile de Trente n’est assurément point pour permettre à tout le monde de juger d’abord par son propre esprit de ce qui appartient ou n’appartient pas à la foi,
aux mœurs et à la doctrine chrétienne et nous défendre ensuite d’interpréter l’Ecriture contre le sentiment unanime des pères dans les choses que nous aurons bien voulu mettre au nombre de ce qui fait partie de la doctrine chrétienne. Car est-ce ainsi que le Concile eût arrêté la licence des esprits téméraires ? Le Concile n’a point dit qu’il appartient à l’Eglise de juger du vrai sens des Ecritures dans les seules matières dogmatiques et absolument nécessaires à la foi chrétienne.
Il a dit en général qu’il appartient à l’Eglise de juger du vrai sens des Ecritures, et il a regardé le consentement unanime des pères comme un juge naturel du vrai sens de l’Ecriture ; et le Concile n’a point dit encore dans les choses qui appartiennent de très-près à la foi et aux mœurs, etc., il a dit en général qui appartiennent, et il y a certainement compris toutes les choses sur lesquelles il y a dans l’Eglise un consentement unanime que le Concile égale en autorité à l’Eglise notre Sainte-Mère dans les choses qui appartiennent à la foi et à l’édifice de la doctrine chrétienne. Et assurément le Concile n’a point jugé que l’interprétation d’une célèbre prophétie et d’une parole de Jésus-Christ n’appartient ni de près ni de loin à la doctrine chrétienne, après qu’elle a été donnée par le consentement unanime des pères. On doit remarquer que le Concile défend seulement d’interpréter les Ecritures contre ce que croit la sainte Eglise, et contre le consentement unanime des pères. Le Concile ne regarde point comme téméraire toute interprétation nouvelle des Ecritures. Il ne prétend pas arrêter la plume des commentateurs. Il laisse au contraire une entière liberté de développer le sens des Ecritures et de proposer des vues nouvelles sur tous les endroits de l’Ecriture sur lesquels il n’y a ni créance fixe de l’Eglise, ni consentement unanime des pères. C’est de cette liberté que j’ai profité en expliquant la prophétie de Malachie. On a vu dans la tradition que les pères ont dit tantôt qu’Elie convertira le monde et toutes les nations infidèles, et tantôt qu’il convertira les Juifs. J’ai réuni ces deux sentiments qui ne sont pas exclusifs l’un de l’autre, comme je l’ai fait voir, parce que je les ai trouvés tout réunis dans le texte hébreu de Malachie.
Il y a même plus ici que le consentement unanime des pères, car il y a le consentement unanime de tous les fidèles. Les pères ont trouvé l’attente d’Elie gravée dans le cœur de tous les fidèles. C’était une attente comme héréditaire dans l’Eglise. Les pères n’ont point détrompé les fidèles. Ils les ont tous confirmés dans leur attente. Les deux seuls auteurs qui aient douté dans les dixième et douzième siècle, ont encore avoué que cette attente régnait de leur temps. Ainsi la voix du peuple se joint ici au consentement unanime des pères : voix qui ne sort pas d’une seule Eglise, mais de toutes les Eglises ; voix qu’on ne peut étouffer puisqu’il n’y a que la tradition qui ait droit de le faire, et que c’est la tradition même qui l’a formée.
Ceux qui doutent de la certitude de la tradition nous obligent d’examiner en peu de mots ce qu’Estius en a pensé. Je sais respecter le commentateur de saint Paul dans celui du maître des sentences. Mais je crois qu’il est permis à tout le monde d’examiner si un savant théologien a toujours raisonné conséquemment.
Estius, en commençant le livre des sentences, nous dit que c’est une tradition ancienne qu’Enoch et Elie viendront pour être les avant-coureurs du second avènement. Il dit ensuite que cette tradition devient déjà très-probable sur ce que l’Ecriture nous apprend qu’Enoch et Elie ne sont point morts ; mais que ce qui le prouve bien plus certainement, ce sont les textes de l’Ecriture. Il prouve en quatre manières que la prophétie de Malachie doit s’entendre à la lettre d’Elie de Thesbé. Il assure qu’il est sans difficulté que l’Ecclésiastique a eu en vue la prophétie de Malachie, et la personne même du prophète Elie. Il rapporte le texte de saint Mathieu c. 17 et le texte parallèle de saint Marc c. 12, et il les trouve si clairs, qu’il n’y fait pas de commentaire. Il dit qu’à l’égard des deux témoins de l’Apocalypse, il est assez prouvé qu’Elie en est un, puisqu’il est dit que les témoins auront le pouvoir de fermer le ciel, pouvoir qu’a eu Elie. Voici en passant une contradiction qu’il faut remarquer. Dans la suite Estius nous prouvant que sur ce qu’il est dit que les témoins auront le pouvoir de changer les eaux en sang, on n’en doit pas conclure que Moïse doive être un des deux témoins, établit ce principe, savoir qu’il est dit que les deux témoins feront tels et tels prodiges, mais qu’il n’est point dit que ceux qui les ont déjà faits, sont ceux qui reviendront sur la terre. Si c’est la votre principe, peut-on dire à Estius, vous ne deviez donc pas nous dire tout a l’heure que sur ce qu’il est dit que les deux témoins auront le pouvoir de fermer le ciel, il est assez prouvé qu’Elie sera un des témoins.
Après les textes de l’Ecriture, Estius descend aux témoignages de la tradition. Il nous dit que les pères ont pris à la lettre les textes de l’Ecriture qui promettent la venue d’Elie. Il ne rapporte pas les témoignages des pères, il se contente de citer les ouvrages, et de ces citations, si vous en ôtez quelques-unes d’ouvrages supposés, il en reste assez pour former une tradition d'à peu près douze siècles.
Sur ces assertions d’Estius, qui ne croira pas que ce théologien a regardé la venue d’Elie comme très-certaine, et comme attestée avec évidence par l’Ecriture et par la tradition de l’Eglise ? Cependant Estius, après tout cet appareil de preuves et de preuves soutenues par des réponses aux objections, ne regarde au même endroit la venue d’Elie que comme une chose vraisemblable et plus que probable, et il ne peut jamais sortir des vraisemblances, des convenances, des probabilités. Je demande au lecteur si c’est à quoi il devait s’attendre.
Estius ne juge pas que les pères aient parlé avec autant de force qu’Alcuin et qu’Arétas. Mais 1° nous avons vu que sans presser le mot fides dans Alcuin et le traduisant seulement créance, Alcuin a mis le retour d’Elie au nombre des signes des derniers temps qui arriveront très-certainement, quæ certissima futura esse creduntur. 2° qu’Arétas a dit que la venue d’Elie est claire dans les Ecritures. Or, ce qu’ont dit Alcuin et Arétas, tous les pères l’ont supposé, car tous ont parlé positivement. Tous ont dressé leurs commentaires sur la certitude du sens littéral de Malachie et de l’Evangile. Tous se sont rangés dans la même file de tradition, les pères latins comme les pères grecs. Estius lui-même appuie-t-il davantage sur tous les sens littéraux de l’Ecriture ? Quel prétexte avait-il donc pour affaiblir l’assertion des pères ? Si l’on examinait toutes les preuves que ce savant théologien a trouvées dans la tradition des véritables sentiments des pères, et toutes les assertions qu’il établit en conséquence, je ne sais pas si l’on y verrait des preuves plus positives que toutes celles qu’il nous a données du retour d’Elie. Estius ayant cité les pères des douze premiers siècles, ne fait mention d'aucun doute. Il ne parle ni de Cassien, ni d’un partage de sentiments qu’on a cru voir dans S. Jérôme, ni du doute de Rémi d’Auxerre. Il ne trouve point même que l’abbé Rupert ait douté. Tout ce qu’il nous cite de la tradition porte un caractère d’assurance et de certitude, et au bout de tout cela il se renferme dans la vraisemblance. N’ai-je pas droit de conclure qu’Estius n’avait pas bien examiné la nature de ses preuves et leur force ? Il est bien certain qu’un homme qui avait le jugement bon, comme l’avait ce théologien, n’aurait pas conclu si faiblement s’il avait consulté les originaux.
Si Estius ne voulait pas établir une foi proprement dite de la venue d’Elie, n’y a-t-il point de milieu entre une foi proprement dite et une probabilité ? Il y a entre les deux la certitude que nous avons sur tous les sens grammaticaux de l’Ecriture ; certitude qui n’est pas moins grande sur l’Ecriture que sur tous les livres du monde, après qu’un bon commentaire en a mis la pensée au grand jour. Il y a encore une certitude de tradition telle que nous l’avons sur beaucoup de vérités qui ne font pas l’objet de la foi proprement dit. Estius
était le maître de ne pas admettre ici une certitude de foi. Il n’y a en effet rien de tel que ce qui est partie nécessaire du culte, de la morale des chrétiens et qu’on ne peut ignorer ni enfreindre sans perdre son âme. Or la venue d’Elie n’est pas de cette espèce. Les chrétiens peuvent l’ignorer sans crime. Ils ne sont pas obligés de lire tel et tel endroit de l’Ecriture qui l’annonce clairement, ni en le lisant d’y fixer leur attention, puisque leur sort éternel n’en dépend pas. Mais si l’importance est ici d’un ordre inférieur, il n’en est pas de même de la certitude. Car la certitude de la venue d’Elie est égale à la certitude des vérités de la foi. Toutes les deux certitudes dérivent de la même source, des livres saints et de la tradition, et par conséquent doivent aller de pair, quoique l’une le cède à l’autre eu égard à l’importance.
Cet exemple d’un homme qui était déjà savant et assez versé dans l’Ecriture, lorsqu’il composa son ouvrage sur le maître des sentences, nous montre qu’un homme catholique et qui respecte en même temps l’Ecriture et la tradition, ne peut point raisonner conséquemment et s’en tenir à la vraisemblance par rapport à la venue d’Elie.
Les protestants qui se mettent tout à leur aise dans la négative, paraissent raisonner plus conséquemment, lorsqu’après s’être inscrits en faux contre la tradition des pères, ils nous expliquent l’Ecriture à leur manière. Mais ils rentrent dans l’inconséquence, parce qu’ils sont obligés de rentrer dans la tradition. Les anti-trinitaires leur ayant fait voir bien du pays sur l’obscurité de l’Ecriture, les protestants n’ont su leur dire autre chose, si ce n’est qu’il y avait dans l’Eglise une ancienne conformité de créance, qu’il faut expliquer les difficultés de l’Ecriture. C’est ainsi que les protestants sont revenus à la tradition, en se cachant de l’Eglise Romaine. Mais les premières Eglises apostoliques étaient-elles moins en état de nous transmettre une vérité littérale de Malachie et de l’Evangile que toutes les autres vérités qui formaient cette ancienne créance dont nous parlent les protestants?
Demandez encore aux protestants, à Grotius par exemple et à Flaccus Illyricus, pourquoi ils s’en rapportent à Justin, à Irénée, à Théophile d’Antioche, à Terlullien sur le véritable auteur de l’Apocalypse. « Ces auteurs, nous disent-ils, sont des hommes dignes de foi, et ils n’auraient pas affirmé si positivement que l’Apocalypse est de Jean l’Evangéliste, s’ils avaient aperçu que leurs prédécesseurs en eussent douté. » Voilà ce que nous répondrons à ces messieurs. Ces mêmes auteurs que vous jugez dignes de foi, n’auraient point affirmé si positivement que le sens littéral de la venue d’Elie est le vrai sens de Malachie et de l’Evangile, s’ils avaient aperçu que leurs prédécesseurs en eussent douté. Les deux assertions sont d’une nature différente, mais la certitude en était la même et avait la même source. Saint Justin assurait que l’Apocalypse était de Jean l’Evangéliste parce qu’il l’avait appris de la tradition. Il assurait de même, parce qu’il l’avait appris de la tradition, qu’ici le vrai sens des Ecritures était le sens de la venue d’Elie au second avènement. Pour avoir droit de contester le témoignage de ces premiers pères, il faudrait prouver qu’ils ne l’ont donné qu’à titre d’opinion ou de sentiment particulier, et que dès leurs temps même les sentiments n’étaient pas uniformes. Mais comment le prouvera-t-on, lorsqu’on voit que ce même sentiment a été adopté généralement dans tous les siècles, et qu’on ne trouve pas la moindre trace de doute avant les temps d’ignorance ? Les protestants qui ont paru si difficiles à contenter en fait de tradition, n’ignoraient pas qu'il y a eu des doutes très réels sur le véritable auteur de l’Apocalypse, après Justin, Irénée et Tertullien. Néanmoins ils se sont tenus contents des témoignages de ces premiers pères; preuve bien sensible que leur propre bon sens condamnait leur délicatesse, et qu’au fond ils sentaient bien que quelques doutes épars de côté et d’autre ne devaient pas l’emporter sur une tradition presque unanime, et que la presque unanimité seule donne à la tradition le vrai caractère d’une doctrine apostolique.
(à suivre...)
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