ANALECTA JURIS PONTIFICII
CENT VINGT-HUITIÈME LIVRAISON.
DISERTATION CRITIQUE ET THÉOLOGIQUE SUR LAVENUE D ÉLIE
PAR LE P. HOUBIGANT DE L’ORATOIRE
SUITE
SECONDE PARTIE.
I.
De la tradition des Juifs sur la venue d'Elie : que celle de l’Eglise nous va mettre dans tous les droits de la prescription.
La tradition qui régnait chez les Juifs touchant la venue d’Elie, paraît avoir commencé au temps de Malachie. Jusqu’alors les Juifs ne doutant point qu’Elie ne fût plein de vie, et que Dieu ne l’eût réservé pour quelque grande œuvre, ne savaient point quels étaient les desseins de Dieu sur ce prophète, ni dans quelle conjoncture des temps à venir Dieu devait les exécuter. Mais Malachie, le dernier des prophètes, ayant annoncé Elie, comme devant précéder un grand et terrible jour et opérer une réunion célèbre et universelle dans le monde, les Juifs interprétèrent l’oracle du prophète suivant les idées qu’ils se firent de la religion future du Messie. Les Juifs éclairés entendirent la réunion des pères aux enfants d’une réunion des cœurs dans le culte du Messie, tel que le montraient les Ecritures. Les Juifs charnels qui accommodaient l’Ecriture à leur sens propre, s’attendaient qu’Elie rassemblerait en un même peuple, et comme sous un même étendard, leur nation dispersée dans toute la terre, et que dans cet état ils seraient accueillis par ce grand dominateur qu’ils attendaient, et qui ne viendrait que pour les rendre heureux et florissants dans tout le monde.
Nous ne devons point douter que les Juifs selon l’esprit n’attendissent deux avènements du Messie, et apparemment aussi deux précurseurs. Les deux avènements étaient marqués distinctement dans les prophètes, et, dans Malachie, les deux précurseurs. Car Malachie avait annoncé l’un comme un ange, ou envoyé pour préparer les voies, et avait nommé l’autre le prophète Elie. Mais les Juifs qui entraient dans l’esprit des Ecritures, étaient en bien petit nombre. Ainsi la tradition pure de ces événements célèbres n’était pas a beaucoup près la tradition dominante dans la Judée; de telle sorte que J.-C. se manifestant au monde, ne trouva plus chez les Scribes même qu’une tradition défigurée et devenue méconnaissable.
Les prophètes n’ayant point marqué l’époque des deux avènements du Messie, mais seulement celle du premier, la plupart des Juifs prenaient ces deux avènements pour un seul, et en conséquence n’attendaient qu’un précurseur. Une erreur toute semblable a trompé beaucoup de chrétiens dans l’Eglise naissante.
J.-C. ayant parlé dans un même discours des signes qui devaient précéder la ruine de Jérusalem et du temple et de ceux qui doivent annoncer la désolation générale de l’univers et la fin des siècles, et ayant fait assez entendre que la ruine de Jérusalem et du temple arriverait bientôt, les apôtres en prirent occasion de regarder ces choses d’un même coup d’œil et comme devant arriver toutes ensemble. « Les apôtres, dit Maldonat, croyaient que la fin du monde et la fin du temple étaient jointes ensemble. J.-C. ne voulut pas les détromper, de peur qu’après la destruction du temple voyant leurs espérances éloignées, ils ne demeurassent trop tranquilles. " Sans adopter cette vue que Maldonat prête au Sauveur, il est certain que telle a été la première pensée des apôtres, et après eux de beaucoup de chrétiens. Les vrais fidèles attendaient impatiemment la ruine de Jérusalem, croyant que le règne du Messie ne devait être fondé que sur la ruine de l’Etat des Juifs, et que la fin du monde suivrait bientôt. Saint Paul s’est opposé à cette erreur dans sa seconde Epître aux Thessaloniciens; et nous ne devons pas nous en étonner. Il n’y avait point d’erreur plus dangereuse pour une société naissante. Car comment les fidèles eussent-ils songé sérieusement à établir le christianisme dans leurs familles et à le faire passer à la postérité, s’ils avaient été dans la pensée que le monde finirait dans quelques années ? Et d’ailleurs quelle idée aurait-on eu d’une religion qui, après avoir été prédite par tant d’oracles et figurée par tant d’événements, et cela pendant quatre mille ans, n’aurait dû avoir qu’une durée de quelques années?
Mais si le Sauveur n’a point fixé l'époque du dernier avènement, il en a certainement fait connaître le précurseur ; j’ai taché de le montrer en examinant son discours aux apôtres en S. Mathieu ch. 17. Et je prie ceux qui en douteraient encore après toutes les preuves que j’en ai données, de bien considérer quelle est la nouvelle preuve que je vais leur présenter, en leur exposant quelle a été la tradition de l’Eglise sur la venue d’Elie.
Les apôtres et les disciples de Jésus-Christ ont eu de grands combats à soutenir contre les Juifs. Ce sont les Juifs qui ont été les premiers ennemis de l’Evangile. S. Etienne a disputé contre eux à Jérusalem. S. Paul a eu de fréquentes conférences avec les Juifs à Athènes et à Corinthe. Il a disputé contre eux pendant trois mois de suite à Ephèse. Il n’y a point de doute que tous les apôtres et tous les disciples qui ont planté la foi dans le monde, n’aient eu les mêmes disputes avec les Juifs, surtout dans l’Orient où cette nation était infiniment répandue. Or la grande objection des Juifs était qu’Elie n’était point encore venu, et qu’ainsi Jésus de Nazareth, annoncé par les apôtres, ne pouvait être le Messie prédit par les prophètes. D’où il faut conclure que tous ceux qui ont prêché la foi dans le monde, ne pouvaient se dispenser d’expliquer aux Juifs ce que les Ecritures leur apprenaient touchant la venue d’Elie ; et qu’ainsi il est nécessaire qu’ils aient laissé dans l’Eglise un sentiment touchant la venue d’Elie.
Si donc ce sentiment paraît dès les premiers temps de l’Eglise, et que ce sentiment soit uniforme, n’est-il pas certain qu’il sera le même qu’ont laissé les apôtres ? Prenons garde que nous voilà dans tous les droits de la prescription.
La prescription est un droit d’acquisition plus ancien que toutes les opinions nouvelles. La force de la prescription consiste dans un fait qu’elle établit, savoir que ce qu’on croit dans l’Eglise a passé des apôtres aux siècles suivants. Et ce fait se démontre par la créance universelle qu’on voit établie avant toutes les nouveautés, et par les monuments qui nous l’attestent. Or, c’est ce que nous allons voir touchant la venue d’Elie.
On dira peut-être que les Pères de l’Eglise n’ont usé de l’argument de la prescription que pour appuyer les dogmes de l’Eglise, et qu’ici ce n’est pas un dogme. Mais ce n’est là qu’un subterfuge. La force de la prescription ne dépend pas de l’importance des vérités qu’elle établit. Elle consiste uniquement dans le fait démontré, savoir qu’une vérité, de quelque importance qu’elle puisse être, a passé des apôtres dans l’Eglise. Ainsi, que la venue d’Elie soit un dogme ou ne le soit pas, il est toujours certain que si elle est attestée dans tous les siècles, cette venue est du moins une vérité de tradition, c’est-à-dire une vérité qui nous vient du temps des apôtres, et qu'ainsi à l’égard de cette vérité la prescription a la même force qu’à l’égard des vérités les plus nécessaires au christianisme.
Il y a même des prescriptions qui n’en sont pas moins certaines pour n’être pas universelles. Nous ne contestons pas à l’Eglise grecque que les apôtres qui ont prêché la foi dans l’Orient n’aient pu consacrer avec du pain levé. Les Grecs, de leur côté ne peuvent nous contester que l’usage contraire ne soit ou ne puisse être aussi ancien que l’établissement de nos premières Eglises. Il en était à peu près de même du jour de la Pâque dans les deux Eglises naissantes. Cette diversité d’usage n’affaiblissait point la preuve que chacun trouvait dans l’argument de la prescription. Elle prouvait tout au plus que les apôtres n’étaient point convenus d’un usage uniforme avant qu’ils se séparassent.
Il n’y aura point ici un semblable partage dans les deux Eglises. Nous les verrons toutes les deux déposer constamment touchant la venue d’Elie, comme précurseur du second avènement. Il est vrai que les pères qui composent la chaîne de la tradition, ne la citeront pas toujours en preuve de ce qu’ils avancent. Mais l’uniformité dans laquelle ils se rencontrent, la cite pour eux à notre égard. Si les pères s’autorisent plus souvent de l’Ecriture que de la tradition, c’est parce que, de deux preuves convaincantes, ils choisissaient la plus sensible. On persuade plus aisément le vrai sens d’un texte par ce texte même, quand on le voit entre les mains de tout le monde, qu’on ne prouve que c’est ainsi que toutes les Eglises du monde l’interprètent. La dernière de ces deux preuves était la grande preuve des conciles généraux, parce que ces conciles rassemblaient des témoins de plusieurs endroits du monde, et qu’il n’y en avait point de plus efficace pour confondre les erreurs. Mais un particulier parlant dans une église particulière et qui n’a point de relations prochaines avec des églises éloignées, a plutôt fait de prendre en main le livre même qui porte ses preuves, principalement quand la vérité qu’il développe n’a point encore été combattue et qu’il n’a point d’erreurs à réfuter. C’est la conduite que suivaient les Pères en enseignant les dogmes de l’Eglise. C’est celle qu’ils ont tenue par rapport à l’avénement d’Elie.
Nous allons donc suivre la tradition de la venue d’Elie dans tous les siècles, et nous y comprendrons avec les pères tous les docteurs dont la théologie a coutume de s’autoriser. Nous ne rapporterons point les textes même à moins que cela ne soit nécessaire, pour ne point grossir inutilement ce volume. Nous traduirons les auteurs sur les textes originaux, et s’il arrive que nous nous écartions quelquefois des traductions qui en ont été faites, nous aurons soin de nous justifier. Tous les témoignages que nous allons rapporter diront tous à peu près la même chose touchant la venue même du prophète Elie, et cette grande uniformité sera une grande preuve. Mais touchant les circonstances de la venue d’Elie, si les témoignages ne sont pas si uniformes, ils seront plus curieux. Les lecteurs y verront quelle idée ont eue les pères des derniers temps du monde. Nous joindrons à ces témoignages des réflexions et des critiques soit sur les textes des pères, soit sur leurs sentiments, et nous ne les prodiguerons pas pour ne point trop détourner nos lecteurs, nous contentant des réflexions et des critiques qui paraîtront les plus nécessaires.
(à suivre…)