DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE

Mercè
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Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE

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§ 5.
Examen du texte de S. Matthieu ch. 11, versets 13, 14,15.



« Jusqu’à Jean tous les prophètes aussi bien que la loi ont prophétisé, et si vous voulez le recevoir, il est lui-même Elie qui doit venir. Que celui-là entende qui a des oreilles pour entendre. »


« Si vous voulez le recevoir. »

Le grec et le latin disent seulement, « si vous voulez recevoir. » Comme on ne voit pas d’abord ce que J.-C. présente ici à recevoir, chacun le supplée comme il le juge à propos. Les uns traduisent, et si vous voulez le recevoir, c’est-à-dire Jean-Baptiste. D’autres préfèrent : « Et si vous voulez comprendre ce que je vous dis. » Le mot grec signifie également recevoir et comprendre. Ainsi la lettre toute seule ne peut nous apprendre quelle est la meilleure de ces deux versions. Mais la suite du discours va nous aider. Car d’abord elle nous prouve que J.-C. n’a point dit : « Et si vous voulez comprendre ce que je vous dis. » On ne doit pas penser que J.-C. dise deux fois la même chose, si cela n’est pas nécessaire. Mais il dit plus bas : « Qui a des oreilles entende, » et c’est ainsi qu’il a coutume de rendre le monde attentif. Il ne doit donc point dire plus haut : « si vous voulez comprendre, » puisqu’il ne le dirait que pour rendre le monde attentif. D’ailleurs on voit assez que ces paroles, et si vous voulez comprendre, se disent d’un ton plus doux que ces dernières : Qui a des oreilles, entende. Or, à quel propos deux tons différents pour dire la même chose ?

Traduirions-nous maintenant; et si vous voulez le recevoir, c’est-à-dire Jean-Baptiste ? Mais convient-il de représenter le Sauveur comme proposant aux Juifs de recevoir Jean-Baptiste s’il le voulaient bien? Peut-on les en dispenser, s’ils ne voulaient pas ? Et si la nécessité de recevoir Jean-Baptiste est absolue, est-ce traduire selon la vérité que d’adoucir les termes?
Voilà deux traductions rejetées.

En voici une troisième :
« Et si vous voulez recevoir Jean-Baptiste sur le pied d’Elie, il est Elie qui doit venir. » Je joins, si vous voulez, avec ce qui suit, Jean est Elie, etc; et c’est comme si J.-C. disait:
« Prenez que Jean est Elie. » Il me semble qu’il n’y a point d’autre manière de satisfaire au ton d’adoucissement qui est dans les deux textes grec et latin, qui nous tiennent lieu de l’original. Le Sauveur voyant qu’on ne reçoit pas le témoignage de Jean-Baptiste qu’on n’attendait point, et qu’on se dit prêt à recevoir celui d’Elie, qu’on attend, propose aux Juifs de prendre Jean sur le pied d’Elie. C’est ce que la suite va bientôt développer.


« Il est Elie qui doit venir. »

J'avoue qu’en lisant pour la première fois le commentaire d’un protestant sur cet endroit de l’Evangile, je fus frappé des avantages qu’il en tirait, et qu’en conséquence j’ai passé moi-même par le doute que je combats dans cet ouvrage. Il arriva que deux personnes disputèrent devant moi sur la venue d’Elie et que je voulus savoir qui des deux avait raison. Pour le savoir, j’ai consulté les textes de l’Ecriture dans les langues originales, et avec eux les commentateurs. Après avoir tout examiné, il m’a semblé que chacun ne voyait dans les textes de l'Ecriture que son propre sentiment, et je n’ai jamais mieux compris combien la prévention est peu capable d’une critique sensée. Ceux qui nient la venue d’Elie ont très-mal fondé leur négative sur ce texte de S. Mathieu. Ceux qui tiennent pour l’affirmative ont voulu prendre trop d’avantages sur ce même texte, et n’ont point traité, comme ils devaient, l’objection la plus dominante des protestants. Ce sont deux choses qui se prouveront d’elles-mêmes dans ce que nous allons dire.

Premièrement, ces paroles : Qui a des oreilles, entende, se rapportent à ce qui précède, et non point à ce qui suit. Car le sens finit à cet endroit dans le texte de S. Mathieu; et d’ailleurs il est certain que J.-C. n’use jamais de ce proverbe que pour rendre attentif à ce qu’il vient de dire.

Secondement, Jésus-Christ a coutume d’en user lorsque ce qu’il vient de dire a une double pensée. Car il l’emploie après des sentences allégoriques et après des paraboles qui n’ont point été développées.

Troisièmement, Jésus-Christ n’a pas dessein de nous rendre attentif à celui des deux sens qui est tout à découvert. Car si le sens était clair et manifeste, à quoi servirait, dit saint Jérôme, de nous préparer à le bien entendre ? D’où il suit que Jésus-Christ nous parle ici comme ferait un homme qui nous ayant conté un apologue et n’y mettant pas la morale, se contenterait de nous dire : Ecoutez bien ce que cela signifie.

Quatrièmement, il faut que la vérité qui est cachée sous ces paroles : Jean est Elie qui doit venir, soit une vérité importante pour la Judée, puisque Jésus-Christ demande expressément qu’on s’y applique.
Ces observations, toutes simples qu’elles paraissent, vont être d’un grand usage.

Enfin, il est évident que la pensée du Sauveur est qu’il y a un avènement du Messie auquel la synagogue ne s’attend pas; que cet avènement n’est point tel qu’on se l’imagine, et que Jean-Baptiste l’est venu annoncer en Judée.
Mais comment ces paroles : si vous voulez, Jean est Elie qui doit venir, font-elles entendre à la Judée ce que le Sauveur a dans la pensée ? Comment, dis-je, le font-elles entendre de telle manière que ceux-là seuls qui ont des oreilles le puissent entendre ? C’est en ce que 1° Jésus-Christ ne propose Jean-Baptiste comme Elie, que par voie d’insinuation, en disant seulement : si vous voulez. 2° En ce qu’il ne dit pas ouvertement que Jean-Baptiste a annoncé le Messie, ni que c’est lui-même qui est ce Messie, mais qu’il se contente d’ajouter à son discours : Qui a des oreilles entende. Cet avertissement suffisait a ceux qui étaient attentifs. Car en prenant Jean comme un Elie, et sachant d’ailleurs ce qu’Elie viendrait faire dans le monde, comme les Juifs le savaient, il ne restait plus qu’à tirer la conséquence.

il y a donc deux qualités nécessaires au discours, savoir l'insinuation et le dernier mot, et quiconque en ôtera ces qualités, en voulant l'expliquer, s’écartera du droit sens de l’Evangile.
Jusqu'ici je vois tout le monde assez d’accord. Mais sur ces mêmes principes que tous les commentateurs supposent et que plusieurs ne suivent pas, voici trois différents commentaires.

Premier commentaire : Vous attendez Elie, pour savoir auquel temps viendra le Messie, mais ce temps est venu pour vous, et il ne tient qu’à vous de prendre Jean-Baptiste sur le pied d’Elie, car ce qu’Elie fera un jour, Jean-Baptiste le fait aujourd’hui.
Ce commentaire conserve au discours les deux qualités qu’il doit avoir. On y voit que Jésus-Christ insinue seulement que Jean est Elie, et qu'il laisse à conclure à ceux qui prêtent l’oreille comment Jean accomplit en Judée un ministère qui sera un jour celui d’Elie. Il est vrai qu’en passant Jésus-Christ y donne un consentement à la tradition des Juifs touchant la venue d’Elie. Mais on ne peut prouver que le Sauveur n’a pas eu dessein de faire entrer ce consentement dans son discours. Le discours ne présente sur cela aucune négative ; et il est certain qu’il n’affaiblit point les textes qui nous ont déjà prouvé avènement d’Elie. Toutefois voici ce qu'on peut dire. Le consentement du Sauveur à la tradition des Juifs étant mis à part, le discours n’en sera pas moins tel et aussi fort qu’il doit être. Ainsi le consentement n’y est pas nécessaire, et par conséquent le texte de S. Mathieu ne nous prouve pas invinciblement la venue d'Elie.
J’avoue ne rien voir que de sensé dans cette remarque. En effet, un commentaire ne fait point loi, quand il n’est pas unique ; et qu’un autre commentaire qu’on lui oppose n’est pas moins heureux.

Second commentaire : Elie, selon vous, doit venir pour faire connaître le Messie. S'il venait à présent vous recevriez son témoignage. Vous ne soupçonneriez pas qu’un homme tel qu’Elie fût capable de vous tromper. Eh bien, Jean est Elie. Jean a reçu les dons d’Elie, il a vécu dans le désert comme Elie ; il a le zèle d’Elie; vous n’en doutez pas. Le témoignage de Jean n’est pas moins que celui d’Elie. Qui a des oreilles entende.
On voit, sans que j’en avertisse, que ce second commentaire conserve aussi au discours les deux qualités qu’il doit avoir. Ce commentaire diffère du premier par deux endroits : 1° En ce qu’il appuie sur les qualités personnelles de Jean-Baptiste afin d’en tirer une induction pour la qualité du témoignage ; 2° en ce qu’il laisse la tradition des Juifs pour ce qu’elle est, car J. C. ne s’en sert que comme d’un argument ad hominem.
II prend le Juif par ce qu’il accorde pour lui faire accorder ce qu’il nie ou qu’il ne voit pas. Le Juif accorde que le témoignage d’Elie sera digne de foi, quand il viendra faire connaître le Messie. Le Sauveur prend le Juif par cet aveu, et lui fait remarquer que le témoignage d'un homme tel que Jean-Baptiste, vaut bien celui d’Elie, puisqu’il a les qualités d’Elie.
Ceux qui tiennent pour le premier commentaire ne peuvent point récuser la justesse de celui-ci. Le premier commentaire insiste sur la proposition accidentelle, qui doit venir ; celui-ci s’en tient à la proposition principale, Jean est Elie, et on voit qu’il représente le discours du Sauveur tel qu’il doit être.
Ainsi voilà deux commentaires qui se soutiennent également, et cet équilibre est formé de l’incertitude où nous sommes, si le Sauveur a voulu faire entrer dans son discours un consentement à la tradition des Juifs. Le consentement du Sauveur ne nuit pas au discours, mais son silence n'y nuit pas davantage. Car soit qu’Elie vienne ou ne vienne pas, il suffit que le Juif suppose qu’il viendra pour le presser de recevoir le témoignage de Jean-Baptiste, comme il recevrait celui d’Elie.

Troisième commentaire: Si vous voulez recevoir ce qu’on vous dit, Jean est Elie que vous attendrez. Vous croyez qu'Elie viendra vous annoncer le Messie. Mais il n’y aura point d’autre Elie que Jean-Baptiste.
Demandez aux protestants, auteurs de ce commentaire, pourquoi ils font entrer dans le discours cette négative : Il n'y aura point d'autre Elie. Le discours la demande-t-il comme partie nécessaire? J. C. n’a-t-il pu dire : Jean est Elie qui doit venir, sans supposer que Jean est seul précurseur? Ceux d’entre les Juifs qui ont des oreilles pour entendre ne pourront-ils plus comprendre que Jean-Baptiste a annoncé le Messie, si on leur laisse croire en même temps qu’Elie l'annoncera un jour comme a fait Jean-Baptiste. Nous interrogeons les protestants et ils n’ont rien à nous répondre. L’un paraît satisfait de lui-même, quand il a dit que c’est la vérité qui a prononcé qu’il n’y a point d’autre Elie que Jean-Baptiste, cum veritas ipsa dicat. L’autre nous crie qu’il n’y a rien de plus clair, quo nihil clarius dici potest. Mais leur confiance ne nous empêche point de les voir tous dans une misérable pétition de principe. Ils ont commencé par regarder la tradition de la venue d’Elie comme une fable; ensuite ils ont fait parler la vérité même selon leurs préjugés.
Tout ce que le protestant pourrait mettre dans sa négative, c’est : Il n’y aura point d’autre Elie. La négative ainsi modifiée n’est pas même nécessaire dans le discours. Car il n’y entre nécessairement que l’affirmative touchant le témoignage que Jean a rendu au Messie.

Les commentateurs protestants et un très-petit nombre de catholiques qui se sont joints à eux ayant fait grand bruit sur ce texte de S. Matthieu, je vais examiner d’un peu plus près leur commentaire.

Premièrement, si J.-C. dit aux Juifs qu’il n’y aura jamais d’autre Elie que Jean-Baptiste, il leur dit en même temps que la prophétie de Malachie n’aura jamais d’autre accomplissement que dans la personne de Jean-Baptiste. Et il le dit même avec force. Car il ne le dit que pour les détromper d’une grosse erreur. Où a-t-on jamais vu ni J.-C. ni aucun auteur sacré nous avertir ou nous inculquer avec force une vérité de la dernière importance, et pour cela user des termes : Si vous voulez bien, etc. Cette réflexion va prendre une nouvelle force dans la suivante.

Car en second lieu, il est certain que ces mots, si vous voulez recevoir, ne présentent rien au-delà d’une simple insinuation. Je l’ai déjà remarqué, à présent je le prouve. Le Sauveur venait de dire que Jean est cet ange qui devait préparer les voies au Seigneur. Les Juifs n’avaient point compris cela, et ils demeuraient dans leur ancienne persuasion que cet ange annoncé pour préparer les voies, était Elie lui-même. Le Sauveur prend occasion du souvenir d’Elie qui leur vient dans l’esprit à propos de cet ange pour leur proposer Jean-Baptiste sur le pied d’Elie. Or, prenons garde que le Sauveur ne parle plus du même ton. Tout à l’heure il ne disait pas : « Et si vous voulez recevoir, Jean est cet ange. » Il disait positivement : « Jean est celui dont il a été écrit : J’enverrai mon ange etc. » Maintenant il ne dit pas: «Jean est celui dont il est écrit, j’enverrai Elie. » Il se contente de dire: « Prenez que Jean est Elie. » Pourquoi ces deux tons ? C'est parce que l’un montre aux Juifs l’accomplissement littéral d’une prophétie dont Jean est l’objet, et qu’il y va du tout pour eux de ne pas rejeter son témoignage. Au lieu que l’autre ne porte l’attention que vers un accomplissement spirituel de la prophétie qui regarde Elie dans le sens littéral, et qu’il importait moins aux Juifs de savoir qu’Elie représentait Jean-Baptiste. Mais il importait aux Juifs de recevoir le témoignage de Jean-Baptiste. Voilà pourquoi le Sauveur ajoute : « Qui a des oreilles entende, » et remet dans son discours à peu près la même force qu'il y avait mise en disant :
« Jean est l’Ange qui prépare les voies. »

Que devient maintenant cet adoucissement et cette forme de discours dans le commentaire du protestant ? Elle y disparaît totalement. Grotius avait tâché de l'y conserver. Mais voici Jean Price qui lui fait remarquer que, soit que les Juifs voulussent ou ne voulussent pas, Jean était le seul Elie. Price en conclut que ces mots : Si vous voulez, sont absolus et non pas hypothétiques, de même que ceux-ci de Saint-Paul : « Si les Juifs veulent dire la vérité, ils savent que j’ai toujours vécu etc. » C'est en quoi Price n'a point pris garde qu’il met dans le discours du Sauveur la même répétition qu’y ont mise quelques-uns de nos traducteurs. Car, selon Price, il faut traduire, si vous voulez écouter la vérité, ce qui revient au même que ces autres paroles de J.-C. : Qui a des oreilles, entende.

Troisièmement, le discours du Sauveur établit une ressemblance entre Jean et Elie. Les commentateurs protestants ne le nient pas. Mais en quoi mettront-ils la ressemblance ? Ils ne peuvent la tirer de ces mots, qui doit venir. Un homme ne ressemble pas à un autre parce que l’un vient et que l’autre ne viendra pas. C’est alors comme si le Sauveur disait : « Jean est Elie qui ne vient que dans votre imagination. » Ce ne sera donc plus qu’une ressemblance imaginaire. Car elle n’est réelle ni pour celui qui parle ni pour ceux qui écoutent puisqu’on ne convient point de part et d’autre des deux termes de la ressemblance. J.-C., selon le protestant, ne convient pas que Jean ressemble à Elie en ce qu’il est venu, puisqu’il nie qu’Elie soit à venir. Le Juif ne convient pas que Jean ressemble à Elie, puisqu’il n’accorde pas qu'il ait précédé le Messie, comme doit faire Elie. Si le protestant veut placer la ressemblance dans les qualités personnelles, on ne peut pas les contester ; mais cette ressemblance favorise-t-elle la négative ? De ce que Jean-Baptiste a le même zèle qu’Elie, conclura-t-il que l’un étant venu, l’autre ne viendra point? Que les protestants manient la ressemblance comme ils voudront, qu’ils la placent ou dans une partie ou dans la totalité du discours, la ressemblance n’adoptera point la négative ni conjointement ni séparément. La négative est toujours de trop ; négative éternellement supposée et jamais prouvée.

Quatrièmement, le commentaire des protestants ôte au discours le demi-mot qui en fait l’essence ; il est aisé de le prouver. Le Juif attend Elie, et l’espoir de son attente est de le voir annoncer le Messie. Ainsi pour le Juif ces mots, qui doit venir, rentrent absolument dans ceux-ci : qui doit venir annoncer le Messie. C’est ce que Jean-Baptiste nous apprend lui-même. Car ayant envoyé deux disciples au Sauveur pour lui demander : Est-ce vous qui devez venir, entendant lui et ses disciples : Est-ce vous qui devez venir sauver Israël? L’attente n’est pas exprimée en son entier, parce que les esprits en étant préoccupés, qui en disait les premiers mots, en disait les derniers ; qui disait la venue, disait aussi le ministère. Or, Jésus-Christ commence par dire : Jean est Elie, et cela signifie, selon les protestants : Il n’y aura point d’autre Elie. Jésus-Christ ajoute, qui doit venir, et c’est comme s’il disait, qui doit venir annoncer le Messie. Le tout ensemble signifie donc : Il n’y aura point d’autre Elie que Jean pour annoncer le Messie. Or, y a-t-il rien de plus clair que ce discours, et pourquoi ajouter ensuite : Qui a des oreilles, entende. Quant on a mis sa pensée au grand jour, on ne cherche plus à rendre le monde attentif à ce qui reste à dire. Jésus-Christ ayant dit à ses apôtres : la semence est la parole de Dieu, n’ajouta pas : « Qui a des oreilles, entende. » Le Sauveur avait adressé ces paroles au peuple à qui il n'avait pas jugé à propos d’expliquer la parabole. Mais dès qu'il en a donné le mot à ses apôtres, il ne faut plus d’oreilles pour l'entendre, parce que la double entente est mise à découvert. il est donc certain que les commentateurs protestants ont rendu trop clair le discours du Sauveur, et que si les Juifs ne l’ont pas compris, c’est parce J.-C. n’y a mis ni la pensée, ni le ton que les protestants y mettent.

Cinquièmement, les protestants portent ces paroles : Jean est Elie, au delà de leur, juste étendue. C’est ici un discours allégorique, comme le protestant veut qu’on explique : « Vous êtes cet homme dont je parle. » Nathan veut-il dire absolument et sans en rien rabattre : Il n’y a point d’autre homme que vous qui ait enlevé cette brebis à son voisin ? Il dit simplement : Vous êtes semblable à cet homme. Que ce fût un homme réel ou seulement un homme d’apologue, c’est sur quoi le prophète Nathan s’en rapporte à David. Il est donc hors de propos de nous représenter le Sauveur comme disant absolument: «Il n’y aura point d’autre Elie. » Le Sauveur n’aurait pu insister de la sorte qu’en regardant la tradition des Juifs comme une erreur dangereuse, et qu’en voulant les en détromper. Mais qui a dit aux commentateurs protestants que telle était la pensée et l’intention du Sauveur. Ils ne l’ont pu savoir que de leur pétition de principe.

Je crois qu’on aperçoit maintenant quel est le bon et le mauvais usage qu’on a fait du discours du Sauveur. Car on voit 1° que ceux qui ont donné le premier commentaire étaient en droit d’y faire entrer une approbation formelle de l’attente du véritable Elie, parce que le discours du Sauveur comporte, et qu’il laisse en son entier la prophétie de Malachie. Mais que cette approbation n'étant point nécessaire au discours, on ne peut sur ce discours seul prouver invinciblement la venue d’Elie. 2° Que ceux qui dans le second commentaire n’appuyent pas sur la proposition accidentelle, qui doit venir, mais qui se contentent de faire appuyer Jésus-Christ sur la proposition principale : Jean est Elie, et mettent la ressemblance des deux prophètes dans les qualités personnelles, ont droit de s’en tenir là, parce que la ressemblance des deux ministères n’est pas nécessaire au discours, et qu’il suffit que Jésus-Christ laisse une induction à tirer des qualités personnelles à la qualité du témoignage. Mais ceux-ci n’affaiblissent point pour cela la preuve de la venue d’Elie ; puisque de ce que Jésus-Christ n'aura insisté que sur la ressemblance personnelle, il ne s’ensuit pas qu’il a regardé comme fausse la ressemblance des ministères. 3° Que les commentateurs protestants se moquent de nous, quand ils ne font parler Jésus-Christ que pour nier l’avènement d’Elie. On a vu que leur commentaire abuse des termes, qu’il change toute la face du discours, qu’il le rend trop clair, et qu’il fait appuyer le Sauveur sur ce qui n’est pas nécessaire. Qu’enfin ces messieurs ne peuvent pas même fonder un simple doute sur le texte de l’Evangile, bien loin d’y faire triompher leur négative.
Mercè
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Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE

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§ 6.
Examen du texte de saint Mathieu, ch. 17, vers. 10-13.

« Les disciples l’interrogèrent et lui dirent : Pourquoi donc les Scribes disent-ils qu'il faut qu’Elie vienne auparavant? Jésus leur répondit : Il est vrai qu'Elie doit venir et qu’il rétablira toutes choses ; mais je vous déclare qu’Elie est déjà venu, et ils ne l’ont point connu, mais ils l’ont traité comme ils ont voulu... Alors les disciples comprirent qu’il leur avait parlé de Jean-Baptiste. »


Les trois disciples ne voyant plus que Jésus seul sur le mont Thabor, lui tiennent à peu près ce discours : Nous avons vu Elie avec vous, et nous pensions qu’il venait pour vous précéder dans la gloire de votre règne, comme vous nous l’aviez fait entendre. Mais Elie a disparu, et ce n’est point ici l’avènement d’Elie. Comment donc les Scribes peuvent-ils nous dire, etc.

Ils s’imaginent que leur maître se va bientôt montrer au monde dans l'état où ils l’ont vu sur le mont Thabor, et c’est pourquoi ils s’étonnent qu'Elie ne vienne pas annoncer cette nouvelle au monde; d’autant plus que l’apparition d’Elie leur en avait donné la pensée.

Jésus leur répondit : « Il est vrai qu’Elie viendra et qu’il rétablira toutes choses. »
La plupart des commentateurs protestants ne jugent pas à propos qu’on traduise avec nos versions françaises : Elie viendra ou doit venir. Mais ils prétendent qu'on doit traduire les uns : je veux bien qu'Elie doive venir ; d’autres : Elie devait venir, c’est-à-dire, selon eux, Jean-Baptiste. Ensuite ils nous apprennent comment Jean-Baptiste a rétabli toutes choses et ils ne voient pas comment on peut croire qu’Elie viendra, après que l’Evangéliste a remarqué que Jésus avait parlé de Jean-Baptiste et que les apôtres le comprirent. Je vais m’attacher à examiner toutes ces prétentions.

D’abord cette première traduction : Je veux bien qu'Elie doive venir, est condamnée par tous les textes et par le style même de l’Evangile.
La version grecque de saint Mathieu, qui est la plus ancienne, exprime, il est vrai, par un seul mot grec, qui répond à quidem du latin. On croit ne voir dans ce mot qu’une pure concession et qu’un aveu sans conséquence. Néanmoins ce mot n’est jamais employé dans le nouveau testament grec, pour marquer un simple aveu d’une chose qu’on ne croit pas. C’est pourquoi un de nos traducteurs qui n’est pas le plus célèbre, mais qui s’entendait mieux que tous les autres au style de l’Ecriture, n'a pas craint de traduire: « Elie doit venir en effet, » et il confirme sa version dans sa note.
La version syriaque de la Polyglotte d’Angleterre, la plus ancienne après la grecque, n’exprime point il est vrai ; elle met dans la bouche du Sauveur une assertion positive; elle nous dit en syriaque : Elie vient auparavant. Les versions Persane et Ethiopienne sont conformes à la version Syriaque, et la version Arabe emploie une particule qui signifie at vero et que le traducteur latin rend sane (certes) dans la Polyglotte d’Angleterre.

Indépendamment des anciens textes, jetons les yeux sur les endroits où Jésus-Christ ne fait que rapporter le sentiment des autres, sans l’approuver ; nous trouverons qu’il ne dit jamais il est vrai, comme il fait ici en parlant de l'avènement d’Elie. Vous avez appris qu’il a été dit aux Anciens, vous savez qu’il a été dit : C’est ainsi que le Sauveur a coutume de citer ce qu’on pense en Judée, lorsqu’il ne l’approuve pas. Mais écoutons-le quand il nous parle comme de lui-même. « Il est vrai que l’esprit est prompt ; il est vrai que vous boirez mon calice ; il est vrai que la moisson est grande. » Cette locution qui est si claire partout ailleurs, deviendrait-elle obscure, dès que le Sauveur nous parle de la venue d’Elie ?

La seconde traduction : Elie devait venir, demande à être examinée de plus près.
Pour la maintenir, les commentateurs protestants nous disent qu’il y a dans l’Ecriture beaucoup d'exemples de futurs pour des imparfaits; qu’ainsi il leur est permis de traduire : Elie devait venir.
Je ne conteste pas la remarque à ces Messieurs, mais je voudrais qu’ils eussent remarqué aussi que les futurs qu’on a coutume de résoudre en imparfaits, sont des futurs qui n’auraient point de sens, étant pris à la lettre, comme est celui-ci : « Est-ce vous qui devez venir, dont l’unique sens est: Est-ce vous, qui deviez venir? Mais lorsqu’un futur se présente avec un sens raisonnable, n’est-ce pas donner l’entorse au discours que de le résoudre en imparfait? Du moins il faudrait auparavant nous prouver que le futur pris à la lettre ne se soutient pas dans le discours.
En traduisant : Elie devait venir, on suppose que Jésus-Christ parle non du véritable Elie, mais de saint Jean-Baptiste. Il faut prouver que Jésus-Christ parle du véritable Elie.
Celui qui doit venir est le même qui doit rétablir toutes choses. Elie, dit Jésus-Christ, viendra et rétablira toutes choses. Mais est-ce à Jean-Baptiste qu’il appartient de rétablir toutes choses? Le Seigneur Jésus doit être reçu dans le ciel jusqu’au temps du rétablissement de toutes les choses, desquelles Dieu a parlé par les saints prophètes. Le rétablissement de toutes choses est, selon saint Pierre, un rétablissement que le Seigneur Jésus attend dans le ciel, et qui enferme l'accomplissement de toutes les paroles des prophètes. Est-ce Jean-Baptiste qui a fait un tel rétablissement? Saint Pierre use de la même expression qui est ici dans saint Mathieu, et qu’on trouve encore dans saint Marc, et il parle du même rétablissement dont le Sauveur a parlé ici. Il n’y a point dans l'Ecriture deux rétablissements de toutes choses.

Mais le texte même de l’Evangile va nous prouver que Jésus-Christ parle d’Elie et non point de Jean-Baptiste quand il dit : Elie viendra, etc.

Le Sauveur étant interrogé par ses disciples touchant le ministère d’Elie, en prend occasion de leur parler du ministère de S. Jean-Baptiste. Et l’Evangile remarque expressément qu’en effet les disciples comprirent que Jésus leur avait parlé de S. Jean-Baptiste.
Cependant il se va trouver que, si Jésus ne leur a point parlé d’abord du véritable Elie, ils ne pourront jamais comprendre qu’il leur a parlé ensuite de Jean-Baptiste. Car dans ce cas le Sauveur dira deux choses du nouvel Elie. La première qu’il doit ou devait rétablir toutes choses; la seconde, qu’on ne l’a point connu.

Mais : 1° comment les apôtres comprendront-ils que c’est Jean-Baptiste qui a rétabli toutes choses? Jésus-Christ, direz-vous, le leur apprend. Il reste à nous dire comment il le fait. Peut-on croire que Jean-Baptiste a rétabli toutes choses, tandis qu’en mourant il laisse sa nation dans un esprit de révolte contre les miracles et la loi nouvelle du Messie, et dans le penchant au déicide ? 2° Les apôtres pourront-ils allier ces deux choses dans la personne de S. Jean-Baptiste : avoir rétabli toutes choses, et n’avoir point été connu? Un homme qui paraît dans le monde sans que le monde se donne la peine de le connaître, et dont il se défait, quand il le juge à propos, est-il un homme qui a rétabli toutes choses? Il résulte, ce me semble, que les apôtres ne pouvaient point comprendre qu’on leur parlait de Jean-Baptiste, si c’est de lui qu’on leur a dit qu’il devait rétablir toutes choses.
Mais écoutons comment Grotius nous va tirer d’embarras. Voici son commentaire sur S. Mathieu.

Je tiens pour certain que le mot rétablir est pris de Malachie de manière à nous montrer qu'il aura son accomplissement dans Jean-Baptiste... Le véritable rétablissement a donc été consommé, lorsque Jean a rendu publique la doctrine de la pénitence et l’a scellée par son baptême.

Voici maintenant le commentaire du même Grotius sur S. Marc.

Et comment est-il écrit touchant le fils de l’homme qu’il doit souffrir beaucoup et être méprisé? C’est-à-dire, s’il est vrai qu’Elie doive tout rétablir ou comme l’entendent les docteurs de la loi, qu’il doive faire que le Messie soit favorablement accueilli de tout le peuple juif, comment donc s’accompliront les autres prophéties, qui déclarent que le Messie souffrira beaucoup. Mais je vous dis, au contraire, dit-il, tant s’en faut qu’Elie doive conduire tous les Juifs à l’obéissance qui est due au Messie, que celui-là même, qui est appelé Elie, a dû souffrir de la part des Juifs les traitements les plus atroces.
C’est ainsi que Grotius s’accorde avec lui-même. Lorsqu’il commente S. Mathieu, le rétablissement de toutes choses est un rétablissement qui est véritable dans la pensée de J.-C. C’est un rétablissement qui a été consommé lorsque Jean-Baptiste a prêché la pénitence. Mais lorsqu’il commente le même discours de J.-C. rapporté dans S. Marc, ce n’est plus qu’un rétablissement faux et qui n’est que dans l’idée des Juifs. Car ce dernier rétablissement est une obéissance du peuple juif au Messie. Mais ni Elie, selon Grotius, ni celui-là même qui est appelé Elie, ne conduira les Juifs à cette obéissance. Car tant s’en faut, etc., qu’au contraire., etc. Qui n’admire pas cette manière de commenter les Ecritures?

Voici encore un troisième rétablissement de Grotius plus curieux que les deux premiers.
Le rétablissement dans Plutarque, dans Columelle, dans Numenius cité par Eusèbe, dans Servicus sur la 4e Eglogue, dans les Gnostiques chez Irénée, c’est la révolution d’un astre qui revient à son premier état. Chez les historiens c’est la paix rendue après les troubles de l’Etat. Mais le même mot grec signifie aussi montrer, dans le sens que Capella appelle le nombre 5 un nombre démonstratif..... Voici le sens que je préfère, jusqu’au temps, dit-il, où ce que les prophètes ont prédit de la ruine des Juifs et de la vocation des Gentils sera montré par l’événement.

Selon ce troisième commentaire, le rétablissement de toutes choses dont parle S. Pierre n’est plus celui, ni ceux dont a parlé J.-C. en S. Mathieu et en S. Marc. Mais c’est la ruine des Juifs et la vocation des Gentils montrées par l’événement. J.-C., selon S. Pierre, attend dans le ciel ce rétablissement de toutes choses; selon Grotius, il n’a pas attendu longtemps. Car ce rétablissement a été consommé quelques années après. Le rétablissement de toutes choses enferme selon S. Pierre un accomplissement de tout ce que les SS. Prophètes ont prédit pendant beaucoup de siècles ; mais selon Grotius, commentateur de S. Pierre, ce rétablissement n’est un accomplissement que de ce que les SS. Prophètes ont prédit pour le commencement de la nouvelle alliance, comme si les SS. Prophètes n’avaient rien prédit des choses qui arriveront dans les derniers temps du monde.
Ces variations et ces perplexités de Grotius nous montrent où en sont les plus savants hommes quand ils font servir l’Ecriture de jouet à leurs préjugés, et comment la vérité se joue d’eux à son tour.

On vient de voir que le discours de J.-C. devient inexplicable pour les apôtres lorsqu’on en veut ôter la personne d’Elie ; au lieu qu’en l’y laissant tout s’éclaire et se développe de soi-même.


(à suivre...)
Mercè
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Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE

Message par Mercè »

Il est vrai qu’Elie doit venir et que, comme ou vous l’a dit, il rétablira toutes choses. Mais un autre Elie est venu, et bien loin qu’il ait été connu comme le sera Elie, quand il viendra pour tout rétablir, on n’a point songé qu’il venait accomplir un ministère tout semblable à celui d’Elie ; on l’a traité indignement et on l’a fait mourir.
Tout ce discours est clair, et on voit qu’il ne l’est qu’en y remettant le véritable Elie. On voit que Jésus-Christ en parlant de deux Elie à ses apôtres, donne à chacun l’attribut qui les distingue, de peur qu’on ne les confonde ; savoir, à l’un de n’être point connu, à l’autre de rétablir toutes choses ; que ce sont ces deux attributs qui donnent tout le dénouement du discours ; que dans le premier Jésus-Christ répondant à la question des apôtres, donne un consentement à la tradition des Scribes ; que dans le second J.-C. donne aux apôtres une instruction dont ils devaient faire usage ; savoir que Jean-Baptiste ayant été méconnu et mis à mort, il faut s’attendre que le Messie sera traité de même.


« Mais je vous déclare qu’Elie est déjà venu. »

Le mot déjà dans l’Ecriture signifie quelquefois qu’une chose n’arrivera plus, comme dans cet exemple : « qui disent que la résurrection est déjà faite. » Quelquefois aussi une chose qui doit arriver encore. Cette parabole du Sauveur :
« Celui qui ne croit point est déjà jugé, » et cette autre :
« Vous êtes déjà purs, » en sont des exemples.

Sur ces deux sens du mot déjà, ou voit assez ce qu’il faut répondre à ceux qui en abusent, mais voici quelque chose de plus positif.
« Mes frères, dit S. Paul, ne vous laissez point ébranler. Le jour du Seigneur ne viendra point qu’on n’ait vu paraître l’homme de péché. Et vous savez ce qui empêche qu’il ne vienne. Car le mystère d’iniquité s’opère déjà dans le monde. »

S. Jean dans une de ses épîtres : « Mes petits enfants, c’est ici la dernière heure, et comme vous avez ouï dire que l’Antéchrist doit venir, il y a déjà plusieurs Antéchrist. » S. Paul et S. Jean considèrent deux Antéchrist dans leur discours, un qui doit agir à découvert contre la doctrine de l’Evangile, un autre qui agit secrètement ; un qui séduira dans la suite des temps, un autre qui a déjà ses pratiques dans l’Eglise. Un enfin qui rendra son œuvre publique et éclatante ; l’autre qui trame l’iniquité sans être connu pour ce qu’il est.

De l’un ils disent qu’il viendra, de l’autre qu’il est déjà, ou ce qui est la même chose, qu’il est déjà venu. On ne peut voir un style plus conforme à celui du texte que nous examinons et on doit croire que ces deux apôtres imitèrent en esprit le langage de leur maître. Mais n’a-t-on qu’un poids et qu’une mesure lorsqu’on fait parler le maître si différemment de ses disciples ?
Avouons plutôt que comme il y a deux objets, il y a aussi deux temps dans le discours du Sauveur. Car, comme il y a dans le discours des deux apôtres, un temps pour l’Antéchrist secret et un temps pour l’Antéchrist public, il y a aussi dans le discours du Sauveur un temps pour un Elie qui sera connu dans l’univers par le rétablissement qu’il fera de toutes choses, et un temps pour un autre Elie qui est déjà venu, mais qu’on n’a point su connaître.


« Et ils ne l’ont point connu, mais il l’ont traité comme ils ont voulu. Alors les disciples comprirent que c’était de Jean-Baptiste qu’il leur avait parlé. »

Nos adversaires nous vont mettre un peu dans les quintessences; mais il faut les suivre où il nous mènent.
S. Mathieu ayant achevé de rapporter le discours de Jésus-Christ ajoute : « Alors ils comprirent. » Cet alors suppose qu’il y avait quelque chose dans le discours, où les disciples auraient pu reconnaître Jean-Baptiste et où cependant ils ne l’avaient point reconnu. Car si ce ne fut qu’alors qu’ils comprirent, et qu’avant ce discours il ne fut pas question de Jean-Baptiste, il est évident que depuis le discours commencé jusqu’à l’endroit où ils comprennent, il y a eu un moment où ils ne comprenaient pas. S’ils avaient compris aussitôt qu’ils auraient dû comprendre, l’Evangile ne dirait pas « : Alors ils comprirent. » Il dirait seulement : « Et les disciples comprirent. » Cela supposé, nous avons deux choses à examiner. La première, à quel endroit du discours les apôtres ne comprennent pas ce qu’ils auraient dû comprendre, savoir, qu’on leur parlait de Jean-Baptiste. La seconde, quel autre endroit leur fit comprendre que c’était de lui qu’on leur avait parlé.

Dans la première parole du Sauveur : Il est vrai qu'Elie doit venir, il n’y a rien encore qui puisse désigner Jean-Baptiste. Cette parole n’est qu’une reprise de ce qu’on dit en Judée, à laquelle le Sauveur ajoute seulement : Il est vrai, et il n’a point encore changé les idées ni les termes qui jusque-là ne faisaient penser qu’à Elie. Ainsi, Ce n’était pas dans ces premiers mots : Il est vrai qu'Elie doit venir, que les apôtres auraient dû comprendre qu’on leur parlait de Jean-Baptiste. C’était encore moins dans les suivants : Il rétablira toutes choses. Car outre que le nominatif n’a pas été encore changé, un rétablissement de toutes choses n’était pas, comme nous l’avons déjà dit, de quoi faire penser à Jean-Baptiste. Ce n’était donc plus que dans les mots suivants : Elie est déjà venu, qu’on pouvait tout d’abord reconnaître Jean-Baptiste. C’est pour lors en effet que Jésus-Christ commence à parler de lui-même et non plus d’après les Scribes ; c’est là qu’il veut rendre ses apôtres plus attentifs en disant : Mais je vous déclare. Néanmoins c’est là précisément où les apôtres commencent à manquer de pénétration. Ils voient qu’Elie a disparu, et ils s’entendent dire : Elie est déjà venu. Ils savent bien qu’Elie est venu puisqu’il a paru sur le Thabor. Mais leur esprit n’allant pas plus loin, Jésus-Christ ajoute : Ils ne l'ont point connu, et ils l'ont traité comme ils ont voulu. Alors leur idée change, et ils sont mis au fait.

Il y a donc dans le discours trois pensées qui se suivent. La première est : Elie viendra, qui n’était pas difficile à comprendre. La seconde : Elie est venu, qui ne trouve point d’ouverture chez les apôtres. La troisième : On ne l'a point connu, etc., qui fait comprendre la seconde, étant facile de comprendre que celui qui est venu et qu’on a traité comme on a voulu est Jean-Baptiste dont la mort était toute récente.

Rien de plus clair que ce commentaire et l’on y voit que les apôtres comprennent que Jean-Baptiste est Elie qui est venu et non pas Elie qui doit venir.
Mais il ne faut point, nous dit-on, partager ce discours en trois, comme vous faites. Le discours n’a que deux parties, l’une que les apôtres ne comprennent pas, l’autre qui la fait comprendre, et il y a même deux manières de composer ces deux parties.

Première manière. La première partie du discours est : Elie doit venir et rétablir toutes choses, et les apôtres ne la comprennent pas. La seconde partie est : Elie est déjà venu etc., et elle fait comprendre la première. Car elle fait comprendre qu’Elie qui est venu est celui qui doit venir.

Voici ma réponse. Ce que les apôtres ne comprennent pas doit être une chose nouvelle que Jésus-Christ vienne leur apprendre; une chose qu’ils auraient comprise d’abord, s'ils avaient eu l’esprit plus ouvert. Mais premièrement Elie doit venir et rétablir toutes choses n’était point une chose nouvelle pour les apôtres, puisque les Scribes la leur avaient apprise. Secondement ce n’était pas non plus de quoi comprendre d’abord qu’on leur parlait déjà de Jean-Baptiste. Nous l’avons prouvé. Il est donc certain que ce que les apôtres comprirent alors n’était pas qu’Elie qui doit venir était le même qui est venu, c’est-à-dire Jean-Baptiste, puisqu’ils ne l’avaient pas dû comprendre d’abord, et que l’Evangéliste nous fait entendre que ce qu’ils comprirent un peu tard était une chose qu’ils auraient dû comprendre plus tôt.
Seconde manière. Il faut mettre dans la première partie du discours tout ceci : « Elie devait venir et rétablir toutes choses, mais Elie est déjà venu. » Voilà ce que les apôtres ne comprennent pas, savoir qui est Elie qui doit venir et qui est déjà venu. La seconde partie est : On ne l’a point connu et on l’a traité comme on a voulu, et elle fait comprendre que Jean est cet Elie qui devait venir et qui est effectivement venu.

Mais dans tout ceci on avait deux choses à expliquer. La première : Quelle est la pensée que les disciples ne comprennent point d’abord ? La seconde : Comment une seconde pensée fait comprendre la première ? Or, on explique d’une manière assez plausible ce que les apôtres auraient bien pu ne pas comprendre d’abord, qui était Elie qui devait venir et qui était venu. Mais il reste à expliquer comment Jésus-Christ ajoutant : « On ne l’a point connu, etc. » peut faire comprendre aux apôtres qu’il leur a parlé de Jean-Baptiste en disant : Elie doit venir et rétablir toutes choses. C’est ce que nous avons prouvé, que les apôtres ne pouvaient pas comprendre. Nous avons donc prouvé aussi que ce que les apôtres comprirent n’était pas que Jean fût cet Elie qui devait venir et qui était effectivement venu.

On fera les trois disciples aussi intelligents qu’on voudra ; mais ils ne le sont pas plus aujourd’hui qu’ils ne l’étaient il y a quelques jours, lorsque Jésus-Christ dit aux Juifs :« Jean est Elie qui doit venir. » Les apôtres avaient été présents à ce discours et ils n’y avaient rien compris. Car s’ils l’avaient compris, ils auraient compris celui-ci à demi-mot, et ils ne seraient pas aussi tardifs que S. Mathieu les représente. Or, des hommes qui n’avaient rien entendu au premier discours, auraient-ils pu entrer dans le second tel qu’on nous le donne ? Dans le premier Jean avait été nommé : « Jean est Elie. » C'était une facilité pour comprendre. Dans le second le nom de Jean est sous-entendu. Dans le premier J.-C. n’avait rien dit de Jean-Baptiste qui passât de beaucoup la portée des apôtres. Dans le second tel qu’on le fabrique, il faut que les apôtres comprennent que Jean qu’on a fait mourir dès qu’on
l’a voulu, est celui-là même qui-devait rétablir toutes choses.

Mais quoi, dit-on encore, ajouter qu’un homme est venu après avoir dit qu’il devait venir, n’est-ce pas assez nous dire qu’il n’est plus à venir, et n’est-ce pas là ce que comprirent les apôtres?
Les apôtres comprirent qu’on leur avait parlé de Jean-Baptiste. Comprendre cela n’est point comprendre qu’Elie n’est plus à venir. Si c’est le même Elie dont on parle au commencement et à la fin du discours, nous dire qu’il est déjà venu, c’est effectivement assez nous dire qu’il n’est plus à venir. Mais s’il y a deux Elie dans le discours, il ne reste à ceux qui rebattent toujours la même difficulté, que la confusion de supposer toujours ce qu’il faut prouver.

De toutes ces réflexions, il faut conclure : que J.-C. élève la pensée des apôtres d’Elie qu’on attend en Judée, à un autre Elie qu’on n’attendait pas. Que les apôtres tournent leur attention vers ce nouvel Elie. Que si l’Evangile observe que les apôtres comprirent que ce nouvel Elie était Jean-Baptiste, c’est parce que le premier précurseur était le principal objet du discours. Que la raison pourquoi ils n’insistent pas sur l’arrivée d’Elie, c’est parce que leur maître a commencé par consentir à ce que disent les Scribes touchant la venue d’Elie, se contentant de réformer la fausse tradition d’Elie au sujet du premier avènement, en leur nommant quel a été l’Elie du premier. Que J.-C. n’attribue qu’à Elie seul le rétablissement de toutes choses, comme il n’attribue qu’à Jean-Baptiste seul de n’avoir point été connu et de n’avoir pas eu le temps de tout rétablir.

J’espère que mes lecteurs me pardonneront de les avoir tenus si longtemps sur un texte qui est si clair. Il était bon d’examiner la qualité de la négative qu’on a prétendu asseoir sur ce second discours du Sauveur au sujet d'Elie. Je suis persuadé que le doute même ne viendrait pas dans l’esprit, si tous ceux qui lisent l’Evangile se remettaient dans la même simplicité où étaient les trois disciples, ou s’ils conservaient cette heureuse impartialité qui laisse au bon sens de l’homme toute sa force.



(à suivre…)
Mercè
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Message par Mercè »

§ 7.
Examen du texte de S. Marc, chap. 9, v. 11-22.



« Jésus leur répondit : Il est vrai qu’auparavant Elie doit venir et rétablir toutes choses, et qu'il souffrira beaucoup et sera rejeté avec mépris, aussi bien que le Fils de l’Homme, selon ce qui a été écrit de lui. Mais je vous dis qu’Elie est déjà venu et qu’ils l’ont traité comme ils ont voulu selon ce qui avait été écrit de lui. »


C’est ici un texte parallèle. S. Marc y rapporte le même discours sur Elie que nous venons d’examiner dans S. Mathieu. Néanmoins le lecteur ne doit pas s’attendre à des répétitions. Le texte de S. Marc n’étant point tout-à-fait conçu de même que celui de S. Mathieu, il n’est pas étonnant qu’il donne lieu à de nouveaux éclaircissements.


« Il est vrai qu’Elie doit venir et rétablir toutes choses. »

Il est vrai n’est pas dans le latin. Nos traducteurs l’ont pris du grec, quoique le mot grec ne soit bien souvent qu'un ornement de discours. Mais en le prenant pour une des parties du discours, ce n’est pas rendre fidèlement la lettre du grec que de traduire : « Elie doit venir et rétablir. » Car dans le grec J.-C. suppose qu’Elie viendra, et en le supposant, affirme qu’il rétablira toutes choses. L’assertion du Sauveur ne porte pas sur viendra, mais sur rétablira. Ainsi il faudrait traduire : Elie étant venu auparavant rétablira toutes choses. L’exactitude est à préférer à l’élégance.


« Et qu’il souffrira beaucoup et sera rejeté avec mépris ainsi que le Fils de l’Homme, selon ce qui avait été écrit de lui. »

Ainsi que, traduit du latin quomodo signifiera comment, si l’on met un point interrogant, et alors J.-C. dira: « S’il est vrai qu’Elie doive rétablir toutes choses, comment donc est-il écrit?... » C’est-à-dire comment s’accomplira ce qui est écrit? C’est ainsi que Grotius nous a expliqué cet endroit dans l’examen du texte précédent. Mais la particule grecque qu’on traduit Il est vrai, n’admet point de discours conditionnel; elle ne signifie point : S'il est vrai; elle rend toujours le discours positif. On ne peut donc point traduire « s’il est vrai qu’Elie rétablisse toutes choses, comment a-t-il été écrit?» mais on doit traduire: « il est vrai qu’Elie rétablira etc... comme il a été écrit. »

Mais cette traduction-là même cause un nouvel embarras, parce qu’elle a deux faces. Car on peut traduire : « Elie rétablira toutes choses comme il a été écrit du Fils de l’Homme, afin qu’il souffre, » en supposant que ce n’est point Elie qui souffre, mais seulement le Fils de l’Homme.

La première de ces deux versions qui attribue des souffrances à Elie, n’est pas conforme à S. Mathieu qui ne dit point qu’Elie souffrira. Le texte de S. Mathieu est clair, celui-ci ne l’est pas tant, et il est certainement parallèle à celui de Saint Mathieu. Ainsi la bonne critique nous oblige d’interpréter la copie obscure sur le modèle qui ne l’est pas, le texte de S. Marc sur celui de S. Mathieu, et par conséquent de rejeter les souffrances d’Elie.
Les commentateurs protestants ne veulent pas qu’on éloigne ces souffrances du texte de S. Marc, parce qu’Elie, selon eux, est Jean-Baptiste et que Jean-Baptiste a souffert.

Mais les souffrances dont Jésus-Christ parle sont en grand nombre ou de plusieurs sortes : « Il souffrira beaucoup de choses ; » elles sont accompagnées de mépris ; « Il sera méprisé. » Jean-Baptiste a-t-il souffert beaucoup de choses? l’Evangile ne nous apprend rien de la multitude de ses souffrances. A-t-il été méprisé? Tout le monde, grands et petits, l’ont respecté. Une femme incestueuse a demandé sa tête. Mais ce n’était point par mépris; c’est au contraire parce qu’elle le craignait, bien loin de le mépriser. Hérode lui-même en prononçant l’arrêt de sa mort a suffisamment montré qu’il ne le méprisait pas. Nous n’avons donc plus à choisir que la seconde des deux versions, savoir : Elie étant venu rétablira toutes choses; c’est ainsi qu’il a été écrit du Fils de l’Homme qu’il souffrira.

Néanmoins cette traduction, quoique la meilleure, ne met aucun rapport entre les deux membres de la phrase. Quel rapport y a-t-il du rétablissement de toutes choses fait par Elie avec les souffrances du Fils de l’Homme ? et s’il n’y a point de rapport, pourquoi le texte en met-il par le mot C'est ainsi?
On doit voir, ce me semble, que le texte est mal assorti, et l’erreur des copistes me paraît venir du verset suivant :
« Mais je vous dis qu’Elie est déjà venu, et qu’ils l’ont traité « comme ils ont voulu, selon ce qui avait été écrit de lui. »
Ces derniers mots, selon ce qui avait été écrit de lui, sont le tourment des commentateurs. Il y a dans le texte latin une parenthèse qui lève la difficulté. Mais cette parenthèse est de l’invention d’un éditeur moderne et ne fait point loi. Le nouvel éditeur de saint Jérôme l’a mise. Il ne nous dit pas avoir trouvé dans ces manuscrits ni elle, ni l’équivalent. La difficulté est donc de savoir, en ôtant la parenthèse du latin, en quel endroit de l’Ecriture il a été dit d’Elie : « On l’a traité comme on a voulu. » Ce n’est certainement pas dans l’histoire d’Elie. Car un homme sur qui les rois n’ont jamais pu mettre la main, et qu’un char de feu enlève à ses persécuteurs n’est point un homme à qui l’on fait tout ce que l’on veut. Ce n’est pas non plus dans la prophétie. Aucun prophète n’a dit qu’Elie souffrirait et qu’on le traiterait comme on voudrait.

Si au lieu de traduire, selon ce qui avait été écrit, on traduisait selon ce qui a été écrit, la traduction ne serait plus fidèle, et alors on pourrait croire que saint Marc nous renvoie à ce qu’il a dit plus haut, touchant la mort dé Jean-Baptiste. Mais ce n’est point la coutume des Evangélistes de nous renvoyer à ce qu’ils ont déjà dit.

Dirons-nous maintenant qu’il faut en revenir à la parenthèse, et que Jésus-Christ entend qu’Elie est venu comme il a écrit qu’il viendrait?
Mais nous avons déjà vu que Jésus-Christ n’a dit nulle part que cet Elie dont il parle fût annoncé sous le nom d’Elie. Nous avons vu, au contraire, qu’il n’appelle Jean Elie que par voie d’accord et que supposé qu’on veuille bien prendre Jean sur le pied d’Elie et qu’il l’appelle plutôt l’Ange ou envoyé qui devait préparer les voies. Cela nous apprend, ce me semble, que Jésus-Christ n’a point voulu dire positivement : « Elie ou Jean-Baptiste) est venu, comme il a été écrit qu’Elie viendrait. »

De toutes ces remarques il faut conclure que la citation : Comme il a été écrit n’est applicable ni à ces mots : Ils l'ont traité comme ils ont voulu ; ni à ceux-ci : Elie est venu.

Que ferons-nous donc de cette citation de l’Ecriture, puisqu’elle ne convient à rien de ce qui précède ? Prétendons-nous l’ôter du texte? Non, mais la remettre en la place qui lui convient. L’éditeur latin a bien senti qu’il y avait du désordre dans le texte, puisqu’il y a mis une parenthèse. Il nous est permis de le sentir comme lui.

Ces mots : Comme il a été écrit, se trouvent deux fois dans les deux versets que nous examinons, une fois dans chacun. Je crois qu’autrefois ils étaient toutes les deux fois à la suite l’un de l’autre, et que des copistes ne voyant pas quel effet cela devait faire, ont fait descendre un des deux comme il a été écrit, à la fin du second des deux versets pour appliquer l’un à Elie qui est venu, l’autre au Fils de l’Homme. Ils auront cru bien faire et auront tout gâté. Car le texte est clair et sans embarras tel que je le représente ici en face, et il signifie : Il est vrai qu’Elie étant venu rétablira toutes choses, selon qu’il a été écrit de lui, et c’est ainsi qu’il a été écrit touchant le Fils de l’Homme qu’il souffrira beaucoup. C’est-à-dire : Vous attendez avec empressement le rétablissement que doit faire Elie, parce que les Ecritures ont annoncé qu’il rétablira toutes choses. Mais les Ecritures ont annoncé aussi touchant le Fils de l’Homme qu’il souffrira. C’est ce que Moïse et Elie vous ont dû apprendre lorsqu’ils m’ont parlé de ce qui doit m’arriver à Jérusalem. Vous êtes occupés de ma gloire ; mais songez que la gloire ne vient qu’après les souffrances.

Je me persuade que la pensée du discours paraîtra grande et belle, telle que je la représente. Si l’on me demande quelles sont mes autorités, je réponds que je n’en ai point ; car tous les anciens textes de S. Marc sont arrangés comme nos éditions grecques, et je n’ai point de manuscrits à citer. Aussi ne prétends-je pas que sur ma seule conjecture on réforme le texte de S. Marc. J’avertis seulement ceux qui ont des manuscrits afin qu’ils la vérifient, s’ils le jugent à propos, et j’ajoute que ceux qui se sont un peu appliqués à la critique n’ignorent pas qu’il y a de très-bonnes critiques à faire sur les textes de l’Ecriture, quoiqu’on n’ait pas l’autorité des manuscrits. Bochant et quelques autres en ont fait de la sorte qui sont très-heureuses et qu’on peut juger nécessaires, et en voici en passant un nouvel exemple touchant les gloses ajoutées au texte, qu’on voudra bien me passer pour les transpositions.



(à suivre...)
Mercè
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Message par Mercè »

Au chapitre 6 de S. Mathieu, après l’oraison dominicale, nous lisons dans la version syriaque qui est très-ancienne, cette glose qui est aussi dans le grec : « Parce que le royaume la puissance et la gloire vous appartiennent pour jamais. » Cette glose a été prise de la liturgie des Grecs, depuis qu’elle a été formée. Elle ne se trouve ni dans l’ancienne Vulgate qui a été faite sur le grec, et qui était en usage dans l’Eglise avant S. Jérôme, ni dans la nouvelle qui est la nôtre, ni dans les plus anciens manuscrits grecs. Et il est bien clair, la version syriaque étant plus ancienne que la liturgie des Grecs, que cette glose n’a pu être insérée dans la version syriaque que par des hommes qui l’ont retouchée sur des exemplaires grecs, où elle se trouvait. Voilà donc une glose qui entre dans un texte sans qu’aucun manuscrit la réclame.

Sera-t-il besoin de manuscrits syriaques pour l’en ôter ? On n'en a point, et on n’a plus de manuscrits grecs où elle ne se trouve. Ainsi toute l’Eglise orientale ne pourra ôter cette glose, si elle attend des manuscrits. Ce que nous disons des gloses est bien plus vrai des transpositions. Car une transposition n’cst qu’une faute de copiste. Quand la faute est avérée par les règles de la critique, on n’a pas besoin de manuscrit pour la corriger, puisqu’il est certain alors que la faute n’a été faite que parce qu’on n’a pas bien suivi les meilleurs manuscrits.

Mais comme ceux qui ne veulent pas se mêler de critique me répondront que ce n’est pas en réformant les textes qu’on doit répondre aux difficultés et que c’est là couper le nœud quand il s’agit de le défaire, je vais prendre le texte tel qu’il est dans le latin avec la parenthèse.

Ce texte nous dit : « Elie est venu, comme il a été écrit de lui, et ils l’ont traité comme ils ont voulu. » Voilà, nous dit-on, qui est cet Elie dont il a été écrit qu’il viendrait. Ce n’est plus Elie de Thesbé c’est selon Jésus-Christ, Elie qui est venu, c’est-à-dire Jean-Baptiste que le prophète Malachie a écrit, et c’est lui seul qui, selon le Sauveur, accomplit la prophétie.

On suppose en parlant ainsi, que Jésus-Christ n’a eu en vue que la fameuse prophétie de Malachie que nous avons examinée. Mais quelle preuve en a-t-on ? On n’en a point d’autre si ce n’est que Jésus-Christ nomme Jean Elie. Mais c’est une faible preuve. Le Juif était dans l’attente d’Elie, le Sauveur a pu nommer Jean Elie, comme pour dire au Juif que Jean vient faire ce que fera Elie, sans pour cela avoir pensé que Malachie n’annonçait point d’autre d’Elie que Jean-Baptiste. Pourquoi le Sauveur en disant, comme il a été écrit de lui, n’aura-t-il pas eu en vue cette autre prophétie : « J’enverrai mon ange ? » C’est précisément parce que Jésus-Christ aura voulu rendre le Juif attentif à cette dernière prophétie, qu’il doit avoir nommé Jean Elie. Car le Juif croit faussement que cet ange qui prépare les voies est Elie. Le Sauveur prend occasion de son erreur pour lui apprendre ce qu’il doit croire. C’est ce qu’a fait Jésus-Christ dans son premier discours sur Elie, et c’est assurément ce qu’il ferait ici, si le texte était rangé comme on le suppose.

Mais puisqu’on le veut, je suppose que J.-C. a dit positivement que Jean-Baptiste accomplit la prophétie de Malachie. N’y a-t-il qu’une seule manière d’accomplir les prophéties ? En voici quatre différentes que je trouve dans Maldonat et que le lecteur sera bien aise de voir.

« Une prophétie, autant que j’ai pu l’observer, se dit être accomplie en quatre manières. La première est quand il arrive ce qui était annoncé dans le sens propre et littéral d’une prophétie. C’est ainsi que S. Mathieu dit que s’accomplit dans Marie cette prophétie d’Isaïe : Une vierge concevra et enfantera un fils.

La seconde est quand il arrive non pas la chose même que la prophétie annonçait au sens propre, mais une autre chose qu’elle donnait à entendre comme ici: Je lui servirai de père et il sera mon fils, ce qu’il est clair qui était dit de Salomon, et que toutefois S. Paul entend de J.-C. dont Salomon était la figure, et qu’il regarde comme accomplie dans sa personne, comme encore qui est dit : Vous ne briserez point les os. Cela s’entendait certainement de l’agneau pascal, et néanmoins S. Jean dit que cela s’accomplit dans J.-C.

La troisième est quand il n’arrive ni la chose que la prophétie exprime au sens propre, ni celle-là même que le sens propre donne à entendre ; mais une autre qui lui est semblable, et tellement semblable que la prophétie se puisse dire aussi bien d’elle que de la chose même dont elle a été dite. Car ceci : Voilà un peuple qui m'honore des lèvres, Dieu l’avait dit des Juifs qui vivaient du temps d’Isaïe. Néanmoins J.-C. dit que cela s’accomplit dans les Juifs de son temps. Il y a un exemple tout semblable dans S. Mathieu et dans les actes des Apôtres.

La quatrième est quand la même chose qui a été dite dans une prophétie ou dans tout autre endroit de l’Ecriture, s’effectue de plus en plus quoiqu’elle ait déjà eu son effet. Car alors il est dit que l’Ecriture s’accomplit, et cela signifie s'accomplit encore plus pleinement. Car nous remarquons dans les Ecritures qu’une chose se dit être accomplie, non seulement quand elle commence d’arriver, mais aussi quand elle reçoit des accroissements. C’est ainsi qu’il est dit que les disciples crurent ayant vu le miracle de l’eau changée en vin, parce qu’alors ils crurent plus pleinement. Car certainement ils croyaient auparavant. »

Un cinquième accomplissement que Maldonat vient d’entrevoir, c’est alors qu’une prophétie qui annonce des événements d’une grande étendue et qui embrassent plusieurs temps, commence à s’accomplir dans les premiers.
« Un peuple qui est assis dans les ténèbres a vu une grande lumière. » Saint Mathieu attache l’accomplissement de cette prophétie au séjour que Jésus-Christ fit à Capharnaum où habitaient des Gentils; cependant la prophétie annonce une lumière qui doit éclairer tous les temps et tous les lieux.
« Il a pris lui-même nos langueurs, et il s’est chargé de nos maladies. » Saint Mathieu cite cet oracle d’un prophète à propos des miracles de Jésus-Christ. La guérison des maladies de l'âme n’était pas moins l’objet du prophète que la guérison des maladies du corps. Mais l’une étant un gage et un préliminaire de l’autre, saint Mathieu a vu l’une dans l'autre, et a jugé que la guérison des maladies du corps entrait pour sa part dans la prophétie. Il suffisait aux apôtres que les premiers accomplissements commençassent à donner le dénouement des prophéties pour regarder telle prophétie comme s’accomplissant ou comme accomplie. Car les chrétiens savaient bien que rien de ce qu’annoncent les prophètes ne pouvait tomber par terre. Ce n’était pas la certitude des prophéties que les apôtres envisageaient en citant les prophètes, c’en était le dénouement. Il leur suffisait donc que le dénouement commençât à paraître pour rendre le monde chrétien attentif à la prophétie.

Je crois que le lecteur voit assez de lui-même quelle application on doit faire à la question présente de tous ces accomplissements des prophéties, et en particulier quel usage le Sauveur a pu faire du dernier. Mais les objections qu’on va nous faire serviront à tout développer.

Voici une objection qu’on a jugée très-importante et que je rapporte mot à mot telle qu’on me l’a faite.
« Pourquoi les auteurs sacrés appliquent-ils à saint Jean-Baptiste ce que Malachie a dit d’Elie, si ce n’est pas afin qu’on voit que la prophétie avait dans Jean-Baptiste un accomplissement au moins pareil à celui qu’ont eu en Jésus-Christ toutes les prophéties semblables exprimées sous le nom de Salomon et de David? Or, qui pourrait souffrir qu’on dît aujourd’hui que ces oracles qui ont été accomplis en Jésus-Christ selon les apôtres, auront encore à la fin du monde un autre accomplissement dans les personnes de Salomon et de David ? »

Cette objection tend à nous faire regarder ceux qui ont reconnu qu’Elie est venu dans Jean-Baptiste et qui ont cru encore qu’Elie viendra lui-même, comme des hommes qu’on ne peut souffrir, ou si l’on veut adoucir les termes, comme des hommes d’une étrange simplicité. Néanmoins ces hommes sont tous les grands hommes de l’Eglise. Nous les entendrons parler dans la seconde partie de cet ouvrage.

Le faible de l’objection est dans la proposition sur quoi on la monte, savoir que Jésus-Christ n’aurait pas appliqué à Jean-Baptiste la prophétie fameuse de Malachie, si Jean-Baptiste ne l’avait accomplie de la même manière que Jésus-Christ a accompli les prophéties qui l’annonçaient sous les noms de Salomon et de David. La proposition reste à prouver dans toute sa longueur, et on ne la prouvera pas.

Il est dit dans l’Evangile que Jean-Baptiste est venu dans l’esprit et dans la vertu d’Elie ; mais il n’est point dit que Jésus soit venu dans l’esprit et dans la vertu de Salomon et de David. Ce serait même une pensée bizarre. Jean-Baptiste n’a donc pas accompli la prophétie de Malachie de la même manière que Jésus a rempli le sens des prophéties qui l’annonçaient comme un Salomon et un David. Jésus-Christ a accompli ces oracles dans toute leur étendue. Il ne reste plus rien à désirer dans l’accomplissement d’une prophétie, quand on voit que l’événement y a pleinement satisfait. Mais Jean-Baptiste a-t-il pleinement satisfait à la prophétie de Malachie ? A-t-il ramené à la foi les pères et les enfants ? Le retour des pères aux enfants, quel qu’il puisse être, a été représenté par l’auteur de l’Ecclésiastique, comme un rétablissement de toutes choses : Jean-Baptiste a-t-il rempli toute la magnificence de ces promesses ? S’il ne l’a point fait, pourquoi demeurerons-nous contents d’un accomplissement qui ne contente pas suffisamment la prophétie ?

Supposons un moment qu’un Juif parlât ainsi aux apôtres :
« Pourquoi nous dites-vous que les promesses qui ont été faites à Salomon et à David sont des promesses faites à Jésus de Nazareth ? Ces promesses n’ont-elles pas été effectuées dans la personne de ces deux rois ? Il est donc inutile d’en chercher un autre à qui elles puissent convenir. »

A un tel discours que répondront les apôtres? Ils diront que Salomon et David n’ont reçu que le moindre effet des promesses; que des promesses aussi grandes et aussi magnifiques n’étaient pas uniquement pour des rois mortels; qu’ainsi il fallait attendre un roi immortel qui pût les remplir. C’est aussi ce qu’attendaient les Juifs, et ils s’abstenaient de faire de pareilles difficultés aux apôtres.

La réponse des apôtres est la nôtre. On nous dit que Jean-Baptiste a accompli la prophétie de Malachie. Nous répondons qu’il ne l’a pas accomplie dans toute la plénitude de ce qu’elle enferme. Qu’ainsi, comme les Juifs sentaient bien que les promesses adressées à Salomon et à David n’ayant point été effectuées dans toute leur magnificence sous le règne de ces deux rois, il fallait attendre un plus grand roi ; nous devons tout de même attendre un second Elie pour opérer toute la grande œuvre qui est annoncée dans la prophétie. Les mêmes raisons qui prouvaient aux Juifs que les promesses adressées à Salomon et à David n’étaient pas principalement pour ces deux rois, nous prouvent aussi que la prophétie de Malachie appliquée, si vous voulez, à Jean-Baptiste, n’était pas principalement pour Jean-Baptiste. C’est la lettre et le fonds même de la prophétie qui apprend au Juif à distinguer ce qui convient à Salomon et à David d’avec ce qui n’est que pour le Messie. C’est de même la lettre et le fonds même de la prophétie de Malachie qui nous apprend ce qui peut convenir à Jean-Baptiste et ce qu’il faut laisser à Elie.

Mais voici un grand principe de S.Augustin qu’on nous oppose.
« Selon ce père, on ne peut pas assurer qu’une prophétie aura un second accomplissement, quand on a une fois reconnu qu’elle en a eu un premier. Car, si le second peut être véritable, les preuves qu’on donne de l’un ne peuvent qu’infirmer l’autre ; et alors si l’on veut nous obliger de croire que la prophétie aura un accomplissement dans la suite, il faut nous prouver qu’elle n’a pas été encore accomplie. » Voilà le principe de S. Augustin ; en voici l’usage. « La prophétie de Malachie a eu un accomplissement dans la personne de S. Jean-Baptiste. Il n’y a pas un seul chrétien dans le monde qui ne l’avoue. Le second accomplissement qu’on croit voir dans la personne d’Elie n’est donc plus si certain, et pour en établir la certitude, il faudrait prouver qu’il n’y a point eu de premier accomplissement. Mais on ne le peut pas sans donner le démenti à la vérité même. Il résulte donc que du moins le second accomplissement n’est pas certain, et que c’est la vérité même qui lui a ôté la certitude, du moins à notre égard ; qu’ainsi on ne peut assurer qu’Elie viendra, et que la chose demeure absolument douteuse. »

Je n’ai changé que les termes et le style de l’objection, et je crois l’avoir mise dans toute sa force.
Lorsqu’on met en preuve un principe des pères de l’Eglise, il serait à propos d’examiner si ces pères ont appliqué le principe à la matière dont il s’agit. Par là on s’assurerait qu’on prend bien le principe, et que l’application qu’on en fait est une application juste et légitime. S. Augustin a-t-il appliqué le principe à la prophétie de Malachie ? Non-seulement il ne l’a point fait, mais il a établi une proposition contradictoire à la conséquence qu’on tire du principe. C’est ce que nous verrons dans la deuxième partie de cet ouvrage. Mais pour montrer l’abus qu’on fait du principe, voici le texte de S. Augustin.
« Toute la question se réduit à savoir si les semaines de Daniel sont expirées au premier avènement de Jésus-Christ ou si elles marquent le temps du second ou celui des deux. Car il y en a qui ont cru qu’elles regardaient l’un et l’autre, et que comme elles se sont trouvées accomplies au premier avènement, elles s’accompliront de même encore une fois depuis le premier avènement jusqu’à la fin des siècles. Ce que je vois bien clairement, c’est que si elles ne l’ont pas été au premier, il faut qu’elles le soient au second, puisque la prophétie ne peut être fausse. Mais si elle s’est trouvée accomplie au temps du premier avènement, rien ne nous oblige de l’entendre aussi du dernier. Ainsi quand il serait vrai qu’on l’en dût entendre, au moins nous ne le voyons pas avec certitude, et s’il ne faut pas le nier, il ne faut pas non plus l’assurer.
Il faut donc que celui qui veut qu’on croie que l’accomplissement de cette prophétie regarde la fin du monde, soutienne et fasse voir, s’il le peut, qu’elle n’a pas été accomplie au premier avènement du Seigneur, et qu’il établisse son opinion contre celle de tant d’interprètes de l’Ecriture qui ont fait voir qu’elle l'a été. »

Les lecteurs ont pu remarquer en lisant ce passage, que S. Augustin ne parle pas en général et qu’il ne traite que de la prophétie de Daniel. « Il reste donc, dit-il, à celui qui veut nous obliger de croire que cette prophétie s’accomplira encore. » C’est cette prophétie et non pas toute prophétie.
Mais ce qui semblera étonnant à ceux qui liront la lettre même de S. Augustin, c’est que ce père nie plus bas ce qu’il dit ici, qu’on ne doit pas nier absolument que la prophétie de Daniel ne puisse avoir un second accomplissement. C’est ce que S. Augustin dit ici. Mais dans la suite de sa lettre il observe que la même prophétie nous dit que le Christ sera mis à mort à la fin des 70 semaines. Mais, ajoute-t-il, le Christ ne sera pas mis à mort à la fin des siècles. De là il conclut qu’il ne faut donc plus s’attendre que la prophétie ait un accomplissement à la fin des siècles.

Il n’y a rien de mieux suivi que cette contradiction apparente. D’abord S. Augustin dit que la prophétie ayant été accomplie à la naissance et à la mort du Sauveur, un second accomplissement devient incertain, pourquoi? Parce que le nombre des années de Daniel ayant été rempli à la naissance du Sauveur, il n’en faut pas davantage pour garantir la prophétie et pour assurer qu’elle n’est point fausse. Saint Augustin ajoute que ce second accomplissement tout incertain qu’il est, peut être véritable. Comment peut-il être véritable? Parce qu’il se peut faire qu’un pareil nombre d’années se trouve encore depuis la naissance du Sauveur jusqu’à la fin du monde. Nous ne le devons pas nier pour cela seul que ce nombre d’années s’est trouvé accompli une fois à la naissance du Sauveur, puisque le prophète peut avoir prédit un pareil nombre d’années pour le temps qui suivra la naissance du Sauveur jusqu’à la fin des siècles. Et en ces cas, dit S. Augustin, le monde ne durera plus que 70 ans. Car nous touchons à la 420e année depuis la naissance du Sauveur. Les semaines de Daniel ne contiennent que 490 années. Le monde ne durera donc plus que 70 ans. C’est après ces réflexions que S. Augustin remarque que le Christ étant mis à mort à la fin des 70 semaines, cette fin ne peut être celle de la fin du monde, et qu'ainsi il n’y aura pas deux fois 70 semaines accomplies.
Mercè
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Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE

Message par Mercè »

Voici donc quelles sont les maximes de S. Augustin.
Première maxime. Un second accomplissement devient incertain, ac per hoc incertum est, quand un premier a pleinement contenté le sens de la prophétie, et qu’on peut dire en conséquence que la prophétie n’est point fausse.

Seconde maxime. Tout incertain que puisse être un second accomplissement, il peut être véritable, etiamsi verum est, parce qu’il se peut faire que la prophétie embrasse tous les deux.

Troisième maxime. Tandis que la vérité d’un second accomplissement n'est pas bien reconnue (comme il n’était pas bien reconnu du temps de S. Augustin que le monde ne durerait que 400 ans depuis la naissance du Sauveur) alors il ne faut pas le nier, ni l’affirmer, neque negandum quidem, sed neque praesumendum est id futurum. On ne le doit pas nier à cause d’un premier accomplissement qui aura précédé, puisque l'un n’empêche pas toujours l’autre. On ne doit pas l'affirmer, parce qu’un premier a suffi pour mettre en sûreté la prophétie.

Quatrième maxime. Lorsqu’un second accomplissement considéré comme possible à certains égards, se trouve être en contradiction avec un endroit de la prophétie, et que cet endroit est lié avec le reste de la prophétie, alors la prophétie ne peut plus être accomplie deux fois. La fin des 70 semaines est liée dans la prophétie de Daniel avec la mort du Christ. Le Christ ne peut pas mourir deux fois. Il n’y aura donc point une seconde fin des 70 semaines, ni par conséquent un second accomplissement de toute la prophétie.

Telles sont les maximes que je tire de l’esprit et de la lettre même de S. Augustin, et les lecteurs voient assez d’eux-mêmes que ces maximes sont aussi belles que peu favorables à l’objection qu’on nous a faite.
Il faut développer maintenant à quelle sorte d’accomplissement S. Augustin applique lui-même ses maximes.

Il les applique à un genre d’accomplissement qui a deux caractères. Le premier caractère est que la prophétie dont il s’agit ne peut être accomplie partie dans un sujet et partie dans l’autre. Car si l’on prétend que les 70 semaines de Daniel ont été accomplies à la naissance du Sauveur, il faut que le nombre des années se trouve tout entier dans le premier accomplissement. Si l’on prétend que ces mêmes semaines s’accompliront encore depuis la naissance du Sauveur, jusqu’à la fin des siècles, il faut que le même nombre des années se renouvelle tout entier dans le second accomplissement. S. Augustin a remarqué lui-même ce caractère dans sa lettre. Le second caractère est d’être un accomplissement purement littéral dans tous les deux temps. Ceux dont parle S. Augustin comptaient à la lettre les semaines d’années solaires pour le premier accomplissement depuis le temps de Daniel jusqu’à J.-C., et ils comptaient le même nombre de semaines et les mêmes années solaires depuis J.-C. jusqu’à la fin du monde, se persuadant que le monde finirait bientôt. S. Augustin établit lui-même ce second caractère aussi bien que le premier, puisqu’il en conclut que le monde ne durera donc plus que 70 ans.

C’est sur l’exemple de cette prophétie et du double accomplissement littéral qu’on croit y avoir, un dans le passé, l’autre dans l’avenir; c’est, dis-je, sur cet exemple que S. Augustin fait usage de ses maximes ; et cet usage est que la prophétie de Daniel ayant déjà eu un accomplissement littéral et complet, on ne peut plus assurer qu’elle en aura un second dans l’avenir, à moins qu’on n’ait de bonnes preuves qu’elle les embrasse tous les deux ; que ces preuves manquant, le plus tôt fait pour établir la certitude du second accomplissement, c’est de montrer qu’il n’y en a point eu un premier.
Je demande à présent si nous sommes dans le même cas où étaient S. Hyppolite et quelques autres que S. Augustin avait en vue, et qui jugeaient que les 70 semaines de Daniel s’accompliraient deux fois.

Il n’y a pas, dites-vous, un seul chrétien dans le monde qui n’avoue que la prophétie de Malachie a eu un accomplissement dans la personne de S. Jean-Baptiste. Mais y a-t-il un seul chrétien dans le monde qui ait jamais écrit et pensé que S. Jean-Baptiste ait accompli le sens littéral de la prophétie ?
Il y a des prophéties qui n’ont point de sens purement littéral, parce qu’elles cachent leurs personnages sous des noms empruntés : mais alors que font les prophètes ? Ce que fait un homme qui compose une énigme ou un discours allégorique. Car afin qu’on ne s’amuse pas à la simple lettre, il a soin de mettre des idées ou contradictoires, ou disparates dans la lettre, et s’il ne le faisait pas, son discours ne serait plus un discours allégorique. Or, c’est à quoi les prophètes ne manquent jamais, lorsque leurs prophéties n’ont point de sens littéral. Car ils choisissent de belles expressions et arrangent tellement leurs discours que chacun puisse voir que la lettre se trouvant absurde, le fonds de leurs discours est allégorique, et que les noms qu’ils y mettent sont des noms empruntés qui en cachent d’autres. Mais est-il absurde de voir Elie lui-même dans la prophétie de Malachie ? Est-il absurde qu’un homme qui n’est point mort et qui a été enlevé de ce monde plein de vie au vu et su de tout Israël, reparaisse encore dans le monde, et y fasse un personnage tel que sa vertu et son rôle l’en ont déjà rendu capable ? Il y a donc un sens littéral pour Elie dans la prophétie, et le sens qui convient à Jean-Baptiste ne peut plus être qu’un sens purement allégorique.

La manière dont Jean-Baptiste a accompli la prophétie de Malachie est toute semblable à celle dont les promesses faites au Messie ont été accomplies dans Salomon et dans David.
Les promesses du Messie qui ont été portées à Salomon et à David, étaient d’un genre à pouvoir représenter un effet dans l’autre, un effet total des promesses dans un effet commencé et figuratif. Le règne et la puissance ont été données à David, et à Salomon la sagesse. Sous ces deux titres Salomon et David ont eu leur part dans les promesses qui leur étaient adressées pour le Messie. David devenu plus grand roi que Saul son prédécesseur détrôné par des ordres du Ciel, a figuré le pouvoir suprême du Messie, et sa grandeur future élevée sur la déposition et sur la ruine de la synagogue. Salomon, homme de paix, comme le porte son nom, et en même temps le plus sage roi qui eût encore paru dans l’univers, a figuré la paix profonde dont le Messie jouit après ses combats, et qu’il fait régner dans les cœurs, et la sagesse qu’il a puisée dans son union avec le Verbe ; sagesse qui lui attire des adorateurs des extrémités du monde. Tous les deux ne figurent le grand effet des promesses que par un effet préliminaire qui rejaillit sur eux. Ils ne nous représentent pas pendant leur règne un accomplissement total et complet. Ce n’est donc pas un accomplissement tel que celui des 70 semaines de Daniel, écoulées depuis Daniel jusqu’au Messie.
Or, de cet accomplissement, tel que je viens de le représenter, y a-t-il jamais eu un docteur de la synagogue qui ait conclu à la négative d’un autre accomplissement qui était encore dans l'avenir pour le vrai Salomon et le vrai David? La négative qu'on nous adresse n’est pas plus sage. Car Jean-Baptiste en accomplissant son ministère n'a point rempli toute l'étendue de celui que la prophétie annonce avec le nom d’Elie. Jean-Baptiste a tourné les cœurs d’Israël avec le Seigneur Dieu ; mais il ne l’a point fait avec la magnificence du ministère qui est annoncé pour Elie. Salomon et David, en figurant le Messie, ont été grands et sages dans le même genre que le Messie ; mais leur grandeur et leur sagesse, quoique véritable et conforme à celle du Messie, n’en était pourtant qu’une faible image. Tout de même Jean-Baptiste accomplit un ministère du même genre que celui d’Elie.

L'une ne peut être qu’une image de l’autre. L’accomplissement de la figure a passé avant l’accomplissement de la lettre, comme David et Salomon ont passé avant le Messie. Mais la figure suppose la lettre, elle ne la détruit pas. Ainsi, bien loin de nous dire qu’un second accomplissement de la venue d’Elie est absurde et qu’on ne le peut souffrir, on devrait dire que le sens allégorique de la prophétie ayant été accompli, il est absurde que le sens littéral ne le soit pas. C’est en effet ce que l’ange Gabriel nous a dit plus haut. Il sera, dit-il, semblable à Elie, tel que le prophète Malachie a représenté Elie. Or, la ressemblance n’est pas d’un seul. Ce raisonnement n’a pas besoin d’être étendu ni prouvé après tout ce que nous avons dit.
Ainsi, tout bien examiné, il se trouvera que nous avons suivi le principe de S. Augustin, quoique sur des applications différentes. S. Augustin a jugé que l’accomplissement littéral d’une prophétie devient incertain, quand il y en a déjà, eu un premier, et que ce premier a suffisamment contenté la prophétie.

Nous avons suivi cette ouverture, et ne jugeant pas que le premier accomplissement de la prophétie de Malachie fût tel que le premier des semaines de Daniel, nous avons conclu, comme S. Augustin l’aurait fait lui-même, qu’un tel accomplissement n’est pas suffisant pour garantir la certitude de la prophétie. Nous n’avons pas été obligés de nier le premier accomplissement pour accréditer le second, parce qu’il ne s’agit pas de deux accomplissements littéraux semblables à ceux des semaines de Daniel. De tels accomplissements sont rares. Peut-être n’y en a-t-il point du tout. Ainsi pour appuyer l’un, le plus court est d’infirmer l’autre, comme l’a judicieusement remarqué S. Augustin. Mais nous avons vu dans le premier un préliminaire du second, ou, si l’on veut, un crayon qui n’a pas eu le temps de donner au tableau tous les traits du modèle, parce que la main du peintre a été coupée. Et qu’encore que S. Jean-Baptiste fût un portrait achevé d’Elie par ses grandes qualités, Dieu qui a terminé ses jours de bonne heure, n’a pas voulu qu’il donnât les derniers traits au ministère d’Elie.



(à suivre…)
Mercè
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Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE

Message par Mercè »

§ 8.
Récapitulation et conclusion des examens des textes.




La conclusion des examens des textes de l’Ecriture qui nous parlent d’Elie comme devant venir ou comme étant déjà venu, est assurément celle-ci : La venue d’Elie est rendue certaine par les Ecritures.

Lorsqu’un livre est obscur en quelque endroit, on doit voir si en d’autres il n’est point plus clair. C’est à une affirmative claire ou à une négative semblable de nous déterminer sur les endroits obscurs. Or, il n’y a dans l’Ecriture aucune négative claire touchant l’avènement d’Elie. Les commentateurs protestants ne l’y voient qu’au travers d’une pétition de principes, et qu’en supposant qu’un texte qui a ou peut avoir deux sens, n’en a qu’un seul. Ces messieurs d’ailleurs ne se sont point donné la peine de distinguer l’objet littéral d’une prophétie, de l’objet allégorique. Ceux qui ne nient pas, comme les protestants, mais se contentent de douter, fondent leur doute sur ce que l’Evangile appelle Jean Elie, et qu’il dit aussi en parlant de Jean-Baptiste, qu’Elie est déjà venu. Ces expressions de l’Evangile les font douter si le Sauveur n’a pas exclus l’avènement d’Elie pour n’établir qu’un seul Elie à venir, savoir Jean-Baptiste.

Mais il n’y a point lieu de douter si l’Ancien Testament a parlé clairement, et encore moins si l’Evangile lui-même éclaircit les doutes qu’on y trouve. Les ténèbres n’obscurcissent la lumière que quand elle se retire, mais si la lumière avance, il faut que les ténèbres disparaissent.

Or, premièrement les textes de l’Ancien Testament annoncent clairement la venue d’Elie.

La prophétie de Malachie annonce clairement non pas Elie, mais le prophète Elie. Le pronom de l’hébreu attache la qualité de prophète à la personne d’Elie. Il n’y a ici aucun doute à produire. Jamais ce pronom n’est employé pour annoncer le Messie sous le nom de David. Jamais le Messie n’est appelé le roi David. L’Ecriture parle ici comme elle a coutume de parler de tous les prophètes, lorsqu’elle désigne leurs personnes. Ceux qui savent l’hébreu s’en assureront, s’ils le veulent, avec des concordances hébraïques. Ceux qui voudront s’en épargner la peine, peuvent consulter dans l’hébreu le célèbre apologue du prophète Nathan à David. Ils y verront que Nathan racontant qu’un homme riche avait enlevé une brebis chérie à un homme pauvre, commence son apologue en disant d’abord un homme riche... un homme pauvre. Mais que dès qu’il s’agit de distinguer les personnalités dans la suite du discours, il les distingue à l’aide du pronom hébreu, disant le riche,.. le pauvre; et qu’en finissant l’apologue par ces mots : « Vous êtes cet homme, » il use encore du pronom pour attacher cet homme à la personne de David. La fixation du pronom hébreu est précisément la même que celle du pronom le de notre langue. Or, nous ne pouvons point dire que Jean-Baptiste est le prophète Elie, et J.-C. ne l’a point dit.

La prophétie annonce un grand et terrible jour du Seigneur. Il n’y en a que deux dans l’Ecriture, un pour Jérusalem, l'autre pour tout le monde. Celui qui est pour Jérusalem est un jugement particulier qui est toujours fixé dans les prophètes par l’idée particulière de Jérusalem qu’ils ont soin de nommer, ou elle, ou ses ennemis particuliers. Celui qui est pour tout le monde est un jugement universel qui n’est restreint dans l’Ecriture par aucune idée particulière. Or tel est-il dans Malachie. On n’y trouve ni Jérusalem nommée, ni aucun ennemi particulier d’Israël. Tout y est laissé dans l’universalité, et le prophète Joël qui avait parlé du grand et terrible jour avant Malachie, a été, comme nous l’avons vu, son interprète.

La prophétie annonce une réunion des pères et des enfants. Ces enfants et ces pères ne peuvent être que des prédécesseurs et des successeurs. C’est dans la foi que les pères sont prédécesseurs et les enfants successeurs. Or, de tels hommes ne se trouvent chez les Juifs seuls ni du temps de Jean-Baptiste ni du temps d’Elie revenu dans le monde. Plus de prédécesseurs dans la foi du temps de S. Jean-Baptiste et pas encore des successeurs. Du temps d’Elie plus de successeurs chez les Juifs, mais seulement des prédécesseurs. J’ai montré que les saints patriarches de l’ancienne loi ne sont point pères dans la prophétie; que ces prétendus pères en bouleversent les termes et les idées. Les pères et les enfants ne peuvent donc être que chez les Juifs et les Gentils : Juifs, pères; Gentils, enfants. Elie réunit d’abord les pères aux enfants, c’est-à-dire les Juifs infidèles à la foi des Gentils ; ensuite les enfants aux pères, c’est-à-dire les Gentils devenus infidèles, à la foi des Juifs. D’où il arrive que les Juifs sont doublement pères, parce que deux fois ils engendrent à la foi les Gentils, et par conséquent les Gentils doublement enfants. Si Elie ne fait pas ces deux réunions distinguées, le prophète aura mis dans son discours deux membres dont l’un sera inutile, il ne nous parlera plus que comme un enfant qui se joue des mots, mettant à la queue du discours ce qu’il a déjà mis à la tête.

L’Ecclésiastique a parlé du prophète Elie dans tout ce qui précède l’endroit où il annonce Elie pour faire des répréhensions dans les temps à venir. Ces temps sont ceux où la colère doit bientôt éclater; éclater, dis-je, non pas sur Jérusalem, puisque l’écrivain sacré ne la nomme jamais, mais sur tout le monde puisque toutes les idées du texte sont universelles. Elie doit rétablir les tribus de Jacob ; autre idée universelle et qui ne l’est pas moins que le rétablissement de toutes choses. Jacob, en effet n’est pas moins père des Gentils que des Juifs, puisqu’ici les pères sont les modèles de la foi.

Jansénius de Gand n’a pas eu droit d’abandonner le sens littéral de son texte pour n’y voir qu’un Elie allégorique. On ne doit jamais quitter le fil de la lettre, à moins que l’écrivain sacré ne l'ait rompu lui-même. Ainsi Jansénius devait prouver ce qu’il n’a point fait, que la lettre de l’Ecclésiastique ne pouvait plus annoncer Elie à la fin de l’éloge d’Elie. Alcazar n’a pas été plus sensé que Jansénius. J’ai montré que l’hypothèse où il nous met d’un éloge d’Elie qui ne consiste qu’à nommer du nom d’Elie le précurseur du Très-Haut, est un éloge d’un nouveau goût ; éloge absurde et inexplicable, si c’est Jean-Baptiste qui est loué sous le nom d’Elie; éloge même qui autorisait le Juif à attendre Elie au premier avènement, puisqu’on y donne Elie comme précurseur du Très-Haut, et qu’on ne fait point connaître que cet Elie n’est pas Elie. J’ai fait remarquer que si les écrivains sacrés de l'ancienne alliance voulaient annoncer Jean-Baptiste d’une façon claire et sans équivoque, ils ne devaient pas prendre le nom d'un homme qui n’est point mort et qui est toujours en situation de reparaître dans le monde. Que c’est abuser le peuple et mettre dans l’Ancien Testament un genre de prophétie dont on n'a point d'exemple.

On a vu que l'Ecclésiastique ayant dirigé son texte sur celui de Malachie, les doutes qu'on prétend voir dans le texte du dernier ne devaient pas obscurcir le premier, si le premier, considéré en lui-même, est clair et sans équivoque. Qu’enfin ce n'est pas à une hypothèse inventée à plaisir de prescrire contre un sens littéral que les Juifs de l’ancienne alliance ont trouvé dans l'écrivain sacré. Les Juifs ne se sont pas mépris pour mal entendre la lettre des livres saints. Leur malheur vient d'avoir ajouté au texte ce qui n’y était pas et de n’avoir point connu les sens cachés sous la lettre.

Pour être en droit de douter de la clarté des textes de l'Ancien Testament, ce n’est pas assez de nous dire que les textes du Nouveau sont douteux. Il faut montrer que l’obscurité des derniers est plus ou aussi grande que la clarté des premiers. Or, est-on en état de le montrer ? On l’est si peu qu’en doutant même on avoue qu’il se peut bien faire qu’Elie soit encore à venir, quoique Jean-Baptiste soit Elie qui est venu. Cet aveu enferme que les textes de l’Ancien Testament étant clairs, ne perdent rien de leur clarté près de ceux du Nouveau, puisque ceux-ci peuvent s’accorder absolument dans l’affirmation des premiers. Il enferme que, si l’Evangile n’a dit qu’obscurément qu’Elie viendra, il n’empêche pas que Malachie ne l’ait dit clairement; qu’ainsi, pour agir conséquemment, on doit commencer par examiner la prophétie, si la prophétie est claire; ce qui veut dire en deux mots que le retour d’Elie paraissant obscur dans l’Evangile n’en sera pas moins évident dans la prophétie.

Mais en second lieu, le retour d’Elie est-il obscur dans l’Evangile?
Dans le premier texte de l’Evangile, l'ange Gabriel dit à Zacharie que son fils viendra dans l’esprit et dans la vertu d’Elie. Avoir l’esprit et la vertu de quelqu’un, c’est dans toute l’Ecriture avoir son emploi et son ministère. Les qualités personnelles, si elles y entrent, n’en sont que l'accessoire. Ce n’était du moins que l’accessoire de la céleste ambassade. L’Ange ne descend pas du ciel pour apprendre à Zacharie que son fils aura l’esprit ou les mœurs d’Elie. Les mœurs de Jean-Baptiste étaient aussi bien les mœurs d’Elisée que celles d’Elie. Et d’ailleurs à quel propos l’Ange ayant dit que Jean sera rempli du Saint-Esprit, ajouterait-il qu’il sera rempli de l’esprit d’Elie, si c’est toujours des mœurs qu’il veut parler? L’esprit et la vertu d'Elie ne peut être que le ministère d’Elie.

Quel ministère? De réunir les cœurs des pères aux enfants. Elie n’a point accompli ce ministère pendant sa vie. Il a laissé tout Israël aussi méchant qu’il l’était avant lui, et le bien qu’a fait Elie sur la terre n’est jamais exprimé en termes si magnifiques. Mais ces termes se trouvent dans un prophète. C’est donc le ministère d’Elie annoncé par un prophète que l'Ange rappelle à Zacharie. Mais dans quelle vue le rappelle-t-il? Est-ce pour lui faire entendre que Jean doit accomplir le même et seul ministère d’Elie qui est annoncé par le
prophète, en sorte que Jean soit Elie du prophète, et qu’il n y en ait point d autre? Ou bien est-ce pour annoncer un ministère semblable à celui que le prophète a promis pour le véritable Elie? C’est ici la pierre d’achoppement des commentateurs protestants. Ces messieurs étaient au fait de la langue originale, et cependant ils n’ont point vu qu'avoir l’esprit et la vertu d’un autre, n'est jamais dans l’Ecriture accomplir un ministère annoncé sous le nom d’un autre, si ce ministère ne convient aussi à l’autre. Ces termes de l’Ecriture portent avec eux une ressemblance. Mais n’y a-t-il qu’un terme de la ressemblance? Est-on censé ressembler à soi-même? L'Ange vient-il dire à Zacharie que son fils sera semblable à lui-même Jean, annoncé sous le nom d’Elie? Avoir l’esprit et la nature de l’Antéchrist, c’est représenter un personnage semblable à celui de l’Antéchrist; et quiconque use de cette expression suppose assurément que l’Antéchrist viendra lui-même faire son personnage. Telle est précisément la supposition où se met l’Ange. Il apprend à Zacharie que son fils va être précurseur comme Elie. C’est pour cet usage qu’il rappelle les termes de la prophétie. Il ne la rappelle pas toute entière pour ne point donner le change à Zacharie. Car il ne fallait point que Zacharie pensât que Jean fût l’unique Elie de la prophétie. Mais il en rappelle une partie parce qu’il faut lui faire entendre que Jean va être un Elie. Et c’est en quoi l’Ange lui apprend ce qu'il ne savait pas, savoir que la prophétie annonçait deux Elie, un dans la lettre, l’autre sous la lettre, et que le dernier apôtre de l’Ancien Testament serait une image du dernier apôtre du Nouveau.

Nous avons vu que les figures se communiquent avec les deux ministères; figure prophétique dans l'un, figure historique dans l’autre, et que chacune a ses usages. Que la figure prophétique apprend au Juif à qui Dieu a donné d’entendre les Ecritures qu’il y aura un premier précurseur, et par conséquent un premier avènement du Messie, ce qui était pour lui de la dernière importance. Que la figure historique apprend au chrétien ce que c’est que la réunion mystérieuse des pères et des enfants, dont parle le prophète, savoir qu’Elie fera en grand dans l’univers ce que Jean-Baptiste a fait comme en petit dans la Judée. Car il fallait que Jean-Baptiste, tout grand qu’il fût par la qualité de son ministère, demeurât petit devant le Messie. On ne doit point opposer que l’Ange a regardé la prophétie comme accomplie dans Jean-Baptiste. Car on ne le conteste pas, mais on doit reconnaître que l’Ange annonçant Jean-Baptiste comme semblable à Elie en qualité de précurseur, l’Ange se contredira lui-même, si Elie ne doit pas être précurseur. Qu’ainsi l’Ange, reconnaît que le prophète aura un accomplissement littéral dans la personne d’Elie; qu’ajoutant que Jean sera semblable à Elie, il admet dans .Jean-Baptiste un accomplissement de la prophétie qui se vient placer entre la prophétie et l’accomplissement littéral de la prophétie. Jean-Baptiste paraît entre la promesse d’Elie et la venue d’Elie, comme David et Salomon, figures du Messie, ont paru entre la promesse du Messie et l’accomplissement de la promesse. Promesse réitérée à l’égard du Messie dans la personne de David; promesse réitérée dans Jean-Baptiste à l’égard d’Elie. La promesse du Messie adressée à David n’est point figure du règne de David, parce que David est nommé lui-même dans la promesse et que d’ailleurs la promesse n’a pas le temps de figurer, puisque David règne dans le temps même de la promesse. Mais la promesse d'Elie est figurative de Jean-Baptiste parce que Jean-Baptiste n’y est point nommé, et que d’ailleurs la figure promise ne vient que plus de 400 ans après la promesse.




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Mercè
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Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE

Message par Mercè »

Il y en a qui soupçonnent que la colère à venir dont S. Jean-Baptiste a menacé les hommes de son temps pourrait bien être le grand et terrible jour de la prophétie, et il ne leur en faut pas davantage pour douter si la prophétie aura un autre accomplissement que celui qu’elle a eu dans la personne de Jean-Baptiste.

Je réponds qu’il n’y a point a douter que la colère à, venir ne soit la même que celle du grand et terrible jour. Mais comment peut-on croire que Jean-Baptiste n’ait dans la pensée que celle qui doit éclater sur Jérusalem ? Cette colère était-elle à redouter pour les Juifs qui devaient mourir avant 40 ans, c’est-à-dire avant qu’elle éclatât sur Jérusalem ? Etait-elle à redouter pour les Gentils qui pouvaient venir au baptême de S. Jean et qui s’intéressaient peu ou pas du tout à la gloire de Jérusalem et de son temple. Une âme grande et supérieure aux préjugés du Judaïsme, comme l’était celle du précurseur, pouvait-elle envisager la destruction de Jérusalem et du temple comme la plus grande colère de Dieu dont il pût menacer ? et le Juif était-il donc plus à plaindre devant Dieu par la privation de son culte extérieur que par l’abus de ce culte. S. Jean menaçait et les Juifs et les Gentils de toute colère à venir, et au premier chef de la colère éternelle. La menace était conditionnelle comme celle de Jonas ; elle est exprimée ainsi dans l’Evangile.

Mais nous avons vu que celle de la prophétie est positive, puisque le grand et terrible jour est positif et absolu. Le prophète ne dit pas que ce jour pourra venir. Il dit : Avant qu'il vienne, supposant qu’il viendra bientôt ; et c’est ainsi qu’Elie parlera aux hommes des derniers temps. Lequel est plus sensé d’entendre avec l’apôtre le jour du Seigneur du jugement dernier, ou avec le protestant de la ruine d’une seule ville du monde ? De prendre avec le même apôtre les pères et les enfants pour des Juifs et pour des Gentils, ou avec Grotius pour deux sectes contemporaines qui ne sont ni mère, ni fille l’une de l’autre. De prendre le prophète Elie pour Elie de Thesbé, ou d’avoir la faiblesse de douter si Jean-Baptiste ne serait point le prophète Elie? Je ne sais pas si l’on expliquerait aussi négligemment une prophétie de Nostradamus que l’on fait ici une des plus grandes prophéties de l’ancienne alliance.

Dans le second texte de l’Evangile, S. Jean nous a dit : « Je ne suis pas Elie. » Je n’ai tiré aucun avantage de cette réponse prise en elle-même, parce que le précurseur veut seulement dire : « Je ne suis pas la personne d’Elie. » Mais j’ai observé que Jean est attentif à prévenir cette fausse induction qu’on peut tirer de sa réponse : Il n’est pas Elie, le Messie ne viendra donc point sitôt. Que pour cela il cite une prophétie qui l’annonçait comme précurseur ; que cette attention l’obligeait de même à citer la prophétie de Malachie, si c’était lui-même qui en était le premier et unique objet. D’autant plus qu’il voit que la synagogue est sur le point de prendre le change. La synagogue attend Elie, et elle fonde bien ou mal son attente sur plusieurs prophéties. Si Elie ne doit pas venir, laquelle de ces deux prophéties est la plus propre à tromper le Juif? C’est assurément celle où Elie est nommé. C’est donc sur celle-là principalement que S. Jean devait détromper la synagogne. Il ne le fait point.
Il laisse le Juif prendre à la lettre un oracle qui annonce Elie, le nommant par son nom. Cette conduite nous apprend, ce me semble, quelle est la pensée du précurseur. Et cette pensée se développe encore dans la parfaite ressemblance qui se trouve entre ses deux réponses. La première réponse : « Je ne suis pas le Christ; » et S. Jean y suppose que l’attente du Christ est légitime. La seconde réponse est : « Je ne suis pas Elie, » et elle répond à une seconde attente de la synagogue. Elle suppose donc que cette seconde attente est légitime. Si vous n’admettez pas la conséquence, du moins est-il certain que S. Jean ne dit rien qui fasse entendre qu’Elie ne viendra jamais. J’ai montré que ces paroles, je ne suis pas Elie, ne veulent point dire, je ne suis pas cet Elie imaginaire que vous attendez. Que le précurseur ne parle point en mots couverts, comme Cameron nous l'a voulu faire entendre, et que S. Jean-Baptiste devait à la synagogue des réponses claires et évidentes.

Dans le troisième texte de l’Evangile, Jésus-Christ dit : Jean est Elie qui doit venir. On a vu qu’il y a trois commentaires ; que dans le premier, Jésus-Christ dit aux Juifs: Jean est venu annoncer le Messie, comme Elie le doit faire un jour; que dans le second, Jésus-Christ se contente de dire : Jean est venu annoncer le Messie, comme vous croyez que fera Elie ; qu’alors Jésus-Christ laissant la tradition des Juifs pour ce qu’elle est, n’insiste que sur la qualité du témoignage de Jean-Baptiste, disant en abrégé que si l’on est disposé à recevoir Elie, Jean-Baptiste n’est pas moins digne de foi qu’Elie. On a vu en même temps que ces deux commentaires sont également bons, et que cet équilibre vient de ce que nous ne savons pas si le Sauveur a eu dessein d’appuyer sur la venue d’Elie ; d’autant plus que cela n’était pas nécessaire, Elie ne devant point venir pour lors. Dans la seconde partie de cet ouvrage, nous verrons la plupart des pères de l’Eglise se ranger au premier commentaire, et il semble en effet que ce commentaire explique mieux la double entente que Jésus-Christ met dans son discours.

Lorsqu’on dit qu’un homme en est un autre, comme Nathan dit à David : « Vous êtes cet homme, » on n’insiste que sur les rapports qu’on vient de mettre entre vous et cet homme. C’est alors un apologue où la morale ne porte que sur le récit, et où le récit a été fait exprès pour la morale ; récit vraisemblable, si c’est une fable ; récit vrai et convenu de part et d’autre si c’est une histoire, ou une prophétie de laquelle on fasse un apologue. Or, ici nous ne voyons point d’autre fait raconté que celui qui est exprimé dans ces paroles, qui doit venir. Il paraît donc que ce récit étant tiré d’un fon vrai, savoir d’une prophétie, exprime une vérité convenue de part et d’autre, et que J.-C. suppose réellement avec le Juif qu’Elie doit venir. Il est certain d’ailleurs que J.-C. met dans son discours une ressemblance entre Jean et Elie. Son raisonnement ne porte que sur la ressemblance et par conséquent on doit croire qu’il a exprimé la ressemblance. Mais la ressemblance du témoignage fondée sur les mêmes qualités personnelles d’Elie et de Jean-Baptiste n’est pas exprimée dans le discours, au lieu que la ressemblance des ministères est exprimée. Car, qui doit venir, signifie, comme nous l’avons remarqué, qui doit venir annoncer le Messie. Cette réflexion me fait beaucoup pencher vers le premier commentaire, et elle porte à croire que la pensée principale du discours est contenue dans la proposition accidentelle qui doit venir, et que c’est pour cela même qu’il faut des oreilles pour l’entendre.

Mais, dira-t-on, le Sauveur n’a-t-il point pu se mettre dans la même supposition où se mettait Nathan parlant à David, et regarder Elie à venir comme un homme qui n’était que dans l’idée des Juifs, de même que l’homme de Nathan n’était qu’un homme d’apologue.

Je réponds que la disparité est grande. Car nous ne sommes point ici dans un pur apologue. Nous sommes dans un discours dont le récit, qui doit venir, est tiré d’une prophétie. Nathan en disant à David : « Vous êtes cet homme, » n’aurait point regardé cet homme comme un homme imaginaire, s’il avait lu auparavant dans quelque prophétie qu’un homme commettrait dans la suite un homicide et un adultère. Dans ce cas, Nathan aurait cité cet homme à David, comme un homme véritable, et que David aurait eu le malheur d’imiter. L’application est aisée à faire. Il reste un troisième commentaire, celui des commentateurs protestants, qui n’est bon qu’à rejeter, parce qu’il suppose sans le prouver que J.-C. regarde la tradition des Juifs comme une fable, parce qu’il fait entrer dans le discours du Sauveur cette proposition, Elie ne viendra pas, qui n’y est point nécessaire et qui pousse même les expressions du Sauveur au-delà de leurs justes bornes ; parce que le discours, tel que le protestant le conçoit, devient si clair pour le Juif qu’il ne faut plus d’oreilles pour l’entendre.



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Mercè
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Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE

Message par Mercè »

Dans le quatrième texte de l’Evangile, Jésus Christ dit: Il est vrai qu’Elie viendra. J'ai fait remarquer qu’on ne doit point traduire : Je veux bien qu'Elie doive venir, parce que tous les anciens textes ne le permettent pas et en particulier le texte grec ; parce que dans les quatre Evangiles Jésus-Christ ne dit jamais : Il est vrai, qu’il ne donne un consentement à ce qu’il va dire, et que ce n’est jamais une pure concession. Ensuite, j’ai fait voir qu’on ne doit point traduire : Elie devait venir: parce qu’en disant ces mots, Jésus-Christ parle d’Elie et non point de S. Jean-Baptiste. J’ai prouvé qu’il parle d’Elie parce qu’il ajoute, et rétablira toutes choses. Le rétablissement de toutes choses n'arrivera selon S. Pierre qu’avec l’accomplissement de toutes les prophéties. Un tel rétablissement ne peut être placé qu’à la fin des siècles. On a vu dans quel labyrinte s’est jeté Grotius avec les rétablissements qu’il veut accréditer. Il n’y en a qu’un seul dans l’Ecriture, et lui, il en admet trois dans trois différents commentaires.

Mais je vous dis qu'Elie est déjà venu.
Les apôtres ne comprennent point cela d’abord. Mais Jésus ajoutant : On ne l'a point connu, ils comprennent qu’on leur a parlé de Jean-Baptiste quand on leur a dit: Elie est venu. J’ai prouvé, ce me semble, que les trois disciples n’auraient jamais pu comprendre que leur maître leur avait parlé de Jean-Baptiste si auparavant il ne leur avait point parlé du véritable Elie en disant: Elie doit venir. Car dans ce cas il n’y a plus qu’un seul objet dans le discours, savoir Jean-Baptiste. Or, comment les apôtres réuniront-ils sur la personne de Jean-Baptiste ces deux attributs, l’un d'avoir tout rétabli, l’autre de n’avoir seulement pas été connu ? Sont-ce là deux idées bien semblables ? Est-il aisé de comprendre comment un homme peut rétablir et renouveler toute la face du monde, et n’être seulement pas connu du monde ? Serait-ce encore un discours facile à comprendre que dire : Il est vrai qu’Elie ou Jean-Baptiste devait rétablir toutes choses, mais il ne l’a point fait, parce qu'on ne l'a point connu ? Si c’est lui qui devait tout rétablir et qu’il ne l’ait point fait, l'auteur sacré qui l’a dit s'est donc trompé ; s’il ne s’est pas trompé, pourquoi attribuez-vous à Jean un ministère qui ne lui convient pas ? C’est aux commentateurs protestants à se tirer, s’ils le peuvent, de ces contradictions. J’ai montré quel est le sens tout naturel du discours du Sauveur, et l'on a vu que ce qu'il dit d’Elie est tout semblable à ce que S. Jean et S. Paul ont dit de l’Antéchrist ; et que comme ils supposent deux Antechrists, un caché, un à découvert, Jésus-Christ suppose de même deux Elie.

Le cinquième et dernier texte de l’Evangile, celui de S. Marc, n'a de difficulté que dans ces mots, selon ce qui a été écrit de lui, où l’éditeur latin en mettant une parenthèse, reconnaît assez la transposition. J’ai proposé ma conjecture, et on a vu la beauté du discours qu’elle remet dans l’Evangile. Mais toute conjecture, à part, que peut-on conclure du texte tel qu’il est dans la Vulgate ? Elie, dit J.-C., est venu comme il a été écrit qu’il viendrait. J.-C. n’avait-il en vue que la fameuse prophétie de Malachie? On ne le prouvera pas ; d’autant plus que le rétablissement de toutes choses étant attribué dans le même discours à Elie, ce rétablissement ne se trouve pas dans Malachie. J.-C. se sert dans S. Marc du même terme que nous lisons dans le grec de l’Ecclésiastique.

C’est l'idée enfermée sous ce terme que J.-C. approuve en disant : Il est vrai. Mais l’Ecclésiastique n’a pas parlé en prophète; il a seulement exprimé dans l’éloge d'Elie ce que la tradition lui avait appris du rétablissement futur de toutes choses. C’est sur cette tradition que l’Esprit de Dieu conduisait sa plume. C'est donc proprement cette tradition que J.-C. cite et qu’il approuve quand il dit : Il est vrai qu'Elie rétablira toutes choses. Si le Sauveur a eu en vue la prophétie de Malachie, il l’a considérée comme source de la tradition. Mais cette tradition n’était pas que Jean-Baptiste rétablirait toutes choses. Je ne doute nullement que J.-C. dans le cas où l’on nous met, n’eût envisagé en même temps toutes les prophéties qui concernaient Jean-Baptiste, celle de Malachie comme les autres.

C’est ce qui m’a obligé de remarquer les diverses manières dont s’accomplissent les prophéties. J’ai prouvé, comme je crois, que le précurseur n’a pas accompli la fameuse prophétie de Malachie de la même manière que le Messie a accompli les prophéties qui l’annonçaient sous le nom de David, mais que c’est plutôt de la même manière que David a eu part à l'accomplissement des promesses qui étaient pour le Messie; qu’un accomplissement partiel et figuratif ne nuit point à un accomplissement complet et littéral. On vient de voir les maximes que j’ai tirées de S. Augustin et l’usage que ce père en fait par rapport à la prophétie de Daniel. Et je crois qu’on a senti que la différence qui est entre S. Augustin et nous vient uniquement de la diversité des deux prophéties que ce père et nous avions à traiter. C’est ce que je ne répète pas.
La conséquence de toute cette analyse des textes de l’Evangile est-elle que ces textes sont obscurs ?

La conséquence du premier texte est que l’ange Gabriel suppose clairement qu’Elie viendra, puisqu’il n’annonce le ministère de Jean-Baptiste que comme semblable à celui que la prophétie a promis pour Elie.
La conséquence du second est que le précurseur n’aurait point manqué, pour détromper la synagogue, de s’appliquer à lui-même la prophétie de Malachie, si c’était lui qu’elle annonçait dans le sens littéral.
La conséquence du troisième est que J.-C. en disant: Jean est Elie qui doit venir, paraît avoir appuyé sur les derniers mots comme sur une vérité dont il était d’accord avec la synagogue.
La conséquence du quatrième est que J.-C. dit clairement qu'Elie viendra, et que s’il ne le dit pas clairement, son discours a été un chiffre que les apôtres n’ont pu comprendre.
La conséquence du cinquième est que J.-C. dit qu’Elie viendra d’une manière encore plus claire dans le grec de S. Marc qu’il ne le dit à l’endroit parallèle de S. Mathieu.

La conséquence générale de toutes ces conséquences particulières est donc que le Nouveau Testament se joint à l’Ancien pour affirmer qu’Elie doit venir ; qu’ainsi il n’y a rien de plus inébranlable que cette proposition que nous avons établie: La venue d’Elie est rendue certaine par les Ecritures.


(à suivre...)
Mercè
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Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE

Message par Mercè »

§9
Si l’examen des textes en général et en particulier des textes de l'Ecriture peut produire l'évidence et la certitude?




Comme il y plusieurs genres de certitude, ceux qui se plaisent à douter nous demandent quel genre de certitude nous croyons avoir dans les textes de l’Ecriture. Prétendez-vous, m’a-t-on dit, qu’un particulier qui fera des examens des textes douteux qu’on lui présente, en puisse tirer une assertion revêtue de toute l’évidence d’une preuve métaphysique et géométrique ? On m’a fait la demande et on n’a pas attendu la réponse. Car on a prétendu que la matière ne comporte pas l’évidence et la certitude, et que j’eusse été plus sage de me tenir dans les vraisemblances.

La matière, dit-on, ne comporte pas la certitude. La matière est pourtant d’un genre sur lequel nous avons des lois du raisonnement aussi certains que le sont celles des raisonnements de métaphysique et de géométrie. Ces deux sciences n’ont pour objet que des idées pures sur lesquelles l’esprit de l’homme a des notions claires et distinctes. Mais les mots sont l’expression des idées. Quand les mots sont clairs et sans équivoque ils présentent clairement les idées, et ce n’est que parce qu’ils les présentent clairement qu’on raisonne clairement dans un livre de géométrie. Une idée pure n’est différente d’une idée sensible que par le canal qui la transmet. Dès qu’une fois elle est parvenue jusqu’à nous, elle nous fait suivre toutes les mêmes lois du raisonnement. Alors la critique devient une géométrie.

Si les mots du texte ne sont pas clairs, la critique établit certainement que le texte est douteux. C’est ce qu’on fait en géométrie, quand la clarté des idées vient à manquer. Car elle se perd quelquefois dans un objet infini qui devient alors un objet douteux. Que si les mots du texte présentent les idées aussi clairement qu'un livre de géométrie fait les siennes, alors la critique établit et décide en toute assurance que le texte est clair. On ne peut nier que les mots d’un texte ne puissent présenter clairement la pensée d’un homme qui nous parle. Autrement tout ce qu'on lit deviendra un chiffre, et la géométrie elle-même qui est si claire quand on la médite, ne sera plus qu’une science de probabilité, quand c’est un livre qui nous l’apprend.

Il est aussi certain pour moi que du blanc n’est pas du noir qu’il est certain qu’une ligne droite n’est pas une ligne courbe. Or, il n'est pas moins certain que le oui d’un texte n’est pas un non, qu’il est certain que du blanc n’est pas du noir. Pourquoi est-il certain pour moi que du blanc n’est pas du noir? C’est parce que j’ai un moyen sûr de les distinguer et que, si les couleurs me paraissent semblables dans la nuit, je puis attendre le jour pour les bien connaître. Il y a donc aussi un moyen sûr de distinguer le oui d’avec le non d’un texte, puisque d’un côté il est certain que l’un n'est pas l'autre, et que de l’autre côté cela ne serait pas certain, si le oui ou le non d’un texte était toujours une couleur dans la nuit.

Tel est le principe général de la critique et en même temps l'unique lumière qu’elle suppose. Il ne s’agit donc plus que d’attendre le jour, et que d’examiner au jour si les mots du texte présentent le oui ou si c’est le non, et comment ils le présentent. Si les mots ne présentent le oui ou le non que dans l’obscurité, ce sont pour lors de ces couleurs équivoques, même en plein jour, et l’on se confirme dans le doute et dans les vraisemblances comme on fait en pareil cas dans la géométrie. Mais si les mots qui forment l'énoncé du texte me présentent clairement les idées de l’auteur, il ne m’en faut pas davantage. Car alors, si l’auteur a uni lui-même les idées par une affirmative, je vois sa proposition d'une simple vue, comme je vois d’une simple vue l’égalité de deux objets qu’on a approchés l’un de l’autre. Que si l’auteur n'a pas uni ses idées par une affirmative, il ne m’importe. Je le fais. Je le fais pour lui dès qu’il m’a transmis ses idées. Alors j’unis ces idées par un raisonnement rapprochant des objets qui se trouvent un peu éloignés dans son texte, et mon raisonnement devient le même que celui qu’il aurait fait.

Il ne faut donc plus dire que l’examen d’un texte ne comporte pas la certitude. La maxime est totalement fausse, et avant que de l’appliquer à tel texte, on doit prouver que la pensée du livre n’est point claire, et que les raisonnements qu’on y établit ne sont point tirés de prémisses claires et certaines. Pour lors si un critique a décidé que le texte est clair, c’est lui qui se trompe et non pas la critique. Car la critique a décidé pour lui que le texte est obscur.
Mais, dit-on encore, ce n’est pas sur un livre ordinaire que vous raisonnez, c’est sur les livres saints. Vous ne les avez entendus que par le moyen de la glose et du commentaire. Ainsi ce n’est plus que le sens humain qui a établi la proposition qu’Elie viendra. La proposition ayant passé par le milieu du sens humain, ne sort donc plus immédiatement de l’Ecriture. Ce n’est donc plus ici une certitude venue de la parole de Dieu, et par conséquent nous demeurons libres de croire ce que nous voudrons.

Je demande à quiconque raisonne de la sorte si la parole de Dieu est parole de Dieu pour nous, avant qu’elle nous soit manifestée, et si elle peut nous être manifestée, sans passer par le milieu du sens humain. Dieu créa le ciel et la terre. Voilà une parole de Dieu. Cette parole sera-t-elle entendue, si le sens humain ne dit point, Dieu c'est l’Etre suprême, créer, c’est donner l’être et la forme etc.

Il y a deux manières d’établir des propositions sur les textes de l’Ecriture ; dans la première on dit, telle proposition est contenue dans l’Ecriture, elle en fait partie. Dans la seconde on dit seulement, telle proposition est une conséquence tirée de l’Ecriture.

Dans la première manière, on procède par deux voies différentes. Car si la proposition est clairement annoncée dans l'Ecriture, ou se contente de l’y voir et on l’affirme parce qu’on la voit. Le sens humain qui la voit est toujours sens humain. La perception est humaine, l’idée est divine. C’est dans la perception de l’homme que l’objet divin est imprimé par le moyen des caractères sacrés qui le présentent. Mais si la proposition n’est pas tellement claire que tout homme l’aperçoive d’une simple vue, alors le sens humain raisonne, c’est-à-dire qu’il emprunte de l’Ecriture une troisième idée pour unir ensemble les deux idées qui ne sont pas immédiatement et sensiblement unies dans l'Ecriture. Je demande si alors la proposition qui n’est aperçue dans l’Ecriture qu’avec l’aide d’un raisonnement, n'est plus la parole de Dieu. Je suppose que les prémisses sont tirées de l’Ecriture. Une proposition cesse-t-elle d’être parole de Dieu parce que l’homme ne l’aperçoit pas clairement du premier coup-d’œil? Une troisième idée qu’on prend dans le fond même de l’Ecriture fera-t-elle que la proposition ne soit plus une proposition de l’Ecriture ? C’est comme si on nous disait que le soleil couchant n’est pas le soleil. La lumière du soleil couchant serait plus vive, si les vapeurs de toute l’hémisphère ne l’affaiblissaient. Il faut que la lumière passe par le milieu des vapeurs et y souffre une réfraction. Voilà précisément où nous en sommes. La vérité serait plus frappante dans l’Ecriture, si on la voyait aussi clairement que le soleil en plein midi. Est-elle moins vérité parce qu’elle passe par le milieu d’un raisonnement qui nous la fait arriver moins sensible, tandis surtout que le raisonnement n’ajoute rien à l’Ecriture, et que l’esprit de l’homme ne met du sien qu'une plus grande attention au texte de l’Ecriture ?

Dans la seconde manière d’établir une proposition sur un texte de l’Ecriture, on ne l’établit que comme une conséquence. Alors on ne raisonne plus pour montrer que la proposition est telle dans l’Ecriture. On se contente de tirer une induction, et la conséquence qui est dans le raisonnement n’est plus la parole de Dieu. Ce n’est plus Dieu qui parle ; c’est l’homme qui parle d’après Dieu. Je demande si alors l’homme parle certainement, précisément parce que ce n’est plus Dieu qui parle.
Mais, dit-on, la parole de l’homme ne fait point loi. C’est-à-dire que la parole de l’homme ne porte point avec elle ce respect qui entre dans le consentement que nous donnons à une parole divine. Mais le respect ne fait pas la certitude, il la suppose. Un théorème de géométrie bien démontré n’est pas respecté, mais il fait loi. Ainsi l’examen d’un texte de l’Ecriture fait loi, s’il porte avec lui l’évidence. Il faut même ajouter qu’il exige des respects, s’il est bien fait, parce que la conséquence, quoique émanée du sens humain, se trouve alors conforme au génie de l’Ecriture, et que si l’auteur sacré ne l'a pas exprimée, il le pouvait faire. L’Ecriture est assurément un fond solide pour le raisonnement. Ainsi une conséquence étant bien tirée de l’Ecriture, il est trop tard de nous dire qu’elle ne fait point loi, parce qu’elle n’est pas l’Ecriture.
J’ai employé ces deux manières de raisonner sur les textes que je viens d’examiner. Tantôt j’ai vu dans l’Ecriture la venue du prophète Elie d’une vue simple, et mes raisonnements n’ont tendu qu’à montrer à ceux qui ne lisent pas les textes originaux que mes yeux ne m’ont pas trompé.

Tantôt j’ai été obligé de raisonner, comme sur ces paroles :
Elie.......rétablira toutes choses. La proposition est dans l’Ecriture, je ne l’y ai pas mise. Mais je l’ai rendue sensible, en approchant d’autres idées de l’Ecriture qui prouvent qu’il s’agit du véritable Elie, et que la proposition du Sauveur est telle pour le sens que la lettre la présente. Enfin j’ai extrait de l’Ecriture la proposition : Elie viendra, comme une conséquence qui se tirait naturellement des textes.

Dans ces deux manières de raisonner, j’ai examiné si Elie viendra, comme autrefois le Juif examinait si le Messie viendrait. Je n’ai employé que des maximes reçues et approuvées de tout le monde. Ces maximes ont été d’entrer dans la propriété des mots, d'en examiner la liaison, de me mettre dans le génie des auteurs qui ont été l’organe par lequel Dieu a parlé aux hommes. Cet organe sacré s’est énoncé par le moyen du langage ordinaire et le langage a ses règles. Ce sont ces règles que j'ai tâché de suivre. Je n’ai donc fait que ce qu’ont fait les commentateurs, et avant eux les pères de l’Eglise.

Tantôt les pères de l’Eglise ont trouvé le dogme de la Trinité dans les paroles même de l’Ecriture, tantôt ils ne l’en ont fait sortir qu’à titre de conséquence. Les pères ont suivi la même route sur des vérités moins nécessaires, et n’ont pas cru pour cela raisonner sur l’Ecriture avec moins de certitude. S. Augustin a prouvé à S. Jérôme que l’apôtre S. Paul ne feignait pas et qu’il agissait très sérieusement quand il reprit S. Pierre. Il l’a prouvé par le texte de l’apôtre. S. Jérôme ne s’est pas amusé à chicaner sur ce que l’assertion de saint Augustin n’était pas en propres termes dans l’épître aux Galates. Mais il a senti l’évidence et il s’est rendu. On a prouvé bien des fois que l’opinion des Millénaires n’est point fondée sur l’Apocalypse. Ce livre mystérieux ne dit pourtant point formellement que les hommes ne seront point ressuscités mille ans en corps et en âme avec Jésus-Christ. La résurrection des corps n’est point exclue en termes formels. Dira-t-on pour cela que l’opinion des Millénaires ne peut être que vraisemblablement réfutée par l’Apocalypse ? On doit dire qu’il est certain que l’opinion des Millénaires n’est point fondée sur l’Apocalypse.

Il y a donc une certitude entière dans la critique et dans l’examen qu’elle fait des textes de l’Ecriture, puisqu’il y a des règles pour les bien faire, et que ces règles ne passent point la portée de tout esprit raisonnable. Autrement il faudrait fermer l’Ecriture ; il faudra aussi fermer le grand-livre de la tradition que nous allons pourtant ouvrir tout à l’heure. Car comment demeurerons-nous certains du vrai sens des écrits des pères? Ne faut-il pas souvent raisonner pour le savoir?

Je ne sais pas si l’on a jamais raisonné sur aucun texte de l’Ecriture, comme on raisonne aujourd’hui sur ceux que j’ai examinés. On convient que les textes les plus douteux sur la venue d’Elie n’excluent pas en rigueur l’affirmative des textes clairs, et cependant on place l’obscurité dans les textes clairs, parce qu’il y en a d’autres qui ne le sont point. C’est de quoi l’on n’a point d’exemples dans la géométrie où l’on nous renvoie pour y chercher la certitude. Il n’est point rare que dans la géométrie on rencontre des propositions qui paraissent s’exclure l’une et l’autre. On en trouve même qui se détruisent contradictoirement dans les conséquences qu’on en tire. Néanmoins la géométrie tient pour bonnes les propositions démontrées de part et d’autre, parce que chacune est appuyée sur des principes certains. Ici au contraire, d’un côté il n’y a rien que de douteux, et rien qui exclue positivement l’affirmative de la venue d’Elie, et de l’autre côté on a toute la clarté nécessaire h l’affirmative dans les propres termes de l’Ecriture.

Concluons que, s’il y a encore du doute, cc doute ne vient pas de la qualité de la preuve qui agit toujours dans cette première partie ; mais que le doute ne peut venir que du mauvais usage que j’aurais fait de la preuve. Alors ce n’est plus qu'un bon instrument qui ne réussit pas en de mauvaises mains. Mais, si j’ai bien usé de la preuve, il n’y a plus à douter; Incertitude ne peut être abaissée à Invraisemblance.



FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
(La suite prochainement)
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